Un livre de Trotski et ses critiques bourgeoises - Une revue de The Real Situation in Russia

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Auteur·e(s) James P. Cannon
Écriture 1928




Dans ce livre, écrit par Trotski au sommet de ses facultés de combattant et de penseur révolutionnaire, on trouve, pour la première fois en anglais, l'authentique plateforme de l'Opposition Russe dirigée par lui, et sa réponse destructrice à la campagne de calomnie et de falsification qui dure depuis cinq ans, et qui reste sans contrôle et sans réponse dans la presse communiste officielle mondiale.

Cette réponse, après un silence de cinq ans, consiste principalement en des preuves documentaires qui brisent complètement l'édifice du mensonge, et qui ne peut que faire frémir d'émerveillement le communiste qui s'est nourri exclusivement des fausses déclarations officielles. Les dernières lettres de Lénine, qui montrent qu'il prévoyait les luttes à venir, et comptaient sur Trotski pour défendre ses vues, contiennent des informations jusque-là inconnues de notre parti. Cette information directement contradictoire à tout ce qu'on nous a dit.

L'autre section principale du livre est la plate-forme de l'opposition russe, préparée pour le quinzième congrès du parti. Contrairement à toutes les procédures des partis établies sous la direction de Lénine, la plate-forme a été déclarée illégale, et sa publication officielle a été interdite. Les opposants qui ont tenté de l'imprimer illégalement ont été jetés en prison. Elle n'a jamais été publié à ce jour, ni par l'Internationale Communiste, ni par aucun de ses partis affiliés.

Il est vrai que notre parti, qui ne l'a jamais lu, a voté contre « à l'unanimité », comme les autres partis, mais sa validité ne peut être mise en doute par ces votes faits machinalement. C’est un document léniniste du début à la fin. C'est l’unique plate-forme sur la base de laquelle le Parti communiste de l'Union soviétique peut résoudre ses problèmes d’une manière révolutionnaire. Les événements eux-mêmes, qui se sont accélérés depuis la mise hors la loi de la plate-forme et l'expulsion ou l’arrestation de ses auteurs, en témoignent tous les jours dans des tons plus forts et plus insistants.

On nous a dit à maintes reprises que la plate-forme de l'opposition russe est contre-révolutionnaire, menchevique, social-démocrate, etc. Mais, étrangement, aucune de ces classes ou éléments, grande bourgeoisie, petite bourgeoisie, leurs serviteurs philistins, ne l'apprécie comme telle. Bien sûr, tous les ennemis de notre mouvement cherchent à exploiter les controverses dans nos rangs, et l'emprisonnement et l'exil des partisans de l'opposition ne fait pas exception. Ceux qui les ont emprisonnés et exilés - et ceux dont l'occupation majeure est de défendre ce crime infâme - cherchent à prouver ainsi que Trotski s’est identifié par ses critiques aux ennemis impérialistes de la Russie soviétique et à leurs laquais. Mais si nous nous tournons vers les colonnes de la presse bourgeoise pour lire leur estimation sobre de la plate-forme de Trotski, nous trouvons une histoire différente, et très instructive.

Les organes authentiques du grand capital ont examiné soigneusement cette plateforme. Et ce n'est pas tout. Leurs petites mains – de la pâle et hygiénique New Republic au charognard Jewish Daily Forward, de la bourgeoise et libérale Nation au puritain libéral Modern Quarterly - ont toutes fait la même chose.

Le New York Times, le porte-parole faisant le plus autorité de l'impérialisme américain, réitérant ce qu'il avait déjà dit dans une vingtaine d'éditoriaux, déclare dans une revue non signée de The Real Situation in Russia par Trotski et de Leninism par Stalin, le 29 juillet 1928 :

« Le fond du grief politique de Trotski contre Staline serait ses griefs personnels….

Mais lorsque nous passons de Trotski à Staline, nous trouvons, au lieu de l'indignation fiévreuse d'un homme déçu, les arguments calmes et confiants d'un cadre pratique qui n'a eu aucune difficulté à adapter ses théories aux urgences quotidiennes du pouvoir.

La publication du livre de Trotski transformera sans aucun doute certains communistes américains de staliniens en trotskyens. Mais nous répéterons, bien que cela ne fasse pas de Staline un héros aux yeux de la bourgeoisie pécheresse, ces livres l‘amèneront probablement à se réjouir que lui, et non Trotski, exerce le pouvoir à Moscou. »

Le principal valet de l'impérialisme américain a parlé. Passons maintenant à la New Republic, qui contient une critique du livre de Trotski dans son numéro du 7 novembre, de la plume du bien connu J. B. S. Hardman (Salutsky), homme de main littéraire des bureaucrates qui mènent l’Amalgamated Clothing Workers par la contrainte et le revolver - et l’expulsion des communistes. L'autre jour, la déclaration de la CCE nous a informé que nous pourrions compter sur le plein soutien de Salutsky dans notre lutte pour la plate-forme de l'opposition russe. Mais Salutsky, surprenamment, semble avoir des idées différentes. En fait, si l’on tient compte des différences de style, et des mode d'expression communs aux littéraires, vous verrez que ses idées sont essentiellement les mêmes que celles du New York Times. Il dit :

« Trotski est mécontent de la violence que le régime stalinien utilise contre l’opposition, mais Staline n’a pas engendré l’idée d’un parti unique et camisolé, intolérant à la critique même amicale, c’est le fait de Lénine. Trotski le sait, et il avance l'argument selon lequel «la violence peut jouer un rôle énorme, mais seulement sous une condition - qu'elle soit subordonnée à une véritable politique de classe. » Mais Staline ne dit-il pas que c'est une véritable politique de classe ? »

