La politique française (Avril 1849)

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Auteur·e(s) Friedrich Engels
Karl Marx
Écriture 3 avril 1849

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Publié en français dans le recueil La Nouvelle Gazette Rhénane aux Éditions sociales (1963-1971). Numérisé par MIA et l'UQAC.

Neue Rheinische Zeitung n°263, 4 avril 1849


Cologne, le 3 avril.

La session de l'Assemblée nationale française du 31 mars[1] a été caractérisée par le discours de M. Thiers, le « petit homme habile » qui, avec une franchise cynique et une clarté sans équivoque, fit l'apologie des traités de Vienne de 1815[2] et affirma qu'ils constituaient la base de la situation politique actuelle en Europe. Le petit homme n'avait-il pas pleinement raison de ridiculiser la contradiction qui laisse subsister ces traités dans les faits et les nie juridiquement ? Et c'était le modus vivendi prudent du gouvernement provisoire comme de Cavaignac. La politique étrangère de Barrot était la conséquence nécessaire de la politique de Cavaignac, de même que la politique étrangère de Cavaignac était la conséquence de la politique de Lamartine. Lamartine, comme en général le gouvernement provisoire dont il représentait la politique étrangère, trahit l'Italie et la Pologne sous prétexte de ne pas freiner l'évolution intérieure de la république française. Le cliquetis des armes aurait détonné dans ses grands discours de propagande. Le gouvernement provisoire prétendait effacer l'opposition entre la classe bourgeoise et la classe ouvrière par le grand mot de « fraternisation » et supprimer en imagination la lutte de classes; c'est de la même manière qu'il traitait l'opposition des nations et la guerre étrangère. Sous l'égide du gouvernement provisoire les oppresseurs des Polonais, des Italiens et des Hongrois reconstituèrent leurs forces comme le faisait la bourgeoisie française qui, fin juin, réalisa dans les faits la fraternisation lamartinienne. Cavaignac maintint la paix à l'extérieur pour mener tranquillement la guerre civile à l'intérieur et ne pas compromettre l'anéantissement de la république rouge vaincue, de la république des travailleurs par l'honnête république modérée, la république bourgeoise. Sous Cavaignac la vieille Sainte-Alliance fut rétablie en Europe, comme le fut en France la nouvelle Sainte-Alliance des légitimistes, des orléanistes, des bonapartistes et des « honnêtes » républicains. Le ministère de cette double Sainte-Alliance, c'est le ministère Odilon Barrot. Sa politique est la politique de cette Sainte-Alliance. Il a besoin de la victoire de la contre-révolution à l'extérieur pour parachever la contre-révolution en France même.

À la séance du 31 mars de l'Assemblée nationale, le gouvernement provisoire renie Cavaignac; Cavaignac prétend, à juste titre, être le descendant légitime du gouvernement provisoire et renie à son tour Odilon Barrot qui, sans troubles de conscience, se grise à l'idée que le sens de la révolution de février, ce sont les traités de Vienne de 1815. Flocon déclare, sans être désavoué par Barrot, que depuis deux jours ce ministère a formellement frappé d'interdit l'Italie et qu'il refuse leurs passeports à tous les Français, les Polonais, les Italiens qui veulent s'y rendre. Barrot ne mérite-t-il pas d'être le premier ministre d'Henri V !

D'ailleurs dans sa réplique à Thiers, Ledru-Rollin avoue :

« Oui, je dois l'avouer, j'ai mal agi; le gouvernement provisoire aurait dû envoyer ses soldats aux frontières, non pour se livrer à des conquêtes, mais pour protéger nos frères opprimés, et il n'y aurait plus alors de despote en Europe. Mais si, à cette époque, nous avons hésité à déclencher la guerre, la faute en est à la monarchie qui avait épuisé nos finances et vidé nos arsenaux. »

  1. Les débats de la séance de l'Assemblée nationale constituante française du 31 mars 1849 se trouvent dans le Compte rendu des séances de l'Assemblée nationale, t. 9.
  2. Les vainqueurs de Napoléon I° se réunirent à Vienne en un Congrès qui siégea du 18 septembre 1814 au 9 juin 1815. Par les traités qui furent signés le 3 mai 1815 par la Russie, l'Autriche et la Prusse, et les documents établis en conclusion du Congrès le 9 juin 1815, le partage de la Pologne, l'asservissement de la Hongrie et le morcellement de l'Italie furent maintenus. La France se retrouvait plus petite qu'avant la révolution, appauvrie et humiliée.