Le discours de Proudhon contre Thiers

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Auteur·e(s) Karl Marx
Friedrich Engels
Écriture 3 août 1848

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Publié en français dans le recueil La Nouvelle Gazette Rhénane aux Éditions sociales (1963-1971). Numérisé par MIA et l'UQAC.


Paris, 3 août

Avant-hier nous n'avons pu donner que partiellement le discours de Proudhon. Nous allons nous livrer maintenant à un commentaire précis de ce discours[1]. M. Proudhon commence par déclarer que la Révolution de février n'était rien d'autre que l'apparition du socialisme qui a cherché à s'imposer dans tous les événements suivants et dans toutes les phases suivantes de la révolution.


« Vous voulez en finir avec le socialisme, eh bien regardez : je vais vous tendre une main secourable. Le succès du socialisme ne dépend nullement d'un seul homme; la lutte actuelle n'est nullement une lutte entre moi et M. Thiers, mais entre le travail et les privilèges. »

Au lieu de cela, M. Proudhon démontre que M. Thiers n'a attaqué et calomnié que sa vie privée : « Si nous nous plaçons sur ce terrain, alors je dis à M. Thiers : Confessons-nous tous les deux ! Reconnaissez vos péchés, je reconnaîtrai les miens ! » Puis il poursuit : C'est de la révolution qu'il s'agit; le Comité des finances considère la révolution comme un événement fortuit, comme une surprise, alors que lui, Proudhon, l'a prise au sérieux. En 93, la propriété a payé sa dette à la république en payant un impôt du tiers. La Révolution de 48 doit rester dans un « rapport proportionnel ». Les ennemis en 93, c'étaient le despotisme et l'étranger; en 48, l'ennemi c'est le paupérisme. « Qu'est-ce que ce droit au travail » ?

« Si le travail était plus demandé qu'offert, on n'aurait pas besoin des promesses de l'État. Mais ce n'est pas le cas; la consommation est très faible; les magasins regorgent et les pauvres sont nus ! Et pourtant, quel pays est plus enclin à consommer que la France ? Si au lieu de 10 millions on nous en donnait 100, c'est-à-dire 75 francs par tête et par jour, nous saurions bien les consommer. » (Hilarité dans la salle). Le taux de l'intérêt est, dit Proudhon, une cause fondamentale de ruine pour le peuple. La création d'une banque nationale de 2 milliards qui prêterait son argent sans intérêt, et céderait l'usage de la terre et des maisons gratis, procurerait d'immenses avantages (Violente interruption.) « Quand nous maintiendrons ce principe (Rires), quand le fétichisme de l'argent aura fait place au réalisme de la jouissance (nouveaux rires), alors la garantie du travail existera. Supprimez les droits de douane sur les instruments de travail, et vous êtes sauvés. Ceux qui prétendent le contraire peuvent se dire Girondins au Montagnards, ce ne sont pas des socialistes, ce ne sont pas des républicains (oh, oh !)... Ou la propriété emportera la république, ou la république emportera la propriété ». (Cris : Conclusion.) M.Proudhon s'empêtre alors dans de grands développements sur l'importance de l'intérêt et sur la façon d'en réduire le taux à zéro. Tant qu'il en reste à ce point de vue économique, M. Proudhon est faible, bien que dans cette Chambre de bourgeois il provoque un énorme scandale. Mais quand, excité justement par ce scandale, il se place au point de vue du prolétaire, on croirait alors que la Chambre entre en convulsions.

« Messieurs, la marche de mes idées est différente de la vôtre; je me place à un autre point de vue que vous ! La liquidation de l'ancienne société a été ouverte le 24 février, entre la bourgeoisie et la classe laborieuse. Cette liquidation sera orageuse ou amiable. Tout dépend du discernement de la bourgeoisie de sa plus ou moins grande résistance. » M. Proudhon en vient alors à commenter son idée sur l'« abolition de la propriété ». Il ne veut pas abolir la propriété d'un seul coup, mais peu à peu, et c'est pourquoi il a dit dans son journal[2] que la rente foncière est un cadeau volontaire de la terre que l'État devra percevoir peu à peu. « Donc, d'une part j'ai dénoncé à la bourgeoisie la signification de la Révolution de février, j'ai donné congé à la propriété pour qu'elle se prépare à la liquidation et que les propriétaires soient rendus responsables de leur refus. » (Grondements de tonnerre de plusieurs côtés.)

- Comment responsables ?

« Je veux dire que si les propriétaires ne veulent pas liquider de bon gré, nous procéderons à la liquidation.

Plusieurs voix « Qui ça, nous ? »

D'autres voix « À l'asile de Charenton. » (Terrible effervescence; une véritable tempête avec coups de tonnerre et bourrasques).

« Quand je dis nous, je m'identifie, moi, au prolétariat et vous, à la bourgeoisie »

M. Proudhon s'emploie alors à caractériser son système d'impôts et redevient « scientifique ». Cette science qui a été chaque fois le côté faible de Proudhon, devient justement dans cette Chambre bornée son côté fort, en lui donnant l'audace de combattre avec sa « science » pure et limpide, la louche science financière de M. Thiers. M. Thiers a prouvé son intelligence financière pratique. Sous son administration les fonds publics ont diminué, en revanche, sa fortune personnelle a augmenté.

