Les dernières informations et leur effet à Londres

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Auteur·e(s) Karl Marx
Écriture 30 novembre 1861

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Ecrit : Londres, le 30 novembre 1861.

Publié dans le New York Daily Tribune, 19 décembre 1861.
Recueil(s): New York Tribune


Depuis la déclaration de guerre contre la Russie en 1853, je n'ai jamais observé dans toutes les couches de la société anglaise excitation pareille à celle qu'ont suscitée les informations relatives à l'affaire du Trent[1] apportées à Southampton par la Plata, le 27 courant. Vers deux heures de l'après-midi, le télégraphe électrique annonça publiquement cet « événement déplaisant » dans la salle d'information des bourses britanniques. Toutes les actions commerciales baissèrent, tandis que le prix du salpêtre monta. Le cours des titres consolidés de l'État anglais diminua de soixante-quinze pour cent, et chez Lloyd[2] on demanda un supplément de cinq guinées pour couvrir les risques découlant de la guerre pour les navires de New York. En fin d'après-midi, les rumeurs les plus pessimistes circulaient à Londres : l'ambassadeur américain aurait sur-le-champ reçu son passeport, des ordres auraient été donnés pour réquisitionner tout de suite tous les navires américains dans les ports du Royaume-Uni, etc.

Les marchands de coton de Liverpool - amis de la sécession - utilisèrent l'occasion pour convoquer en quelque dix minutes dans les locaux du commerce cotonnier de la bourse un meeting de protestation sous la présidence de M. Spence, auteur d'un obscur pamphlet en faveur de la Confédération sudiste[3]. Le commandant Williams, agent de l'amirauté à bord du Trent, qui était arrivé avec la Plata, fut aussitôt mandé à Londres.

Le lendemain, le 28 novembre, la presse londonienne fit montre, en gros, d'un esprit de modération, qui contrastait étrangement avec la formidable agitation politique et affairiste de la veille. Les journaux de Palmerston - le Times, le Morning Post, le Daily Telegraph, le Morning Advertiser et le Sun - avaient eu pour instruction d'être apaisants plutôt que de jeter de l'huile sur le feu. Dans ses remarques sur l'attitude du San-Jacinto, le Daily News avait évidemment moins l'intention d'attaquer le gouvernement de l'Union que d'écarter de lui-même le soupçon de « préjugé yankee », tandis que le Morning Star - l'organe de John Bright - sans se prononcer sur l'opportunité et l'intérêt de l' « action », défendit son caractère légal. Il n'y eut que deux exceptions parmi les habituels ténors de la presse londonienne. Les plumitifs conservateurs du Morning Herald et du Standard - en réalité un seul journal sous des noms différents - donnèrent libre cours à leur satisfaction farouche, en écrivant que les « républicains » étaient tombés dans le piège, et qu'on avait trouvé un casus belli tout cuit. Ils ne furent soutenus que par un autre journal - le Morning Chronicle - qui s'efforce depuis des années de prolonger sa misérable existence, en se vendant tour à tour à l'empoisonneur Palmer et aux Tuileries.

L'excitation de la bourse s'apaisa en grande partie, en raison du ton conciliant des journaux marquants de Londres. Ce même 28 novembre, le commandant Williams déposa devant l'Amirauté et exposa les circonstances de l'incident survenu dans le canal d'Old Bahama. Son rapport, en même temps que la déposition écrite des officiers du Trent, furent aussitôt soumis aux conseillers juridiques de la Couronne, dont l'opinion fut communiquée tard dans la soirée de manière officielle à lord Palmerston, lord Russell et autres membres du gouvernement.

