Lettre à Mikhail Olminski, 6 décembre 1921

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Auteur·e(s) Léon Trotski
Écriture novembre 1921

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Publié dans Trotski et le trotskisme — Textes et documents, Bureau d'Editions, 1937
Publié dans les Cahiers du Mouvement Ouvrier n° 28 - 11.2005
Recueil(s): The Militant


Version publiée dans les Cahiers du Mouvement Ouvrier[modifier le wikicode]

Présentation des Cahiers du Mouvement Ouvrier :

Le vieux-bolchevik Olminski trouve à la fin de novembre 1921 dans les archives de l'Institut d'histoire du parti deux lettres envoyées par Trotsky au menchevik Tchkéidzé, président de la fraction menchevique de la Douma, interceptées, recopiées et archivées par la police tsariste, dont une lettre très violente d'avril 1913.

Au plus fort de la lutte fractionnelle dans le Parti social-démocrate russe, Trotsky, partisan de l'unité de toutes les fractions au nom du principe "Un seul prolétariat, un seul parti", y affirmait : "La misérable division que Lénine, maître en cet art, exploiteur professionnel de la routine du mouvement ouvrier russe, entretient systématiquement, apparaît comme un cauchemar absurde", dont il annonce d'ailleurs la fin prochaine. Il accuse Lénine de lui avoir volé la Pravda (qu'il avait fondée à Vienne en 1908, et que Lénine utilise comme titre pour le quotidien qu'il fonde alors de l'étranger à Pétersbourg, au moment même, d'ailleurs, où la Pravda de Vienne cesse de paraître), et y affirmait : "Le léninisme est fondé sur le mensonge et la falsification, et porte en lui les germes de sa propre décomposition."

Trotsky, à qui Olminski signale cette trouvaille, lui demande de ne pas la rendre publique. Ses désaccords d'antan avec Lénine sur l'unité appartiennent, souligne-t-il, à un passé révolu, dont ce document donne une illustration brutale. Il sous-entend en même temps clairement qu'en 1917, le Parti bolchevique s'est rangé à son analyse. Olminski communique la lettre à Zinoviev et Kamenev, qui attendent le moment propice pour l'utiliser contre Trotsky. En 1921, au lendemain de la guerre civile et alors que Lénine est en vie et encore en pleine activité, c'est évidemment impossible. Lénine le leur interdirait. Ils l'utiliseront - avec Staline - en novembre-décembre 1924, lorsque Trotsky publiera les Leçons d'Octobre, pour présenter cette lettre comme l'expression de ce que Trotsky pense réellement de Lénine... et du "léninisme", qui, après 1917, représente la révolution d'Octobre.

Cher Mikhail Stepanovitch,

Excusez-moi d'avoir tardé à vous répondre. J'ai eu une semaine très occupée. Vous me parlez d'imprimer ma lettre à Tchkéidzé. Je ne pense pas que cela soit opportun. Le temps de l'histoire n'est pas encore venu. Ces lettres ont été écrites sous l'impression du moment et de ses exigences, et le ton des lettres s'en ressent. Le lecteur actuel ne comprendra pas ce ton, n'apportera pas les correctifs historiques et restera désorienté. Nous devons recevoir de l'étranger les archives du parti et les éditions marxistes publiées à l'étranger. On y trouvera une grande quantité de lettres de tous ceux qui ont participé à la "mêlée". Est-ce que vous envisagez de les publier maintenant ? Cela créerait des complications politiques tout à fait superflues, car il n'y a sans doute pas dans le parti deux anciens émigrés qui ne se soient pas insultés l'un l'autre dans leur correspondance, sous l'influence de la lutte idéologique, de l'irritation du moment, etc.

Ajouter des commentaires à mes lettres ? Cela signifierait raconter en quoi j'étais alors en désaccord avec les bolcheviks. J'en ai parlé brièvement dans ma préface à ma brochure Bilan et Perspectives[1]. Je ne vois pas la nécessité de le répéter parce que l'on a par hasard découvert des lettres dans les dossier du département de la police. D'ailleurs, une rétrospective de la lutte fractionnelle aujourd'hui encore pourrait susciter une polémique, car - je l'avoue sincèrement - je suis loin de croire que j'avais tort sur tous les points dans mes discussions avec bolcheviks. J'avais fondamentalement tort dans l'appréciation que je portais sur la fraction menchevique, dans la mesure où je surestimais ses possibilités révolutionnaires et où j'espérais qu'il serait possible d'y isoler et d'y réduire à rien son aile droite. Cette erreur fondamentale découlait du fait que j'abordais les deux fractions - les bolcheviks comme les mencheviks - du point de vue des idées de la révolution permanente et de la dictature du prolétariat, alors que les bolcheviks et les mencheviks défendaient alors l'idée de la révolution bourgeoisie et de la république démocratique. Je considérais que les divergences entre les deux fractions n'étaient pas si profondes que cela. Et j'espérais (j'ai exprimé cet espoir plusieurs fois dans des lettres et des rapports) que la marche même de la révolution mènerait les deux fractions sur la position de la révolution permanente et de la conquête du pouvoir par la classe ouvrière, ce qui s'est passé en partie en 1905 (voir la préface du camarade Lénine à l'article de Kautsky sur les forces motrices de la révolution russe) et toute la ligne du journal Natchalo[2].

Je suis convaincu que l'appréciation donnée par moi des forces motrices de la révolution a été absolument juste, mais les conclusions que j'en tirais sur les deux fractions étaient incontestablement fausses. Seuls les bolcheviks ont concentré dans leurs mains, grâce à leur ligne politique intransigeante, les éléments réellement révolutionnaires tant de la vieille intelligentsia que de l'avant-garde de la classe ouvrière. C'est seulement parce que le bolchevisme a réussi à créer cette organisation d'une grande cohésion sur des bases révolutionnaires qu'elle a pu effectuer un tournant aussi rapide des positions démocratiques-révolutionnaires à une position socialiste-révolutionnaire.

