La Coopération socialiste

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Auteur·e(s) Jules Guesde
Écriture 1901

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Jules Guesde, Questions d’hier et d’aujourd’hui, chez Giard et Brière.
Mots-clés : Coopératives, Socialisme


Un Discours de Jules Guesde au Congrès de Paris en 1901

La coopération est simplement une des formes de l’association ou un moyen de groupement dans la société actuelle; quelquefois même elle rentre dans les sociétés ordinaires par actions, avec cette seule différence que l’action émise par la coopérative atteint à peine 100 francs, pendant que les actions des sociétés capitalistes dépassent 500, voire 1.000 fr. Et c’est parce que la coopération n’est qu’une forme d’asso­ciation ou de groupement que vous la voyez préconisée par toutes les opinions et par toutes les catégories sociales. La coopération a même été préconisée contre le socialisme naissant; ce sont des coopérateurs, même ouvriers, qui se sont mis au début en travers de l’organisation de classe du prolétariat. Je me rappelle — pour ne pas remonter bien loin dans le passé — à ma rentrée de l’exil, en 1876, l’état d’es­prit qui animait le premier Congrès des Syndicats à la salle d’Arras. Les syndiqués d’alors étaient exclusivement coopérateurs et poussaient le coopératisme, qu’ils appelaient l’entente entre le capital et le travail, si loin que dans les réunions publiques, lorsqu’une fraction du prolétariat était acculée à la lutte sous la forme de grève et qu’on venait à Paris même nous demander des subsides, c’est-à-dire des munitions pour les frères en bataille, Chabert, pour n’en nommer qu’un, se levait et invoquait contre la collecte en faveur des travailleurs, alors debout de Montceau-les-Mines, la voie coopérative dans laquelle était entrée depuis quelques années notre classe laborieuse et l’impossibilité où serait cette dernière, sans se mettre en contradiction avec elle-même, de soutenir une grève, même née en dehors d’elle et imposée à ses victimes par la rapacité capitaliste… Ce que je voulais établir, par cette page d’hier, c’est que cette forme d’association, de groupement qu’est la coopération peut servir à toute espèce d’usage et ne vaut, pour nous socialistes, que selon l’usage qu’on en fait. Laissant de côté l’histoire, je m’adresse maintenant tout simplement à ce qui se passe dans un pays voisin. Je prends la Belgique et j’y vois d’admirables coopératives socialistes; mais j’y vois d’autres coopératives, puissantes elles aussi, organisées par le parti clérical, organisées par le parti libéral. Et je demande si cette coopération, ainsi mise à toutes les sauces, conservatrice, cléricale, bourgeoise ici, socialiste et révolutionnaire là, ne suffirait pas à démontrer que la coopération en elle-même n’a absolument rien de socialiste. La coopération ou la coopérative devient socialiste lorsqu’on la fait servir à atteindre le but poursuivi par le socialisme, c’est-à-dire la réunion dans les mêmes mains sociales de tous les moyens de production et d’échange, toute réunion en petit du capital et du travail dans les mêmes mains individuelles que représentent les meilleures coopératives étant forcément impuissantes, alors que dans d’autres coopératives le capital reste fourni par les uns et le travail par les autres.

La coopération ne vaut donc et ne peut valoir que par l’usage qu’on en fait. Dans la mesure où cette forme de groupement ou d’association sert et appuie le parti socialiste, il est certain qu’elle devient une espèce d’arsenal apportant des armes au prolétariat en lutte. Mais c’est là le sens exclusif de la coopération socialiste. Si la coopération reste autonome, si des ouvriers se réunissent et disent - nous allons rendre notre vie plus facile en approvisionnant nos familles de plus d’éléments de consommation, que nous achèterons en commun, au prix de gros, pour bénéficier de la différence avec le prix de détail, nul doute que ce but ne soit respectable. Je comprends très bien que dans la société actuelle les travailleurs tendent à supprimer le plus de misère possible et cherchent à se donner et à donner aux leurs le plus de satisfactions possibles. Je ne fais pas du tout le procès à ces coopératives-là ; elles sont de droit ouvrier, c’est entendu. Mais je suis obligé de constater, d’un autre côté, que si ce moyen de diminuer leur misère et de rendre leur vie plus supportable était généralisé, au lieu d’être, comme il est, une exception dans le milieu actuel, la conséquence fatale serait que, la vie étant devenue meilleur marché, les salaires, ou n’augmenteraient pas, ou même seraient diminués.
Il y aurait deux raisons pour que le lendemain de ces coopératives fût ou une stagnation ou une diminution des salaires. La première raison, celle que Lafargue a invoquée, c’est que, les patrons ont été les premiers à employer ce moyen-: les Compagnies de chemins de fer, les grands industriels ont eu recours à des coopératives, sorties de leur initiative, pour ne pas augmenter le salaire de leur personnel, en lui disant : vous pouvez très bien vivre avec le prix de la vie ainsi réduit. C’est une première preuve, celle-là. Mais il y en a un autre ; c’est que partout, sur tous les points du territoire, il est loisible de constater que les salaires sont plus hauts là où la vie est plus chère, et plus bas là où la vie est meilleur marché. Pourquoi les salaires sont-ils plus élevés à Paris que dans les campagnes normandes ou du centre de la France ? C’est parce qu’à Paris, grâce à l’octroi, la vie est plus chère, et personne ne saurait nier que la cherté ou le bon marché de la vie influe sur le taux des salaires. Il ne s’agit pas de la loi d’airain de Lassalle, que je laisse de côté; il s’agit purement et simplement d’un fait général qui est à la portée de tous ceux qui ont des yeux pour voir.

