Débats de Putney

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Le débats de Putney sont une série de discussions ayant eu lieu entre les membres de la New Model Army et les niveleurs au sujet d'une nouvelle constitution pour l'Angleterre. Ils ont eu lieu à l'église St. Mary the Virgin, à Putney, dans le Surrey, du 28 octobre au 11 novembre 1647.

Contexte
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La Révolution anglaise peut être considérée comme la première apparition révolutionnaire des masses dans l’histoire de l’Europe moderne. Les racines de cette déflagration sont lointaines et multiples, tant économiques que sociales, culturelles et politiques. Elles aboutissent néanmoins à la cristallisation de camps antagonistes qui s’affrontent successivement tout au long du XVIIème siècle, ce « siècle de révolution », pour reprendre la formule d'un grand historien de cette période, Christopher Hill, et de manière ouverte à partir de 1640.

Depuis 1603, les Îles Britanniques sont dirigées parla dynastie écossaise des Stuart, qui règne de manière de plus en plus autoritaire. Cet autoritarisme, qui tend à l’absolutisme, s’appuie sur la haute aristocratie et le haut clergé anglican. Il rencontre une forte opposition dans les rangs d’une partie de l’aristocratie, de la petite noblesse terrienne, des marchands, des juristes et des sectes protestantes, le bastion de ces opposants est le parlement.

Les chocs se multiplient dans les années 1620 entre le parlement et le roi Charles Ier, qui finit par le dissoudre pour onze ans. En 1640 cependant, placé dans une impasse financière et militaire à cause d’une guerre avec les calvinistes écossais, il est obligé de convoquer un nouveau parlement, le Court Parlement, vite dissous, puis un second à cause d’un nouveau succès écossais. Ce Long Parlement demeure en place jusqu’en 1660. La Chambre des Communes tient sous sa coupe le souverain désargenté, met en accusation les favoris de ce dernier et abolit les institutions autoritaires qu’il avait mises en place. En 1642, après l’échec d’un coup de force contre les parlementaires, Charles Ier quitte Londres et lève son étendard le 22 août à Nottingham :la guerre ouverte commence.

Trois ans plus tard, l’armée parlementaire, réorganisée au sein d’un « New Model » par Olivier Cromwell, écrase les Cavaliers du roi. Celui-ci tente de gagner du temps, comptant sur l’exacerbation des tensions entre ses vainqueurs, que l’on peut diviser en deux groupes principaux: les Presbytériens, majorité du Parlement, avec les marchands de la Cité, et les Indépendants, dont fait partie Cromwell, s’appuyant sur quelques députés et surtout sur l’armée. Le Parlement tente de licencier les soldats ou de les envoyer guerroyer en Irlande, et se rapproche du roi. La troupe est furieuse, et Cromwell, qui, pour garder le lien avec elle, a mis en place un Conseil général de l’armée composé d’officiers mais aussi de soldats élus, en profite pour faire pression sur le Parlement, et ce d’autant qu’un jeune officier a enlevé le monarque. L'armée se retrouve ainsi maîtresse du jeu.

Mais cette armée est une armée particulière. Comme elle l'affirme fièrement, elle n est en effet pas une armée de mercenaires, mais une armée populaire, et sa base, composée d’artisans et de membres des couches moyennes du peuple, est traversée d’idées démocratiques, radicales, souvent en lien avec une foi profonde. En cette année 1647, comme l’écrit Olivier Lutaud, « pour la première fois semble-t-il, une force armée populaire, mais levée légalement, normalement encadrée, ayant statut national, se trouve disponible, alors qu’elle est déjà idéologiquement éduquée ».

Les Niveleurs, nom péjoratif donné par leurs adversaires aux radicaux politiques de cette époque, qui les accusaient de vouloir niveler les rangs, les fonctions politiques et les biens (d'après un terme apparu en 1607 lors d’une révolte paysanne), trouvent un écho important parmi ces régiments. Ceux-ci élisent des délégués pour faire part de leurs doléances, les Agitators (le mot « agitateur» apparaît en français dans son acception actuelle avec Burke).

