L’économie mondiale au troisième trimestre 1924. Aspects généraux

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I. Aspects généraux. L’impérialisme américain[modifier le wikicode]

La crise aux Etats-Unis d’Amérique a marqué au mois de juillet son plus haut point. En août et en septembre, on constate déjà une certaine amélioration, mais on ne peut encore distinguer s’il s’agit là d’un essor durable ou d’une légère amélioration.

En Allemagne, la conjoncture a continué à empirer. Faibles symptômes d’amélioration en septembre.

En Angleterre, la situation n’a fait qu’empirer, ce qui se traduit par un accroissement inattendu du nombre des chômeurs. Dans les autres pays, sauf la Pologne et la Tchécoslovaquie où la crise économique n’a pas diminué, la bonne conjoncture a continué pendant le troisième trimestre 1924.

Les faits les plus importants de cette période sont les suivants :

On constate dans tous les pays la disparition des « ciseaux ». Pendant les derniers trois mois, les prix des céréales n’ont cessé de monter. Un mouvement des prix analogue s’observe en ce qui concerne les autres produits alimentaires : viande, graisse, Lait, etc. La raison de ce phénomène est la récolte déficitaire dans l’hémisphère nord. Remarquons tout de suite que la hausse générale des prix de produits agricoles n’écarterait pas définitivement la crise agraire. Tout indique que nous sommes en présence de phénomènes passagers, dont la durée est limitée à un ou deux ans, ou même à un laps de temps plus court encore.

Si nous faisons abstraction de la Russie, qui a seulement commencé dans les années 1923 et 1924 à exercer une influence sur le mouvement des prix, mais qui est, à cause de sa mauvaise récolte, presque complètement écartée pour cette année économique du marché agraire mondial, nous constatons que la récolte dans l’hémisphère nord, tout en étant inférieure à la récolte de 1923, ne l’est pas à la moyenne des récoltes de 1918 — 1922. La consommation de produits alimentaires n’ayant pas sensiblement augmenté, les prix élevés des céréales ont incité les producteurs ruraux à accroître la surface ensemencée (on constate aux Etats-Unis d’Amérique une augmentation de 7,5% de ia surface ensemencée sur 1923), et la Russie devant être l’année prochaine en mesure de jeter sur le marché mondial une grande quantité de blé, on peut prévoir que les prix des produits agricoles baisseront forcément dans un temps qui n’est pas très éloigné et que les « ciseaux » reparaîtront. Ainsi la récolte déficitaire n a fait qu’interrompre la crise agraire pour une période relativement courte.

Un fait très remarquable et dont on conçoit toute l’importance : pendant que toutes les autres parties de l’hémisphère nord ont à se plaindre d’une récolte déficitaire, la récolte aux Etats-Unis, sauf celle de maïs, a été supérieure à celle de 1923. Ce fait, surtout si l’on considère les prix élevés des céréales, contribue à augmenter encore la prépondérance économique des Etats-Unis. Les pays importateurs européens sont obligés de s’adresser au marché américain. Les Etats-Unis continuent à s’enrichir aux dépens de l’Europe.

L’amélioration de la situation aux Etats-Unis d’Amérique est consécutive à la mauvaise récolte mondiale. Les prix élevés des produits alimentaires fournissent aux farmers américains, pour la première fois après une crise de plusieurs années, les moyens de régler leurs dettes des mauvaises années et de reparaître en qualité d’acheteurs sur le marché industriel. La récolte de coton, sensiblement meilleure que les années précédentes, et les meilleures conditions de vente améliorent la situation des producteurs de coton. Aussi nous semble-t-il que, bien qu’on ne puisse encore parler d’une amélioration durable de la conjoncture en Amérique, l’économie américaine ne retombera plus, au cours de cette année, au point où elle en était en juillet.

