Quels sont les indices de la radicalisation des masses ?

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Déclin du PC et de la CGTU

La question de la radicalisation des masses ne se limite pas au seul mouvement de grèves. Où en est la lutte politique ? Et tout d'abord : où en sont les effectifs et l'influence du parti communiste ?

Il est remarquable qu'en parlant de radicalisation les chefs offi­ciels ignorent avec une effarante légèreté la question de leur propre parti. Cependant le fait est qu'à partir de 1925 les effectifs du parti ont décru d'année en année ; en 1925, ils étaient de 83 000 membres ; en 1926, de 65 000 ; en 1927, de 56 000 ; en 1928, de 52 000 ; en 1929, de 35 000. Nous nous servons, pour les années passées, des chiffres officiels donnés par le secrétaire de l'Inter­nationale Piatnitski, pour 1929 des chiffres donnés par Sémard. Quoi qu'on puisse penser de ces chiffres, certainement très exagérés, il n'en reste pas moins vrai qu'ils tracent, dans leur ensemble, avec une absolue netteté, la courbe du déclin du parti : en cinq ans, les effectifs sont tombés de plus de moitié.

On dira que la qualité vaut mieux que la quantité et que maintenant il ne reste plus dans le parti que des communistes absolument sûrs. Admettons‑le. Mais la question n'est nullement là. Le processus de radicalisation des masses ne peut en aucune façon se traduire par l'isolement des éléments de cadres, mais au contraire par un afflux dans le parti d'éléments sûrs et mi‑sûrs et par la conversion de ceux-ci en éléments sûrs. On ne peut concilier la radicalisation politique des masses avec la diminution systématique des effectifs du parti que si l'on considère, dans la vie de la classe ouvrière, le parti comme la cinquième roue d'une charrette. Les faits sont plus forts que les mots : non seulement au cours des années 1925‑1927, quand la vague de grèves refluait, mais même au cours des deux dernières années, lorsque le nombre de grèves commença à augmenter, nous constatons un déclin persistant de l'effectif du parti.

Là‑dessus, les honorables Pangloss du communisme officiel nous interrompront pour nous signaler la « disproportion » qui existe entre les effectifs du parti et son influence. Telle est aujourd'hui, d'une manière générale, la formule de l'Internationale communiste imaginée par de rusés compères à l'usage des nigauds. Cependant, cette formule canonique, non seulement n'explique rien, mais dans un certain sens, aggrave même les choses. L'expérience du mouvement ouvrier atteste que la différence entre le rayon d'organisation et le rayon d'influence du parti ‑ toutes conditions égales ‑ est d'autant plus grande que le caractère dudit parti est moins révolutionnaire et plus « parlementaire ». L'opportunisme s'appuie beaucoup plus facilement que le marxisme sur des masses dispersées. On s'en rend compte, notamment, par la simple comparaison du parti socialiste et du parti communiste[1]. L'accroissement systématique de la « disproportion », parallèlement à la décroissance du nombre des communistes organisés, ne pourrait, par conséquent, rien signifier d'autre que ceci : que le parti communiste français, de parti révolutionnaire, se transforme en parti parlementaire et municipal. Que, dans une certaine mesure, ce processus ait existé au cours de ces dernières années, c'est ce qu'attestent, de façon indiscutable, les récents scandales « municipaux », auxquels il est à craindre que ne succèdent, encore cette fois, les scandales « parlementaires »[2]. Néanmoins, la différence entre le parti communiste tel qu'il est actuellement et l'agence socialiste de la bourgeoisie reste considérable. Les Pangloss de la direction dénigrent le parti communiste français quand ils pérorent sur on ne sait quelle gigantesque disproportion entre les effectifs de celui-ci et son influence. On n'a pas de peine à démontrer que l'influence politique du communisme, s'est hélas ! bien faiblement développée en ces cinq dernières années.

Le parlementarisme dans le parti français[modifier le wikicode]

Pour les marxistes, ce n'est pas un secret que les élections parlementaires et municipales reflètent, en les défigurant à l'extrême, et toujours au préjudice des tendances révolutionnaires, les véritables sentiments des masses opprimées. Néanmoins, la dynamique de l'évolution politique a également son reflet dans les élections parlementaires : c'est une des raisons pour lesquelles nous, marxistes, prenons une part active à la lutte parlementaire et municipale. Mais que disent les chiffres de la statistique électorale ?

