Les nouvelles autorités. Progrès en Suisse

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Auteur·e(s) Friedrich Engels
Écriture 15 novembre 1848

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Publié en français dans le recueil La Nouvelle Gazette Rhénane aux Éditions sociales (1963-1971). Numérisé par MIA et l'UQAC.

Neue Rheinische Zeitung n° 143, 15 novembre 1848
Mots-clés : Suisse, Parlement


Berne, 9 novembre.

Depuis avant-hier les nouveaux États fédéraux législatifs, le Conseil national suisse et le Conseil d'État sont réunis ici. La ville de Berne a fait tout son possible pour les recevoir avec tout l'éclat et la séduction possibles. Musique, cortèges, coups de canon, et carillon, illuminations, rien ne manquait. Les séances ont été ouvertes dès avant-hier. Le Conseil national, élu au suffrage universel et à la proportionnelle (Berne a envoyé 20 députés, Zürich 12, les plus petits cantons chacun 2 à 3 députés) est, dans son écrasante majorité, composé de libéraux teintés de radicalisme. Le parti résolument radical est très fortement représenté, le parti conservateur n'a que 6 à 7 voix sur plus de 100. Le Conseil d'État, composé de 2 députés pour chaque canton et d'un député pour chaque demi-canton, ressemble à peu près à la dernière Diète helvétique[1] pour la composition et le caractère. Les cantons primitifs[2] ont de nouveau envoyé 99 authentiques adeptes de la Fédération séparatiste (Sonderbund[3]) et par suite des élections indirectes, l'élément réactionnaire, bien que nettement en minorité, est plus fortement représenté au Conseil d'État qu'au Conseil national. Le Conseil d'État, c'est la Diète helvétique rajeunie par la suppression des mandats impératifs[4] et de la nullité des demi-voix et repoussée à l'arrière-plan par la création du Conseil national. Il joue le rôle ingrat du Sénat ou de la Chambre des Pairs; il servira de frein à l'humeur novatrice qui, on le suppose, se répandra sur le Conseil national; il sera l'héritier de la mûre sagesse et de la réflexion attentive des pères. Cette autorité digne et posée partage déjà le sort de ses sœurs en Angleterre et en Amérique et autrefois en France; avant d'avoir donné signe de vie, elle est regardée dédaigneusement par la presse et le Conseil national la fait oublier. Presque personne ne parle d'elle et si elle fait parler d'elle, ce sera d'autant plus fâcheux pour elle.

Le Conseil national, bien qu'il doive représenter toute la « nation » suisse, a donné dès la première séance la preuve sinon de l'esprit de canton, tout au moins de divergences et de mesquineries typiquement suisses. Pour élire un président, il a fallu procéder à trois scrutins bien que seuls trois candidats, et qui plus est, tous les trois de Berne fussent entrés sérieusement en ligne de compte. C'étaient Messieurs Ochsenbein, Funk et Neuhaus ; les deux premiers représentaient le vieux parti radical de Berne, le troisième le vieux parti radical à demi-conservateur. Finalement M. Ochsenbein fut élu par 50 voix sur 93, donc à une très faible majorité. On conçoit que les Zürichois et autres Moderados[5] aient opposé à M. Ochsenbein le sage et expéri­menté Neuhaus; mais que M. Funk qui appartient tout à fait à la même nuance qu'Ochsenbein soit mis en concurrence avec lui et maintenu au cours de deux votes, voilà qui prouve combien les partis sont peu organisés et disciplinés. En tout cas, grâce l'élection d'Ochsenbein, les radicaux ont remporté la victoire au premier tournoi des partis. Lors de l'élection du vice-président qui a suivi, c'est au cinquième tour que s'est dégagée une majorité absolue ! En revanche, le Conseil d'État, posé et expérimenté, a élu comme président au premier tour et presqu'à l'unanimité, le Moderado Zürichois Furrer. Ces deux élections soulignent déjà suffisamment combien l'esprit des deux Chambres est différent et comment elles se sépareront et entreront en conflit.

Le prochain débat intéressant portera sur le choix de la capitale fédérale. Intéressant pour les Suisses parce qu'ils sont nombreux à y avoir des intérêts matériels, intéressant pour l'étranger parce que justement ce débat montrera on ne peut plus clairement dans quelle mesure le vieux patriotisme local, l'étroit esprit de clocher, est usé. C'est entre Berne, Zürich et Lucerne que la concurrence est le plus aigüe. Berne voudrait désintéresser Zürich avec l'Université fédérale et Lucerne avec la Cour fédérale, mais en vain. En tout cas Berne est la seule ville qui convienne : point de transition entre la Suisse française et la Suisse allemande, capitale du plus grand canton, centre autour duquel le mouvement suisse est en train de se rallier. Or pour prendre de l'importance, Berne doit avoir aussi l'Université et la Cour fédérales. Mais faites entendre cela aux Suisses, adeptes fanatiques du chef-lieu de leur canton ! Il est très possible que le Conseil national radical vote pour Berne la radicale, et que le sage Conseil d'État vote pour Zürich, posée et sage. Alors l'affaire sera très intéressante.

