Vladimir Korolenko

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Vladimir Galaktionovitch Korolenko vient de mourir à Poltava (Ukraine) à l'âge de 67 ans. Peu connu à l'étranger, il a cependant été l'un des plus grands écrivains russes de ces trente dernières années et, en un certain sens — le plus noble ! — le successeur de Tolstoï. Comme Tolstoï, Korolenko fut une haute, une lumineuse conscience. Et c'est « une lumière qui vient de s'éteindre », une vie admirable qui vient de s'achever.

Issu d'une famille bourgeoise, dans un pays divisé par de vieilles haines nationales — Ukrainiens, Russes, Polonais, se persécutant depuis des siècles — Korolenko enfant se dégagea de suite, par un effort personnel, de cette atmosphère empoisonnée. À vingt ans il est étudiant à Moscou, à l'école d'agriculture. Avec toute l'ardente jeunesse intellectuelle russe de son temps, il accueille les idées nouvelles, qui sont vagues encore mais qui élèvent puissamment les esprits. A cette époque les étudiants sont déjà à la tête du mouvement émancipateur. Les troubles universitaires se suivent et s'élargissent en dépit des répressions. Korolenko y participe. A 22 ans, les autorités l'exilent à Vologda.

Cet exil qui brise définitivement le cours normal d'une carrière bourgeoise, est une libération. Korolenko ne voulait pas devenir « un intellectuel » comme il y en a tant. Avec l'élite de sa génération il concevait un autre devoir social : aller au peuple, être du peuple soi-même pour travailler à son émancipation. Et Korolenko se fait cordonnier, gagne âprement sa vie du travail de ses mains, vit avec les pauvres gens, leur pareil et leur frère, — mais liseur infatigable, attardé longuement toutes les nuits sur les œuvres de la pensée humaine.

On l'aime, on l'écoute. Il est « très dangereux ». Ses portraits de jeunesse et d'âge mûr nous le montrent toujours avec le même calme et beau visage régulier, barbu, couronné d'une chevelure abondante, d'une expression à la fois grave et pacifique. Il faut se le représenter tel, cordonnier, barbu au regard doux et sûr, à la parole réfléchie en qui mûrissent une érudition de premier ordre, une conscience lucide, un caractère inflexible. Dans la société de l'ancien régime c'était un « étranger » dangereux, tombé d'une autre planète. L'exil à Vologda (puis à Cronstadt) ne parut pas suffire à le mater. En 1879 on l'exile à Viatka. De là en Sibérie. De Sibérie on le renvoie à Perm. De Perm on le renvoie en Sibérie. Toutes les grandes routes de la froide Russie du Nord et de la Sibérie, Korolenko les connaît, pour les avoir suivies à pied — ou dans les attelages sommaires des paysans — avec ses outils, ses livres, ses notes, mince et précieux bagage ! En 1881, il est employé aux chemins de fer, quelque part en Sibérie. A l'avènement du tsar Alexandre III, Korolenko lui refuse le serment de fidélité. Ce geste qui n'a d'autre but et ne peut avoir d'autres conséquences qu'une satisfaction de conscience, lui vaut l'exil le plus dur, au bord de la Lena, dans un désert de glace, chez les Yakoutes. Patient et volontaire, Korolenko vécut quatre ans parmi ces primitifs, partageant leurs travaux, pénétrant leur esprit, apprenant à les aimer.

L'exil lui prit ainsi dix années de sa vie. Le bagne en avait pris autant à Dostoïevsky. Du bagne, Dostoïevsky rapporta ce livre inoubliable La Maison des morts. Korolenko rapporte de Sibérie des notes de voyage, des contes, des récits, des légendes, toute une œuvre variée qu'on pourrait appeler le Pays des morts — car la taiga (la brousse sibérienne) est une immense prison de neige où les hommes souffrent mille morts, tenaillés d'une volonté obstinée de résurrection.

C'est au retour d'exil, en 1885, après la publication de son premier conte le Songe de Makar que Korolenko devint d'emblée un des grands écrivains russes. La solitude, l'épreuve avaient mûri en lui une âme de poète. Mieux que quiconque, en outre, il connaissait le peuple russe, l'homme russe et la terre russe. Sa langue n'était point livresque, mais vivante, puisée aux sources de la pensée populaire, mais châtiée par un esprit probe, armée de savoir. Aujourd'hui ses livres sont classiques — et le resteront : En mauvaise société, La forêt bruit, petit chef-d'œuvre dans la manière du Pan, de Knut Hamsun, mais avec l'évocation tragique du servage en Ukraine, le Musicien aveugle, son œuvre littéraire capitale dont Rosa Luxemburg a donné une traduction allemande, des Notes de Sibérie, des Contes.

