Quatre mensonges et deux vérités. La politique russe en Espagne

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Se présentant comme démocrate et républicain, s’obstinant à ce que soient oubliés le 19 juillet (1936) et le 3 mai (1937), le parti stalinien espagnol diffuse à profusion les « Solutions aux grands problèmes de l’Espagne », approuvées en 1945 lors de sa première séance plénière en France. C’est son programme permanent « antifranquiste », auquel il restera attaché. Les révolutionnaires doivent donc montrer ce qu’il signifie.

Les « solutions » sont divisées en six points, quatre mensonges pour se mettre les naïfs dans la poche et deux vérités pour bien souligner le but de ceux qui en sont les auteurs. Les points deux et cinq des deux vérités sont une très bonne ébauche de la politique du soi-disant Parti communiste. Les autres points sont l’enrobage indispensable d’une organisation qui, étant comparable à la Phalange, prétend encore parler au nom de la démocratie et des opprimés. À tel point que même les quatre points-mensonges, qui prétendent être la radicalité maximale que Madame la Pasionaria et les siens peuvent se permettre, ne signifient absolument rien pour ceux qui souffrent sous Franco. Il faut donc les passer au crible, un par un, avant d’en arriver au commentaire des deux points-vérité.

Premier point-mensonge

Réforme agraire profonde basée sur la suppression de la grande propriété « latifundiste » et terrienne et sur le partage des terres entre les paysans pauvres et les ouvriers agricoles, l’État devant leur faciliter les crédits nécessaires pour qu’elles soient cultivées. Les propriétaires n’étant responsables d’aucun crime commis par le franquisme, et dont les terres auront été saisies, devront recevoir les indemnités établies par la loi.

Au cours de la lutte contre la monarchie, socialistes et républicains promettaient d’en finir avec les latifundios [grandes propriétés terriennes, NdT], sans jamais oser parler d’en finir avec le capitalisme. Ils arrivèrent au pouvoir en 1931, mais aux paysans ils offrirent, au lieu de terres, un plus grand nombre de gardes civils que la monarchie. En janvier 1936, le Front populaire assurait aux paysans, en réclamant leurs voix, que cette fois-ci ils auraient la terre et de bons crédits bancaires leur permettant de devenir des propriétaires prospères. Une fois installé au gouvernement, après les élections de février, il eut également recours à la Garde civile pour réprimer les « excès » des journaliers et des paysans pauvres qui avaient envahi un grand nombre de latifundios. Plus tard, au cours de la guerre civile, un stalinien, Uribe, fut ministre de l’Agriculture. Aucune de ses lois ne supprima les latifundios pas plus que les banques ne proposèrent de bons crédits aux paysans pauvres. Uribe profita de son poste pour faire des affaires, en faveur de son parti, avec la nourriture dont manquaient aussi bien les combattants au front que les ouvriers à l’arrière. Des mercenaires de son parti (Lister) envahirent les collectivités afin de rétablir la propriété capitaliste de la terre. Le parti des « Solutions pour les grands problèmes de l’Espagne » a eu, vis-à-vis des exploités de la campagne – et de ceux des villes – la même attitude que Franco.

En 1949, le niveau de dégénérescence du stalinisme espagnol est encore plus évident qu’en 1936. Après ce qu’ont fait ses partis frères en Europe orientale et en Asie, il est bien plus conscient encore du fait que ses intérêts et sa mission sont antiprolétariens. Ses promesses d’améliorer la situation des pauvres ont encore moins de valeur que celles, jadis, de son Front populaire.

La réforme agraire, c’est-à-dire la distribution des latifundios aux journaliers agricoles et aux paysans pauvres en tant que propriété privée est une mesure totalement bourgeoise, qui n’a rien à voir avec la révolution sociale. Il y a un siècle ou deux, quand le capitalisme avait devant lui de grandes perspectives de développement, la petite propriété à la campagne était un puissant élément de progrès social. C’est pour cela que tous les révolutionnaires réclamaient la destruction des latifundios en faveur de la petite propriété. Mais aujourd’hui, le capitalisme a largement épuisé sa marge de développement. Même en supposant que les latifundios soient supprimés et leurs terres vraiment réparties en parcelles, il n’en résulterait pas une amélioration des conditions de vie des pauvres, pas plus qu’un progrès général de la société. Il y aurait de nouveaux riches, de nouveaux exploiteurs, et les malheureux d’aujourd’hui le seraient encore plus demain. Le problème de notre époque est d’en finir avec la propriété capitaliste, dans l’agriculture comme dans l’industrie, faute de quoi la situation du prolétariat et des paysans empirera, en dépit des changements de propriété pouvant s’être produits.

C’est ce que comprirent intuitivement les paysans espagnols de la zone rouge au cours de la guerre civile. Au lieu de prendre la terre comme propriété privée, en général ils la collectivisèrent. Pour cette raison, le parti dit communiste – en réalité il est tout aussi anticommuniste que Franco –qui était déjà alors un ennemi acharné de la révolution sociale –, qualifiait les paysans de voleurs, il les poursuivait, les jetait en prison et assassinait les plus obstinés. Il veut maintenant jouer sur les sentiments antifranquistes des journaliers et des paysans en faveur de ses intérêts inavouables. Il ne peut pas leur dire : « Finissez-en avec les latifundios et socialisez la terre », car lui-même est profondément opposé au communisme. Pour jouer au protecteur des pauvres, il doit recourir à la démagogie et leur promettre la propriété privée de la terre, la prospérité en tant que futurs bourgeois. Il croit que, tels ses propres dirigeants, les exploités de la campagne se vendent pour un morceau de pain. Mais dans la campagne espagnole, arrosée par le sang de luttes innombrables, il y aura toujours assez de révolutionnaires pour répondre aux dirigeants staliniens pourris : « Nous détruirons les latifundios, oui, mais pas en faveur des nouveaux exploiteurs que vous représentez, mais en faveur du socialisme. »

Il faut également souligner que ce point-mensonge n’a pas oublié de promettre à Messieurs les latifundistes le paiement des terres passant aux mains d’autres propriétaires. C’est précisément ce qu’ont fait tous les gouvernements staliniens d’Europe orientale, qui par ailleurs vendent et ne donnent pas la terre aux paysans, en leur imposant de plus, en remerciement de cette faveur, la servitude politique la plus absolue.

Le point numéro 1 ne représente aucune solution aux problèmes des pauvres à la campagne, il promet de l’argent aux riches latifundistes, et s’il était appliqué, il ne porterait absolument pas atteinte aux intérêts généraux du capitalisme. Et c’est, de loin, la solution la plus radicale de toutes celles proposées.

Deuxième point-mensonge (le troisième point du programme)

La reconnaissance du caractère national des peuples de Catalogne, du Pays basque et de Galice, en donnant satisfaction à leurs légitimes aspirations nationales dans le cadre d’une fédération démocratique des peuples hispaniques.

Les révolutionnaires, disait Lénine, reconnaissent le droit à l’auto-détermination des peuples, y compris le droit de se séparer de n’importe quelle nation, mais en même temps, ils ne flatteront jamais les préjugés nationaux d’un peuple quel qu’il soit, et ils ne l’induiront ni au nationalisme ni au régionalisme. Cela, c’est le fait des bourgeois et des charlatans qui les défendent [et] dont la jugeote ne va pas au-delà de la couleur du drapeau de leur patrie.

Pourquoi le parti de Dame Pasionaria se limite-t-il à parler de « reconnaissance » du caractère national, sans dire clairement : « La Catalogne, le Pays basque, la Galice, et toutes les autres régions, pourront-elles, si elles le souhaitent, rompre avec l’Espagne et se constituer en nations indépendantes » ? La réponse ne fait aucun doute : parce que, à l’inverse de ce que fut la pensée révolutionnaire de Lénine et des bolcheviks, il utilise de façon servile et réactionnaire les préjugés nationalistes sans reconnaître aux peuples le droit de se séparer.

D’autre part, quelle valeur ont les mots dans la bouche du parti aux ordres de Moscou ? Au cours de la guerre civile, les staliniens de la Generalitat catalane [gouvernement autonome catalan, NdT] furent les premiers à sacrifier, en faveur du gouvernement central, les quelques droits dont disposait, d’après la Constitution, la dite « région autonome ».