Aux élections législatives de 1924, le parti communiste réunit 875 000 suffrages, un peu moins de 10 % de tous les suffrages exprimés. Aux élections de 1928, le parti a obtenu un peu plus d'un million de voix (1 064 000), ce qui représente 11,3 % de l'ensemble des votants. Ainsi, en quatre années, le poids spécifique du parti dans le corps électoral du pays s'est accru de 1,3 %. Si le processus se poursuivait dans l'avenir à ce rythme, la perspective de Chambelland sur les trente à quarante ans de paix sociale pourrait bien s'avérer trop... révolutionnaire.

Le parti socialiste qui, dès 1924, était « inexistant » (Zinoviev-Losovsky dixit), recueillit, en 1928, presque 1 million 700 000 suffrages, plus de 18 % du total des voix exprimées, soit largement une fois et demie les voix communistes.

Les résultats des élections municipales modifient peu ce tableau général. Dans certains centres industriels (Paris, le Nord), un déplacement de voix socialistes au profit des communistes s'est incontestablement produit. Ainsi, à Paris, le poids spécifique des voix communistes s'est accru en quatre années (1925‑1929) de 18,9 % à 21,8 %, soit de 3 % alors que la part des voix socialistes tombait de 22,4 % à 18,1 soit de 4 %. La valeur symptomatique de ce genre de faits est indubitable ; mais pour le moment, ils gardent un caractère local et, surtout, ils sont fortement compromis par le « municipalisme » antirévolutionnaire dont Louis Sellier et ses pareils petits‑bourgeois sont la vivante incarnation. D'une façon générale, on peut dire que les élections qui ont eu lieu un an après les élections législatives n'ont pas apporté de modifications sensibles aux résultats de ces dernières.

Les autres indices de la vie politique se retournent également en plein contre les affirmations, pour le moins prématurées , d'une prétendue radicalisation des masses au cours de ces deux dernières années. Le tirage de l’Humanité, autant que nous sachions, n'a nullement augmenté dans ce laps de temps. La souscription en faveur de l’Humanité est à coup sûr une réalité consolante. Mais cette souscription eût été tout aussi possible un an, deux ans, trois ans plus tôt, si la réaction avait attaqué démonstrativement le journal.

Le 1° août[3] il ne faut pas l'oublier un instant ‑, le parti n'a pas été capable de mobiliser non seulement la partie du prolétariat qui a voté pour lui, mais même tous les ouvriers syndiqués. A Paris, d'après les calculs certainement exagérés de l'Humanité, environ 50 000 ouvriers, soit moins de la moitié des syndiqués, ont pris part à la manifestation. En province, la situation a été incomparabIement pire. Remarquons en passant que c'est là la preuve que le « rôle dirigeant » du bureau politique parmi les fonctionnaires unitaires ne signifie pas encore que le parti exerce un rôle dirigeant parmi les ouvriers syndiqués. Or, ces derniers ne représentent qu'une petite parcelle de la classe. Si l'élan révolutionnaire est vraiment un fait aussi indiscutable, que vaut alors la direction du parti qui, au moment aigu du conflit sino‑soviétique, n'a pas même pu entraîner dans une manifestation antimilitariste le quart (disons plus exactement le dixième) de ses électeurs dans le pays ? Personne ne réclame l'impossible à la direction du parti communiste. On ne peut prendre la classe de force. Mais ce qui a donné à la manifestation du 1° août un caractère de fiasco évident, c'est la phénoménale « disproportion » entre les cris de victoire de la direction et l'échec réel des masses.

Enfin, de tous les symptômes de l'affaiblissement des positions communistes, le plus inquiétant est peut‑être la décadence des organisations de jeunesses. La radicalisation des masses commence toujours par les jeunes et la radicalisation des jeunes signifie toujours le renforcement de l'aile la plus combative et la plus décidée, c'est‑à­-dire les Jeunesses Communistes.

