La guerre civile aux États-Unis (Novembre 1861)

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Auteur·e(s) Friedrich Engels
Karl Marx
Écriture novembre 1861

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Ecrit : Londres, le 19 novembre 1861.

Publié dans Die Presse, 26 novembre 1861.
Recueil(s): Die Presse


Incohérence de dates avec la version anglaise


« Laisse-le courir, il ne mérite pas ta colère ! » Encore et toujours, la sagesse d'État anglaise par la bouche de lord John Russell - adresse au Nord des États-Unis ce conseil de Leporello à l'amante délaissée par Don Juan[1]. Si le Nord laisse le champ libre au Sud, il se débarrasse de toute liaison avec l'esclavage - son péché originel historique - et pose les bases d'un développement nouveau et supérieur[2].

De fait, si le Nord et le Sud étaient deux pays aussi nettement distincts que l'Angleterre et le Hanovre, par exemple, leur séparation ne serait pas plus difficile que celle de ces deux États[3]. Mais, il se trouve que, par rapport au Nord, le « Sud » ne forme ni un territoire géographiquement bien délimité, ni une unité morale. Ce n'est pas un pays, mais un mot d'ordre de bataille.

Le conseil d'une séparation à l'amiable impliquerait que la Confédération du Sud, au lieu d'avoir pris l'offensive dans la guerre civile, se batte pour le moins dans un but défensif. On fait mine de croire qu'il ne s'agit pour le parti esclavagiste que d'unifier les territoires qu'il dominait jusqu'ici, afin d'en faire un groupe d'États indépendants, en les soustrayant à l'autorité de l'Union. Rien n'est plus faux. « Le Sud a besoin de son territoire tout entier. Il veut et doit l'avoir. » C'est en poussant ce cri de guerre que les sécessionnistes ont envahi le Kentucky. Par « territoire tout entier », ils entendent d'abord tout ce que l'on appelle les États frontières (border states) : Delaware, Maryland, Virginie, Caroline du Nord, Kentucky, Tennessee, Missouri et Arkansas. Ensuite, ils revendiquent tout le territoire situé au sud de la ligne, qui va de l'angle nord-ouest du Missouri à l'océan Pacifique. En conséquence, ce que les esclavagistes appellent « le Sud », c'est plus des trois quarts de l'actuel territoire de l'Union. Une large fraction du territoire ainsi revendiqué se trouve encore en possession de l'Union et devrait d'abord être conquise à ses dépens. Mais, tous les territoires que l'on appelle États frontières - et même ceux qui se trouvent en la possession de la Confédération - n'ont jamais été de véritables États esclavagistes. Ils constituent bien plutôt le territoire des États-Unis, dans lequel les systèmes de l'esclavage et du travail libre existent côte à côte et luttent pour l'hégémonie; en fait c'est là où se déroule la bataille entre le Sud et le Nord, entre l'esclavage et la liberté. La Confédération du Sud ne mène donc pas une guerre de défense, mais une guerre de conquête en vue d'étendre et de perpétuer l'esclavage.

La chaîne de montagnes qui commence en Alabama et s'étend vers le nord jusqu'au fleuve Hudson - véritable colonne vertébrale des États-Unis - divise le soi-disant Sud en trois parties. La région montagneuse, formée par les montagnes d'Alleghany avec leurs deux chaînes parallèles, le Cumberland Range à l'ouest et les Blue Ridge Mountains à l'est, sépare, tel un coin, les plaines basses de la côte ouest de l'Atlantique de celles des vallées méridionales du Mississippi. Les deux plaines basses séparées par la zone montagneuse, avec leurs immenses marais à riz et leurs vastes plantations de coton, représentent actuellement l'aire proprement dite de l'esclavagisme. Le long coin enfoncé par la zone montagneuse jusqu'au cœur de l'esclavagisme - avec l'espace libre qui lui correspond, le climat revigorant et un sous-sol riche en charbon, en sel, en calcaire, en minerai de fer, en or, bref en toutes les matières. premières nécessaires à un développement industriel diversifié - est déjà en majeure partie une terre de liberté. De par sa nature physique, le sol ne peut être cultivé ici avec profit que par de petits fermiers libres. Ici, le système esclavagiste ne végète que sporadiquement et n'a jamais pris racine Dans la plupart des États frontières, les habitants des hauts plateaux forment le noyau de la libre population qui prend parti pour le Nord, ne serait-ce que dans un but d'autopréservation.