En allant plus loin, en Russie, il n’existe aucun droit national ou régional, et à la fin de la guerre, le gouvernement supprima par décret l’autonomie purement formelle concédée à certaines républiques. La Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, ou tout autre territoire tombé sous la coupe russe jouissent de moins de liberté que les colonies des vieux pays impérialistes. Après cinq lustres de stalinisme en Russie et un lustre en Europe orientale, se voiler la face par rapport à sa conduite vis-à-vis des problèmes nationaux et régionaux est [faire] preuve de stupidité. Dans ce domaine comme dans les autres, le stalinisme ne consent pas la moindre liberté. Son centralisme, exacerbé à en devenir pathologique, ajouté à ses méthodes d’exploitation, le conduit non pas à refuser l’autonomie des pays où il domine, mais à transformer en colonies tous les territoires qui rentrent dans son orbite.

Le silence du programme par rapport au Maroc, nationalité véritablement opprimée par l’Espagne, par rapport au Rio de Oro et à la Guinée, est doublement explicite. Même démagogiquement, il ne peut leur promettre l’indépendance, parce que les auteurs du programme compromettraient sérieusement leur future alliance avec bourgeois et généraux, alliance sur laquelle ils misent dans un premier temps pour avoir du succès en Espagne. Leur aspiration gouvernementale est d’étendre la domination et l’exploitation espagnole en Afrique, par la guerre ou par d’autres moyens, aucunement d’en finir avec elles.

D’autre part, Moscou a suffisamment montré son désir de faire main basse sur l’Afrique. N’a-t-elle pas prétendu s’adjuger, comme butin de sa victoire « antifasciste » les domaines africains du fascisme mussolinien ? Dans sa stratégie mondiale, le Maroc et l’extrême pointe espagnole, avec ou sans Gibraltar, sont bien plus importants que les Dardanelles. En les dominant, Moscou ne ferait qu’accéder à la Méditerranée ; en possédant le Maroc et l’Espagne, elle dominerait cette vieille mer si importante bien plus que Rome et Albion ne l’ont jamais dominée. Gibraltar tomberait entre ses mains à la première escarmouche militaire, et même sans elle, et les Dardanelles et Suez se rendraient inévitablement, de même que les nouvelles bases américaines du Maroc français. Le Proche-Orient si convoité, une grande partie de l’Asie et de l’Afrique, l’Europe entière à l’exception des îles britanniques tomberaient sous son orbite économico-militaire. Les possibilités de victoire sur son rival américain seraient optimales. On comprend donc que l’état-major du Kremlin n’ait rien dit par rapport au Maroc, au Rio de Oro et à la Guinée en dictant « son » programme aux staliniens espagnols.

J’ajoute, sans craindre d’être conspué, que le Kremlin essaiera d’atteindre ces objectifs stratégiques à tout prix, surtout à la veille de la guerre. Si son parti ne prenait pas le chemin du pouvoir, il s’efforcera de l’obtenir par le biais d’une alliance avec Franco ou avec quiconque gouvernerait l’Espagne, sauf bien sûr s’il s’agit d’un régime révolutionnaire. Dans ce cas-là, il essaierait de le détruire, en s’unissant à son rival dans la lutte pour la domination du monde, car leur guerre répugnante et corrompue présuppose l’annihilation de toute activité des exploités.

La pratique des révolutionnaires par rapport à l’oppression nationale, dont le régionalisme est l’ultime copie, est totalement différente. Ils ne flattent pas les préjugés patriotiques ou régionaux et ils ne s’imposent pas s’ils ont le pouvoir. Exercée ou subie, l’oppression nationale trouve son origine dans les rapports capitalistes de production et de distribution. Ces derniers ont engendré, dans les nations dominantes, l’orgueil patriotique indispensable pour se jeter sur d’autres nations dont l’évolution technique est à la traîne, et celles-ci, en fin de compte, suscitent chez les nations opprimées le désir aujourd’hui totalement vain d’être une patrie indépendante. Vu sur l’ensemble de l’évolution de notre millénaire, le patriotisme apparaît comme un simple instrument idéologique des classes possédantes des pays les plus riches, une ruse intellectuelle pour atteler ses concitoyens aux entreprises de rapine. « Pour la gloire et la liberté de la patrie ! », prétendent-elles ; pour l’exploitation des autres pays et de leurs travailleurs nationaux – révèle la réalité après chaque guerre. À tel point que cette vérité est devenu un lieu commun.

Sous le capitalisme, la liberté de toutes les nations est impossible. Sa structure sociale et sa superstructure intellectuelle impliquent l’existence d’exploités et d’exploiteurs, au niveau mondial des nations comme au niveau national des classes. À son apogée, le capitalisme a pu avoir son plus grand nombre de « pays souverains », c’est-à-dire de pays qui en exploitaient d’autres à des degrés divers. Alors, avant cet apogée, la lutte des pays opprimés en faveur de l’indépendance nationale, sans être socialiste, contribuait au progrès du capitalisme. Mais la Première Guerre mondiale a mis fin à cet apogée en 1914.

Depuis, le système tend à soumettre les nations les moins riches et les classes exploitées de la terre à un seul impérialisme. Le nombre de gouvernements juridiquement indépendants a augmenté. Mais les anciennes colonies proclamées pays souverains sont encore plus esclaves qu’hier, et les pays qui sont indépendants depuis beaucoup plus longtemps se trouvent sous la tutelle plus ou moins amicale, ou tyrannique, des États-Unis et de la Russie. Ce sont ces deux puissances qui désormais aspirent à l’hégémonie mondiale. Et pendant qu’elles en décident avec les armes (seule la révolution sociale, là où elle s’initiera, là où elle le pourra, là où se présenteront en premier les circonstances favorables, pourra les en empêcher), la lutte patriotique pour l’indépendance nationale n’est qu’une ruse mutuellement utilisée par la Russie contre les États-Unis et par les États-Unis contre la Russie. Ainsi, Mao Tsé-toung a rendu la Chine indépendante de l’impérialisme occidental, mais au bénéfice de l’impérialisme russe. De même, la Yougoslavie de Tito a réussi à se défaire des tenailles staliniennes, non sans payer un tribut à Washington. Et l’Angleterre libère la bourgeoisie indienne pour couper court à une alliance avec la Russie.

En somme, tout mouvement d’indépendance nationale, en cette étape déjà sénile du développement capitaliste, est tributaire d’un des deux grands impérialismes, et ce, s’ils ne sont pas directement organisés par leurs états-majors.

La solution prolétarienne et socialiste aux problèmes de l’oppression nationale ne peut sous aucun prétexte être patriotique. Il est clair que ceux qui poussent aujourd’hui dans ce sens ont de mauvaises intentions. Le but de la révolution socialiste n’est pas de créer des nations mais de les supprimer. Le fait que les lois capitalistes reconnaissent des droits démocratiques (y compris les droits syndicaux et de grève) ne supprime pas l’exploitation, elle la réglemente ; aussi, la reconnaissance de l’indépendance nationale, même en supposant qu’elle soit réelle comme dans le passé et non pas entièrement fictive comme aujourd’hui, ne supprime pas l’exploitation impérialiste mondiale, elle la hiérarchise. Une liberté palpable et générale ne rentre pas dans les canons économiques et moraux du capitalisme. L’indépendance ou l’autonomie nationale est une duperie dépassée et même une ruse de l’impérialisme russe ou américain (1). Une fois l’étape progressive du capitalisme achevée, les territoires aux aspirations nationales réprimées, qu’il s’agisse de la Catalogne, de la Chine, de la Birmanie, de la Pologne ou de Porto Rico, ne trouveront la liberté que par le biais d’une organisation économique et internationale qui, en dépassant celle du capitalisme, balaye ses antagonismes patriotiques barbares.

En somme, classes dominantes ou dominées, dictature éhontée ou sous couvert d’une démocratie de riches, patrie et défense nationale sont des notions et des réalités sociales corrélatives. En les bradant, la révolution sociale donnera à l’homme une liberté palpable et générale bien supérieure à ce qu’a pu permettre l’indépendance nationale dans ses meilleurs moments. La solution révolutionnaire du problème n’est pas la constitution d’un plus grand nombre de nations mais la disparition de celles-ci.

