Pour reconstruire le mode de vie, il faut le connaître

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C'est le problème du mode de vie qui nous montre, plus clairement que toute autre chose, dans quelle mesure un individu isolé se trouve être l'objet des événements, et non pas leur sujet. Le mode de vie, c'est-à-dire l'environnement et les habitudes quotidiennes, s'élabore, plus encore que l'économie, "dans le dos des gens" (l'expression est de Marx). La création consciente dans le domaine du mode de vie a occupé une place insignifiante dans l'histoire de l'humanité. Le mode de vie est la somme des expériences inorganisées des individus; il se transforme de façon tout à fait spontanée sous l'influence de la technique ou des luttes révolutionnaires, et au total, il reflète beaucoup plus le passé de la société que son présent.

Chez nous, au cours des dernières décennies, un prolétariat jeune et sans passé s'est dégagé de la paysannerie, et en partie seulement de la petite-bourgeoisie. Le mode de vie de ce prolétariat reflète clairement son origine sociale. Il suffit de rappeler "Les mœurs de la rue Rastériaev" de Gleb Ouspenski[1]. Qu'est-ce qui caractérise les habitants de la rue Rastériaev, c'est-à-dire les ouvriers de Toula du dernier quart du XIX° siècle ? Ce sont des petits- bourgeois ou des paysans qui, pour la plupart, ont perdu tout espoir de devenir des propriétaires à part entière; c'est un mélange de petite-bourgeoisie inculte et de va-nu-pieds. Depuis cette époque, le prolétariat a fait des progrès gigantesques, beaucoup plus importants certes en politique qu'on ce qui concerne son mode de vie et ses mœurs. Le mode de vie est terriblement conservateur. Bien sûr la rue Rastériaev n'existe plus sous sa forme primitive. Les violences infligées aux élèves, la servilité devant les patrons, l'ivrognerie, la délinquance, tout cela n'est plus. Mais les rapports entre mari et femme, entre parents et enfants, dans la famille coupée du monde, sont encore fortement imprégnés de cette "mentalité Rastériaev"[2] . Il faudra des années et des décennies de développement économique et culturel pour chasser cette mentalité de son ultime refuge – le mode de vie individuel et familial – et pour la remodeler totalement dans un esprit collectiviste.

Les problèmes du mode de vie familial furent l'objet d'une discussion particulièrement passionnée lors de la réunion des agitateurs moscovites dont nous avons déjà parlé. C'était pour tout le monde un problème douloureux. Impressions, remarques, et surtout questions s'accumulaient, mais point de réponse; et de plus, les questions elles-mêmes ne trouvaient aucun écho dans la presse, ni dans les assemblées. Pourtant, quel immense champ d'investigation, de réflexion et d'action offre le mode de vie des agitateurs ouvriers, le mode de vie communiste, et le point de jonction entre le mode de vie des communistes et celui des larges masses ouvrières. Dans ce domaine, notre littérature artistique ne nous apporte aucune aide. Par sa nature même, l'art est conservateur, il est en retard sur la vie, peu apte à saisir les phénomènes en train de se former. "La semaine" de Libedinski[3] a suscité chez quelques camarades un enthousiasme qui me semble, je l'avoue, immodéré et dangereux pour le jeune auteur. D'un point de vue formel, " La semaine", malgré quelques marques de talent, a un caractère didactique, et seul un travail intense, obstiné et minutieux permettra à Libedinski de devenir un artiste véritable. Je veux espérer qu'il en sera ainsi. Mais ce n'est pas cet aspect du problème qui nous, intéresse à présent. Le succès de "La semaine" est dû, non pas aux qualités artistiques de l'œuvre, mais à la façon " communiste" d'envisager la vie qu'on y décrit. Cependant, sur ce point précis, la description manque de profondeur. Le "comité de province" nous est présenté de façon trop scientifique, il n'a pas de racines profondes, n'est pas intégré dans la région. C'est pourquoi "La semaine", dans son ensemble, ressemble, à un roman à épisodes, comme ces nouvelles qui décrivent la vie de l'émigration révolutionnaire. Bien sûr, il est intéressant et instructif de, décrire le "mode de vie" d'un comité de province, mais les difficultés et l'intérêt surgissent là où la vie d'une organisation communiste entre en contact, – aussi, étroitement que les os du crâne sont imbriqués l'un dans l'autre – avec la vie, quotidienne du peuple. Il faut s'attaquer aux problèmes de façon radicale. C'est pourquoi le point de jonction du parti communiste avec les masses populaires est le lieu fondamental de tout acte historique de collaboration ou d'opposition. La théorie communiste est en avance de plusieurs décennies, et dans certains domaines – de plusieurs siècles, sur notre vie quotidienne. Sans cela, le parti communiste ne pourrait pas être un facteur historique d'une force révolutionnaire immense. Grâce à son réalisme, à sa souplesse dialectique, la théorie communiste élabore des méthodes, politiques qui garantissent son action dans tous les domaines. Mais la théorie politique est une chose, et le mode de vie en est une autre. La politique, est souple, tandis que le mode de vie est immobile et têtu. C'est pourquoi dans le milieu ouvrier il y a tant de heurts lorsque la conscience s'appuie sur la tradition, des heurts d'autant plus violents qu'ils restent sans écho. Ni la littérature artistique, ni même les journaux n'en font état. Notre presse reste muette sur ces problèmes. Quant aux nouvelles écoles artistiques qui essayent de marcher avec la révolution, le mode de vie en général n'existe pas pour elles. Elles se proposent de créer la vie nouvelle, voyez-vous, mais non de la représenter. Mais on ne peut pas inventer de toutes pièces un nouveau mode de vie. On peut le construire à partir d'éléments réels et capables de se développer. C'est pourquoi, avant de construire, il faut connaître ce dont on dispose. Cela est nécessaire non seulement pour agir sur le mode de vie, mais en général pour toute activité humaine consciente. Pour pouvoir participer à l'élaboration du mode de vie, il faut connaître ce qui existe et quelles sont les transformations possibles du matériau dont on dispose. Montrez-nous, et montrez-vous avant tout à vous-mêmes, ce qui se passe dans une usine, dans une coopérative, dans le milieu ouvrier, dans un club, dans une école, dans la rue, dans un débit de boisson, sachez comprendre ce qui s'y passe, c'est-à-dire envisagez les problèmes de telle façon que vous y retrouviez les restes du passé en y devinant les germes de l'avenir. Cet appel s'adresse aussi bien aux hommes de lettres qu'aux journalistes, aux correspondants ouvriers et aux reporters. Montrez-nous la vie telle qu'elle est sortie du creuset révolutionnaire.