Que les apôtres de la violence contre des communistes étudient les écrits de Salutsky. Ils peuvent obtenir de lui des arguments intelligents. Ils découvriront également que cet « allié » de Trotski a une façon unique de le « soutenir » :

« Trotski souhaite que le parti soit préservé dans sa virginité révolutionnaire. Il souhaite qu'il reste un parti sans compromis, sans commerce avec le capitalisme, l'ennemi. Pas Staline. Lui a l'oreille au sol. Il sent que le zèle révolutionnaire primitif est terminé. Non seulement le pays est fatigué, mais les révolutionnaires eux-mêmes le sont. On peut éveiller leur patriotisme pour la légitime défense, mais il serait difficile de les déplacer vers une croisade. D'où sa théorie du « socialisme dans un seul pays ». L'État soviétique est une réalité. Staline cherche à le préserver… ».

Enfin, il y a la critique du livre de Trotski dans la « libérale » Nation du 14 novembre 1928, par Albert Rhys Williams, qui ne fait que présenter Williams comme un des philistin petit-bourgeois le plus grossier. Pour ce simple journaliste, les problèmes d’envergure mondiaux soulevés par l'opposition sont résolus en quatre « vérités » simples: le paysan est le véritable « héros » de la révolution russe ; la lutte actuelle est une lutte entre des dirigeants individuels ; les documents présentés dans le livre de Trotski ont déjà été imprimés dans la presse du parti et non supprimés ; et l'exil, l'emprisonnement et le chômage imposé aux travailleurs et aux dirigeants de l'Opposition est une affaire enjouée que même l'Opposition aborde dans un esprit plaisant, bon et sain.

Williams déclare que les documents imprimés dans le livre de Trotski ont été publiés, et non interdits ou supprimés. C’est un mensonge journalistique conscient, délibéré, et typiquement américain. La plate-forme de l'Opposition n'a jamais été, à ce jour, imprimée dans la presse du parti russe ou de l’Internationale. Pour en avoir la preuve, consultez Inprecor, vol. 7, n° 64, publié le 17 novembre 1927. Là, dans le rapport sur le discours de Staline à la réunion qui a expulsé Trotski, se trouve une section entière qui commence « Pourquoi n'avons-nous pas imprimé la fameuse « Plate-forme de l'Opposition » » et se termine par « Ce sont les raisons qui nous ont obligés à refuser la publication de la « plate-forme » de l'Opposition. »

La section du livre de Trotski consacrée à la falsification de l’histoire par l’appareil officiel n’a été, et n’est imprimée nulle part dans la presse officielle du parti. Le testament de Lénine, d'abord nié comme faux, mais maintenant reconnu comme authentique, n'a été imprimé nulle part dans la presse du parti. En bref, 99% du matériel contenu dans ce livre de Trotski a été supprimé ou interdit par la machinerie et la presse du PCUS, de la Comintern et de ses sections nationales.

Voilà pour la tentative de Williams de convaincre les communistes américains qu'ils ont déjà eu l'occasion d'étudier ce matériel, qui n'a jamais été imprimé auparavant. Mais c'est dans son traitement de la persécution et de la violence contre l'Opposition qu'il atteint les profondeurs les plus basses du philistinisme. Selon ce « scénariste » superficiel, le tout était une plaisanterie de camarade, accompagnée de gaieté de tous côtés. Il déclare que les camarades d'un opposant réprimé lui ont donné une fête la veille de son départ. Pour Williams, c'est la preuve que l'exil est un événement heureux. « Une vrai veeherinka [soirée] comme au bon vieux temps russe », nous explique ce dilettante insignifiant.

Selon lui, le révolutionnaire qui ne gémit pas sous la peine ne la ressent pas. S'il avait utilisé ses liens littéraires avec notre propre mouvement révolutionnaire américain, à l'époque où des dizaines et même des centaines de nos militants étaient envoyés en prison, il aurait facilement pu apprendre que les dernières nuits de liberté pour beaucoup de ceux qui purgeaient de longues peines donnaient lieu à des fêtes en leur honneur, durant lesquelles les victimes ne pleuraient pas; et avec une intelligence égale, il aurait pu faire passer toute l'affaire pour une plaisanterie bon enfant.

Nous pourrions cependant demander à ce complaisant jongleur de mots d'expliquer l'humour derrière l'emprisonnement de George Audreytchine et de dizaines d'autres qui ont tenté d'imprimer la plate-forme de l'opposition, qui, selon lui, était imprimée légalement. Nous pourrions lui demander la preuve que les centaines, voire les milliers de travailleurs communistes qui ont été expulsés du parti et simultanément privés d’emploi pour avoir soutenu l’Opposition, n’ont absolument aucune rancune à ce sujet.

L'article philistin de Williams dans la libérale-bourgeoise Nation a été réimprimé par le Daily Worker avec une introduction élogieuse, dans laquelle le rédacteur en chef, Robert Minor, qualifie le livre de Trotski de contre-révolutionnaire. Cependant, cela ne rend pas en soi le cas de Trotski sans espoir. On se souviendra que Minor a déjà écrit une fois contre Lénine, utilisant comme moyen d'expression la presse capitaliste. Minor a un peu changé d'avis sur Lénine. Pourquoi ne pourrions-nous pas être optimistes et croire qu'il apprendra également de Trotski?