Considérons en détail les territoires contestés.

Le Delaware, l'État frontière qui se situe le plus au nord-est, est, en fait et moralement, en la possession de l'Union. Tous les efforts des sécessionnistes pour former ne serait-ce qu'une fraction qui leur soit favorable ont échoué depuis le début de la guerre, face à une population unanime. La fraction esclavagiste de cet État est depuis fort longtemps en décadence. Entre les seules années 1850 et 1860, le nombre des esclaves a diminué de moitié : la population totale de 112 218 n'en compte plus maintenant que 1798. Malgré cela, le Delaware est revendiqué par la Confédération du Sud, et, de fait, le Nord ne pourrait plus le tenir militairement, si le Sud s'emparait du Maryland.

Au Maryland, on assiste au même conflit entre les hauts plateaux et les basses plaines.

Sur un total de 687 034 habitants, il y a 87 188 esclaves. Les élections générales les plus récentes ont prouvé de manière frappante que la majorité écrasante du peuple était en faveur de l'Union. L'armée, forte de trente mille hommes, qui occupe actuellement le Maryland, ne doit pas seulement servir de réserve à l'armée du Potomac, mais encore tenir en échec la rébellion esclavagiste à l'intérieur du pays. On constate ici le même phénomène que dans les États frontières, où la grande masse du peuple est pour le Nord, tandis qu'un parti esclavagiste numériquement insignifiant est pour le Sud. Le parti esclavagiste compense cette faiblesse numérique par les moyens de force que lui assurent un long exercice du pouvoir dans tous les services de l'État, des habitudes héréditaires de l'intrigue politique et la concentration de grands moyens financiers entre quelques mains.

La Virginie représente actuellement le plus grand cantonnement militaire : le gros des forces de la sécession et de l'armée de l'Union s'y font face. Dans les hauts plateaux du nord-ouest de la Virginie, la masse des esclaves s'élève à quinze mille, tandis qu'une population libre, vingt fois plus nombreuse, est constituée de paysans autonomes. Les basses plaines de l'est de la Virginie, en revanche, comptent environ un demi-million d'esclaves. L'élevage et la vente des Noirs dans les États du sud représentent sa principale source de revenus. A peine les chefs de bandes des basses plaines eurent-ils fait passer l'ordonnance de sécession à l'assemblée législative d'État de Richmond et ouvert en toute hâte les portes de la Virginie à l'armée sudiste, que le nord-ouest de la Virginie se détacha de la sécession, s'érigea en État nouveau et à présent elle défend son territoire les armes à la main sous le drapeau de l'Union, contre les envahisseurs sudistes.

Le Tennessee, avec 1 109 847 habitants, dont 275 784 esclaves se trouvent entre les mains de la Confédération du Sud, qui applique à tout le pays la loi martiale et un système de proscription évoquant l'époque du triumvirat romain. Lorsque, au cours de l'hiver 1861, les esclavagistes voulurent convoquer une assemblée populaire pour ratifier la sécession, la majorité de la population refusa cette convocation, afin de couper court à tout prétexte au mouvement de sécession[4]. Plus tard, lorsque le Tennessee fut conquis militairement par la Confédération du Sud et soumis à un régime de terreur, un tiers du corps électoral continua de se déclarer en faveur de l'Union[5]. Comme dans la plupart des États frontières, le véritable centre de la résistance contre le parti esclavagiste se trouve dans la région montagneuse, dans l'est du pays. Le 17 juin 1861, une assemblée générale du peuple du Tennessee oriental se réunit à Greenville et se déclara pour l'Union. Elle délégua au Sénat de Washington l'ancien gouverneur Andrew Johnson, l'un des plus fervents Unionistes et publia une declaration of grievances, un cahier de doléances, qui dévoilait tous les moyens d'escroquerie, d'intrigue et de terreur utilisés pour faire sortir le Tennessee de l'Union lors des « élections ». Depuis, l'est du Tennessee est tenu en échec par les forces armées des sécessionnistes.