J’arrive à une troisième preuve à l’appui de ma thèse… Ce que vous appelez le parasitisme commercial est représenté en France par un million ou douze cent mille petits commerçants. Ils vivent, tant bien que mal et aux dépens des consommateurs ouvriers, de leurs boutiques, c’est entendu ; mais les boutiques fermées, il faudra bien qu’ils continuent à vivre. Et ce sera alors un million ou douze cent mille prolétaires nouveaux que la faim va verser sur le marché du travail, et quelle sera la conséquence de ces douze cent mille sans-travail nouveaux, venant s’ajouter aux sans-travail déjà existants ? Est-ce que cette nouvelle armée de réserve n’entraînera pas forcément des salaires diminués ? Est-ce que le patronat, ayant à sa porte plus d’ouvriers qu’il n’en a besoin, ne rognera pas le salaire de ceux qui sont occupés dans ses usines ? Allons donc, camarades !…
Il y a encore une autre raison pour laquelle la coopération ne saurait avoir de valeur socialiste :
« Actuellement, presque toutes nos coopératives sont obligées, par le milieu capitaliste, à faire du capitalisme, car, au lieu de distribuer à leurs membres, au prix coûtant, elles vendent, et sont de plus en plus contraintes de vendre à des tiers, en vue d’un profit. L’antagonisme, que la coopération devait faire disparaître entre vendeurs et acheteurs, continue à subsister. Qu’il y ait des exceptions, soit. Mais, en général, vous êtes de plus en plus condamnés, par un milieu basé sur la concurrence, à chercher des moyens d’existence et de développement en dehors de la distribution des produits ; vous êtes amenés à vendre au public, à réaliser des bénéfices, à ‘ faire du commerce, en un mot, n’étant plus ainsi que de nouveaux grands magasins, constitués par de petits actionnaires ouvriers, au lieu de grands magasins constitués par de gros actionnaires bourgeois.
Telle est la réalité. Il ne s’agit pas de s’illusionner et de s’emballer; voilà ce qu’est et ce que sera de plus en plus la coopération, qu’on voudrait nous donner pour le Socialisme qui vient. S’imaginer qu’il puisse en être autrement dans la société actuelle, ce serait rentrer dans l’utopie d’autrefois, représentée par Fourier et son phalanstère, ou Cabet et son Icarie. Prétendre faire autre chose que du capitalisme dans la société capitaliste est véritablement inouï ! Ce sont les lois générales, sorties de la forme de propriété, qui s’imposent, et auxquelles ne sauraient échapper ceux qui veulent créer des oasis dans le désert; l’oasis est balayée par le simoun comme le désert lui-même. Et l’oasis, ici, c’est la coopérative, obligée de se plier aux fins commerciales ou marchandes. Je sais bien que vous remédiez en partie à ce mal en confédérant vos sociétés, et je vous approuve d’être entrés dans cette voie et d’y persévérer;mais, encore une fois, quoi que vous fassiez sur le terrain coopératif, vous n’empêcherez pas que vous ne soyiez régis par toutes les lois qui déterminent et règlent la production et l’échange dans la société à profits d’aujourd’hui.
Par conséquent, je le répète, impossible de reconnaître une valeur socialiste à la coopération en” elle-même, qui ne prépare même pas les éléments de la société nouvelle, préparés qu’ils sont depuis longtemps, comme matériel et comme per­sonnel, par la concentration capitaliste qui l’a précédée de beaucoup et dans des proportions que n’atteindra jamais la coopération. C’est parce que, précisément, grâce à cette concentration capitaliste, tout le travail est aujourd’hui (d’administration, de direction, d’exécution, le travail le plus scientifique, comme le plus manuel) exécuté par des salariés, que nous pouvons passer du jour au lendemain, sans choc, de l’ordre actuel à l’ordre nouveau. Tout est prêt pour cette transformation ou révolution, parce que la propriété nominale des capitalistes d’aujourd’hui ne représente aucune espèce de travail, même directif, et qu’elle peut disparaître demain sans que rien soit touché ou entamé dans le fonctionnement des différents genres de travail, usines, champs, chemins de fer, magasins.