Un autre fait non moins important qu’il faut noter, c’est que le Plan Dawes n’a pas encore apporté de solution au problème des réparations, on pourrait naturellement objecter que la mise en œuvre du Plan Dawes vient seulement de commencer. L’Allemagne n’a pas encore touché l’emprunt extérieur et l’évacuation de la Ruhr se fait encore attendre. En dépit de cela, une constatation s’impose : le point de vue soutenu surtout par les réformistes allemands et anglais, d’après lequel il suffirait de mettre, par le règlement de la question des réparations, un terme à l’instabilité politique de l’Europe, pour donner à l’économie mondiale un nouvel essor, s’est avéré complètement erroné. Bien que trois mois se soient déjà écoulés depuis l’adoption du Plan Dawes, il ne peut encore être question d’une amélioration de la situation économique de l’Europe. Les antagonismes politiques résultant des rivalités des puissances impérialistes, n’ont pas disparu ; ils n’ont fait que changer de forme et se manifestent actuellement dans la question du transfert à l’étranger des payements de réparations allemands, ainsi qu’au cours des négociations des traités de commerce.

Les Etats-Unis semblent disposés à préparer des Plans Dawes pour la France et la Russie. La prépondérance économique de l’Amérique la rend également très forte dans le domaine militaire[1] .

Le pacifisme actuel des puissances impérialistes s’explique du fait qu’elles sont rassasiées de conquêtes ou se sentent actuellement trop faibles pour affronter la lutte avec les Etats-Unis. Elles sont obligées d’essuyer sans broncher les provocations des Etats-Unis[2]. La prépondérance économique et politique des Etats-Unis se fait de plus en plus sentir. A la conférence de Londres les financiers américains ont dicté leurs conditions. Ils se sont assurés de beaux profits et ont obligé la France de souscrire une partie de l’emprunt Dawes. Ils ont aussi élaboré un Plan Dawes, à la manière Dawes, pour la France.

La France est, en effet, économiquement aussi assujettie aux Etats-Unis que l’Allemagne.

Nous lisons dans l’Information financière, du 16 septembre 1924, les -lignes suivantes :

« Séduits par le succès du Plan Dawes, les Etats-Unis ne se donnent même pas la peine de dissimuler leur intention de turquifier l’Europe dans leur intérêt politique, de lui imposer leur monnaie, de dominer le marché financier européen, en envoyant en Europe leurs banquiers qui, comme des proconsuls du capital américain, y exerceront un contrôle sur les banques et les gouvernements. »

Les Etats-Unis ont des visées sur la Russie. L’Allemagne devra leur servir de colonie industrielle. Placée sous le contrôle militaire permanent de la S. d. N., l’industrie lourde allemande ne présente aucun danger au point de vue militaire. Quant à la Russie, elle devrait, dans la pensée des banquiers américains, fournir des matières premières à l’industrie allemande. C’est ainsi que les Etats-Unis veulent l’empêcher de développer son industrie propre, espérant l’empêcher de devenir un adversaire militairement redoutable.

Les Etats-Unis ont enfin des visées impérialistes sur la Chine, où ils combattent l’influence bolchévique si en progrès dans toute l’Asie.

Le mouvement des changes[modifier le wikicode]

Le procès de stabilisation du cours des devises, que nous avons constaté pour le premier semestre 1924, a continué au troisième trimestre. L’indice du dollar exprimant, par rapport au dollar, la valeur des devises étrangères au cours nominal de 100 cents, a été de

62 cents en mai

“ 60 “ en juin

“ 59 “ en juillet

“ 62 “ en août

Le tableau suivant montre le mouvement des devises en Bourse de New-York en moyenne mensuelle :