Dans le nord de l'Alabama, le nord-ouest de la Géorgie et le nord de la Caroline du Nord, on trouve les mêmes conditions que dans l'ouest de la Virginie et l'est du Tennessee.

Plus à l'ouest, dans l'État frontière du Missouri, avec 1 173 317 habitants et 114 965 esclaves - dont la plupart sont concentrés dans la partie nord-ouest de l'État - l'assemblée populaire s'est prononcée en faveur de l'Union en août 1861[6]. Jackson - gouverneur de l'État et instrument du parti esclavagiste - s'étant rebellé contre l'assemblée législative du Missouri, fut déclaré hors la loi et se trouve maintenant à la tête de hordes armées. Celles-ci envahirent le Missouri à partir du Texas, de l'Arkansas et du Tennessee, afin de lui faire plier le genou devant la Confédération et de briser ses liens avec l'Union par l'épée. A côté de la Virginie, le Missouri constitue actuellement le théâtre principal de la guerre civile.

Le Nouveau-Mexique n'est pas un État, mais un simple territoire. Sous la présidence de Buchanan, les sudistes y envoyèrent vingt-cinq esclaves à la suite desquels ils introduisirent une constitution esclavagiste confectionnée à Washington. Comme le Sud l'admet lui-même, cet État ne lui a rien demandé. Mais, le Sud veut le Nouveau-Mexique, et vomit en conséquence une bande d'aventuriers du Texas par-delà ses frontières. Le Nouveau-Mexique a imploré la protection du gouvernement de l'Union contre ces « libérateurs ».

On a noté que nous avons souligné le rapport numérique entre esclaves et hommes libres dans les différents États frontières. De fait, ce rapport est décisif. C'est le thermomètre d'après lequel il faut mesurer le feu vital du système esclavagiste. L'âme de tout le mouvement sécessionniste est la Caroline du Sud. Elle compte 402 541 esclaves contre 301 271 hommes libres. En second vient le Mississippi qui a donné à la Confédération du Sud son dictateur Jefferson Davis. Il compte 436 696 esclaves contre 354 699 hommes libres. En troisième, vient l'Alabama avec 435 132 esclaves contre 529 164 hommes libres.

Le dernier des États frontières contestés qu'il nous reste à mentionner est le Kentucky. Son histoire la plus récente est particulièrement caractéristique de la politique de la Confédération du Sud. Sur 1 135 713 habitants, le Kentucky compte 225 490 esclaves. Dans les trois élections générales successives - en hiver 1861, pour le Congrès des États frontières; en juin 1861, pour le Congrès de Washington, et enfin en août 1861 pour les législatives de l'État du Kentucky - une majorité toujours croissante se prononça pour l'Union. En revanche, Mageffin, le gouverneur du Kentucky, et tous les dignitaires de l'État sont de fanatiques partisans du parti esclavagiste, tout comme Breckinridge, le représentant du Kentucky au Sénat de Washington, vice-président des États-Unis sous Buchanan et candidat du parti esclavagiste en 1860 lors des élections présidentielles. Trop faible pour gagner le Kentucky à la sécession, l'influence du parti esclavagiste était cependant assez forte pour l'amener à une déclaration de neutralité lorsque la guerre éclata. La Confédération reconnut la neutralité, tant qu'elle servait ses intérêts et qu'il lui fallait abattre la résistance du Tennessee oriental. A peine ce but fut-il atteint, qu'elle frappa aux portes du Kentucky à coups de crosse, en proclamant : « Le Sud a besoin de son territoire tout entier. Il veut et doit l'obtenir ! »

Depuis le sud-ouest et le sud-est, ses corps de francs-tireurs envahirent simultanément cet État « neutre ». Le Kentucky s'éveilla ainsi de son rêve de neutralité, son assemblée législative prit ouvertement parti pour l'Union, encadra le gouverneur félon d'un comité de salut public, appela le peuple aux armes, déclara Breckinridge hors la loi et ordonna aux sécessionnistes d'évacuer immédiatement le territoire envahi.