Voilà ce qui fait plus que permettre, ce qui nécessite l’ordre collectiviste. La coopérative n’y est pour rien, et quand j’entendais ce matin notre ami Poisson dire : mais, si demain vous étiez les maîtres du gouvernement avant que les coopératives aient couvert le pays, comment feriez-vous pour instaurer la société nouvelle ? Je pensais que le camarade Poisson se créait des cauchemars inutiles. Nous pouvons, le pouvoir conquis, réaliser tout le socialisme, ce qu’en Amérique on a appelé the coopérative commonwealth (la commu­nauté coopérative), parce que la coopération n’est pas un moyen, mais le but du prolétariat triomphant et réunissait dans les mains de la société tout entière tout le capital et tout le travail, de façon à ce qu’il n’y ait plus ni exploita­tion, ni vente, ni profit. La coopération, dis-je, n’est pas le moyen — ou elle ne peut être qu’un des moyens — si les coopératives apportent leur concours au Socialisme militant. Oui, les coopératives ne valent que pour battre monnaie, pour fournir des armes et des munitions au parti de la classe ouvrière. Ce n’est pas le parti qui doit aider les coopératives, ce sont les coopératives qui ont le devoir strict de soutenir matériellement le parti, de toutes leurs forces.

« La coopérative auxiliaire du Parti », c’est ainsi que nous avons toujours conçu le problème, et c’est ainsi que toujours nous avons travaillé à sa solution. Et puisqu’on parlait ce matin avec une sorte de mépris de nos campagnes d’alors, nous -comparant à des chasseurs d’alouettes au miroir, je répondrai que nous n’avons jamais rien fait miroiter aux yeux des travailleurs qui ne fût de bonnes et vivantes réalités. C’est nous, les socialistes, qui avons, dans le Nord, pris l’initiative du mouvement coopératif ; c’est moi qui, avec Camelinat et un camarade élu des Bouches-du-Rhône, en 1885, suis allé à Roubaix créer la première coopérative socialiste, l’Avenir du Parti ouvrier. Non pas qu’il existât déjà d’autres coopératives, mais patronales ou cléricales, celles-là. Et on y éteignait tout esprit de classe chez les ouvriers qui en faisaient partie, et qui n’y trouvaient qu’un avantage matériel pour eux et leurs familles. Nous leur avons dit : venez à la coopérative socialiste, qui ne sera pas seulement pour vous un magasin à meilleur marché, mais de la poudre et des balles pour vos luttes de tous les jours, grèves ou élections, vous fournissant de la sorte un nouveau moyen d’affran­chissement. Et rappelant cette vieille parole d’Esope : « La langue, c’est à la fois ce qu’il y a de meilleur, et ce qu’il y a de pire », je disais : la coopérative, c’est ce qu’il y a de pire, si elle tend seulement à abaisser le prix de la vie, au bénéfice du patronat ; mais c’est ce qu’il y a de meilleur, si elle doit constituer autant de citadelles pour le parti et lui apporter des ressources nouvelles pour la bataille en vue de la libération finale. (Applaudissements.)
J’ajoute que si on nous démontrait que nous avons tort, que la coopération en soi .est le socialisme en marche… oh ! combien de choses jusqu’à présent ont représenté le socialisme en marche, qui n’étaient simplement qu’une façon de le faire oublier aux travailleurs, alors qu’en dehors de lui, ils n’ont rien à espérer ! Oui, si l’on me démontrait qu’il y a là réellement un embryon qui ne demande qu’à être développé, la société de demain en germe dans la société d’aujourd’hui, il est certain que je renoncerais à mes angoisses pour saluer à l’horizon la lumière nouvelle apportée au prolétariat. Mais, jusqu’à présent, on ne m’a jamais opposé un seul argument. Et force m’est alors de redire que la coopérative telle qu’elle fonctionne actuellement n’a rien de commun avec le Socialisme ; que si elle ne contribue pas de ses deniers aux luttes que la classe ouvrière est appelée à soutenir, elle peut être et est le plus souvent une diversion, si ce n’est pas un obstacle au recrutement et au développement socialistes : une diversion, parce que — vous ne sauriez le nier — quand des travailleurs d’élite consacrant leur intelligence à une coopérative, qu’ils n’ont en tête que des opérations commerciales (comment lui amener une clientèle, comment en assurer la prospérité