Le programme des mercenaires russes est sous cet aspect une vile flatterie des préjugés les plus ancestraux, de la part d’un impérialisme encore plus draconien que tous ceux qui ont existé. La Catalogne, le Pays basque et la Galice, et les autres régions, doivent répondre activement en supprimant non seulement les antagonismes régionaux, mais aussi les frontières avec le Portugal et la France. Le prolétariat doit aspirer à l’unification socialiste de l’Europe et du monde, à moins qu’il n’accepte à jamais l’exploitation et l’ignorance.

Troisième point-mensonge (le quatrième du programme)

Mise en œuvre d’une politique qui permette au peuple de se remettre des souffrances passées et de créer les conditions lui permettant de jouir d’une vie digne et humaine. Cette politique doit être orientée tout particulièrement comme suit :

Indemnisation de toutes les victimes du franquisme, et en particulier des veuves et des orphelins.

Réadmission immédiate de tous ceux qui ont été licenciés et sanctionnés par le franquisme, en les indemnisant pour les dommages qu’ils ont subis.

Réajustement et régulation des salaires des employés et des ouvriers, élevant progressivement les possibilités du peuple en fixant un salaire minimum donnant à chaque travailleur et à sa famille les moyens d’une existence convenable et humaine.

Large réseau d’assurances sociales allant de la création de sanatoriums et de maisons de repos pour les invalides et les malades, l’indemnité chômage et de maternité, jusqu’au fait de donner les moyens d’existence à tous les citoyens incapables de se les procurer par leur propre travail.

Les moyens pour répondre à ces besoins sociaux proviendront principalement de l’impôt progressif sur les revenus et les héritages et de la saisie des grandes fortunes amassées depuis le 18 juillet par les collaborateurs du phalangisme-nazi.

Bagatelles en fait. Ces remèdes ridicules et d’autres encore étaient déjà proposés par le parti monarchiste « progressiste » de Melquiadez Alvarez vers 1920. Indalacio Prieto promet bien plus de choses de son point de vue totalement bourgeois et américanophile. Les projets d’amélioration des conditions de vie de ceux d’en bas faits au nom de la patrie et de la concorde nationale ont toujours été un mensonge, toujours un appât pour pêcher des adeptes et des voix afin d’arriver au pouvoir. Mais le stalinisme s’en sert d’une façon plus horrible encore, en sachant d’avance qu’il fera le contraire de ce qu’il dit, si jamais il accédait au gouvernement.

Pour avoir la certitude de ce que serait alors sa conduite, point n’est besoin de faire des suppositions. Il gouverne de façon absolue en Pologne, en Tchécoslovaquie, en Hongrie, en Roumanie, en Bulgarie, dans une moitié de l’Allemagne et de l’Autriche, en Chine et en Russie bien sûr. Eh bien, partout il a supprimé radicalement les libertés ouvrières, depuis le droit de grève jusqu’au droit à la parole [jusqu’à la liberté d’expression] ; il a renforcé l’exploitation en imposant le travail à la pièce ; il a réprimé, à feu et à sang, toutes les activités en faveur de la révolution sociale, en emprisonnant ou en assassinant tous ceux qui la défendaient ; il a établi une monstrueuse dictature policière, bureaucratique et militariste, où les ouvriers et les paysans travaillent comme dans un bagne au profit du nouvel impérialisme russe.

Il est impossible, vu leur nombre, de citer toutes les lois et les mesures réactionnaires imposées par les divers gouvernements staliniens. Je n’en mentionnerai que quelques-unes. En Russie, la loi condamne aux travaux forcés ceux qui appellent à la grève. Des millions de personnes, pour cette raison ou pour une autre, purgent des peines, sont louées comme esclaves aux entreprises industrielles de l’État pour un misérable salaire que s’approprie l’institution répressive (le MVD ou la GPU). Ainsi, le gouvernement russe fait baisser les salaires des ouvriers libres et paie une partie des frais gigantesques qu’implique l’entretien de ses corps composés de millions de policiers. Dans les camps de travail forcé où les prisonniers de droit commun sont les auxiliaires du gouvernement contre les prisonniers politiques, la ration moyenne de nourriture de ces derniers est plus petite que celle des chiens qu’il y a dans les camps pour poursuivre les fugitifs. Aucun ouvrier en Russie n’est libre de changer de travail ou de résidence où et comme bon lui plaît. Pour voyager d’une région à une autre, il lui faut un sauf-conduit spécial, comme au temps du tsarisme, et comme en Espagne il y a peu. Et s’il quitte son travail sans le consentement de son patron, le directeur de l’usine, il ne trouvera pas d’emploi ailleurs en Russie, parce que la loi interdit de lui en donner . En 1940, une loi de Staline a établi des tribunaux spéciaux pour punir l’indiscipline et les négligences des ouvriers. Finir un travail avec une demi-heure de retard peut entraîner une condamnation de six mois de travaux forcés (2). Ces mesures épouvantables, que Franco serait heureux d’appliquer, le gouvernement russe les a adoptées – prétend-il – sur proposition des syndicats, dont il se sert donc comme le fait le sanguinaire « caudillo » avec les syndicaux verticaux phalangistes.

Les autres gouvernements des « fils du peuple », pure création de l’armée et de la police russes, se complaisent à imiter les lois et les coutumes de Moscou. Ainsi, en Tchécoslovaquie, la loi oblige tout un chacun à travailler à l’endroit, et pour le salaire, que le gouvernement a décidé. Tout groupe s’opposant à la politique gouvernementale peut être immédiatement dispersé sur ordre du chef de gouvernement. En Roumanie, une loi spéciale très récente condamne à des peines de dix ans, et plus, ceux qui appellent à la grève et ceux qui se solidarisent avec eux, que ce soit dans l’industrie d’État ou dans l’industrie privée bourgeoise. Avec ou sans loi spéciale, quiconque appelle les ouvriers, en territoire stalinien, à défendre par la grève et la lutte politique leurs revendications immédiates ou historiques, court le risque d’être tué par les balles de la police. En Chine, Mao Tsé-toung, vieux policier expérimenté, a fait fusiller les paysans qui formaient des comités pour liquider la grande propriété et il décapite les ouvriers qui exproprient les usines, tout comme Tchang Kaï-chek.

Les promesses staliniennes ont par conséquent la même valeur que les promesses de Franco et de la Phalange.

Indemnisation pour les victimes du franquisme ? On sait qu’il indemnisera très bien ses hommes, ceux qui lui sont totalement dévoués et le servent sans rechigner. Les autres, il les oubliera ; ceux qui lui résisteront ou le critiqueront, s’il le peut, il les assassinera, et il accueillera les phalangistes en son sein. Les généraux nazis prisonniers n’ont-ils pas reçu un traitement de faveur à Moscou ? Walter Plack, le dirigeant stalinien allemand, n’a-t-il pas dit récemment : « Nous sommes un parti national et socialiste, qui jouit de l’appui de Moscou », en essayant ainsi de s’assurer la collaboration du plus grand nombre possible d’hitlériens (3) ? De nombreux bourgeois et des personnes décorées par Hitler ne font-ils pas partie des gouvernements des dites démocraties populaires (aussi démocratiques que la démocratie chrétienne de Franco) ?

Réadmission immédiate de ceux qui ont été licenciés et sanctionnés par le franquisme ? Aucun trotskiste, aucun anarchiste, aucun socialiste de gauche, aucun antistalinien, peu importe sa tendance, ne serait réadmis au travail par un futur gouvernement de la Pasionaria, de Nije ou de l’un des leurs.

Et immédiatement après commenceraient les déportations et les condamnations aux travaux forcés – sans oublier les assassinats – de tous les militants ennemis du stalinisme, comme ça s’est passé, de la Chine de Mao Tsé-toung à la Hongrie et la Tchécoslovaquie.

