Soulèvement de Poznań en 1956

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Le soulèvement insurrectionnel de la ville polonaise de Poznan, en juin 1956, a été un révélateur de la crise du stalinisme. Précédé par un événement similaire à Berlin-Est et suivi, quatre mois plus tard, de l’insurrection hongroise, il ouvre le grand cycle polonais des luttes ouvrières contre la dictature bureaucratique.

Contexte

A la suite du partage de l'Europe à Yalta, à la fin de la deuxième guerre mondiale, la Pologne se retrouva dans la zone d'influence soviétique. Quelques années plus tard, en 1948, le parti stalinien devenait le seul et unique parti au pouvoir. Après la fusion du parti social-démocrate en son sein, il prit une nouvelle appellation : le Parti Ouvrier Unifié de Pologne, le POUP.

Le nouveau régime à la tête duquel il se plaçait se réclamait du communisme. Mais les travailleurs ne mirent pas longtemps à se rendre compte qu'il y avait un gouffre entre les discours des dignitaires du parti et la réalité que chacun pouvait observer.

Les portraits du dictateur stalinien Bierut avaient remplacé ceux du dictateur d'avant-guerre, Pilsudski. Les drapeaux rouges étaient ajoutés aux drapeaux polonais rouges et blancs. Cependant, malgré l'élimination de l'ancien personnel politique au profit du nouveau, malgré un certain nombre de mesures économiques de nationalisation et de planification dans l'industrie, et malgré la réforme agraire, le régime exploitait les ouvriers aussi férocement que celui des militaires d'avant-guerre et il ne leur donnait pas davantage de libertés. Pas même le droit de faire la grève, de se réunir, de se syndiquer, autrement que dans les syndicats gouvernementaux. Et puis, si les bourgeois profiteurs du régime d'avant n'étaient plus là, d'autres privilégiés avaient pris les places.

Certains de ces nouveaux privilégiés étaient issus de la classe ouvrière, et tous prétendaient parler au nom des travailleurs. Mais ils disposaient de villas luxueuses, de leurs cliniques, de leurs maisons de repos, de leurs magasins... Et ces gens-là exigeaient avec arrogance que les ouvriers dépassent les normes de production, viennent travailler le dimanche et acceptent de vivre dans des taudis.

De son côté, la jeunesse estudiantine prenait part avec enthousiasme à la remise en cause du stalinisme.

Affrontements armés

En 1956, la classe ouvrière polonaise était à bout de patience. C'est elle qui releva la tête la première. Au mois de juin, la révolte des ouvriers de Poznan éclata. Ce fut la première manifestation d'un mouvement qui allait ébranler plus ou moins profondément plusieurs pays de l'Est.

Le mouvement partit des élissements Staline de Poznan (les usines Zispo) qui comptaient 15 000 ouvriers. Sous prétexte de revoir les classifications, on avait baissé le salaire de cinq mille d'entre eux.

Les travailleurs de Zispo envoyèrent une délégation à Varsovie. Comme le bruit avait couru que les délégués avaient été arrêtés, l'équipe de nuit décida, le 27 juin, la grève totale. Des militants du parti tentèrent de s'y opposer mollement. Le lendemain, ils furent entraînés de fait par la masse des grévistes. Ceux de Zispo envoyèrent rapidement des groupes dans toutes les entreprises. Des dizaines de milliers de travailleurs tenaient la rue. Les responsables du parti avaient fui la ville ou se terraient dans l'immeuble de la Sécurité. Les manifestants criaient « Du Pain, du Pain ! » et finalement ils envahirent la prison, le tribunal, les commissariats, en s'emparant à chaque fois des armes qu'ils trouvaient. L'affrontement sanglant commença devant l'immeuble de la police politique, particulièrement haïe de la population. Les autorités isolèrent Poznan du reste de la Pologne et firent converger des troupes des corps de sécurité et de l'armée avec plus de 200 tanks. Les travailleurs résistèrent pendant plusieurs heures. Il y eut officiellement 53 morts et 434 blessés.

Les ouvriers de Poznan avaient en fait arraché le masque d'un pouvoir qui prétendait représenter la classe ouvrière et qui se comportait en oppresseur et en fusilleur d'ouvriers.

Mais si dans toute la Pologne, les travailleurs étaient passés de la déception au mécontentement ouvert, ils aspiraient à un gouvernement authentiquement communiste, débarrassé de tous ces parvenus qui les traitaient en gardes-chiourme. Ce sentiment gagnait bien des militants ouvriers du Parti.