et le développement), il n’y a ni place, daims ces cerveaux ainsi occupés, pour l’idée socialiste, ni temps pour l’éducation socialiste des masses, auxquelles on ne répétera jamais assez qu’il y a un moyen de s’affranchir : c’est en prenant le pouvoir politique, et, en reprenant, à l’aide de ce pouvoir, la propriété capitaliste, industrielle et commerciale. Comme je l’écrivais un jour, la moutarde coopérative à débiter absorbe les meilleurs, ceux qui pourraient rendre à la propagande des services incalculables et qui, enfermés, confisqués, paralysés par une œuvre nécessairement commerciale, deviennent au contraire des pertes sèches pour le prolétariat aux luttes duquel ils ont été arrachés. (Applaudissements.) Camarades, dans le domaine industriel ou usinier, la coopération n’apporte rien au mouvement socialiste que les fonds qu’elle peut verser, quand ce sont des coopératives socialistes.
Mais il est un autre domaine, où la coopération peut jouer un grand et utile rôle : c’est celui des campagnes. Ah ! l’idée socialiste, l’idée d’une société possédant ses moyens de production, les mettant en valeur socialement, et répartissant entre tous ses membres les produits du travail commun, dans les villes industrielles, c’est l’usine qui se charge d’inculquer cette idée libératrice aux travailleurs, c’est l’usine avec le travail en commun, qui dresse devant les cerveaux ouvriers la nécessité de la société collectiviste ou communiste. Pas besoin, par suite, de l’école de la coopération : le communisme de l’atelier suffit. Mais dans les campagnes, c’est autre chose ; là, nous avons des petits propriétaires dispersés, cultivant individuellement leur lopin de terre, qui sont bien exploités sous des formes diverses par le capitalisme, mais qu’aucune action ou association commune ne relie, ne soude les uns aux autres. La Coopération se présente pour créer ce lien, cet intérêt commun. Une coopérative qui réunit 500 vignerons, les sort de leur individualisme, les initie au travail en commun, leur apprend la solidarité, elle ne prépare pas, comme quelques-uns l’ont prétendu, la coopération ou la socialisation du sol, qui sera l’œuvre de la société nouvelle; non, mais elle prépare le cerveau autrefois individualiste du paysan à cette société dans, laquelle l’individualisme de la propriété aura pu disparaître. (Applaudissements.) La coopé­ration a ici une portée véritablement socialiste, parce qu’elle a une portée d’éducation. Mais n’alléguez pas que, dans les villes, elle aurait une portée du même genre, ou je vous répéterai que c’est l’usine, l’exploitation en commun, qui en créant des collectivités ouvrières est la meilleure école de collectivisme, en leur montrant la société collectiviste non seulement possible, mais nécessaire à la libération humaine.
Des coopératives présentes, ou elles ont été pénétrées par les socialistes, ou elles ont été fondées par eux. Dans celles où ils ont pénétré, ils doivent faire prévaloir l’idée, le parti qu’ils représentent. Dans celles qu’ils ont fondées, ils doivent porter à son maximum la collaboration matérielle donnée à l’idée et au parti. J’espère, en tout cas, qu’il ne se trouvera pas dans ce Congrès un seul camarade pour reprocher aux coopératives du Nord de s’être mises comme elles l’ont fait au service du Socialisme ! Ce serait trop épouvantable que des socialistes fissent écho, contre nos coopératives, avec nos pires ennemis patronaux ! Ce que ne leur pardonnent pas les Motte et autres grands patrons du Nord, ce qu’ils leur jettent à la face, comme une injure, c’est d’être les vaches à lait des révolutionnaires ! Et vous reprendriez ce langage ici ! (Applaudissements.) Non, vous ne voudrez pas désarmer les nôtres là-bas, de concert et avec les armes des piliers du patronat. Vous laisserez les coopérateurs du Nord continuer à faire leur devoir de socialistes. Si vous saviez comme c’est beau dans les réunions générales, où l’homme, la femme et l’enfant sont là ! ils ne viennent pas seulement pour un trop-perçu à toucher, ils viennent pour connaître l’usage qui aura été fait de la part de ce trop-perçu qu’ils ont abandonné au Parti, à l’avenir collectiviste, à l’affranchissement général de l’humanité !»