Lettre à Gérard Rosenthal, 26 juillet 1930. Des sujets d’affliction

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Cher camarade Gérard,

1. Je prends acte de notre "défaite". Rien à faire. Quand on est en lutte, on doit envisager les défaites comme les victoires. Et chez la classe opprimée à laquelle nous appartenons avec vous, les premières sont plus nombreuses.. Mais, si le versement de droit joue un rôle pourquoi a-t-on accepté ce versement ? Je me souviens que la camarade Marguerite a renvoyé à Rieder le chèque. Pourquoi n’a-t-on pas suivi la même voie ?

Mais ce que je veux faire coûte que coûte, c'est ajouter à mon livre sur la révolution permanente un appendice consacré à mon procès. Je dois avoir pour cela a) l'arrêt de la cour, b) l'exposé écrit de l'avocat, c) mon analyse des notes de Parijanine.

Je prendrai ainsi ma revanche. Je vous prie de m'envoyer ces trois textes. Mais est-ce que Kra acceptera un appendice qui ne pourra d'ailleurs qu'être avantageux pour la vente ?

2. Je dois dire que la seconde partie de votre lettre concernant la manifestation indochinoise, le camarade M[olinier] etc., m'a beaucoup plus affligé que l'annonce de notre défaite. Je vois qu'il y a des questions où nous ne nous comprenons pas, malgré tous les efforts Vous m'aviez communiqué qu'il n'y a jamais eu de divergences sur la question indochinoise. Cette fois-ci, vous répétez la même affirmation, mais vous y ajoutez entre parenthèses "à l'exclusion de Frank, solidaire de Raymond". Mais ainsi vous désavouez votre première communication. Vous confirmez ma première supposition que j'étais déjà prêt à interpréter comme un malentendu. Mais vous continuez à caractériser les objections de ces deux camarades comme "désordonnées". etc. sans donner leur contenu politique. Or c'est la méthode qui est entièrement fausse, qui envenime la discussion, qui n’éduque personne, qui n'avance rien. Vous parlez de nouveau de "l’incompréhension, des moyens douteux" etc. Or j'ai proposé déjà officiellement et formellement, s'il y a des accusations pareilles, elles doivent être soumises à l'étude d'une commission spéciale. Vous feriez bien de recourir à ce moyen au lieu de répéter des accusations vagues. Et quant à moi je ne puis participer qu'à la discussion politique, où l'on emploie des arguments que je puisse contrôler. J'ai déjà exposé mon point de vue dans ma réponse à Naville, à vous et à Gourget. Je vois que cette fois aussi je n'avais aucun succès. Vous ne vous occupez point de mes arguments comme je m'occupe des vôtres, vous répétez seulement les vôtres.

Quant à la manifestation elle-même, elle a fait honneur à l’énergie et au dévouement de nos camarades indochinois. Cette manière d'agir des étudiants révolutionnaires correspond tout à fait à la situation politique de leur pays. Mais le fait qu'ils ont organisé la manifestation spontanément, sans même s'entendre avec la Ligue et sans donner au moins à ses membres la possibilité de participer à leur manifestation, est une défaite pour la Ligue et non une victoire. C'est pourquoi, quand on oppose cette manifestation à celle que j'ai proposée contre l'affaire du complot, je ne puis que m'étonner. Les Indochinois, à l'insu de la Ligue, se sont solidarisés héroïquement avec les condamnés de leur pays.

Comment cela peut-il remplacer le devoir de la Ligue de se solidariser énergiquement et même farouchement avec les accusés du complot ?

Or votre appréciation de la manifestation est si sommaire et imprécise et l'opposition faite par Naville entre deux manifestations, l'une proposée et l'autre réalisée, est si fausse que je répète avec une double vigueur: il y a des divergences sur la manifestation indochinoise entre nous. Je ne connais point la critique de Frank et Molinier. Dans la lettre de Molinier que j'ai reçue récemment, il parle de différentes questions politiques d'une manière tout à fait sérieuse et tranquille, mais il ne dit rien de la question indochinoise. Ce qui m’intéresse le plus dans sa lettre, c'est l'affirmation de sa bonne volonté de collaborer avec tous les autres membres de la C.E. et de la Ligue, et son assurance que la crise n'aura pas des conséquences fâcheuses. Je dois dire que le ton de votre lettre est beaucoup moins rassurant.