Depuis trois semaines Genève a l'air très inquiète. Aux élections au Conseil national les patriciens et les bourgeois réactionnaires, qui, de leurs villas, tiennent dans une dépendance quasi-féodale les villages situés autour de Genève, ont avec leurs paysans imposé leurs candidats. Mais le bureau a cassé les élections parce qu'on avait trouvé plus de bulletins qu'il n'en avait été distribués. Seule l'annulation de cette élection a calmé les ouvriers révolutionnaires de Saint-Gervais qui marchaient déjà dans les rues en groupes en criant : « Aux armes ! » Pendant les huit jours qui ont suivi, l'attitude des ouvriers était si menaçante que les bourgeois ont préféré ne pas voter du tout pour ne pas risquer de provoquer une révolution avec les obligatoires scènes de terreur que l'on redoutait déjà. Surtout lorsque le gouvernement parla de remettre sa démission si les candidats réactionnaires passaient encore une fois. Entre temps les radicaux ont changé la liste de leurs candidats; ils y ont mis des noms moins provoquants, ils ont rattrapé le retard de leur propagande et, aux nouvelles élections, ils ont obtenu de 5.000 à 5.500 voix, presque 1.000 voix de plus que les réactionnaires aux élections précédentes. Les trois candidats réactionnaires n'ont presque pas eu de voix, c'est le général Dufour qui en a eu le plus : il est parvenu à en avoir 1.500. Huit jours plus tard il y a eu les élections au Conseil. La ville a élu quarante-quatre radicaux; la campagne, qui a quarante-six Grands-Conseillers à élire, n'a élu presque que des réactionnaires. La Revue de Genève[6] discute encore avec les feuilles bourgeoises pour savoir si ces quarante-six sont tous réactionnaires ou s'il y en a une demi-douzaine qui votera pour le gouvernement radical. On le verra bientôt. La confusion peut-être grande à Genève; car, si le gouvernement qui est ici directement élu par le peuple, doit se retirer, il pourrait bien en être des nouvelles élections comme des secondes au Conseil national et un gouvernement radical pourrait être placé en face d'une majorité réactionnaire au Grand Conseil. Il est d'ailleurs certain que les ouvriers de Genève n'attendent qu'une occasion pour assurer par une nouvelle révolution les conquêtes menacées de 1847.

Dans l'ensemble, vers 1840 et les années suivantes, la Suisse a fait des progrès d'importance. Mais pour aucune classe ce progrès n'est aussi frappant que pour les ouvriers. Tandis que dans la bourgeoisie, et notamment dans les vieilles familles patriciennes, l'esprit de clocher borné des vieilles perruques règne encore a peu près partout, prenant tout au plus des formes plus modernes, les ouvriers suisses se sont remarquablement développés. Autrefois ils se tenaient à l'écart des Allemands et paradaient avec le plus absurde orgueil national de « Suisses libres »; ils tenaient des raisonnements sur les « filous étrangers » et restaient indifférents au grand mouvement contemporain. Maintenant il en est autrement. Depuis que le travail va moins bien, depuis que la Suisse est démocratisée, et notamment depuis que des révolutions et des batailles européennes, comme la bataille de juin à Paris et celle d'octobre à Vienne ont pris la place des petits putschs - depuis, les ouvriers suisses ont pris une part de plus en plus grande au mouvement politique et socialiste, ils ont fraternisé avec des ouvriers étrangers, surtout allemands, et mis au rancart leur « fryes Schwyzerthum[7] ». Dans la Suisse française et dans de nombreuses régions de la Suisse allemande, Allemands et Suisses allemands appartiennent, sans aucune distinction, à la même Union ouvrière, et des Unions dont la majeure partie se compose de Suisses ont décidé de s'affilier à l'organisation projetée, et en partie réalisée, des Unions démocratiques allemandes. Pendant que les radicaux les plus radicaux de la Suisse officielle rêvent tout au plus d'une République helvétique une et indivisible[8], il n'est pas rare d'entendre des ouvriers suisses exprimer l'opinion qu'au milieu de la tempête européenne qui se prépare, toute l'autonomie de la petite Suisse s'en irait sans doute bien vite au diable. Et ils le disent avec le plus grand sang-froid et la plus grande indifférence, sans un mot de regrets, ces prolétaires, traîtres à leur pays ! La sympathie pour les Viennois était grande chez tous les Suisses que j'ai vus, mais chez les ouvriers elle a atteint au véritable fanatisme. Pas un mot sur le Conseil national, le Conseil d'État, le putsch clérical de Fribourg[9]; mais Vienne, Vienne était sur toutes les lèvres, du matin au soir. On se serait cru revenu au temps de Guillaume Tell[10], alors que les Suisses avaient Vienne pour capitale, et qu'ils étaient Autrichiens. Des bruits circulaient par centaines, on les discutait, les mettait en doute, on y croyait ou on les réfutait; on étudiait toutes les éventualités; finalement, lorsque la nouvelle fut définitivement confirmée, selon laquelle les héroïques ouvriers et étudiants de Vienne avaient succombé à la supériorité numérique et à la barbarie de Windischgrætz, cela fit sur ces ouvriers suisses la même impression que si, à Vienne, c'était leur propre sort qui s'était décidé, comme si c'était la cause de leur propre pays qui avait échoué. Cet état d'esprit n'est évidemment pas encore général, mais il se propage de jour en jour dans le prolétariat suisse et le fait qu'il existe en de nombreux endroits, c'est, pour un pays comme la Suisse, un progrès formidable.