C'était le signal de la guerre. Une armée de la Confédération du Sud fait mouvement vers Louisville, tandis que des volontaires accourent de l'Illinois, de l'Indiana et de l'Ohio pour sauver le Kentucky des émissaires armés de l'esclavage.

Les tentatives de la Confédération pour annexer le Missouri et le Kentucky, par exemple, contre la volonté de la population démontrent l'inanité du prétexte selon lequel elle lutte pour défendre les droits des divers États, face aux empiétements de l'Union. Certes, elle reconnaît le droit aux différents États formant - d'après elle - le « Sud » de se séparer de l'Union, mais leur dénie celui d'y rester.

Quoique la guerre contre l'extérieur, la dictature militaire à l'intérieur, et l'esclavage partout, leur donnent pour l'heure un semblant d'harmonie, les États esclavagistes eux-mêmes ne manquent pas d'éléments récalcitrants. Un exemple frappant en est le Texas avec 180 388 esclaves contre 601 039 habitants. La loi de 1845 en vertu de laquelle le Texas est entré dans les rangs des États-Unis, en tant qu'État esclavagiste, lui donnait le droit de former de son territoire non seulement un, mais cinq États. Ainsi, le Sud eût gagné dix nouvelles voix, au lieu de deux, au Sénat américain; or, l'augmentation du nombre de ses voix au Sénat était l'un des buts principaux de sa politique d'alors. Cependant, de 1845 à 1860, les esclavagistes ne réussirent même pas à découper en deux États le Texas, où la population allemande joue un rôle important, car, dans le second État, le parti du travail libre l'eût emporté sur le parti esclavagiste[7]. Est-il meilleure preuve de la force de l'opposition contre l'oligarchie esclavagiste au Texas même ?

La Georgie est le plus grand et le plus peuplé des États esclavagistes. On y compte 462 230 esclaves sur un total de 1 057 327 habitants, soit environ la moitié de la population. Malgré cela, le parti esclavagiste ne parvint pas jusqu'ici à faire sanctionner par un vote général de la population la Constitution octroyée au Sud à Montgomery[8].

Dans l'assemblée d'État de la Louisiane, qui se réunit le 21 mars 1861 à La Nouvelle-Orléans, Roselius, le vétéran politique de l'État déclara : « La Constitution de Montgomery n'est pas une constitution, mais une conspiration. Elle n'instaure pas un gouvernement du peuple, mais une oligarchie détestable qui ne connaît pas de limites. Il ne fut pas permis au peuple d'intervenir à cette occasion. L'assemblée de Montgomery a creusé la tombe de la liberté politique, et l'on nous invite aujourd'hui à assister à ses obsèques. »

De fait, l'oligarchie des trois cent mille esclavagistes n'utilisa pas seulement l'assemblée de Montgomery pour proclamer la séparation du Sud d'avec le Nord, mais l'exploita encore pour bouleverser la constitution interne des États esclavagistes et compléter l'asservissement de la partie blanche de la population, qui entendait conserver encore quelque indépendance sous la protection et la constitution démocratique de l'Union. Déjà, entre 1856 et 1860, les porte-parole politiques, les juristes, les autorités morales et religieuses du parti esclavagiste n'avaient pas tant cherché à démontrer que l'esclavage des Noirs était justifié, mais que la couleur de la peau n'y faisait rien, la classe ouvrière étant partout née pour l'esclavage.