Le 29 novembre, on pouvait noter un léger changement de ton dans la presse gouvernementale. On apprit que les conseillers juridiques de la Couronne, en se plaçant sur le plan technique, avaient déclaré que l'action de la frégate San-Jacinto était illégale, et que le cabinet réuni le jour même en conseil plénier avait décidé d'envoyer, par le prochain vapeur, des instructions à lord Lyons, afin qu'il agisse conformément à la décision des conseillers juridiques de la Couronne. L'agitation redoubla dans tous les centres d'affaires importants, tels la Bourse, les Lloyd's, le comptoir Jérusalem, le Baltique, etc.; elle atteignit son comble avec la nouvelle selon laquelle on avait interrompu la veille les livraisons prévues de salpêtre à l'Amérique et que le 29 les autorités douanières avaient reçu l'ordre d'interdiction générale d'exporter cet article à quelque pays que ce soit, sauf exceptions très strictes. Le cours des papiers d'État anglais continua de tomber de soixante-quinze pour cent, et à un moment donné ce fut la panique dans toutes les bourses, car il était devenu impossible d'effectuer la moindre transaction avec quelque sécurité, la valeur de tous les papiers subissant une sévère dépression, comme en témoignent tous les rapports. Dans l'après-midi, on assista à une légère reprise en Bourse, à la suite de diverses tumeurs, et notamment l'information selon laquelle M. Adams aurait exprimé l'avis que le cabinet de Washington désavouerait les procédés employés à bord du San-Jacinto.

Le 30 novembre (aujourd'hui), tous les journaux londoniens - à la seule exception du Morning Star - posèrent l'alternative suivante : réparation par le cabinet de Washington, ou guerre.

Après cette brève relation des événements survenus depuis l'arrivée de la Plata, je voudrais exposer les opinions relatives à cette affaire. Il faut considérer la saisie des deux émissaires du Sud à bord d'un vapeur postal sous deux aspects, l'un juridique, l'autre politique.

Pour ce qui est de l'aspect légal de l'affaire, la première difficulté soulevée par la presse conservatrice et le Morning Chronicle, c'est que les États-Unis n'ont jamais reconnu les sécessionnistes du Sud comme puissance belligérante, de sorte qu'ils ne sauraient revendiquer des droits de la guerre.

Ces sophismes furent aussitôt réfutés par la presse gouvernementale elle-même. Le Times écrit : « Nous avons déjà reconnu ces États confédérés comme puissance belligérante, et - le moment venu - nous reconnaîtrons leur gouvernement. C'est pourquoi, nous nous sommes imposé à nous-mêmes tous les devoirs et désagréments d'une puissance neutre vis-à-vis de deux belligérants. »

Ainsi, les États-Unis - qu'ils aient reconnu ou non à la Confédération la qualité de belligérant - ont le droit de demander à l'Angleterre de se soumettre à tous les devoirs et désagréments d'une puissance neutre dans une guerre maritime.

En conséquence, toute la presse londonienne - à l'exception des journaux cités - reconnaît au San-Jacinto le droit d'arraisonner et de fouiller le Trent, afin de s'assurer si les marchandises ou les personnes à son bord entrent dans la catégorie de la « contrebande de guerre ». Or, le Times insinue que la législation anglaise en la matière « a été faite dans des circonstances absolument différentes de celles d'aujourd'hui »; qu' « à cette époque, il n'existait ni bateaux à vapeur ni navires postaux, chargés du courrier intéressant directement le monde entier »; que « nous » (Anglais) nous luttions pour notre existence et qu'en ces jours nous avons fait ce que nous ne permettrions pas à d'autres de faire ». Tout cela n'est pas sérieux. Le Moniteur privé de Palmerston - le Morning Post - a déclaré le même jour que les navires postaux étaient de simples navires de commerce et n'entraient pas dans la catégorie des vaisseaux de guerre et de transport qui ne sont pas soumis au droit de recherche. En fait, le droit de recherche du San-Jacinto a été reconnu par la presse londonienne aussi bien que par les conseillers juridiques de la Couronne. L'objection selon laquelle le Trent ne circulait pas d'un port belligérant à un autre port belligérant, mais au contraire d'un port neutre à un autre port neutre, a été écartée par la décision de lord StoweIl, à savoir que le droit de recherche sert aussi à se rendre compte du lieu de destination d'un navire.

On a soulevé ensuite la question de savoir si le San-Jacinto, en tirant un obus par-dessus la proue du Trent, puis une grenade qui explosa en mer, n'avait pas violé les usages et la courtoisie de règle dans l'exercice du droit de recherche et de visite. En général, la presse londonienne a admis que les détails de l'affaire n'étant connus jusqu'ici que par les déclarations d'une seule partie en cause, une question aussi mineure ne devait pas influencer le Gouvernement britannique dans la décision à prendre.

