La Kölnische Zeitung et les élections

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Auteur·e(s) Karl Marx
Écriture 30 janvier 1849

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Publié en français dans le recueil La Nouvelle Gazette Rhénane aux Éditions sociales (1963-1971). Numérisé par MIA et l'UQAC.

Neue Rheinische Zeitung n° 210, 1er février 1849


Cologne, 30 janvier.

La Kölnische Zeitung a enfin reçu, elle aussi, des comptes rendus des élections et certes ils mettent un peu de baume sur ses blessures.

« Les comptes rendus démocratiques des élections, s'écrie Ehren-Brüggemann, ivre de joie, les comptes rendus des élections (c'est-à-dire la Nouvelle Gazette rhénane) nous racontent un peu trop d'histoire. Des réclamations nous parviennent maintenant de tous les côtés. »

De tous les côtés. La Colonaise nous écrase sous le poids de ses « réclamations ». Deux pages serrées de bulletins électoraux soulignant chacun « une bonne histoire » de la Nouvelle Gazette rhénane, chacun une victoire des constitutionnels nous feront-elles monter aux joues le rouge le plus purpurin de la honte ?

Tout au contraire.

« Des réclamations nous parviennent maintenant de tous les côtés. »

Ehren-Brüggemann, ne « raconte pas d'histoires ». Summa summarum[1],quatre réclamations bien comptées lui sont parvenues de l'ouest (Trèves), du nord (Hamm), du sud (Siegbourg), de l'est (Arnsberg) ! Ne voilà-t-il pas des « réclamations de tous les côtés » contre « les bien bonnes des comptes rendus démocratiques des élections » !

Laissons-lui un instant la satisfaction de croire que, dans ces quatre endroits décisifs, les constitutionnels ont triomphé.

Toutefois, cette satisfaction sera gâtée car la douloureuse nouvelle qu'en maints endroits les constitutionnels ont été victimes de la « facilité avec laquelle les masses se laissent séduire ».

Aveu naïf des constitutionnels : pour eux, les masses ne peuvent pas être « séduites ».

Il reste cependant une consolation à la Kölnische Zeitung, et quelle consolation ! Celle de savoir que le correspondant à Coblence de la Deutsche Zeitung est son compagnon de douleur, et que, dans cette conjoncture malheureuse, il a prononcé des paroles ad hoc, dignes de figurer dans les premières colonnes de la Kölnische Zeitung.

« Remarquez que sur ce point aussi comme partout le problème politique est mineur par rapport au problème social qui l'absorbe complètement. »

Il y a quelques jours encore la Kölnische Zeitung ne voulait rien savoir du problème social. Il ne lui arrivait jamais de parler de ce sujet lointain, ou à la rigueur, c'était avec une certaine frivolité (dans la mesure où il est possible à la Kölnische Zeitung d'être frivole). Elle avait à son égard un comportement impie, incrédule, libéral. Il lui arrive soudain ce qui arrive au pêcheur des « Mille et une nuits » : d'un vase ramené du fond des mers jaillit, une fois les scellés brisés, un génie de taille gigantesque - ainsi devant la tremblante Colonaise surgit brusquement hors de l'urne électorale le spectre géant et menaçant du « problème social ». Ehren-Brüggemann s'agenouille effrayé; son dernier espoir disparaît, le spectre ne fait qu'une bouchée de son « problème politique » tout entier, tendrement dorloté pendant tant d'années ainsi que les terrains juridiques et autres accessoires.

Habile politique de la Kölnische Zeitung. Elle essaie d'enjoliver sa défaite politique par sa défaite sociale.

Cette découverte, à savoir qu'elle est vaincue non seulement dans le domaine politique mais aussi dans le domaine social, voilà la grande expérience acquise par la Colonaise lors des élections au premier degré !

Ou bien la Kölnische Zeitung s'était-elle peut-être engouée depuis longtemps pour le problème social ?

En fait Montesquieu LVI avait déclaré dans la Kölnische Zeitung que le problème social avait une importance infinie et que la reconnaissance de la constitution octroyée était la solution au problème social.

La reconnaissance de la constitution octroyée, mais c'est avant tout ce que la Kölnische Zeitung appelle la solution du « problème social ».