Comme on le voit, au sens le plus plein, la guerre de la Confédération du Sud est une guerre de conquête, destinée à l'extension et à la perpétuation de l'esclavage. La plus grande partie des États frontières et des territoires ne se trouve pas encore aux mains de l'Union, bien qu'ils aient pris parti pour elle par le moyen des urnes, puis par celui des armes. Cependant, la Confédération les compte dans le « Sud » et cherche à les arracher de force à l'Union. Dans les États frontières qu'elle occupe pour le moment, la Confédération tient en échec par la loi martiale les régions montagneuses en grande partie favorables au mode de vie libre. A l'intérieur des États esclavagistes proprement dits, elle supplante la démocratie existant jusqu'ici en instaurant le pouvoir sans bornes de l'oligarchie des trois cent mille esclavagistes.

En abandonnant ses plans de conquête, la Confédération du Sud renoncerait à son principe vital et au but de la sécession. De fait, la sécession ne s'est produite que parce qu'au sein de l'Union la transformation des États frontières et des territoires en États esclavagistes ne semble pas réalisable indéfiniment. Au reste, s'il cédait pacifiquement à la Confédération du Sud les territoires contestés, le Nord abandonnerait à la république esclavagiste plus des trois quarts de tout le territoire des États-Unis. Le Nord perdrait entièrement le golfe du Mexique, l'océan Atlantique, à l'exception d'une mince bande de terre s'étendant de la baie de Pensacola à celle du Delaware, et se couperait elle-même de l'océan Pacifique. Le Missouri, le Kansas, le Nouveau-Mexique, l'Arkansas et le Texas entraîneraient à leur suite la Californie[9]. Incapables d'arracher à la République esclavagiste ennemie l'embouchure du Mississippi au sud, les grands États agricoles, situés dans le bassin entre les Montagnes-Rocheuses et les Alleghanys, dans les vallées du Mississippi, du Missouri et de l'Ohio, seraient contraints, de par leurs intérêts économiques, à se détacher du Nord et à entrer dans la Confédération du Sud. A leur tour, ces États du nord-ouest entraîneraient, dans la même ronde de la sécession, tous les États nordistes situés plus à l'est, à l'exception peut-être de la Nouvelle-Angleterre[10].

En fait, ce ne serait pas la dissolution de l'Union, mais sa réorganisation sur la base de l'esclavage, sous le contrôle reconnu de l'oligarchie esclavagiste. Le plan d'une telle réorganisation a été ouvertement proclamé par les principaux porte-parole du Sud au Congrès de Montgomery. Il explique le paragraphe de la nouvelle constitution, qui ouvre la porte de la nouvelle Confédération à tout État de l'ancienne Union. Le système esclavagiste empesterait toute l'Union. Dans les États du Nord, où l'esclavage est pratiquement irréalisable, la classe ouvrière blanche serait progressivement abaissée à la condition d'ilote. Ce serait purement et simplement l'application du principe hautement proclamé, selon lequel seules certaines races seraient aptes à être libres : comme, dans le Sud, le travail proprement dit est réservé aux Noirs, il serait réservé dans le Nord aux Allemands et aux Irlandais, ou à leurs descendants directs.

L'actuelle lutte entre le Sud et le Nord est donc essentiellement un conflit entre deux systèmes sociaux, entre le système de l'esclavage et celui du travail libre. La lutte a éclaté, parce que les deux systèmes ne peuvent pas coexister plus longtemps en paix sur le continent nord-américain. Elle ne peut finir qu'avec la victoire de l'un ou de l'autre.