Dès lors que l'on a ainsi reconnu le droit de recherche exercé par le San-Jacinto, il faut se demander ce qu'il cherchait ? Quelle est la nature de la contrebande de guerre que le Trent était soupçonné de pratiquer ? Il faut d'abord définir la contrebande de guerre. Les dépêches d'un gouvernement belligérant en font-elles partie ? Les personnes qui portent ces dépêches entrent-elles dans cette définition ? Au cas où l'on répond positivement à ces deux questions, ces dépêches et leurs porteurs sont-ils de la contrebande de guerre, s'ils sont trouvés sur un navire de commerce circulant d'un port neutre à un autre port neutre ? La presse londonienne admet que les décisions des autorités juridiques les plus hautes des deux côtés de l'Atlantique sont si contradictoires et peuvent être soutenues avec la même apparence de justice, qu'en toute hypothèse le San-Jacinto a créé un cas de prima facie[4].

En accord avec cette opinion courante dans la presse anglaise, les conseillers juridiques de la Couronne ont laissé tomber la matérialité de la question juridique et n'ont posé que la question de forme. Ils affirment que le droit international n'a pas été violé dans son contenu, mais seulement dans la forme. Ils sont arrivés à la conclusion que le commandant du San-Jacinto a commis une faute en arrêtant, de sa propre initiative, les émissaires du Sud, au lieu de conduire le Trent dans un port de l'Union pour soumettre son cas au tribunal de prise nord-américain, nul croiseur armé n'ayant le droit de s'ériger en juge sur mer. C'est pourquoi, les conseillers juridiques de la Couronne anglaise accusent - selon moi, à bon droit - le San-Jacinto d'une simple faute de procédure. Il serait facile de déterrer des exemples juridiques qui montrent que l'Angleterre s'est rendue coupable de violations analogues de formalités du droit maritime, mais les violations de la loi ne doivent jamais supplanter la loi elle-même.

On peut se demander à présent si la réparation demandée par le Gouvernement anglais - à savoir la restitution des émissaires du Sud - peut être maintenue, dès lors que les Anglais eux-mêmes considèrent cette violation du droit comme une question de forme et non de substance ? Un juriste du Temple remarque à ce sujet dans le Times d'aujourd'hui : « Même si l'affaire n'est pas aussi clairement en notre faveur qu'au cas où nous pourrions attaquer la décision d'une cour américaine relative à ce navire et montrer qu'elle est manifestement en contradiction avec le droit international, l'attitude erronée du capitaine américain laissant le Trent poursuivre sa route vers Southampton est à l'avantage des propriétaires et passagers britanniques. Mais, peut-on pour autant découvrir dans une faute de procédure qui joue en notre faveur, la base d'une querelle internationale ? »

Cependant, si le Gouvernement américain doit concéder, me semble-t-il, que le capitaine Wilkes a violé le droit maritime de manière formelle ou matérielle, le souci de son prestige et de ses intérêts pourrait par ailleurs lui dicter de chicaner sur les conditions de réparation de la partie lésée. Quoi qu'il en soit, le gouvernement devrait savoir qu'il travaillerait pour les sudistes s'il permettait que les États-Unis soient impliqués dans une guerre avec l'Angleterre, et qu'une telle guerre serait un don du ciel pour Napoléon III du fait de ses difficultés actuelles, de sorte que les cercles officiels français l'appuieraient; enfin, que le Gouvernement anglais, soit avec les forces actuellement sous commandement britannique dans les garnisons d'Amérique du Nord et des Indes occidentales, soit avec les armées pour l'expédition mexicaine, disposerait d'une supériorité écrasante sur mer.

En ce qui concerne l'aspect politique de la saisie dans le canal de Bahama, la presse non seulement d'Angleterre, mais encore de tout le continent est unanime à s'étonner de la conduite étrange du Gouvernement américain, qui provoque de si dangereuses tensions internationales pour s'emparer de MM. Mason, Slidell et Co, alors que MM. Yancey et Man se pavanent à Londres.