Comme la Chambre accorde peu d'attention aux développements suivants de Proudhon, il déclare tout net qu'il en a encore au moins pour ¾ d'heure. Comme la Chambre se dispose alors en grande partie à s'en aller, il passe de nouveau directement à des attaques contre la propriété. « Par la seule Révolution de février, vous avez aboli la propriété ! » On pourrait dire que l'effroi cloue comme par enchantement les gens sur leur siège, chaque fois que Proudhon laisse tomber un mot contre la propriété. « En reconnaissant dans la Constitution le droit au travail, vous avez admis l'abolition de la propriété ». Larochejaquelein demande si l'on a le droit de voler. D'autres députés veulent empêcher M. Proudhon de poursuivre.


« Vous ne pouvez pas anéantir les conséquences des faits accomplis. Si débiteurs et fermiers continuent à payer, ils le font parce qu'ils le veulent bien. » (Effroyable brouhaha. Le président rappelle l'orateur à l'ordre : chacun, dit-il, est obligé de payer ses dettes.)


« Je ne dis pas que les créances aient été abolies, mais ceux qui veulent ici les défendre anéantissent la révolution. Que sommes-nous ici, représentants ? Rien ! Absolument rien; la puissance qui nous a donné le pouvoir manquait de principes, de base. Toute notre autorité est violence, arbitraire, pouvoir du plus fort. (Nouvelle tempête.) Le suffrage universel est un pur hasard, et pour qu'il acquière une signification, il faut qu'une certaine organisation l'ait précédé. Ce qui nous régit, ce n'est pas la loi, ce n'est pas le droit; c'est la violence, la nécessité, la Providence... Le 16 avril, le 15 mai, le 23, le 24 et le 25 juin sont des faits, rien de plus que des faits qui trouvent leur légitimation dans l'histoire. Nous pouvons aujourd'hui faire tout ce que nous voulons; nous sommes les plus forts. Ne parlons donc pas d'émeutiers, les émeutiers sont ceux qui n'ont pas d'autre droit que celui du plus fort, mais qui ne veulent pas reconnaître aux autres ce droit. Je sais que ma proposition ne sera pas acceptée. Mais vous êtes dans une situation telle que vous ne pouvez échapper à la mort qu'en acceptant ma proposition ! Il s'agit de la question du crédit et du travail ! La confiance ne renaîtra jamais plus. Non, il est impossible qu'elle renaisse... (Abominable !) Vous pouvez toujours dire que vous voulez faire une république honnête et modérée : le capital n'ose pas se montrer sous une république qui doit faire des gestes en faveur des ouvriers. Alors que le capital nous attend pour nous liquider, nous attendons le capital pour le liquider. Le 24 février a posé le droit au travail. Rayez ce droit de la Constitution, vous établissez le droit à l'insurrection. Mettez-vous pour l'éternité sous la protection des baïonnettes, prolongez pour l'éternité l'état de siège : le capital aura quand même peur, et le socialisme a les yeux fixés sur lui. »

Les lecteurs de la Kölnische Zeitung connaissent M. Proudhon de longue date. M. Proudhon, comme il est dit dans l'ordre du jour motivé, a attaqué la morale, la religion, la famille et la propriété; or il était, récemment encore, le héros exalté par la Kölnische Zeitung. Des articles de correspondants à Paris, des feuilletons, de longues dissertations ont glorifié en long et en large le « système social-économique » de Proudhon. Sa théorie de la valeur devait être le point de départ de toutes les réformes sociales. Comment la Kölnische Zeitung en vint-elle à faire cette dangereuse connaissance, c'est là une autre histoire. Mais comme c'est curieux ! Elle qui voyait autrefois en Proudhon un sauveur, n'a maintenant pas assez d'invectives pour le traiter lui et son « parti de menteurs », de fossoyeurs de la société. M. Proudhon n'est-il plus M. Proudhon ?

Ce que nous avons attaqué chez M. Proudhon, c'était la « science utopique » avec laquelle il voulait lever l'opposition entre capi­tal et travail, entre prolétariat et bourgeoisie[3]. Nous y reviendrons. Tout son système bancaire, tout son système d'échange des produits n'est rien d'autre qu'une illusion petite bourgeoise. Pour mener à bonne fin cette pâle illusion il est forcé maintenant d'avoir contre toute cette Chambre bourgeoise une attitude démocratique, et en face d'elle, il exprime brutalement cette opposition : alors, elle crie à l'attentat contre la morale et la propriété.

  1. Le discours de Proudhon à la séance du 31 juillet 1848 de l'Assemblée nationale française est présenté et cité dans cet article d'après le compte rendu d'un correspondant. Il a été publié intégralement en 1849 dans Compte rendu des séances de l'Assemblée nationale, tome II.
  2. Le Représentant du peuple parut sous la direction de Proudhon d'avril à août 1848 à Paris. L'expression citée est empruntée à l'éditorial de Proudhon du numéro 96 du 8 juillet 1848.
  3. Marx se livra à une critique approfondie des idées économiques et philosophiques de Proudhon dans Misère de la philosophie, publié en 1847. (Cf. Éditions sociales 1961)