  1. En 1848 la Diète helvétique adopta une nouvelle constitution et l'Assemblée fédérale prit sa place.
  2. Il s'agit des cantons forestiers (Waldstaette) de la région d'Uri et de Lucerne qui constituèrent le noyau de la nation suisse. Les Habsbourgs, ayant accédé au trône impérial d'Allemagne, menacèrent les libertés des cantons, c'est-à-dire le droit que possédaient les hommes libres de se réunir en assemblées (Landgemeinde). Les cantons forestiers : Uri, Schwyz et Unterwald, signèrent à Brunnen sur les bords du lac des Quatre-Cantons en 1291 un traité de défense mutuelle qui fut à l'origine de la Confédération helvétique.
  3. Alliance conclue en 1845 par sept cantons catholiques arriérés sur le plan économique, pour défendre les privilèges des Jésuites. Il s'agit des cantons de Lucerne, Uri, Schwyz, Unterwald, Zug, Fribourg et du Valais. En juillet 1847, la Diète proclama l'illégalité de ce pacte et décida de le dénoncer. Devant la résistance du Sonderbund, il fallut avoir recours aux armes. Le 23 novembre 1847 l'armée du Sonderbund fut vaincue par les troupes fédérales.
  4. Les députés de la Diète helvétique étaient liés par les instructions des gouvernements de leurs cantons. Cela rendait plus difficile l'adoption de mesures de progrès.
  5. Le parti des Moderados était le parti des libéraux modérés d'Espagne. Il était né au cours de la révolution bourgeoise de 1820 à 1823, lors de la scission du parti libéral en une aile gauche, les Exaltados, et une aile droite, les Moderados. Engels désigne ici par ce dernier terme les libéraux modérés suisses.
  6. Revue de Genève et Journal suisse, organe du parti radical, publié à Genève depuis 1842. Ce journal parut sous ce titre jusqu'en 1861.
  7. Leur « libre helvétisme ».
  8. Après l'effondrement de l'ancienne communauté suisse aristocratique, provoqué par la progression des troupes françaises en 1798, une République helvétique « une et indivisible » fut constituée sur le modèle de la République française. Elle subsista jusqu'en 1803. La République helvétique introduisit l'égalité des droits et le libre-échange, elle favorisa le développement de la science et de la culture. Ces progrès se maintinrent partiellement malgré le rétablissement du fédéralisme.
  9. Le 24 octobre 1848 un soulèvement eut lieu à Fribourg. Il était soutenu par le clergé catholique et dirigé par l'évêque Marilley. Il se proposait de renverser le gouvernement démocratique formé après la défaite du Sonderbund. Le soulèvement fut vite réprimé.
  10. À l'époque de Guillaume Tell la Suisse était sous la domination des Habsbourgs. Après le traité de défense mutuelle conclu en 1291 (voir note 2, p. 112), la Confédération dans laquelle étaient entrés Lucerne, Zürich, Glaris, Zug et Berne, fut reconnue en 1361 par l'empereur Charles IV. Elle s'affranchit définitivement du joug de l'Autriche après les victoires de Sempach et de Naifels et la signature d'une trêve de cinquante ans (1410).