Si les États frontières et les territoires contestés, où les deux systèmes sont en lutte pour l'hégémonie, sont comme une épine dans la chair du Sud, il ne faut pas méconnaître, par ailleurs, qu'au cours de la guerre ils ont représenté jusqu'ici le point faible du Nord. Sur ordre des conjurés du Sud, une fraction des esclavagistes de ces districts a simulé hypocritement sa loyauté au Nord, tandis qu'une autre fraction trouvait que ses intérêts immédiats et ses idées traditionnelles la rapprochaient de l'Union. Ces deux fractions ont pareillement paralysé le Nord. La crainte d'altérer l'humeur des esclavagistes « loyaux » des États frontières et de les jeter dans les bras de la sécession, en d'autres termes : les ménagements empreints de prudence vis-à-vis des intérêts, préjugés et sentiments de ces alliés douteux, c'est ce qui a frappé l'Union depuis le début de la guerre d'une faiblesse incurable, en la poussant dans la voie des demi-mesures, en l'amenant à manquer hypocritement aux principes inhérents à la guerre, en épargnant le point le plus vulnérable de l'ennemi, la racine du mal : l'esclavage lui-même.

Si, récemment encore, Lincoln a révoqué pusillanimement la proclamation du Missouri de Frémont sur l'émancipation des Noirs appartenant aux rebelles[11], c'est uniquement en égard aux violentes protestations des esclavagistes « loyaux » du Kentucky. Quoi qu'il en soit, un tournant a été atteint en cette matière. Avec le Kentucky, le dernier État frontière a pris rang parmi les champs de bataille entre Sud et Nord. Dès lors qu'il s'agit d'une véritable guerre pour les États frontières dans les États frontières eux-mêmes, leur perte ou leur conquête est soustraite à la sphère des débats diplomatiques ou parlementaires. Une fraction des esclavagistes jettera bas le masque de la loyauté, l'autre se satisfera de la perspective d'une indemnisation monétaire, telle que la Grande-Bretagne en versa aux planteurs de l'Inde occidentale[12]. Les événements eux-mêmes poussent à la proclamation du mot d'ordre décisif : l'émancipation des esclaves.

Même les plus butés parmi les démocrates et diplomates du Nord se sentent attirés par cette formule, comme le montrent diverses manifestations tout à fait récentes. Dans une lettre ouverte, le général Cass, ministre de la Guerre sous Buchanan et, jusqu'ici, l'un des alliés les plus zélés du Sud, a proclamé que l'émancipation des esclaves était la condition sine qua non du salut de l'Union. Dans sa dernière « revue » d'octobre, le Dr Brownson - le porte-parole du parti catholique du Nord et, selon son propre aveu, l'adversaire le plus décidé de l'émancipation des esclaves de 1836 à 1860 - publie un article en faveur de l'abolition.

« Si nous avons combattu l'abolition, dit-il entre autres, tant que nous estimions qu'elle menaçait l'Union, il nous faut lutter aujourd'hui d'autant plus énergiquement contre le maintien de l'esclavage que nous sommes persuadés qu'il est désormais incompatible avec la continuation de l'Union ou de la nation comme libre État républicain. »

Enfin le World, organe new-yorkais des diplomates du cabinet de Washington, conclut l'un de ses derniers articles à sensation contre les abolitionnistes par ces mots :

« Le jour où l'on décidera que c'est, ou bien l'esclavage, ou bien l'Union qui doit disparaître, on aura prononcé la sentence de mort de l'esclavage. Si le Nord ne peut vaincre sans l'émancipation, il vaincra avec l'émancipation. »

  1. Cf. l'opéra Don Juan de Mozart.
  2. Cf. à propos de cet article, la correspondance Marx-Engels des 3 et 5 décembre 1861, l. c., tome VII, pp. 47-48 et 50-56. (N. d. T.)
  3. À la mort du dernier représentant de la dynastie des Hanovre en 1837, ce fut la fin de l'union personnelle entre l'Angleterre et le Hanovre, qui subsistait depuis 1714.
  4. Au début 1861, le peuple du Tennessee s'opposa à la convocation d'une assemblée devant délibérer du problème de la sécession, par 69 673 voix contre 57 798. Le bastion de l'Union qu'était le Tennessee oriental vota contre ce projet par une majorité de 25 611, tandis que le Tennessee central ne réunit qu'une faible majorité et que le Tennessee occidental l'accepta par 15 118 voix.
  5. Le 16 juin 1861, le peuple du Tennessee vota comme suit :