Cependant il n'est pas difficile de deviner que ce ne sont pas ces vœux pieux qui vont faire changer nos écrivains. Il est ici nécessaire de bien poser les problèmes, de bien les diriger. L'étude et l'analyse du mode de vie ouvrier doivent avant tout être présentées comme une mission qui incombe aux journalistes, du moins à ceux qui ont des yeux et des oreilles; il faut les orienter vers ce travail, leur donner des instructions, les corriger, les éduquer pour en faire des chroniqueurs de la révolution du mode de vie. Il faut en même temps élargir le point de vue des correspondants ouvriers. A vrai dire, chacun d'eux pourrait fournir des articles beaucoup plus intéressants et instructifs que ceux qu'ils écrivent actuellement. Mais pour cela, il faut formuler les questions de façon réfléchie, bien poser les problèmes, susciter des discussions et permettre de les mener à bien.

Pour qu'elle s'élève à un niveau culturel supérieur, la classe ouvrière, et avant tout son avant-garde, doit réfléchir à son mode de vie. Et pour cela, il faut le connaître. La bourgeoisie, principalement par l'intermédiaire de son intelligentsia, avait déjà résolu ce problème bien avant de conquérir le pouvoir : alors qu'elle se trouvait encore dans l'opposition, elle était déjà la classe possédante, et les artistes, les poètes et les journalistes étaient à son service, l'aidaient à penser et pensaient pour elle.

Le XVIII° siècle français, appelé le Siècle des Lumières, fut une époque où les philosophes bourgeois analysèrent les différents aspects du mode de vie individuel et social, s'efforçant de les rationaliser, c'est-à-dire de les soumettre aux exigences de la " raison ". C'est ainsi qu'ils envisageaient non seulement les problèmes du régime politique, de l'Eglise, mais aussi les problèmes des rapports entre les sexes, de l'éducation des enfants, etc. Il est évident que le simple fait d'avoir posé et étudié ces problèmes leur a permis d'élever le niveau culturel de l'individu, bourgeois évidemment, et avant tout intellectuel. Cependant, tous les efforts de la philosophie des Lumières pour rationaliser, c'est-à-dire pour reconstruire selon les lois de la raison, les rapports sociaux et individuels, s'appuyaient sur la propriété privée des moyens de production qui devait rester la pierre angulaire de la société nouvelle fondée sur la raison. La propriété privée, cela signifiait le marché, le jeu aveugle des forcés économiques, non dirigées par la "raison". C'est ainsi que sur la base de rapports économiques mercantiles s'élabora un mode de vie tout aussi mercantile. Tant que la loi du marché régnait en maître, il était impossible de penser à une véritable rationalisation du mode de vie des masses populaires. C'est pourquoi la mise en pratique des constructions rationalisantes des philosophes du XVIII° siècle, parfois si pénétrantes et si audacieuses, est extrêmement limitée.

En Allemagne, le Siècle des Lumières s'étend sur la première moitié du XIX° siècle. A la tête du mouvement, on trouve "La Jeune Allemagne", dont les chefs de file sont Heine et Börne. Il s'agissait une fois encore d'une réflexion critique de l'aile gauche de la bourgeoisie, de son intelligentsia, qui avait déclaré la guerre à l'esclavage, à la servilité, au philistinisme, à la stupidité petite-bourgeoise, aux préjugés, et qui s'efforçait, mais déjà avec un plus grand scepticisme que ses prédécesseurs français, à instaurer le royaume de la raison. Ce mouvement se confondit ensuite avec la révolution , petite-bourgeoise de 1848, qui fut incapable de renverser les multiples dynasties allemandes, et à plus forte raison de reconstruire entièrement la vie humaine.