Avant les élections le problème politique absorbait le problème social. Après les élections, le problème social absorbe le problème politique. Voilà donc la différence, l'expérience apportée par les élections au premier degré : ce qui est vrai, après les élections, c'est justement le contraire de ce qui, avant les élections, était un évangile.

« Le problème social absorbe le problème politique ! »

Négligeons le fait qu'avant les élections nous avions déjà expliqué le plus concrètement possible comment il ne pouvait être question d'un problème social et comment ce problème social d'une classe déterminée représente en même temps pour elle un problème politique déterminé. Laissons de côté tous ces futiles commentaires marginaux, face à la grave et solide Colonaise, et essayons autant qu'il est possible, de suivre la démarche de la pensée et la façon de s'exprimer de cette feuille pleine de caractère et de profondeur d'esprit.

Par problème social la Kölnische Zeitung entend le problème suivant : Comment venir en aide à la petite bourgeoisie, aux paysans et aux prolétaires ?

Lors des élections au premier degré, la petite bourgeoisie, les paysans et les prolétaires se sont émancipés de la tutelle de la grande bourgeoisie, de la haute noblesse et de la haute bureaucratie; et maintenant la Kölnische Zeitung s'écrie : « Le problème social absorbe le problème politique. »

Belle consolation pour la Colonaise ! Donc, le fait que les ouvriers, les paysans et les petits bourgeois aient mis hors de combat, à une majorité écrasante, les candidats de la grande bourgeoisie et les autres candidats constitutionnels très considérés. ce n'est pas une défaite des Constitutionnels mais seulement une victoire du « problème social ». Que les Constitutionnels aient été battus ne prouve pas que les démocrates aient vaincu, mais que la politique a été éclipsée par les problèmes matériels.

Quelle profondeur de pensée chez le publiciste, notre voisin[2] ! Ces petits bourgeois au bord de leur déclin s'engoueraient-ils pour la constitution octroyée ? Ces paysans, accablés ici par les hypothèques et l'usure, là par les charge féodales s'enthousiasmeraient-ils pour les seigneurs féodaux et les barons de la finance, leurs propres oppresseurs, pour le profit et le service desquels la constitution octroyée a justement été inventée ? Et en outre ces prolétaires que la rage de réglementation de notre bureaucratie et la rage de profit de notre bourgeoisie font s'étioler, auraient-ils motif à se réjouir de ce que la constitution octroyée noue un nouveau lien autour de ces deux classes de sangsues du peuple ?

Mais ces trois classes ensemble n'ont-elles pas avant tout intérêt à supprimer la première Chambre qui ne les représente pas, mais représente au contraire leurs adversaires et leurs oppresseurs directs ?

En effet, la Kölnische Zeitung a raison. Le problème social engloutit le problème politique, les classes récemment entrées dans le mouvement politique voteront dans l'intérêt du « problème social » contre leur propre intérêt politique et pour la constitution octroyée !

Les petits bourgeois, les paysans et en outre les ouvriers peuvent-ils trouver pour représenter leurs intérêts une meilleure forme de gouvernement que la république démocratique ? Ces classes ne sont-elles pas justement les plus radicales, les plus démocratiques de toute la société ? Le prolétariat n'est-il pas la classe spécifiquement rouge ? - Qu'importe, s'écrie la Colonaise, le problème social engloutit le problème politique.

Selon la Colonaise, la victoire du problème social est en même temps la victoire de la constitution octroyée.

Mais le problème social de la Kölnische Zeitung est d'une nature bien particulière. Qu'on lise le compte rendu de la Kölnische Zeitung sur les élections à la première Chambre et leur « heureuse issue », heureuse parce que M. Joseph Dumont est devenu grand électeur. Le vrai problème social de la Kölnische Zeitung se trouve certes ainsi résolu, et devant lui disparaissent les problèmes sociaux secondaires qui auraient pu surgir à l'occasion des élections à la deuxième Chambre plébéienne.

Veuille la tempête menaçante, soulevée en ce moment à Paris par le « problème politique », d'une portée historique universelle, ne pas fracasser sans ménagements le frêle « problème social » de la Kölnische Zeitung.

  1. En tout et pour tout.
  2. C'est ainsi que Marx et Engels aimaient à appeler Brüggemann, rédacteur en chef de la Kölnische Zeitung .