    Pour


    Contre

    Tennessee oriental

    14 780

    32 923

    Tennessee central

    58 265

    8 198

    Tennessee occidental

    29 127

    6 117

    Camps militaires

    2 741



    104 913

    47 238

  6. En mars 1861, une convention, réunie au Missouri, s'opposa à la sécession par 89 voix contre 1. Cependant, les esclavagistes dominaient l'administration d'État au point que le Missouri fut lentement, mais sûrement aiguillé dans l'orbite de la Confédération. Pour réagir contre *cette évolution, une convention reflétant les véritables sentiments de la population, se réunit à Jefferson City fin juillet. Le gouverneur Jackson, chef du parti esclavagiste, y fut déposé, et remplacé par un partisan de l'Union, Gambie. Ainsi, en août 1861, le gouvernement de l'État du Missouri passa définitivement aux côtés de l'Union.
  7. Avant 1848, un nombre considérable d'Allemands, espérant instaurer un État indépendant, arrivèrent eu Texas où ils furent bien accueillis par l'administration., Ils furent suivis, en 1848 et 1849, par des milliers de révolutionnaires allemands. En 1850, la population de souche allemande formait environ le cinquième de la population blanche de cet État; Évidemment, les anciens révolutionnaires allemands étaient en grande majorité anti-esclavagistes. En 1853, ils organisèrent une société abolitionniste, le Prier Verein. Un an plus tard, une convention réunie à San Antonio réclama la fin de l'esclavagisme. Au moment où éclata la guerre civile, la plupart des Allemands se séparèrent de l'État esclavagiste et restèrent fidèles au gouvernement de l'Union.
  8. Plutôt que de courir le risque d'un rejet de la Constitution de Montgomery par la population, les esclavagistes la soumirent pour ratification à l'assemblée d'État. Cette dernière, sous le contrôle esclavagiste, l'accepta sans autre forme de procès, le 16 mars 1861. Cette méthode fut reprise par d'autres États du Sud.
  9. En 1860-1861, les partisans des États sudistes s'efforcèrent de séparer la Californie de l'Union nord-américaine en créant une république « neutre » sur là côte du Pacifique. Le gouvernement de Lincoln sut déjouer à temps ces intrigues.
  10. La Nouvelle-Angleterre, située au nord-est des USA, était constituée par un groupe de six États fortement industrialisés (Maine, Massachusetts Connecticut, Rhode Island, Vermont, New Hampshire). C'était le centre du mouvement abolitionniste.
  11. En août 1861, le général, Frémont proclama la confiscation des biens de toute personne, qui, au Missouri, prendrait les armes contre le gouvernement de Washington ou aiderait l'ennemi de quelque façon que ce soit. Le manifeste déclarait en outre que les esclaves de ces traîtres seraient émancipés. Pour appliquer ces décisions, le général Frémont créa des bureaux pour l'abolition de l'esclavage et les déclarations de liberté. Lincoln ordonna officiellement à Frémont de mettre sa proclamation en accord avec la loi sur la confiscation et d'annuler les décisions relatives à l'affranchissement des esclaves (la loi adoptée le 6 août 1861 par le Congrès ne prévoyait que la libération des esclaves qui avaient été directement utilisés par les rebelles à des fins militaires). Comme Frémont refusa d'exécuter les ordres présidentiels, il fut démis de son poste de commandant en chef de l'armée du Missouri en octobre 1861.
  12. Après le soulèvement des esclaves noirs de la Jamaïque, le parlement anglais adopta en 1833 la loi sur l'abolition de l'esclavage dans les colonies. En Inde occidentale, le gouvernement versa aux propriétaires deux livres sterling par esclave affranchi. Les sommes versées devaient être récupérées par des impôts ultérieurs frappant la population, et en premier les Noirs eux-mêmes.