Les idées niveleuses, prônées par des civils (Lilburne, Overton, Walwyn, Wildman) et des militaires (les Agitators, comme Sexby le colonel Rainsborough) gagnent du terrain, notamment avec la publication d’un projet de contrat social, l'Agreement of the People, qui effraie les chefs de l'armée que sont Cromwell le Lieutenant Général et son gendre lreton, Commissaire Général (le commandant en chef est Fairfax, mais c’est en fait Cromwell qui dirige). C’est dans ce contexte qu’ont lieu les débats de Putney

Le 28 octobre 1647 et dans les jours qui suivent, le Conseil général de l'armée se réunit a Putney prés de Londres. Les divergences qui y éclatent crûment ont été prises en notes, et cette transcription nous est parvenue. Ces débats, dont nous reproduisons quelques brefs extraits (tirés du deuxième jour de discussion) sont particulièrement intéressants dans la mesure où ils montrent bien la radicalité de l’enjeu démocratique, qui risque de remettre en cause la propriété privée, ce qui terrifie les tenants de l’ordre capitaliste en gestation.

Ces débats représentent cependant le chant du cygne des Niveleurs: le roi s’échappe, traite avec les Écossais, qui envahissent bientôt l'Angleterre, alors que le Parlement joue la carte royale. Sur ces entrefaites, Cromwell a rétabli brutalement la discipline. La deuxième guerre civile qui s’engage dure peu, et voit la victoire totale des Indépendants.

Cette crise politique aboutit à l’épuration du Parlement de Presbytériens (l’épuration dite de Pride, en 1648) et à l’exécution de Charles IG" (en 1649). Les officiers supérieurs se servirent des Niveleurs avant de les évincer : ils reprirent certains points de leur programme – la république, l’abolition de la Chambre des Lords – mais en lui ôtant son caractère démocratique. Les dirigeants niveleurs, devenus encombrants, furent arrêtés et les régiments radicaux, victimes d’une provocation, furent écrasées à Burford en mai 1649, scellant la fin de la démocratie dans l’armée, et celle des Niveleurs.

Les débats
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Extraits en français
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Rainsborough : [...]

Vraiment j’estime que le plus pauvre être qui soit en Angleterre a sa vie à vivre tout comme le plus riche; dès lors, franchement [...], je crois qu'il est évident que tout homme qui doit vivre sous un gouvernement devrait d’abord, de par son propre consentement, se placer sous ce gouvernement ; et, certes, mon opinion est que l’homme le plus pauvre qui soit en Angleterre n'est en rien assujetti, strictement parlant, à un gouvernement auquel il n’aurait pas voté de se soumettre [...] Je me demande si celui-la serait, ou non, Anglais, qui le mettrait en doute.

lreton:

Alors c’est cela « en fonction du nombre d’habitants ?[1] Permettez-moi de vous dire que si vous voulez en faire la règle, il vous faudra, à mon avis, vous retrancher derrière un droit naturel dans l’absolu, et que vous devez nier tout droit civil : je suis sûr que l’on en arrivera là ! [...] Quant à moi, je ne trouve pas que cela soit juste du tout. Je pense qu’aucune personne n’a le droit de s’intéresser ou de participer au règlement des affaires du royaume, et a la désignation ou au choix de ceux qui décideront des lois qui nous y régiront, oui, que personne ne possède ce droit qui ne posséderait pas dans le royaume quelque intérêt permanent, concret et stable: ce sont ces personnes-là, en leur ensemble, qui, légitimement, y sont les représentées, et qui sont par conséquent destinées à en fournir les représentants: eux qui, pris dans leur ensemble, comprennent tout ce qui y compte, de façon permanente, réelle [...]. Ceux qui choisissent les représentants élaborant les lois qui régissent l'État et le royaume sont ceux-là [...] à qui la terre appartient, et ceux qui, en leurs corporations, disposent du commerce en totalité [...]. Notre constitution a ainsi limité [...] à ceux-là seuls le droit de vote aux élections [...]. Et si nous supprimons cela, cela reviendra pour nous carrément a supprimer tout droit de propriété acquis que quiconque se trouve posséder, par héritage foncier, par possession de biens ou autrement [...] — oui, si vous supprimez cette partie fondamentale de la constitution civile !