« Réajustement et régulation des salaires des employés et des ouvriers ? » Oui, cela Dame Pasionaria le ferait, mais non dans un sens favorable au prolétariat, bien au contraire. Les ouvriers gagneraient beaucoup moins, et les directeurs d’usine, les techniciens, les dirigeants staliniens et syndicaux des sommes énormes (4) vu qu’ils constituent la base de cette forme de réaction moderne qu’est le stalinisme. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer ce qui s’est passé en Russie une fois que Staline est devenu maître de la situation. La révolution russe a élevé le niveau de vie des ouvriers de 30% approximativement, mais le triomphe de la contre-révolution stalinienne l’a ramené à la moitié de ce qu’il était à l’époque tsariste. Il a réussi cela en baissant les salaires ouvriers et en augmentant ceux de la bureaucratie politique et administrative, des techniciens, des policiers et des militaires. En argent espagnol, un ouvrier russe gagne environ 250 pesetas par mois, alors que les nouveaux maîtres s’octroient des salaires de 10, 20, 50 mille pesetas et plus, et en donnent deux ou trois mille à leurs auxiliaires de moindre importance. De plus, l’argent de l’ouvrier a une valeur inférieure sur le marché, car les nouveaux maîtres –les natchalniks comme les appellent avec mépris ceux d’en bas – ont créé des magasins spéciaux très bien approvisionnés et bon marché, où le simple ouvrier n’a pas le droit d’acheter. Le système russe des salaires, il est presque superflu de le dire, a été imité par les « démocraties populaires », régime que le parti russe essaie de nous offrir pour l’après-Franco.

« Assurances sociales, sanatoriums, maisons de repos, etc. » ? Les créatures du maréchal [Staline] arriveraient sûrement à les établir, grâce au travail forcé des millions d’ouvriers qu’ils auraient besoin d’arrêter pour établir leur régime. Mais personne n’en profiterait sans renoncer complètement et servilement à la lutte pour la révolution sociale, ou dit d’une autre façon, sans devenir, directement ou indirectement, un délateur (5) .

« Impôt progressif sur les revenus, les héritages, etc. » ? En Russie et dans les pays satellites, il y a un impôt progressif sur la misère des pauvres, non sur les revenus des riches. Les héritages sont entièrement libres comme sous Franco ou en Angleterre, et aux États-Unis ils payent un impôt très inférieur à celui établi dans ces pays dégénérés. Le système fiscal stalinien repose ainsi sur les articles de consommation de la population. Ainsi, lorsqu’un ouvrier achète un kilo de pain, il paie, en plus de son prix, un impôt de 75% ; s’il achète du tissu pour une chemise, un impôt de 80% ; pour des chaussures un impôt de 87% ; pour le sucre 87% également ; pour le café 86% ; pour le savon 62% et ainsi successivement. Ce sont des impôts inexistants pour les hauts fonctionnaires de la police, les bureaucrates, les militaires, les curés et les ingénieurs, grâce au régime de faveur dont jouissent leurs magasins spéciaux.

Enfin, ce sont les associés espagnols de ce système, qui est un répugnant perfectionnement des principes traditionnels capitalistes d’exploitation, [de] hiérarchie et [d’]exploitation, qui viennent avec leur programme quémander au prolétariat son adhésion et ses voix. Le prolétariat doit se préparer à les traiter comme il l’a fait avec les fascistes et les curés le 19 juillet 1936.

Les ouvriers espagnols qui ont vécu la guerre civile dans la zone rouge n’ont pas besoin de semblable argumentation. Ils ont vu comment le stalinisme, organisé dans le gouvernement Negrín, a détruit la révolution de la façon la plus fourbe et la plus cruelle qui soit, comment il en a fini avec les conquêtes prolétariennes du 19 juillet, comment il a persécuté et assassiné les plus grands combattants, comment il a, en somme, mené une contre-révolution ayant directement conduit à la victoire militaire de Franco et à ses crimes postérieurs.

Le prolétariat espagnol a vécu dans sa chair, avant l’Europe orientale, l’exportation du capitalisme d’État russe contre-révolutionnaire.

Mais approfondissons un peu plus ce point.

En supposant que les mesures qui y sont proposées soient effectives et loyalement appliquées, répondraient-elles aux vieux et angoissants problèmes du prolétariat, des travailleurs agricoles et des paysans pauvres ? D’aucune façon ; leur situation serait la même, sinon pire, parce qu’aucune n’aborde l’essentiel de leurs besoins économiques et politiques. Au contraire, elles ont été conçues exprès pour dissimuler l’essentiel.

Prenons comme exemple la réadmission de ceux qui ont été licenciés pour motifs politiques. Le prolétariat doit l’imposer à la première occasion, mais cela ne résout pas et ne pose aucun de ses problèmes de classe. Jadis, le Front populaire s’est basé sur la libération des prisonniers politiques pour que les masses votent en même temps son programme entièrement bourgeois. De la même façon, le stalinisme parle aujourd’hui de réadmission de ceux qui ont été licenciés et d’indemnisation pour les victimes du franquisme, en sachant qu’il ne s’attaque à aucun intérêt du capitalisme et sans autre objectif que de faire passer ainsi, enrobé d’antifranquisme, son programme politique et économique, bien plus réactionnaire encore qu’hier celui du Front populaire. Et ce n’est pas un hasard si, dans son programme, ne figure aucun point sur l’amnistie immédiate et inconditionnelle pour tous les persécutés du franquisme, qui est la revendication la plus urgente et a la plus grande valeur combative aujourd’hui en Espagne.

À quoi servirait la hausse des salaires si avant, ou après, les articles de consommation et les impôts augmentent d’autant, comme on peut le constater dans tous les pays ?

L’indemnité chômage ne résout rien non plus, c’est une simple aumône que le capitalisme consent avec le double objectif de calmer l’esprit révolutionnaire de ceux qui la perçoivent et de diviser la classe ouvrière en deux catégories rivales en lutte pour le travail. Bourgeois ou d’État, le capitalisme obtient par ricochet un troisième résultat, la baisse des salaires due à la concurrence entre les ouvriers.

Les réactionnaires sont bien satisfaits lorsque le prolétariat peine et se désespère en luttant pour avoir un morceau de pain, lorsqu’il n’a pas de travail, et pour une augmentation, quand il en a un. Ils savent très bien, expérience mondiale aidant, qu’ils ne doivent pas faire trop de concessions pour que le prolétariat s’obstine à obtenir quelque chose qui le dévie de la lutte révolutionnaire et qui ne lui porte aucun préjudice. Une fois la concession faite, le mécanisme capitaliste des prix et des impôts l’annule en douce ou aggrave la situation antérieure. Le prolétariat, déçu, se désorganise, perd confiance en soi et n’a plus de souffle pour entreprendre une lutte d’envergure, ce qui permet à des imposteurs semblables à ceux du programme qui nous occupe d’en tirer profit.

Le chômage ouvrier et le niveau de vie des masses en général sont un seul problème causé par le capitalisme et aggravé par sa décadence à l’heure actuelle. Comment le résoudre ? En organisant la lutte des masses pour faire en sorte que tous les chômeurs aient un travail. Si, avec la journée de huit heures, il y a trop d’ouvriers, il faut établir une journée de travail plus courte pour permettre que tout le monde travaille sans que ne diminuent pour autant les salaires ou que l’industrie ne s’arrête, ne serait-ce qu’un seul jour. Il ne s’agit pas de distribuer et de réglementer la misère entre les misérables, mais d’en finir avec elle.

En suivant cette voie, le prolétariat et les autres classes exploitées résoudront également le problème du coût de la vie. En effet, la hausse des prix dépasse inévitablement toutes les augmentations de salaires obtenues ou à obtenir, parce que le capitalisme ne peut maintenir et accroître les bénéfices des exploiteurs, et payer en plus des quantités exorbitantes pour sa domination (armée, police, production de guerre, bureaucratie, contremaîtres, spéculateurs et intermédiaires de toutes sortes) sans augmenter les impôts des travailleurs exploités. Plus le pouvoir d’achat de la majorité de la population diminue, et plus le capitalisme doit dépenser des millions en production de guerre pour voler des marchés à l’étranger, ou pour empêcher qu’on les lui vole ; il doit dépenser des millions en armée et en police pour maintenir l’ordre, cet ordre que les travailleurs subissent, un pistolet dirigé sur eux ; il doit dépenser en bureaucratie et en gardes-chiourme sans quoi les gens accompliraient tout juste leur devoir, car ils savent que les trois quarts de leur temps de travail servent à nourrir la bourgeoisie, l’État et leurs essaims de parasites. Ainsi, jour après jour, les conditions de vie des pauvres empirent, jusqu’à ce qu’apparaisse le travail forcé.