Les jeunes aussi s'insurgeaient devant le décalage qu'il y avait entre les idées socialistes affichées par le pouvoir et ce qu'ils voyaient autour d'eux et parfois dans leurs propres familles. On leur avait inculqué les idées communistes officielles. C'est au nom de ces idées qu'ils se sentaient plus proches des ouvriers révoltés de Poznan que des dignitaires du régime.

Tout ce cheminement de la jeunesse étudiante allait dans le même sens que celui que les travailleurs effectuaient. jeunes et ouvriers exigeaient que les actes correspondent aux discours sur le socialisme. Le journal étudiant Po Prostu exprimait ces sentiments. Le ton critique qu'il adoptait à l'égard de l'hypocrisie du pouvoir plaisait aux jeunes comme aux ouvriers.

Bureaucratie réformée

Cette effervescence culmina en octobre 1956. Elle prit un caractère national et cela d'autant plus qu'on vomissait aussi les gens au pouvoir parce qu'ils apparaissaient comme des marionnettes imposées par l'URSS à la Pologne.

Gomulka et ses amis surent canaliser la mobilisation des ouvriers et des étudiants. Gomulka avait été évincé du pouvoir en 1948 et emprisonné par le régime jusqu'en 1954. A ce titre, il apparaissait comme une victime. Il était la seule figure connue du Parti à jouir d'un prestige suffisant dans la population pour canaliser ses espoirs de changement de façon acceple, tant par la bureaucratie soviétique que par les couches dirigeantes polonaises.

La tension fut à son comble en octobre 1956 quand se tint le huitième Plenum du Parti : Gomulka devait y être élu secrétaire général. Sans prévenir, une forte délégation soviétique conduite par Khrouchtchev et composée de plusieurs chefs militaires débarqua à Varsovie. La menace était claire. Moscou voulait écarter Gomulka et maintenir une équipe à sa dévotion. Une vaste mobilisation se produisit dans le pays. Les étudiants occupèrent les facultés, les ouvriers de l'usine Zeran à Varsovie occupèrent leur usine et élurent un conseil ouvrier. L'idée en avait été lancée quelques mois auparavant par des responsables du Parti favorables à Gomulka.

Dans leur esprit, il s'agissait d'associer les ouvriers à la gestion des usines. Mais dans le contexte d'octobre, l'élection d'un conseil ouvrier pouvait prendre un tout autre caractère, d'autant plus que l'exemple de Zeran fut suivi dans toutes les usines du pays.

Dans la nuit du 19 au 20 octobre 1956, tout le pays attendit anxieusement le résultat de la confrontation entre les dirigeants polonais et soviétiques. Gomulka se présentait comme le sauveur ou tout au moins comme un moindre mal susceptible d'éviter l'affrontement entre l'armée russe et le peuple polonais... D'un côté, il agitait la menace d'une insurrection ouvrière pour faire accepter au Kremlin son accession au pouvoir. De l'autre, il agitait la menace d'une intervention russe pour dissuader les masses d'aller plus loin.

Son jeu réussit et la délégation soviétique reprit l'avion.

Gomulka s'était servi de la mobilisation ouvrière et des aspirations généreuses de la jeunesse pour accéder au pouvoir. L'appareil d'État national, les dirigeants gomulkistes et les privilégiés y trouvèrent leur compte. Mais ceux qui avaient cru en Gomulka furent floués. Tout ce que Gomulka avait dû lâcher au début comme hausse de salaire et comme améliorations des conditions de travail fut supprimé.

Un an plus tard, le journal Po Prostu était interdit. Et en avril 1958, les conseils ouvriers furent placés sous le contrôle du Parti.

Ainsi en 1956, les ouvriers s'étaient battus en juin à Poznan. Ils avaient appris à se mobiliser en octobre, pour peser sur la vie politique. Mais ils avaient mis leurs espoirs en des gens se réclamant d'un communisme plus libéral mais qui avaient hâte de faire rentrer tout le monde dans le rang. Les ouvriers ne s'étaient donné aucun moyen pour imposer les transformations auxquelles ils aspiraient. Et les jeunes et les intellectuels qui se placèrent à leurs côtés, « la gauche d'octobre », ne furent pas en mesure de les armer politiquement face à Gomulka et à son équipe.

C'était là la première expérience politique importante faite par la classe ouvrière et l'intelligentsia.

Notes et références