Lettre à Pollak (Sur Brandler), 8 avril 1932

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Auteur·e(s) Léon Trotski
Écriture 8 avril 1932

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Edition établie d'après les documents laissés par le regretté Pierre Broué, résultats de travaux à la Houghton Library, pour les "Oeuvres" de Léon Trotsky en français.
Mots-clés : Heinrich Brandler, Lettre


Cher Camarade Pollak

Mon retard à répondre à votre lettre est dû à notre fastidieux déménagement. Veuillez m'en excuser.

Je ne doute nullement qu'il y ait, au sein de l'Opposition brandlérienne en Allemagne des éléments fort valables, dont certains ouvriers très honnêtes et prenant très au sérieux la cause de la révolution. Je suis tout à fait enclin à penser que vous aussi, camarade Pollak appartenez à cette catégorie. Mais cela ne peut modifier mon jugement sur la physionomie politique de l'organisation brandlérienne, car je me suis formé ce jugement non seulement sur la base des grande événements politiques, mais aussi par la connaissance personnelle relativement étroite des dirigeants de votre organisation. D'ailleurs votre intéressante lettre est - permettez-moi de vous le dire franchement - une preuve supplémentaire du fait que les positions de principe de l'organisation laissent fort à désirer et qu'elles sont même franchement erronées. Vous prétendez être "les seuls communistes à appliquer dans la réalité les conceptions léninistes sur le travail dans les organisations de masses". Mais il se trouve que le léninisme ne consiste nullement en quelques méthodes spécifiques permettant d'influer les organisations de masses : cela, les social-démocrates savent très bien le faire, de même que les catholiques et les fascistes. Le léninisme consiste en une position politique et théorique envers les classes et les partis, en une appréciation dialectique des tendances de leur développement et en une inter-dialectique des tendances de leur développement et en une intervention active dans le processus historique. Je ne trouve rien de tout cela chez Brandler, Thalheimer, etc. Vous indiquez dans votre lettre que ma brochure définit de façon correcte la situation allemande. Je me réjouis fort de ce jugement. Mais dans les années 1923-1924, je me trouvais en contact incomparablement plus étroit qu'aujourd'hui avec les réalités allemandes et les dirigeants allemands. Et je crois pouvoir affirmer que je possède une certaine expérience pour apprécier ce qu'est une situation révolutionnaire.

En septembre 1923, Brandler me répéta à plusieurs reprises que la difficulté ne résidait pas dans la prise du pouvoir, mais plutôt dans les tâches à réaliser après celle-ci (ce qui était pour le moins d'un optimisme inconsidéré, et je tentai alors de le lui faire comprendre). Mais après qu'il eût gâché et laissé échapper toute la situation, il vint à Moscou et me dit que la véritable crise révolutionnaire était encore à venir. Je lui ai alors expliqué qu'il était incapable de distinguer le visage et le derrière de la révolution. Depuis lors, c'est avec une précision quasi-mathématique que toute la courbe du développement en Allemagne a indiqué comme point de la crise révolutionnaire l'année 1923. Il ne s'agit pas là d'une question historique ou théorique, il s'agit de la question de l'éducation révolutionnaire. Dans toute situation révolutionnaire, lorsqu'il s'agit de jouer le tout pour le tout, il y a des éléments qui commencent à chanceler et qui prétendent que la situation révolutionnaire n'est pas encore mûre. Imaginez qu'à l'automne 1917, la position de Zinoviev et Kamenev l'ait emporté (et cela n'était pas exclu si Lénine n'avait pas été là) ; Zinoviev serait aujourd'hui encore en train d'écrire des brochures pour démontrer que l'existence d'une situation révolutionnaire en 1917 était une légende d'ultra-gauche. Il n'existe pas dans la nature de véritable situation révolutionnaire pouvant convenir à des Brandler et des Thalheimer, c'est-à-dire une situation ne nécessitant ni activité ni vision à long terme, ni courage révolutionnaire ; voilà pourquoi, pour ces « révolutionnaires » là, aucune situation ne sera jamais mûre. C'est cela qui est pour moi déterminant.

L'attitude de Brandler et Thalheimer dans la question russe, à propos de la révolution chinoise, de la révolution en Inde (leur alliance avec Roy ce confusionniste) voilà des faits qui pèsent beaucoup plus lourd que la formule purement abstraite du "travail dans les organisations de masses" (sans préciser le caractère national et international révolutionnaire de ce travail).

Il y a des mois que j'ai forgé le projet d'écrire un long article ou une petite brochure sur les brandlériens allemands et je me suis procuré les documents nécessaires. Hélas, ils ont presque entièrement été la proie des flammes. Vous me proposez fort aimablement votre aide pour me procurer les documents. C'est avec reconnaissance que je serais prêt à accepter votre aide (...)