Ce ne sera pas le stalinisme qui, dans le cas où il gouvernerait en Espagne, changera cette perspective irréversible du système actuel. En Russie, où les gouvernants du comité central du Parti « communiste » ont dirigé la contre-révolution, des millions d’ouvriers ont été condamnés aux travaux forcés, et le fameux plan quinquennal, calculé selon les intérêts des exploiteurs, se base en grande partie sur ces millions de parias (6). C’est pour cela que le budget de l’État russe en police, armée et production de guerre est, proportionnellement, le plus élevé du monde. Dans tous les pays où c’est le stalinisme qui gouverne, les prix montent verticalement, les salaires baissent, le travail à la pièce est décrété, les travaux forcés apparaissent et le parasitisme se répand. Le Parti « communiste » réserverait le même sort au prolétariat espagnol à coup de fouet.

Le problème de la cherté de la vie ne pourra être résolu par le prolétariat qu’en détruisant de haut en bas l’immense appareil que représente l’État, en dirigeant l’économie et en organisant lui-même la production en fonction des besoins de consommation. Alors les trois quarts du temps qui sont gaspillés aujourd’hui en production de guerre, en armée, en police, en bureaucratie et en contremaîtres, contribueraient à accroître la consommation de la population dans son ensemble. Mais cette solution implique la prise du pouvoir politique par le prolétariat, ce que le parti stalinien craint au plus haut point.

Ce n’est pas pour rien que le programme a pour titre : « Solutions aux grands problèmes de l’Espagne ». Pour ce faire, en ce qui concerne les masses opprimées, il ne fait que répéter les mensonges et les niaiseries réformatrices de rigueur chez tous les ennemis du prolétariat... quand ils ne sont pas au pouvoir. Cependant, il ne ment pas en parlant de solutions pour l’Espagne. En effet, l’Espagne est une entité constituée dans certaines limites géographiques et historiques, par les rapports d’oppression et d’exploitation capitalistes et la solution à ses problèmes, petits ou grands, n’intéresse que les classes possédantes et les couches sociales qui les servent.

La solution aux problèmes du prolétariat, à l’inverse, implique qu’il faille détruire les rapports économiques et politiques qui constituent l’entité appelée Espagne. Le prolétariat doit dissoudre les nations, vestiges de l’exploitation, dans l’unité socialiste internationale. Les révolutionnaires doivent l’affirmer clairement et contribuer à ce que le prolétariat considère comme ennemi quiconque s’exprime comme le fait le Parti « communiste ». Martinez Anido et Primo de Rivera parlaient de résoudre les problèmes de l’Espagne, de même qu’Alphonse XIII, Sanjurjo et plus tard le sanguinaire Franco. Aucun d’entre eux ne mentait. Ils essayaient d’aider le capitalisme à surmonter ses difficultés. Le parti mensongèrement appelé communiste ne ment pas non plus. Que sa phraséologie coïncide avec celle des autres patriotes est la preuve que son objectif est le même, bien qu’il se propose de l’atteindre par d’autres procédés, pas précisément plus doux. Son programme devrait exhiber ce titre plus explicite : « Solutions aux grands problèmes du capitalisme espagnol ».

Quatrième point-mensonge (nº 6 du programme)

Liberté de conscience et de cultes, basée sur la séparation de l’Église et de l’État.

Même cette mesure inoffensive que nombre de porteurs de soutane pourraient soutenir, ne serait appliquée par les sycophantes du programme que comme représailles contre le clergé si ce dernier lui refusait obéissance politique. En Russie, l’Église est le seul organisme – mis à part le parti dictateur – qui est autorisé à avoir ses propres imprimeries et ses propres publications. Ce qui s’explique, car l’Église, qui sait parfaitement que le gouvernement actuel est le destructeur de la révolution de 1917, déclare dans toutes ses prédications que Staline est l’« oint du Seigneur ». Bien que la loi établisse formellement la séparation de l’État et de l’Église, cette dernière reçoit de copieuses subventions et des terres que la révolution lui avait expropriées et qui lui ont été rendues.

Le gouvernement russe et l’Église orthodoxe s’entendent à merveille, autant que Franco et le catholicisme. La preuve en est cette déclaration de Staline publiée par l’agence officielle russe, Tass, le 4 septembre 1943 : « Depuis les temps les plus anciens, le peuple russe est pénétré d’un sentiment religieux. Depuis le début des opérations militaires contre l’Allemagne, l’Église a montré son meilleur aspect. Les prêtres se battent courageusement au front et font preuve chaque jour d’un grand patriotisme. Le Parti communiste de l’URSS ne peut plus priver le peuple de ses églises et de la liberté de conscience. C’est pourquoi je m’adresse au saint synode orthodoxe de Moscou pour lui demander de choisir en son sein un patriarche de toutes les Russies. » (C’est comme si nous disions de toutes les Espagne, formule des plus impériale).

Auparavant, les bureaucrates tonsurés avaient prié pour Staline, la patrie et la victoire nationale, avaient fait une quête et avaient réuni 25 millions de roubles qui furent remis en mains propres au gouvernement par les patriarches et les évêques. Les journaux Sans Dieu et L’Antireligieux furent immédiatement supprimés. L’Association des Sans Dieu fut dissoute, et ses biens meubles furent offerts à l’Église. Ainsi, jubilant béatement, le patriarche d’Ukraine, Nicolas, psalmodiait ce qui suit le 10 avril 1945 : « Joseph Vissarionovitch Staline, qui depuis longtemps montre son intérêt, attentionné et paternel, en faveur de la satisfaction des besoins et des souhaits de l’Église (...) a exprimé son entière sympathie pour tous nos projets et a promis de continuer à nous aider à l’avenir ».

Il faut savoir que les mêmes bouches d’évêques et de nonces apostoliques qui ont baisé les pieds et le ventre de Franco baiseront les pieds et le ventre de la Pasionaria et d’Antón, à moins que le prolétariat ne fasse table rase des uns et des autres. La croix chrétienne continuera à servir de potence dans une Espagne liée à Moscou.

Dans les autres pays récemment stalinisés, l’Église catholique, orthodoxe, bouddhiste ou autre, est toujours unie à l’État qui la subventionne. Dans certains pays, comme la Hongrie et la Pologne, le budget pour le culte et le clergé est très supérieur à celui de l’Espagne sous Franco (7) . Et si dans d’autres pays stalinisés, il y a des tiraillements avec le catholicisme, c’est parce que le Vatican, qui se trouve à Rome et non à Varsovie, s’est vu obligé de choisir l’impérialisme américain comme allié. Mais en dépit des procès contre certains évêques, comme Mindszenty en Hongrie, les États staliniens maintiennent toujours l’éducation religieuse et payent un salaire, tous les mois, à tous les curés. En échange, les hommes saints, chapelets ou goupillon en main, prêchent aux croyants la soumission la plus respectueuse au régime.

Cela suffit pour qu’un ouvrier révolutionnaire tourne le dos au stalinisme. Dieu n’a jamais été et ne sera jamais un allié de la Révolution, parce que c’est une idée pour esclaves, c’est une police morale très subtile, beaucoup plus funeste que son complément, la police en uniforme, or, la révolution sociale doit en finir avec tous les esclavages et toutes les polices.