Toute cette œuvre est profondément sociale. Elle enrichit précisément la littérature russe parce qu'elle n'est en rien « littérature » au sens indigent du mot dans certains milieux intellectuels bourgeois. Korolenko n'écrit ni pour exercer un style d'ailleurs parfait, ni pour pénétrer dans une Académie, ni pour rallier les suffrages des œuvres de la bourgeoisie, des dilettanti ou des névrosés, ni pour vendre beaucoup. Il raconte la souffrance des hommes et leur pénible mais sûre ascension vers la lumière intérieure. A partir de 1891 la tâche sociale de l'écrivain l'absorbe tellement que le conteur et le romancier font place, pour longtemps, au publiciste. 1891 c'est l'année de la grande famine. Mais l'ancien régime loin d'appeler le monde civilisé au secours des moujiks affamés, voulut faire sur cette calamité déshonorante le silence. Korolenko, en des articles qu'on relira plus d'une fois, la fît connaître. Lorsqu'au lendemain de la famine, le choléra fit son apparition, semant une panique invraisemblable parmi les populations, il fallut pour les calmer toute l'autorité morale d'un Korolenko. Et depuis, chaque fois qu'une honte nouvelle révélait au monde la tare de l'ancien régime, chaque fois qu'une injustice ou qu'une infamie était commise, Vladimir Korolenko élevait sa protestation sobre d'expression, ferme et douce, et persuasive. Dans ses articles qui flétrissent et condamnent pourtant sans rémission, on ne trouvera jamais de violence de langage d'aucune sorte. Le bon cordonnier de Vologda hoche la tête et d'une voix posée, réfléchie, dénonce le mal. Il a dénoncé ainsi les horreurs des prisons du tsar, les vilenies de l'antisémitisme, les pogromes (on n'oubliera pas cette page de son œuvre : La Maison n° 13), la torture, les méfaits de la police et de la caste militaire... Si bien que, historiographe des mœurs russes, il a fixé le souvenir du martyre — le mot n'est pas trop fort — d'un grand peuple.

Ses dernières années ont été pénibles. La maladie, l'infirmité, des chagrins domestiques l'accablaient. Le spectacle de la guerre civile qui est bien, comme l'a dit Lénine, la plus âpre des guerres dut infliger à cet humaniste et à cet idéaliste une bien grande souffrance. Mais il continua de travailler à son dernier livre (l'Histoire de mon contemporain), de penser, de déployer dans sa province d'Ukraine une activité personnelle à la fois utopique et bienfaisante. Dans une société bouleversée par la révolution sociale, il eût souhaité être un facteur d'apaisement. Sa pensée sur la révolution, il l'a exprimée dans une série de lettres amicales à Lounatcharsky, encore inédites. Sous bien des rapports il n'a pas dû la comprendre. Mais il ne l'a ni combattue, ni blâmée. Jusqu'au dernier jour, il est demeuré humblement fidèle à sa terre russe. Sans doute, au delà des luttes du présent, entrevoyait-il nettement l'avenir que veut la révolution.

Le caractère dominant de sa personnalité, après et au-dessus de l'humanisme, de la foi en la culture et en l'avenir, de l'esprit slave, c'est une indéfectible bonté, qui ne désespère jamais de l'homme, aussi dégradé, aussi vaincu qu'il paraisse. C'est pourquoi Korolenko a pu décrire, avec tant d'amour, les terribles déclassés des grandes routes de Sibérie. En eux aussi, l'homme meilleur vivait à ses yeux.

Les événements l'avaient dépassé. La génération actuelle n'a plus le temps de lire, ni celui de méditer comme il méditait. L'armée rouge a besoin de commissaires, l'usine a besoin d'administrateurs ! Mais ce n'est pas un paradoxe de dire que les grands artisans de la culture russe qui comptent aussi au premier rang de ceux de la culture moderne — et notamment cette puissante lignée d'écrivains sociaux qui commence par Dostoïevsky, continue par Tchernichevsky, Tourgueniev, Tolstoï et s'achève avec Korolenko et Gorky — ont, dans une large mesure aplani les voies aux hommes de la révolution. Ils ont formé des consciences révolutionnaires. Ils ont appris à des générations entières à espérer, à vouloir, à croire possible la transformation sociale. Ils ont entretenu l'indignation sacrée contre le vieux monde et donné un exemple. Ces écrivains de pré-révolution sont à comparer utilement avec les tristes amuseurs de la bourgeoisie qui font dans le monde capitaliste « de la littérature ». Ils font comprendre la mission sociale de l'écrivain. Après eux, devaient venir, pouvaient venir, les hommes de non moindre conscience, mais de volonté inexorable qui transforment une société.

Victor SERGE.

Kiev, 3 janvier 1922.