Le déclin de la CGTU[modifier le wikicode]

Quant à l'organisation syndicale, à en juger par les chiffres officiels, elle a suivi, avec un an de retard, le déclin du parti. En 1926, la Confédération unitaire comptait 475 000 membres ; en 1927, 452 000 ; en 1928, 375 000. La perte de 100 000 membres par les syndicats, alors que le mouvement de grèves se développait dans le pays, constitue la preuve irrécusable que la C.G.T.U. ne reflète pas les processus fondamentaux qui s'opèrent dans le domaine de la lutte corporative‑économique des masses, mais que, ombre agrandie du parti, elle ne fait que suivre le déclin de celui-ci.

Les données que nous citons dans le présent exposé confirment avec force les déductions que, d'avance, nous avons tirées dans notre premier article de l'analyse des chiffres du mouvement de grèves. Rappelons‑les encore une fois. Les années 1919‑1920 ont été les années culminantes de la lutte prolétarienne en France. Après quoi commença le reflux qui, dans le domaine économique, à six ans de distance, fut remplacé par un nouveau flux pour le moment encore très lent ; quant au domaine politique, le reflux ou la stag­nation continue, du moins dans la masse principale du prolétariat, encore aujourd'hui. Un réveil d'activité de certaines couches du prolétariat dans le domaine de la lutte économique n'est pas niable. Mais ce processus ne fait encore que passer par un premier stade, au point que dans la lutte sont entraînées surtout les entreprises de l'industrie légère, avec une prépondérance d'ouvriers inorga­nisés sur les organisés et un poids spécifique important d'ouvriers étrangers.

L'essor de la conjoncture économique, parallèlement à un renché­rissement du coût de la vie, a servi d'impulsion à la lutte gréviste.

D'une façon générale, les premiers stades du renforcement de la lutte corporative ne sont pas, d'ordinaire, accompagnés d'un mou­vement d'essor révolutionnaire. Il n'en va pas autrement aujourd'hui.

Au contraire, l'essor économique peut même pendant un certain temps atténuer les intérêts politiques des ouvriers, tout au moins de quelques-unes de leurs couches.

Si, par ailleurs, on prend en considération le fait que l'industrie française passe depuis déjà deux ans par une phase d'essor ; qu'il n'est pas question de chômage dans ses branches essentielles ; et que, dans certaines branches, on observe même un manque aigu de main-d’œuvre il n'est pas difficile d'en inférer que, dans ces con­ditions exceptionnellement propices à la lutte syndicale, l'ampleur actuelle du mouvement de grèves doit être considérée comme très modérée. Les indices essentiels de cette modération sont : la dépres­sion qui subsiste dans les masses de la période passée et la lenteur de l'essor industriel lui-même.

  1. A la veille des élections législatives de 1924, le bureau du comité exécutif de l'I. C., dans un manifeste spécial adressé au parti communiste français, traitait le parti socialiste de parti « inexistant ». Le manifeste était dû à ce voltigeur de Losovsky. C'est en vain que je protestai, dans une lettre adressée au bureau, contre cette légèreté d'appréciation, en même temps que j'expliquai qu'un parti réformiste parlementaire peut garder une très grande influence avec une organisation, voire une presse faible. Cela fut mis au compte de mon « pessimisme ». Le résultat des élections de 1924 de même que l'évolution ultérieure ne tardèrent pas, bien entendu, à jeter bas cette fois encore l'optimiste légèreté de Zinoviev‑Losovsky. (Note de Trotsky.)
  2. En novembre 1929, six conseillers municipaux de Paris furent exclus du parti, parmi lesquels Louis Sellier, ancien secrétaire général du P. C. Ils devaient constituer en décembre un parti ouvrier et paysan puis rejoindre des éléments ayant rompu précédemment au sein du parti d'unité prolétarienne. Les exclus avaient cherché la rupture au lendemain de la « journée du 1° août ».
  3. Le parti communiste avait appelé pour la journée du 1° août 1929 à la « conquête de la rue ». Il essuya un cuisant échec : la bourgeoisie avait mobilisé des forces considérables. L'affaire eut d'importantes conséquences dans la C.G.T.U., où des syndicats entiers avaient refusé d'appeler à cette grève-suicide. Le P.C. eut à subir des persécutions policières avant et après la journée du 1° août, et nombre de ses dirigeants, arrêtés ou en fuite, durent se tenir plus ou moins à l'écart pendant quelque temps.