Napoléon, un de ces clinquants bourgeois qui parfois disent la vérité, ne croyait pas en Dieu, mais l’utilisait, « parce que sans l’idée de Dieu et le châtiment de l’enfer, les pauvres se jetteraient sur les riches », la force armée n’arrivant pas à les contenir. Ainsi, le stalinisme, complètement réactionnaire, utilise Dieu et l’Église, le pouvoir ou la police spirituelle à son profit, le pouvoir policier sur terre. La paix peut régner comme dans la Bible : « Rendez à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu. »

Les staliniens espagnols ne manqueront pas de tirer profit du récent décret du saint collège du Vatican qui interdit aux catholiques, sous peine d’excommunications, « de propager les idées matérialistes et athées » du communisme. De quoi s’agit-il en réalité ? Un certain Emmanuel Mounier, directeur de la prestigieuse revue catholique Esprit (moines dominicains) a déclaré que le décret est la condamnation d’une religion totalitaire. Et c’est en Tchécoslovaquie que le gouvernement s’efforce d’organiser une Eglise catholique, apostolique... et non romaine, mais moscovite qui comprendrait, bien sûr, tout le territoire dominé par la Russie. Staline veut avoir son pape, comme n’importe quel Truman, et il n’y a aucun doute qu’il aimerait ressusciter les temps féodaux où il y avait un pape à Avignon et un autre à Rome, excommuniant à tour de bras les ennemis de leurs maîtres respectifs. Si ce projet prospérait, les dons caritatifs des fidèles pieux cesseraient d’affluer à Rome et de plus, son plus grand protecteur d’aujourd’hui, Washington la luthérienne, n’aurait plus la possibilité de se servir du clergé romain comme cinquième colonne, alors que Moscou le fait avec ses partis.

Il y avait assez d’intérêts monétaires, commerciaux et stratégiques dans tout ça pour que Rome appelle le diable à l’aide. Mais Rome, qui au fond est très reconnaissante « au petit père Staline » et sait parfaitement qu’il ne reste plus rien de la révolution prolétarienne, matérialiste et athée, se garde bien de condamner les régimes staliniens, ce qu’elle ferait forcément s’ils étaient authentiquement communistes. Elle ne leur lance qu’un avertissement : « Ne touchez pas à ma bourse ni aux flux très saints qui la remplissent, ou bien je vous mettrai des bâtons dans les roues. » L’excommunication de ceux qui collaborent à la tentative de catholicisme moscovite a la même signification, mise à part la différence de langage, que l’excommunication de Tito, et de ceux qui l’appuient, par Staline (8) .

Un parti révolutionnaire répondrait au Saint Collège cardinalice en lui crachant au visage, en multipliant sa lutte contre toutes les religions, et en recommandant au prolétariat italien de prendre d’assaut et de dissoudre le Vatican, cet ancestral bordel des âmes, au service de tous les oppresseurs, depuis les empereurs romains jusqu’à Hitler et Mussolini, Truman, Staline et Franco, en passant par les seigneurs féodaux et la bourgeoisie. À l’inverse, les leaders staliniens, simples prêtres et inquisiteurs d’une religion rivale, continuent à tendre la main au catholicisme en essayant de s’entendre, de canaille à canaille, avec le Pape.

Les deux points restants du programme renferment les vrais objectifs du stalinisme. Non point de façon claire et limpide, car jusqu’à présent aucun parti réactionnaire n’a déclaré ouvertement : « Je vais intensifier l’exploitation des travailleurs et les enchaîner encore plus » ; mais leur énoncé le plus succinct suffit pour que les possédants comprennent de quoi il s’agit, et les ouvriers révolutionnaires aussi. Voyons voir.

Premier point-vérité (point 2 du programme)

Suppression de tous les monopoles existants. Nationalisation du crédit, des grandes banques et des compagnies d’assurance. Nationalisation des mines et des exploitations industrielles considérées d’intérêt national, des services de communications, chemins de fer, marine marchande et chantiers navals.

Les expropriations et les nationalisations se feront en indemnisant les anciens propriétaires, sauf dans les cas de confiscation dérivant d’une certaine conduite pendant la période franquiste, selon les modalités établies par les lois. Dans le cas où des intérêts étrangers seraient affectés par les expropriations, ils devront être dûment sauvegardés et indemnisés.

Les gens « moscouvisés » prétendent faire croire aux ouvriers que nationalisation est synonyme d’expropriation du capitalisme. En fait, ils proposent cette mesure aux capitalistes pour réactiver « l’économie nationale », un peu comme ce qui a eu récemment lieu en Angleterre et en France, rien, donc, qui ne puisse nuire aux défenseurs de l’ordre établi. Et ces derniers savent très bien que « la santé de l’économie nationale » signifie croissance des affaires. Évidemment, une partie des bourgeois prospérerait, momentanément du moins, avec un régime stalinien, comme ça a été le cas en Europe de l’Est. Mais la bourgeoisie en général, qui conserverait une situation privilégiée, se ferait arracher une partie de plus en plus grande des bénéfices de l’exploitation, après lesquels courent, avides, les leaders staliniens et leurs bandes de mercenaires et de délateurs.

S’ils arrivaient au gouvernement, ils mèneraient la nationalisation des industries, tôt ou tard, beaucoup plus loin qu’ils ne le disent. Ils ne le confessent pas, parce qu’ils ne veulent s’aliéner aucun intérêt particulier, car dans leurs sales combines pour arriver au pouvoir, ils comptent se servir de tout le monde, des grands bourgeois et des petits, des évêques et des curés de la paroisse, des généraux et des sergents, des phalangistes et des flics, des grands d’Espagne et des leaders ouvriers syndicaux ou politiques (9) . Le programme a été méticuleusement rédigé en suivant le critère de l’unité nationale, en excluant tout ce qui, de près ou de loin, pourrait toucher la susceptibilité et les intérêts de la caverne espagnole. Il est vain de chercher pour trouver quelque chose qui s’en prenne aux bourgeois, aux militaires et au clergé, le trépied fondamental du conservatisme hispanique décadent, qui est l’origine et la raison d’être du terrorisme franco-phalangiste. Et n’oublions pas que ce genre de programme prétend exprimer le plus grand radicalisme, les faits se situant bien plus à droite que les mots, surtout lorsqu’il s’agit du parti stalinien.

Nous qui ne les craignons pas, et qui voulons nous attaquer à la bourgeoisie, aux militaires, au clergé et aux leaders staliniens, nous pouvons dire ce qu’il y a derrière ce point-vérité, et de quoi il s’agit.

Il y a un projet de transfert de la propriété de certains maîtres à d’autres, au profit d’une contre-révolution plus efficace, plus longue que la franco-phalangiste, où tout obéirait aux intérêts russes du parti stalinien espagnol. La plus-value, arrachée par l’exploitation aux masses, serait récoltée par la Pasionaria et les siens. Ils en laisseraient une partie aux phalangistes et aux bourgeois, pour s’en servir comme collaborateurs techniques ou politiques, et ils se garderaient la part du lion, dont une partie serait destinée au grand Pacha de Moscou, selon son bon vouloir.

Il faut, pour ce faire, se servir de la peur qu’inspire aux capitalistes, aux militaires et aux curés la révolution prolétarienne, en essayant de les convaincre que pour éviter la vengeance et la victoire des masses déchaînées, ils n’ont pas d’autre moyen que de mettre leurs propriétés, leurs profits, leurs personnes, et l’ordre sacro-saint entre les mains du parti stalinien. Celui-ci ferait entendre raison aux masses, et réaliserait l’unité nationale que Franco a promise sans y réussir de façon satisfaisante. Au règne de la propriété privée et du franquisme lui succéderait celui de la propriété d’État administrée par les partisans de Staline, et le prolétariat, défait et humilié, serait exploité de façon encore plus systématique qu’aujourd’hui.

En effet, la substitution des capitalistes privés par l’État, entraîne, non la suppression, mais la recrudescence du capitalisme à un degré jamais vu jusqu’à présent, et la Russie, avec sa structure actuelle, en est la première avancée. Par elle-même, l’évolution du capitalisme conduit à la propriété d’État, tout comme au niveau politique elle conduit au totalitarisme. Les contradictions de la propriété privée sont telles, et les menaces socialistes du prolétariat ont été si évidentes, que pour réduire les premières et éviter les secondes, il faut que la propriété et les profits de l’exploitation se centralisent aux mains du pouvoir politique ou policier.