Rainsborough :

Vraiment, Monsieur, je n’ai pas changé d’opinion, et j’ai bien l’intention de la maintenir jusqu’à ce que je connaisse motif de l’abandonner [...]. Je n’apprends rien qui me convainque d’une raison qui interdirait à n’importe qui, né sur le sol anglais, de participer par vote à l’élection de représentants. La principale raison pour laquelle Dieu Tout Puissant a donné aux hommes la raison est pour qu’ils l’exercent et l’améliorent à cette fin et vers ce but qu’il se proposait en la leur donnant [...]. Dans la Loi de Dieu je ne vois rien qui dise qu’un seigneur choisira vingt représentants, un gentilhomme deux seulement, et un malheureux aucun [...]. Et c’est pourquoi je pense, et je maintiens toujours, que tout homme né en Angleterre ne peut ni ne doit, ni par la loi divine, ni en droit naturel, être écarté du choix de ceux qui doivent élaborer les lois sous lesquelles il vit, et pour autant que je sache, sous lesquelles il peut perdre la vie. [...]

Ireton :

[...] Ah, si l'on admet cela – que par le droit naturel nous sommes libres, nous sommes égaux, qu'un homme doit avoir le même droit de vote qu'un autre […]. Sur de telles bases, et si, l'emportant sur toute constitution établie, vous soutenez cette Loi de Nature, alors je voudrais bien que quelqu’un pût m’en montrer les limites, et où vous vous arrêterez, avec toute la Propriété supprimée !

Rainsborough: [...]

Non seulement vous croyez vous-mêmes que certains hommes tendent à l’anarchie, mais vous voudriez le faire croire a tout le monde. Et, Monsieur, dire, parce qu’un homme plaide pour que tout homme ait le droit vote par le droit naturel, que cela détruit donc par le même argument toute propriété, c’est oublier la Loi de Dieu. Qu’il y ait un droit de propriété, Dieu le dit; sinon, pourquoi aurait-il édicté: « tu ne déroberas point » ? [Mais] que je sois pauvre, et il s’ensuivrait donc que je doive être opprimé! Et que n’ayant pas d’intérêts en jeu légaux, il me faille souffrir du fait de toutes leurs lois, qu’elles soient bonnes ou mauvaises! Voyez donc: un gentilhomme vit dans un pays où il possède trois ou quatre domaines, comme c’est le cas pour certains (et Dieu sait comment ils les obtinrent); quand un Parlement est réuni, c’est lui qui doit être un Parlementaire; et s’il se trouve qu’il aperçoive quelques malheureux, oui, qui vivent près de cet homme, il peut les écraser [...]; alors, moi, je voudrais bien savoir si la puissance de certains n’aboutit pas à cela, maintenant ainsi ces malheureux sous la pire tyrannie jamais imaginée en ce monde. [...]

Cromwell :

[…] Personne ne dit que vous êtes porté l'anarchie, mais que la conséquence de cette règle tend a l’anarchie, qu’elle ne peut aboutir qu’à l’anarchie ; car où y a-t-il frontière ou limite, si vous enlevez celle-là [...] ? Ne nous échauffons donc pas ainsi l’un contre. […]

Wildman :