Je pourrais donc encore maintenant sans difficulté diviser mes articles polémiques contre les mencheviks et les bolcheviks en deux catégories : les uns consacrés à l'analyse des forces intérieures de la révolution, à ses perspectives (l'organe théorique révolutionnaire de Rosa Luxemburg, Neue Zeit) et les autres où je jugeais les fractions de la social-démocratie russe, leur lutte, etc. Je pourrais republier aujourd'hui sans aucune correction les articles de la première catégorie, car ils correspondent tout à fait et entièrement aux points de vue de notre parti depuis 1917. En revanche, les articles de la seconde catégorie sont manifestement faux et ne méritent pas d'être réédités. Les deux lettres citées appartiennent à la deuxième catégorie : leur publication est inopportune. Laissons quelqu'un le faire dans une dizaine d'années, si on y accorde alors de l'intérêt.

Salutations communistes.

Version publiée dans Trotski et le trotskisme[modifier le wikicode]

Cher Mikhaïl Stépanovitch,

Excusez-moi pour mon retard à vous répondre, mais j'ai été extrêmement occupé durant cette semaine. Vous me demandez s'il faut publier mes lettres à Tchkeidzé. Je ne pense pas que cela soit opportun. Il est encore trop tôt pour faire œuvre d'historien. Ces lettres ont été écrites sous l'impulsion du moment et le ton, évidemment, s'en ressent. Le lecteur actuel ne le comprendra pas, n'apportera pas les corrections historiques nécessaires et sera tout simplement désorienté. Nous devons recevoir de l'étranger les archives du Parti et les éditions marxistes étrangères. Il y a là une grande quantité de lettres de tous ceux qui ont participé à la « querelle ». Est-il possible que vous ayez l'intention de les publier immédiatement ? Cela ne ferait que créer des difficultés politiques superflues, car il serait difficile de trouver deux anciens émigrés, membres de notre Parti, qui, dans leur correspondance de jadis, n'aient échangé des paroles vives, motivées par l'emportement de la lutte.

Accompagner mes lettres d'explications ? Mais ce serait raconter mes divergences d'alors avec les bolcheviks.

Dans la préface de ma brochure Bilan et perspectives, j'en ai brièvement parlé. Je ne vois pas la nécessité de revenir sur ce sujet à l'occasion de la découverte de lettres dans les archives de la police. D'ailleurs cette revue rétrospective de lutte fractionnelle pourrait encore maintenant donner lieu à des polémiques, car, je l'avoue franchement, je ne considère nullement que, dans mes désaccords avec les bolcheviks, j'ai eu tort sur tous les points.

Je me suis complètement trompé dans mon appréciation de la fraction menchévik, dont je surestimais les capacités révolutionnaires et dont je croyais possible d'isoler et d'annuler la droite. Cette erreur fondamentale provenait cependant de ce que j'appréciais les deux fractions bolchevik et menchévik en me plaçant au point de vue de la révolution permanente et de la dictature du prolétariat, alors que bolcheviks et menchéviks adoptaient à cette époque le point de vue de la révolution bourgeoise et de la République démocratique. Je ne croyais pas que les deux fractions fussent séparées par des divergences aussi profondes et j'espérais (comme je l'ai exprimé maintes fois dans des lettres et rapports) que la marche même de la révolution les amènerait à la plate-forme de la révolution permanente et de la conquête du pouvoir par la classe ouvrière — ce qui s'était réalisé partiellement en 1905. (Préface de Lénine à l'article de Kautsky sur les forces motrices de la révolution russe et position du journal Natchalo.)

J'estime que mon appréciation des forces motrices de la révolution était incontestablement juste, mais les conséquences que j'en tirais par rapport aux deux fractions étaient incontestablement fausses. Seul le bolchévisme, grâce à la rigidité de ses principes, put rallier tous les éléments véritablement révolutionnaires parmi les anciens intellectuels et la fraction avancée de la classe ouvrière. Et c'est uniquement parce qu'il réussit à créer cette organisation révolutionnaire compacte qu'il lui fut possible de passer rapidement de la position démocratique révolutionnaire à la position socialiste révolutionnaire. A l'heure actuelle, je pourrais encore facilement diviser mes articles de polémique contre les menchéviks et les bolcheviks en deux catégories : ceux qui étaient consacrés à l'analyse des forces internes de la révolution, à ses perspectives (Neue Zeit, organe théorique polonais de Rosa Luxembourg), et ceux dans lesquels j'appréciais les fractions de la social-démocratie russe, leur lutte, etc.

Maintenant encore, je pourrais publier sans rectification aucune les articles de la première catégorie, car ils concordent entièrement avec la position adoptée par notre Parti depuis 1917.

Quant aux articles de la seconde catégorie, ils sont nettement erronés et ne valent pas la peine d'être réimprimés. Les deux lettres envoyées rentrent dans cette seconde catégorie et il est inutile de les publier. Qu'un autre le fasse dans une dizaine d'années, si tant est qu'on s'y intéresse encore à ce moment-là.

Salut communiste.

L. Trotski.

6 décembre 1921.

  1. Trotsky avait réédité en 1919 ce texte rédigé en 1906, où il définit les fondements de la théorie de la révolution permanente.
  2. Quotidien menchevique de Pétersbourg en 1905, dont Trotsky assura la direction et dont il définit l'orientation.