Le camp capitaliste se divise alors en deux secteurs, celui qui veut continuer à vivre sur la base de la propriété privée des bourgeois, et l’autre qui pense que le meilleur moyen d’assurer la défaite du prolétariat et de sauver le système est la centralisation du capitalisme en un seul monopole gigantesque. Il peut y avoir lutte, même armée, entre ces deux secteurs, puisque chacun a sa propre clientèle, mais ils représentent tous deux, pour le prolétariat, un seul et même ennemi. Mais, sans aucun doute, l’avenir réactionnaire favorisera ceux qui désirent le capitalisme d’État. Le stalinisme, qui est conscient de ce processus, sait ce qu’il fait lorsqu’il préconise la nationalisation. Et ce qui est clair, affirmons-le, c’est que si les bourgeois, les militaires, les curés et les phalangistes ont des chances d’éviter la révolution, c’est en confiant leurs vies et leurs biens au parti « communiste ».

Le capitalisme est un système social d’exploitation et d’oppression très vieux déjà, qui est passé par diverses phases ou formes d’organisation, sans perdre pour autant ses caractéristiques essentielles. Depuis plus d’un siècle, il a réuni la propriété privée des moyens de production entre les mains d’un nombre de plus en plus réduit de personnes. Durant les dernières décennies, il a initié une nouvelle et suprême phase de centralisation, mais cette fois-ci, au lieu des grands magnats de la banque et de l’industrie, le propriétaire est un organisme : l’État. Dans tous les pays, des moins industrialisés aux plus industrialisés, l’intervention de l’État dans la vie économique s’accentue de façon presque ininterrompue en tendant vers sa domination presque absolue. Nous nous trouvons donc devant une caractéristique générale du capitalisme moderne, conséquence prévisible de sa phase antérieure, celle de la concentration dans de grands monopoles mondiaux.

S’agit-il d’une évolution progressive, améliorant donc la situation des classes pauvres, ou même d’une mesure révolutionnaire ? Bien au contraire, et le prolétariat irait à sa perte s’il n’arrivait pas à le comprendre et à contre-attaquer comme il le faut. Le fait de croire que l’expropriation des capitalistes individuels en faveur de l’État est positive, a été encouragé et a été propagé par la victoire sournoise de la contre-révolution en Russie. C’est une idée totalement réactionnaire.

En effet, l’État c’est la violence faite loi, c’est l’armée et les corps policiers dont le seul objet est de préserver le système de privilèges existant. La forme moderne de l’État est née et s’est développée avec la richesse mobilière (le début de la propriété capitaliste), et a adopté des structures de plus en plus parasitaires et dictatoriales. Parallèlement, cette richesse mobilière se transformait en gigantesques moyens de production, actuellement très centralisés. Aujourd’hui, en prolongeant son évolution jusqu’au paroxysme, l’État ajoute à son rôle traditionnel de gendarme celui de propriétaire et d’administrateur. Les fonctions policières et d’exploitation se fondent dans l’organisme le plus représentatif du capitalisme. Ainsi donc, la conversion en propriété d’État des moyens de production appartenant aujourd’hui aux bourgeois ou aux monopoles, loin d’être une mesure révolutionnaire ou ne serait-ce que progressive, donne à l’exploitation et à l’oppression des possibilités beaucoup plus monstrueuses qu’avant. L’État-patron, peu importe qui le gouverne, étaye au lieu de le supprimer le système capitaliste de production et de distribution, avec toutes les tares que cela implique.

Dans ce premier point-vérité, le stalinisme propose de pousser le capitalisme traditionnel jusqu’à ses dernières et pernicieuses conséquences. Il lutte donc contre Franco, non du point de vue prolétarien de la révolution sociale, mais d’un point de vue particulier du capitalisme national et international. C’est un concurrent, non un ennemi de Franco, de la Phalange et des autres partis bourgeois.

Dit d’une autre façon, le Parti « communiste » propose de barrer le chemin à la lutte des classes pauvres en faveur de l’abolition du capitalisme, en octroyant, à l’État-gendarme qu’il gouvernerait lui-même bien sûr, tout le pouvoir, y compris le pouvoir économique. Alors, les mouvements d’émancipation auraient plus de difficultés que jamais et l’éternel idéal réactionnaire de « l’unité nationale » serait pratiquement atteint.

Certains, au nom de leurs intérêts particuliers, craindront, sans doute, la proposition stalinienne, mais d’autres, de nombreux phalangistes, des militaires et les réactionnaires les plus avisés, comprendront, le cas échéant, le besoin de sacrifier les intérêts privés pour préserver plus efficacement l’intérêt général du système. Et il n’est pas exclu, loin s’en faut, qu’un jour, si la révolution menace sérieusement, ils appuient et acclament le stalinisme comme sauveur de la Patrie. Ce premier point-vérité ainsi que le deuxième visent précisément à se les concilier.

Plus les anciens réactionnaires seront effrayés par la prochaine offensive du prolétariat, plus ils se précipiteront dans les bras du stalinisme pour lui demander protection et ordre. Et pour sa part, le nouveau parti réactionnaire, qui en est conscient, essaie de les menacer avec la colère des masses. De là les points-mensonge de son programme et les agitations guérilleristes de sa presse, dont je parlerai plus loin. Mais lui-même tremble tellement à l’idée de l’activité révolutionnaire du prolétariat que l’agitation lui reste au travers de la gorge et, en fin de compte, il en est au même niveau que Melquiades Alvarez ou Gil Robles.

L’organisation de plus en plus policière et bestiale de l’État est la conséquence politique de l’aggravation de l’exploitation, dans un monde qui a impérativement besoin de la révolution sociale.

Aujourd’hui, avec les moyens techniques existants, on peut produire de façon à éradiquer rapidement la misère et les inégalités économiques, qui sont à l’origine des privilèges et des carences culturelles. Pour y arriver, il faut bien sûr en finir avec la forme capitaliste des moyens de production actuels et de la distribution des produits. Et, justement parce que cette forme n’a aujourd’hui plus aucune raison d’être, elle se réfugie dans l’État, elle arme des millions de policiers, de militaires, de bureaucrates et de délateurs, seule façon de préserver son existence, et en particulier les privilèges des couches sociales qui en bénéficient et qui paralysent le progrès. De par son origine, le stalinisme est indissociablement lié à la phase suprême de concentration du capital, dont il prétend représenter les besoins totalitaires qui vont avec. À l’inverse, la classe prolétarienne est indissociablement liée, dans l’accomplissement de sa mission historique, à la liquidation du capitalisme et de l’État, son gardien. À la prochaine occasion, elle doit s’approprier les moyens de production, les organiser elle-même en fonction des besoins sociaux de consommation et de la disparition des classes, et elle doit éjecter de son sein, à coups de pied, ceux qui prétendent faire passer le plus affreux capitalisme d’État pour du socialisme.

Deuxième point-vérité (nº 5 du programme)

Création d’une forte et puissante armée nationale démocratique, dotée de la technique la plus moderne ; armée devant être le bras armé de la nation pour garantir et défendre à tout moment l’indépendance et la souveraineté de la Patrie et sauvegarder les conquêtes et les libertés démocratiques du peuple.

Pour créer cette armée, il faut utiliser les cadres de l’armée actuelle n’ayant pas été impliqués dans les crimes du franquisme ; les chefs, les officiers et les soldats de l’ancienne armée populaire républicaine, qu’ils soient professionnels ou provenant des milices et les chefs guérilleros et les guérilleros qui ont montré leur capacité, leur abnégation, leur héroïsme et leur fidélité à la cause de l’indépendance et des libertés du peuple espagnol.

Lorsque les militaires initièrent leur putsch, le 17 et le 18 juillet 1936, le Front populaire tenta de capituler en leur permettant de participer au gouvernement de Martinez Barrios, dont l’existence, sur un bout de papier, ne dura que quelques heures. L’attaque du prolétariat empêcha la manigance. Plus tard, lorsque le Front populaire eut désarmé les ouvriers et les paysans, le gouvernement présidé par Negrín, étroitement conseillé par les ambassadeurs russes, eut pour seul but de faire la paix avec l’armée nationale, sur la base de la liquidation des conquêtes révolutionnaires du prolétariat et des paysans. Il n’y arriva pas, pour des raisons que nous n’expliquerons pas ici, mais cela suffit pour montrer que le stalinisme, inspirateur du gouvernement Negrín, n’a eu et n’a encore aujourd’hui pour but que celui d’asphyxier la lutte des classes exploitées en arrivant à un accord avec les généraux et les officiers franquistes (10) .