Si je ne me trompe fort, nous nous sommes beaucoup écartés de la question initiale. Au lieu de suivre notre première proposition - a savoir, chercher ce qui est juste —, je m’aperçois que nous tournons nos regards vers des prophéties, vers ce qui pourrait être |’issue, et que nous jugeons de la justesse d’une chose par sa conséquence. Moi, je demande que l’on veuille bien revenir a la question : cela est-il juste ? Ou non ? [...]
[après une intervention d’lreton, Wildman reprend la parole]
[...] Tel est le but des parlements : non d’instituer ce qui déjà existe, mais d’agir selon des règles justes de gouvernement. Or toute personne en Angleterre a le droit aussi évident d’élire son assemblée représentative que le plus grand personnage d’Angleterre. Je pense que c’est la une indéniable maxime de gouvernement: que tout gouvernement réside dans le libre consentement du peuple. Dês lors, a ce compte-là, il n’y a personne qui soit sous un gouvernement juste [...] à moins que de son propre et libre consentement il ne se soit placé sous ce gouvernement […]Je proposerais donc humblement que, si l’on définit la question [...] ce fût plutôt sous cette forme : oui ou non une personne quelconque peut-elle être légitimement obligée par la loi, si elle ne donne pas son accord, que ce sont telles ou telles personnes qui pour elles élaboreront les lois ?

lreton [qui avait assimilé les pauvres aux étrangers] :

[...] C’est l'œuvre d’hospitalité et d’humanité de recevoir cet homme [l’étranger] parmi nous. [...] Il me semble qu’il peut fort bien se soumettre à la loi du pays : c’est-à-dire à la loi faite par les gens qui ont une propriété, une propriété stable dans le pays. [...] Or le même raisonnement s’étend, selon moi, à celui qui n’a pas dans le royaume d’intérêt permanent. [...] Non point que je n’admette pas ce que vous considérez comme un principe si général – qu’en tout royaume, qu’en tout pays, l’origine du pouvoir législatif, l’origine de la définition de la loi du pays, réside dans le peuple — mais par peuple s’entend ceux qui sont possesseurs dans le pays d’un intérêt permanent [...].

Sexby:

Je constate que, bien que la liberté ait été notre but, cela a dégénéré. Nous avons risqué notre vie pour recouvrer nos privilèges, nos droits légitimes d’Anglais; or, d'après les arguments mis en avant, il n’y en a pas! Des milliers de nous autres, soldats, avons risqué notre vie ; nous n’avions guère reçu de propriété sous forme de biens [...] mais nous avions reçu notre droit de naissance. Mais voilà qu’il semble maintenant que si un homme n’a pas de propriété stable dans le royaume, il n’a pas de droit dans le royaume. Je m’étonne que nous ayons été a ce point trompés. Si nous n’avions aucun droit [...], nous —n’étions que des soldats mercenaires. [...] Moi, je vais vous dire d’un mot ma résolution : mon droit de naissance, je suis décidé à ne l’abandonner à personne. [...] Oui, je pense que les pauvres, que les plus humbles de notre royaume, [...] ont été ce moyen par lequel notre pays fut sauvegardé. [...] Ils ont pour eux la Loi de Dieu et celle de leur conscience. Franchement, je veux d’un mot me résumer: je souhaite que nous ne perdions pas tout ce temps sur ces questions. Car parlons clair : quand les hommes en arriveront à les comprendre, ils sauront ne pas perdre ce pour quoi ils ont combattu.


Textes complets en anglais
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Lien sur le site de l'Université d'Essex

Influence sur la postérité
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« Les bolcheviks sont les héritiers historiques des Niveleurs anglais et des Jacobins français » Rosa Luxemburg

La défaite des Niveleurs explique l’exploration de nouvelles voies, radicales mais pacifiques et issues d’une profonde interrogation religieuse — puisque le « péché » avait triomphé —, de ceux qui cherchèrent par la suite à atteindre la démocratie politique: Bêcheux, Chercheurs et Divagateurs. Mais, comme l’écrivait l’un des ennemis des Niveleurs, ils avaient réussi sur un point crucial : « Ils ont jeté tous les mystères et tous les secrets de l’art de gouverner en pâture au vulgaire (comme autant de perles aux pourceaux) et ils ont enseigné à la soldatesque comme au peuple a en pénétrer si loin les profondeurs que tout gouvernement s’en trouve ramené a la confusion des principes primitifs de la nature... Ils ont ainsi rendu le peuple si curieux et si arrogant qu’il ne retrouvera jamais assez d'humilité pour se soumettre à une autorité civile. »

Notes et sources
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  1. l'Agreement of the People proposait dans son premier article une représentation proportionnelle au nombre d’habitants