Chez nous dans notre Russie arriérée, le mouvement des Lumières ne prit son importance que dans la deuxième moitié du XIX° siècle. Tchernychevski, Pissarev, Dobrolioubov, issus de l'école de Bélinski, ont orienté leur critique non tant sur les rapports économiques que sur l'incohérence, le caractère réactionnaire, asiatique, du mode de vie, en opposant au type d'homme traditionnel un homme nouveau, un "réaliste", un "utilitariste", qui voulait construire sa vie suivant les lois de la raison et qui se transforma bientôt en une "personnalité critique". Ce mouvement, qui se confondit avec le populisme, représente la forme russe, tardive, du Siècle des Lumières. Mais si les esprits éclairés du XVIII° siècle français ne purent que dans une bien faible mesure transformer un mode de vie et des mœurs élaborés non par la philosophie, mais par le marché, si le rôle, historique évident des Lumières en Allemagne fut encore plus limité, l'influence directe de l'intelligentsia russe éclairée sur le mode de vie et sur les mœurs du peuple fut pratiquement nulle. En fin de compte, le rôle historique du mouvement des Lumières en Russie, y compris celui du populisme, se réduisit à préparer les conditions de l'apparition d'un parti révolutionnaire prolétarien.

C'est seulement avec la prise du pouvoir par la classe ouvrière que furent créées les conditions d'une transformation véritable, radicale, du mode de vie. On ne peut rationaliser le mode de vie, c'est-à-dire le transformer suivant les exigences de la raison, si l'on ne rationalise pas la production, car le mode de vie trouve ses racines dans l'économie. Seul le socialisme se donne pour tâche d'envisager rationnellement et de soumettre à la raison toute l'activité économique de l'homme. La bourgeoisie, par l'intermédiaire de ses éléments les plus progressistes, se contenta de rationaliser d'une part la technique (les sciences naturelles, la technologie, la chimie, les découvertes, la mécanisation), d'autre part la politique (grâce au parlementarisme), mais non l'économie, qui restait le lieu d'une concurrence aveugle.

C'est la raison pour laquelle inconscience et ignorance continuaient à dominer le mode de vie de la société bourgeoise. La classe ouvrière qui a pris le pouvoir se donne pour tâche de soumettre à un contrôle et à une direction consciente le fondement économique des relations humaines. C'est cela seulement qui permettra une reconstruction délibérée du mode de vie. Mais cela implique que nos succès dans le domaine du mode de vie dépendent étroitement de nos succès dans le domaine économique. Nous pourrions sans aucun doute, même en considérant notre situation économique actuelle, augmenter la critique, l'initiative et la rationalité en ce qui concerne notre mode de vie. C'est en cela que consiste l'une des tâches fondamentales de notre époque. Mais il est évident qu'une reconstruction radicale du mode de vie (libérer la femme de sa situation d'esclave domestique, éduquer les enfants dans un esprit collectiviste, libérer le mariage des contraintes économiques, etc.) n'est possible que dans la mesure où les formes socialistes de l'économie prennent le pas sur les formes capitalistes. L'analyse critique du mode de vie est aujourd'hui la condition nécessaire pour que ce mode de vie, conservateur en raison de ses traditions millénaires, ne reste pas en retard par rapport aux, possibilités de progrès présent et à venir que nous ouvrent nos ressources économiques actuelles. D'autre part, les succès, même les plus infimes, dans le domaine du mode de vie, qui permettent d'élever le niveau culturel de l'ouvrier et de l'ouvrière, élargissent immédiatement les possibilités d'une rationalisation de l'économie et, par conséquent, celles d'une accumulation socialiste plus rapide; ce dernier point offre à son tour des possibilités de conquêtes nouvelles dans le domaine de la collectivisation du mode de vie. La dépendance est ici dialectique : le facteur historique principal est l'économie, mais nous, parti communiste, Etat ouvrier, nous ne pouvons agir sur elle que par l'intermédiaire de la classe ouvrière, en élevant continuellement la qualification technique et culturelle de ses éléments constitutifs. Le militantisme culturel dans un Etat ouvrier sert le socialisme, et le socialisme, cela signifie l'essor de la culture, d'une culture véritable, sans classes, d'une culture humaine et humanitaire.

  1. Gleb Ouspenski (1843-1902) : écrivain réaliste lié à "l'école naturelle" dont les œuvres offrent un panorama complet de la vie du petit peuple (petits fonctionnaires, paysans, ouvriers). "Les mœurs de la rue Rastériaev" sont sa première œuvre importante. (Note du traducteur).
  2. En russe – "Rast’er’ajevssina". (Note du traducteur).
  3. Libedinski louri Nikolaevitch (1898-1959), un des premiers représentants de la jeune prose soviétique. Participe à la guerre civile dont il donne une description romantique dans sa première nouvelle "La semaine". (Note du traducteur).