Ce point-vérité faisait déjà partie des 13 points de Negrín. Mais maintenant, sa signification réactionnaire est forcément encore plus évidente et reconnue, au point que tout ouvrier le défendant choisit pratiquement le côté de la barricade ennemie et devient digne de l’esclavage auquel il serait soumis si triomphaient les auteurs de ce répugnant petit programme. Que le prolétariat se le tienne pour dit : le parti mensongèrement appelé communiste défend le maintien et le renforcement de l’armée franquiste, ainsi que la création des industries de guerre indispensables pour « la doter de la technique la plus avancée » (travaux forcés pour donner à ces messieurs en uniforme des machines à tuer).

Il faut être tombé dans la plus profonde prostitution stalinienne, et en être de plus pleinement conscient, pour porter l’étendard de la création d’une armée nationale. La victoire du prolétariat, la révolution socialiste, l’avenir de l’humanité, sont incompatibles avec l’existence d’une armée permanente, quelle qu’en soit la couleur. Mais, l’armée nationale espagnole est bien plus dépravée, vénale, brutale et débile que la majorité des tueurs professionnels payés par chaque pays. Elle a été, pendant plus d’un siècle, le principal soutien des classes pourries possédantes et le bourreau constant des classes les plus pauvres ; elle a été et est toujours l’âme du franquisme et de la Phalange. Elle est responsable en première instance des milliers de prolétaires assassinés, des centaines de milliers d’emprisonnements et de tortures, des souffrances et des misères immondes subies sous le sanguinaire « caudillo ». Tant qu’existera l’armée nationale, qu’elle soit sous les ordres de Franco, d’Aranda ou de la Pasionaria, l’oppression règnera. Le prolétariat ne fera de pas en avant que s’il détruit à jamais l’armée espagnole ainsi que la Garde civile et autres corps policiers. La Phalange et toute la réaction tomberont du même coup, comme le 19 juillet 1936.

Que le programme ne mentionne pas la Garde civile et la police en général n’est pas un hasard, mais totalement délibéré. La domination stalinienne va de pair avec un gigantesque corps policier et de délation, et donc, il faut qu’elle puisse compter sur la coopération et l’expérience de ceux qui ont passé leur vie et gagné leur pain en emprisonnant et en dénonçant ceux qui luttent. En trahissant définitivement la lutte de classes, en 1936, avec le Front populaire, le stalinisme adopta ce mot d’ordre : « La police avec nous ! » Depuis lors, il a beaucoup mûri d’un point de vue réactionnaire, à tel point que son véritable mot d’ordre aujourd’hui est « La police, c’est nous. »

Ainsi, en Tchécoslovaquie, Gottwald est monté au pouvoir aux cris de « La police défend les droits du peuple », lancé par le parti de Moscou. Demain, la Pasionaria dira que la Garde civile et la police armée défendent les droits du peuple, elle placera à leur tête des gens à elle, et c’est à peine si elle en changera le nom par celui de « Garde populaire ».

Avant de terminer, il faut dire quelques mots des guérillas mentionnées dans ce point. Le stalinisme les préconise dans le but préconçu d’éviter, autant que faire se peut, l’armement du prolétariat et son affrontement de classe au franquisme. En Grèce, Markos et ses successeurs, en Indochine Ho Chi Minh, en Chine Mao Tsé-toung, ont organisé, avec l’aide indispensable de la Russie, des armées permanentes dans le but de forcer la bourgeoisie nationale à accepter un bloc politique, ou à lui implorer son salut, ce qui s’est déjà passé en Chine. De semblables tentatives existent en Birmanie, en Malaisie et aux Philippines. En Espagne, l’idéal stalinien serait de grossir les guérillas jusqu’à ce qu’elles ressemblent à une armée, et de proposer ensuite la paix et un gouvernement d’union nationale aux généraux qui depuis longtemps craignent, en priant, les conséquences de la chute de Franco. Mais la frontière russe ou russophile, indispensable pour préparer une de ces opérations « populaires », fait défaut.

Nonobstant, le prolétariat doit être attentif à la finalité réactionnaire du guérillerisme stalinien. La lutte contre Franco doit se mener dans les usines, dans les mines et les chantiers, à la campagne, là où il y a exploitation, et avec des procédés qui préparent l’armement général du prolétariat et l’anéantissement de l’armée nationale, du capitalisme et de son État. Comme, au contraire, les défenseurs des guérillas se proposent de concentrer le capitalisme dans un État archi-renforcé, ils doivent refuser la lutte de classes et former, dans la mesure du possible, leur propre noyau militaire et leur propre police. Ils cogitent pour empêcher que demain le prolétariat ne s’arme, ou pour le désarmer s’il n’en faisait qu’à sa tête, en union avec les phalangistes, les militaires et les gardes subitement « repentis » et stalinisés. Ce ne serait pas la première fois qu’ils le feraient.

Togliatti et Thorez ont désarmé les ouvriers en Italie et en France, alors qu’en Grèce, quand le prolétariat était aussi maître de la rue que le 19 juillet 1936 en Espagne, le Parti « communiste », qui n’arrivait pas à le dominer, s’allia à Churchill et à l’archevêque Damaskinos (11) , qui avait rendu si souvent les mêmes services à Hitler. Peu après, il constituait des guérillas dans le nord.

C’est-à-dire que l’activité guérilleriste et terroriste du stalinisme est déterminée ou bien par la faiblesse de la lutte de classes à certains moments, ou bien par sa capacité à la détruire et à défendre ensuite, par des moyens militaires, ses propres buts incompatibles avec la lutte de classes (12) . Autrement dit, Staline et les siens peuvent, hypocritement ou ouvertement, déclarer la guerre à n’importe quel gouvernement n’appartenant pas à leur orbite impérialiste, mais ils offriront leurs services à leurs rivaux de brigandage partout où éclaterait la guerre révolutionnaire des classes opprimées contre les oppresseurs, comme en Grèce, en Italie, en France, en Pologne, en Indochine, et comme ils l’avaient déjà fait, avant, en Espagne. Les guérillas font donc partie de la guerre impérialiste, alors que la mission du prolétariat est de s’y opposer par la guerre de classes internationale, en supprimant les frontières et les uniformes, et en affrontant comme un seul, le bloc russe et l’américain.

Ceux qui, influencés par le stalinisme, ont abandonné l’usine pour le maquis, doivent savoir que demain ils seront des flics, des assassins de révolutionnaires, ou seront eux-mêmes assassinés s’ils s’y résistent. Et peut-être pas demain, mais dès aujourd’hui... (13) . La place des révolutionnaires est dans les villes, en organisant, éduquant les ouvriers, préparant patiemment les actions de masses jusqu’au grand affrontement avec la réaction. Mille combattants à Madrid ou Barcelone valent beaucoup plus que dix mille dans les montagnes, même en supposant qu’il ne s’agisse pas de guérillas staliniennes ; ils réussiraient surtout à ce que la chute de Franco soit aussi celle du capitalisme, sans quoi le prolétariat ne ferait que changer de maîtres.

Pour conclure, le gouvernement russe actuel étant le représentant de la contre-révolution victorieuse, le parti stalinien espagnol, comme tous les autres, n’est pas un parti ouvrier mais un parti réactionnaire. Il a pour but d’instaurer un capitalisme d’État policier semblable au [capitalisme d’Etat] russe, et d’être au service de la Russie dans sa concurrence impérialiste avec les États-Unis pour la dictature économique et politique mondiale. Les promesses (plutôt des aumônes) faites aux ouvriers sont conservatrices à souhait, et de plus elles sont sans valeur, étant donné ceux qui les font. Par contre, il propose clairement la recrudescence du capitalisme et de l’oppression. C’est ce qui explique que ses mots d’ordre soient les mêmes que ceux de toute la pourriture réactionnaire, de Ferdinand VII à Franco et la Phalange : Patrie, Économie nationale, Armée nationale, Union nationale.

Le prolétariat, au contraire, doit créer une organisation fermement décidée à renouer, en les complétant, avec le 19 juillet 1936 et le 5 mai 1937, et il doit, sans vacillations ni compromis, faire de la révolution en Espagne un épisode de la révolution mondiale.

G. Munis, Paris, août 1949.