Dollar au pair Juillet 1923 Janvier 1924 Juillet 1924 Aout 1924 22 sept. 1924
Suisse (francs) 100 19,30 17,57 17,81 18,19 18,81 18,94
Suède (couronnes) 100 26,80 26,53 17,81 26,58 26,59 26,63
Hollande (florins) 100 40,20 39,34 37,30 37,92 38,77 38,55
Angleterre (livres sterling) 1 4,87 4,58 4,25 4,37 4,50 4,46
Espagne (pesetas) 100 19,30 14,30 12,74 13,31 13,40 13,34
Danemark (couronnes) 100 26,80 17,54 16,94 16,04 16,19 17,10
Norvège (couronnes) 100 26,80 16,21 14,08 13,42 13,84 13,81
France (francs) 100 19,30 5,89 4,67 5,12 5,46 5,29
Belgique (francs) 100 19,30 4,89 4,18 4,56 5,02 4,94
Italie (lires) 100 19,30 4,30 4,34 4,30 4,44 4,39
Finlande (marks) 100 19,30 2,77 2,38 2,51 2,52 2,52
Tchécoslovaquie (couronnes) 100 20,26 3,00 2,90 2,95 2,98 2,99
Yougoslavie (dinars) 100 19,30 1,07 -- 1,19 1,24 1,41
Roumanie (leis) 10000 19,30 52,00 49,93 43,00 46,00 51,00
Allemagne (billions de marks) 100 23,82 --[3] 22,0 23,8 23,8 28,8
Hongrie (couronnes) 1000 2 026 1,00 0,39 0,12 0,13 0,135
Pologne (zlotys) 100 19,30 --[4] -- 19,29 19,25 19,25
Autriche (couronnes) 10000 2 026 0,14 0,14 0,14 0,14 0,14

On constate une légère amélioration des valutas [devises] européennes. Vu la nécessité pour l’Europe d’importer, des Etats-Unis, de grosses quantités de blé il est fort douteux que cette amélioration soit de longue durée. Il convient de noter la stabilisation des monnaies allemande, polonaise, et autrichienne.

Le mouvement des prix[modifier le wikicode]

En raison de la stabilité de la monnaie et de l’incertitude de la conjoncture, le mouvement des prix est à peu près stationnaire. On n’a, en effet, à enregistrer que très peu de changement, puisque les indices des prix, que nous ne connaissons que jusqu’à la fin août, ne tiennent pas encore compte de la hausse des prix des produits alimentaires. Mais cette hausse est en partie compensée par la réduction des prix de la houille, du fer et des produits de l’industrie lourde. Le tableau suivant montre le développement de l’indice du commerce de gros en comparaison avec l’indice de 1913 — 1914 supposé 100 :

Etats-Unis Suède Suisse Japon Angleterre Danemark France Italie Allemagne Pologne Union Soviétique
Juillet 1923 139 157 175 193 155 207 407 566 89 -- --
Janvier1924 142 152 183 211 173 223 495 571 117 -- 181
Mars 137 154 182 206 172 228 500 579 121 -- 161
Mai 134 151 178 205 168 219 459 571 122 104 150
Juin 133 149 173 199 168 220 466 566 116 101 155
Juillet 137 148 171 -- 173 233 481 567 115 102 164
Août 139 152 170 -- 171 231 477 572 120 109 --
Septembre -- -- -- -- -- -- -- -- 122 -- --
14 octobre -- -- -- -- -- -- -- -- 123 -- --

Il est intéressant de noter la hausse considérable des prix en Allemagne, en dépit de la mauvaise conjoncture. Ainsi se traduit en Allemagne l’effet, de la hausse des prix des céréales, plus considérable qu’ailleurs.

Le tableau suivant montre le développement, des prix-or du commerce de gros, en comparaison à 1913 :

Etats-Unis Japon Japon France Canada Allemagne
Août 1923 159 176 154 115 146 --
Mars 1924 160 172 158 117 143 121
Avril 158 165 162 137 140 124
Mai 156 161 158 128 141 122
Juin 154 156 155 120 142 116
Juillet 158 -- 156 116 146 115
Août 158 -- 160 125 149 120

Le chômage[modifier le wikicode]

Le tableau ci-dessous donne le pourcentage des chômeurs sur le nombre des syndiqués :

