Le droit de citoyenneté dans l'Empire allemand et la police prussienne

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Auteur·e(s) Karl Marx
Friedrich Engels
Écriture 11 août 1848

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Publié en français dans le recueil La Nouvelle Gazette Rhénane aux Éditions sociales (1963-1971). Numérisé par MIA et l'UQAC.

Neue Rheinische Zeitung n° 73, 12 août 1848
Mots-clés : Allemagne, Citoyenneté, Police


Cologne, 11 août

On sait comment le 6 août l'armée prussienne a rendu hommage à l'unité allemande[1]. La police prussienne ne doit pas rester en retrait de l'armée prussienne. Jamais il n'y a eu pour elle autant d'étrangers allemands[2] ou d'Allemands étrangers en Prusse que depuis qu'à Francfort siègent une Assemblée nationale allemande indivisible, un vicaire d'Empire et un ministère d'Empire allemands.

M. Geiger, directeur de la police, dont nous avions salué avec inquiétude l'accession au trône, semble avoir reçu l'ordre spécial de débarrasser Cologne, des étrangers allemands et de ne tolérer dans les murs de l'ancienne ville d'Empire que des sujets prussiens. S'il procède avec logique, qui, en dehors de la police, de l'armée, de la bureaucratie et des natifs d'origine aura encore droit à une patrie ? M. Geiger lui-même aura sa place parmi ces « derniers des Mohicans ».

Nous rendrons compte plus tard des conflits entre le rédacteur en chef de la Nouvelle Gazette rhénane, Karl Marx et « la qualité de sujet prussien ». Il s'agit aujourd'hui d'un collaborateur et correcteur de la Nouvelle Gazette rhénane : M. Karl Schapper.

M. Schapper avait reçu une invitation à se rendre ce matin chez son commissaire de police. Le commissaire de police lui fit savoir que suivant le décret de M. Geiger, il avait, en tant qu'étranger, à évacuer Cologne et l'État prussien dès le lendemain. Le commissaire de police lui annonça en même temps que, par courtoisie, l'échéance était reportée à huit jours.

M. Schapper est non seulement allemand, mais en outre citoyen de Nassau et pourvu d'un passeport de Nassau in optima forma[3]. M. Schapper habite Cologne avec sa femme et ses trois enfants. Son crime, c'est d'être membre de la Société démocratique et de l'Union ouvrière, et d'être correcteur à la Nouvelle Gazette rhénane, soit trois crimes en un.

« Tout Allemand jouit des droits civiques allemands », dit le premier paragraphe des droits fondamentaux allemands[4] déjà voté. M. Geiger semble comprendre que tout Allemand a le droit d'être expulsé des 37 États allemands. À côté de la législation de l'Assemblée nationale, il y a la législation de Geiger !

Nous donnons alors un conseil à M. Hansemann, le ministre d'action : Il peut livrer des députés à la police autant que bon lui semble, mais il ne faut pas jouer avec la presse. Elle peut ouvrir le livre du passé des citoyens allemands et quel que soit le nombre de Geiger qui la menacent de leur violon[5] :

« Si Monsieur le Comte aime la danse,
Qu'il le dise,
Je le ferai danser.[6] »

  1. Voir article d’Engels du 21 août – note.
  2. Chaque Allemand avait la nationalité de l'État dont il était citoyen. Il n'y avait pas de nationalité allemande. En Prusse, par exemple, un Bavarois était un étranger.
  3. En bonne et due forme.
  4. « Les droits fondamentaux du peuple allemand » furent élaborés par l'Assemblée nationale de Francfort comme une partie de la Constitution. L'article I, paragraphe I, sur les droits civiques allemands fut adopté à la séance du 21 juillet 1848 dans la rédaction suivante : « Tout Allemand jouit des droits civiques allemands. Il peut les exercer dans tout pays allemand ».
  5. Jeu de mot. Geiger signifie violoniste en allemand. Le violon est ici à la fois l'instrument de musique et le violon, la prison du commissaire de police M. Violon (Geiger).
  6. Extrait des Noces de Figaro de Mozart (Acte I, Cavatine).