Le Times a certainement raison, lorsqu'il écrit : « Même M. Seward devrait reconnaître que la voix des émissaires sudistes agit du fond de leur captivité, avec mille fois plus de force sur Londres et Paris que si on l'avait écouté à Saint James et aux Tuileries. »

La population des États-Unis, qui a accepté de si grand cœur de limiter sa propre liberté afin de sauver sa patrie ne manquera pas de renverser en sa faveur le courant de l'opinion publique en Angleterre, en reconnaissant ouvertement et en réparant prudemment une gaffe internationale qui menace de réaliser les espoirs les plus insensés des rebelles du Sud.

  1. L'affaire du Trent faillît donner à l’Angleterre un prétexte légal pour faire la guerre à l'Union américaine. C'est pourquoi, dans sa lettre du 27.11.1861 (qui manque dans la Correspondance des Éditions Costes) , Engels s'élève avec violence contre les fauteurs de cet incident, dont les conséquences eussent pu être fatales aux nordistes : “ Ces Yankees sont complètement idiots de provoquer un incident aussi absurde pour deux simples émissaires confédérés. ” Marx va, tout au long de nombreux articles (dont nous laissons de côté les plus anecdotiques), tenter d'expliquer aux Américains qu'ils ne doivent pas tomber dans le piège anglais, et au public anglais qu'il s'agit, pour Palmerston, de gonfler cet incident banal pour en faire un casus belli, un prétexte légal d'intervenir aux États-Unis.
    Dans un port des Indes occidentales, le capitaine Wilkes, commandant du navire de guerre américain San-Jacinto, lut dans un journal que deux émissaires confédérés, Mason et Slidell, accompagnés de leurs secrétaires, Eustis et McFarland, allaient traverser le canal de Bahama à bord du paquebot britannique Trent. Après avoir consulté les manuels de droit maritime international, Wilkes crut qu'il avait le droit d'aborder ce navire anglais et d'enlever les agents sudistes. Donc, le 8 novembre 1861, il arraisonna le Trent, arrêta les quatre hommes et vogua vers Boston.
    Tout au long de cette affaire, Wilkes agit de sa propre initiative, comme le nota clairement le secrétaire d'État américain, Seward, dans une lettre du 30 novembre et adressée à l'ambassadeur américain à Londres, Adams. Le même jour, le comte britannique Russell, ministre des Affaires extérieures, écrivit à lord Lyons, ambassadeur anglais à Washington : il donna à Seward au moins sept jours pour accéder à la requête faite par la Grande-Bretagne de relâcher les émissaires sudistes, Cependant il s'écoula près de trois semaines avant que le ministre britannique ne mît Seward au courant des termes de la lettre de Russell, et quatre autres jours se passèrent avant qu'on en prît officiellement connaissance. Le 26 décembre, le secrétaire d'État américain répondit au Gouvernement anglais : tout en justifiant ce qu'avait fait Wilkes en se basant sur le droit international, Seward annonçait son intention de relâcher les émissaires sudistes, puisque cette procédure était en harmonie avec la politique traditionnelle de l'Amérique, qui consistait à soutenir les droits des neutres en haute mer. Sur cette dépêche, l'incident fut clos et le 1° janvier 1862, les émissaires sudistes montèrent à bord du vaisseau de guerre anglais Rinaldo, à destination de l'Angleterre.
    La modération de Marx et d'Engels dans cette affaire n'est pas en opposition avec leur conception d'une guerre radicale contre les sudistes, sur la base de l'abolition complète de l'esclavage. Au contraire, dans le rapport donné des forces, l'intervention anglaise eût sans doute empêché tout succès dans la lutte contre l'esclavagisme renforcé par l'impérialisme britannique.
  2. Lloyd est la compagnie d'assurances londonienne bien connue. Ce nom vient d'Edward Lloyd (mort en 1726), qui tenait un café où les marchands et assureurs (maritimes) avaient l'habitude de se rencontrer.
  3. Allusion à l'écrit de Spence, The American Union, publié à Londres au courant de l’année 1861.
  4. Cas établi avec des preuves suffisantes pour donner une présomption de fait, ou pour établir le fait en question à moins qu'il n'y soit fait opposition avec succès. (N. d. T.)