Angleterre Angleterre

% des

chômeurs

secourus

Belgique Hollande Danemark Suède Norvège Allemagne Allemagne chômeurs partiels Etats-Unis[5]
Juillet 1922 14,6 12,3 5,3 9,5 12,5 18,2 12,5 -- 0,8 --
Juillet 1923 11,1 11,5 2,2 10,6 7,4 9,1 6,9 3,5 14,5 101
Janvier 1924 8,9 11,9 3,7 22,4 21,0 13,6 9,1 26,5 23,4 98
Mars 7,8 9,9 2,1 11,2 18,4 13,8 7,8 16,6 9,9 99
Mai 6,0 9,5 3,2 8,2 6,1 7,6 6,1 8,6 8,2 93
Juin 7,2 9,4 3,3 7,2 5,1 7,3 4,3 10,5 19,4 90
Juillet 7,4 9,9 3,2 7,9 5,3 6,3 3,2 12,5 28,2 86,5
Août 7,9 10,6 -- -- 5,4 -- -- 12,4 27,5 --
Septembre 8,6 10,8 -- -- -- -- -- -- -- --

En ce qui concerne le nombre total des chômeurs, il n’existe de données sûres que pour l’Angleterre. Le nombre des chômeurs anglais n’a cessé d’augmenter au dernier trimestre. Il est, d’après les statistiques officielles, de 1,2 millions. Mais on peut l’estimer à 13 millions, les chômeurs non secourus n’étant pas compris dans les données officielles.

En Allemagne, le nombre des chômeurs secourus a été, d’après tes données officielles, de 588 000 à la fin septembre. Mais il faut sûrement compter le double pour le nombre total des chômeurs. Le nombre des sans-travail bénéficiant des allocations de chômage a été réduit par des mesures légales et les autorités continuent à le réduire encore.

Aux Etats-Unis, le nombre des chômeurs ne peut être indiqué qu’approximativement Le degré d’occupation des ouvriers d’usines qui était de 103 au premier semestre 1923, a été de 86,5 en juillet dernier, ce qui équivaut à une diminution de 16%. Sur 20 millions de salariés, cela fait plus de 3 millions de chômeurs. En ajoutant au nombre des chômeurs dans ces trois grands pays industriels celui des autres pays, nous arrivons à un chiffre total de 6 à 7 millions.

La navigation mondiale[modifier le wikicode]

La crise de la navigation mondiale a duré jusqu’à la fin juillet. Une des causes principales en était la diminution de l’exportation de la bouille anglaise. La crise agraire obligeant les pays européens à importer des Etats-Unis de grosses quantités de blé, la situation était changée vers la fin août. Tandis qu’auparavant les bateaux voyageant entre les ports européens et américains, rentraient en Europe presque sans chargement, ils sont maintenant dans la plus large mesure utilisés pour le transport du blé américain.

Le malheur de l’Europe frappée par la mauvaise récolte est, pour les Compagnies de navigation, une source de gros profits.

Il va sans dire que les tarifs de transports maritimes augmentent en proportion. Voici, d’après la revue anglaise l’Economist, les indices des tarifs :

Mai 1924 132,94
Juin 1924 126,37
Juillet 1924 120,70
Août 1924 121,49
Septembre 1924 128,56

L’augmentation des tarifs de transports maritimes contribue naturellement à l’augmentation des prix des produits alimentaires en Europe.

(A suivre)

  1. Les inventions militaires se multiplient aux Etats-Unis. On y a construit des pièces d’artillerie lourde d’une portée de 217 kms. Destinées à la défense des côtes américaines. On a fait des essais d’un nouveau gaz qui, répandu par des aéroplanes sur les positions ennemies, immobiliserait tout être vivant pendant 24 heures.
  2. Les Etats-Unis ont, par exemple, augmenté la portée des pièces d’artillerie dans leur marine de guerre sans tenir compte des objections de l’Angleterre démontrant que ces mesures étaient contraires aux stipulations de la Convention de Washington
  3. 10 000 marks allemands = 0,005 [dollars]
  4. 1 000 marks polonais = 0,07 [dollars]
  5. Degré d’occupation comparé à 1919 (supposé 100).