La planète sans visa. Déclaration du groupe surréaliste

De Marxists-fr
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Un bandit particulièrement dangereux, l’auteur de plus de crimes qu’on n’en saurait énumérer et, de plus, un maniaque de la récidive, un être entre tous sans aveu et sans asile, une véritable plaie du genre humain, tel est depuis quelques jours le portrait que la grande presse s’ingénie à nous faire de Léon Trotsky, autorisé il y a un an à résider en France et frappé brusquement d’un arrêt d’expulsion.

Il a suffi que la présence de Trotsky fût signalée aux environs de Paris, pour que pût être détournée sur sa seule personne l’excitation de l’opinion, préparée et déçue par l’imbroglio soigneusement entretenu de l’« affaire Prince » et la mise en cause, très habile, d’une « maffia ».

Le roman policier, devenu par trop languissant ces derniers jours, trouve à son cours, dans l’épisode de la « villa de Barbizon », un dérivatif précieux. Les quatre « bergers allemands » qui, d’après les journaux, hurlent sans cesse, dressés contre la grille du parc, nous donnent à penser que tous les chiens ne sont pas à l’intérieur ; le propriétaire, les journalistes bourgeois, les chauffeurs russes-blancs et les élégantes en automobile pourraient leur rendre des points. Les bagages de Trotsky sont, paraît-il, volumineux. Sans doute est-il surprenant, aussi, que ses secrétaires, ses messagers n’aient pas l’air de voyous et, si lui-même ne se montre pas, ne vient pas s’exposer aimablement à une balle, on nous donne à entendre que c’est parce qu’il a conscience de ses forfaits, qu’il a peur.

Nous déplorons que nos camarades de L’Humanité ne veuillent voir dans la série angoissante de ces persécutions contre un homme, que « publicité intéressée » destinée à tourner à son avantage. Ils soulignent par contre à très juste titre que l’expulsion de Trotsky marque le point de départ de mesures répressives contre les immigrés communistes et prépare la mise hors la loi des organisations révolutionnaires. Déjà l’on ressuscite une loi qui n’a pas été appliquée depuis 1848 pour pouvoir poursuivre les journaux révolutionnaires.

Le singulier « gouvernement de trêve » imposé par le coup de force du 6 février s’affirme l’ennemi résolu de la classe ouvrière. Sur le plan économique les décrets-lois provoquent une recrudescence du chômage ; ils entraînent l’arrestation, la révocation, de centaines de militants coupables d’avoir protesté contre la réduction brutale de leurs moyens d’existence. Sur le plan politique ce gouvernement donne également sa mesure en expulsant Trotsky, non sans organiser autour de lui la provocation ; il accepte de rompre par là avec les fameuses traditions hospitalières de ce pays.

Nous qui, ici, sommes loin de partager tous ses conceptions actuelles, ne nous en sentons que plus libres pour nous associer à toutes les protestations qui ont déjà accueilli la mesure dont il est l’objet. Qu’on veuille croire que nous y mettons toute l’indignation dont nous sommes capables. Nous saluons, à cette nouvelle étape de son chemin difficile, le vieux compagnon de Lénine, le signataire de la paix de Brest-Litovsk, acte exemplaire de science et d’intuition révolutionnaires, l’organisateur de l’Armée rouge qui a permis au prolétariat de conserver le pouvoir malgré le monde capitaliste coalisé contre lui, l’auteur — parmi tant d’autres non moins lucides, non moins nobles et moins éclatantes — de cette formule qui nous est une raison permanente de vivre et d’agir : « Le socialisme signifiera un saut du règne de la nécessité dans le règne de la liberté, aussi en ce sens que l’homme d’aujourd’hui plein de contradictions et sans harmonie, fraiera la voie à une nouvelle race plus heureuse. »

ANDRÉ BRETON, ROGER CAILLOIS, RENÉ CHAR, RENÉ CREVEL, PAUL ELUARD, MAURICE HEINE, MAURICE HENRY, GEORGES HUGNET, VALENTINE HUGO, MARCEL JEAN, JEAN LÉVY, FERNAND MARC, J. ET M.-L. MAYOUX, J.-M. MONNEROT, HENRI PASTOUREAU, BENJAMIN PÉRET, GUI ROSEY, YVES TANGUY, ROBERT VALANÇAY, PIERRE YOYOTTE, ET UN ASSEZ GRAND NOMBRE DE CAMARADES ÉTRANGERS.