Léon Trotsky et l'affaire de La Commune

De Marxists-fr
Aller à la navigation Aller à la recherche


Comment construire une organisation de masse ?

Voilà le problème fondamental pour les révolutionnaires partout dans le monde.

Même les plus grandes organisations se réclamant du trotskysme n’ont jamais dépassés quelques milliers de militants. Nous sommes tous loin du Parti bolchevik de Lénine qui, la veille de la révolution d’octobre 1917, rassemblait en son sein des centaines de milliers de travailleurs.


Confronter à l’écart entre la réalité et le défi énorme que représente la révolution ouvrière, certaines organisations se sont lancées dans la construction d’un nouveau regroupement, situé à mi-chemin entre les masses et le parti révolutionnaire.


Par exemple, il y a un peu plus d’un an, le Parti Communiste Internationaliste (PCI) de Pierre Lambert s’est dissout au sein du "Parti des Travailleurs", une organisation réformiste bâtie par lui et largement constitué de ses propres militants.[1] Il y a dix ans, en Argentine, Nahuel Moreno a effectué le même genre de manœuvre, en faisant fusionner le PST, organisation se réclamant du trotskysme, et le MAS (Mouvement vers le socialisme), un petit parti réformiste.[2]


Cette tentation n’est pas nouvelle. En 1935, une partie de l’organisation trotskyste française a tenté le même genre de tournant, en lançant "un journal de masse", La Commune, sur la base d’un programme qui n’était pas celui du trotskysme.


Ces militants cherchaient à gagner les masses, mais comme leurs confrères d’aujourd’hui, les Lambert et les Moreno, ils n’ont réussi qu’à noyer le programme révolutionnaire et à perdre leur boussole politique. Trotsky suivit cette affaire de près, et montra clairement son opposition. Pour lui, il s’agissait d’une question fondamentale, d’une leçon que tout le mouvement trotskyste devait apprendre.


Aujourd’hui, l’histoire de La Commune, les motivations des uns et des autres, les erreurs de l’ensemble des dirigeants sont peu connues en France.[3] D’une certaine façon, ceci n’a rien d’étonnant. Aujourd’hui que le PCI s’est dissout, et que la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) y a échappé de peu, les tristes leçons de cette période, si lointaine et si proche, devraient intéresser les principaux prétendants au legs de Trotsky.


Nous revenons sur cette histoire pour des raisons à la fois éducatives et polémiques. Nous pensons que les générations nouvelles peuvent et doivent tirer profit de l’expérience du passé. L’histoire de La Commune est riche d’enseignements, mais, comme toute histoire, il ne suffit pas de la lire, il faut aussi chercher à l’appliquer à la situation actuelle, trouver dans les polémiques d’hier la réponse aux différences politiques d’aujourd’hui.


C’est ainsi qu’un tel travail peut dépasser celui de l’archiviste ou de l’historien et contribuer pleinement à la tâche actuelle : la construction d’un parti révolutionnaire, armé d’un programme transitoire réélaboré et bâti sur les acquis du passé.


Le contexte historique[modifier le wikicode]

En 1934, il y avait en France moins de 100 militants se réclamant du trotskysme. Ces forces, jeunes, faibles et en proie aux divisions personnelles, devaient faire face à une situation nationale de plus un plus mouvementée. La IIIe République était profondément ébranlée : il y avait une montée de l’extrême droite, et une crise financière croissante.


Entre 1933 et 1935 la récession empira : en avril 1935 la production tomba à 76% de son niveau de 1928. En même temps, l’impérialisme français s’inquiétait de l’arrivée au pouvoir d’Hitler et du réarmement allemand. La menace d’une nouvelle guerre se profilait à l’horizon.


De son côté, la classe ouvrière devenait de plus en plus combative et des changements majeurs se produisaient dans les organisations ouvrières. Le Parti Communiste (PC) se préparait à passer d’un sectarisme forcené à la collaboration de classe, tandis que d’importantes forces de gauche apparaissaient au sein de la SFIO ("Section française de l’Internationale Ouvrière"), le Parti Socialiste de l’époque. Pendant une courte période de temps, le front unique ouvrier contre le fascisme, pour la réalisation duquel les trotskystes avaient tant bataillé, fut mis en œuvre par le PC et la SFIO ; ceci eut des effets profonds sur le cours de la lutte des classes.


A compter du 6 février 1934, jour de l’attaque contre l’Assemblée par les Ligues fascistes qui provoqua la chute du gouvernement Daladier — la pression pour un "tous ensemble" grandit. Le 12 février, deux manifestations contre les Ligues eurent lieu, l’une dirigée par le PC, l’autre par la SFIO unitaire.


Malgré la volonté des dirigeants du PC, les deux cortèges fusionnèrent dans la joie, rassemblant une manifestation forte de 150.000 personnes qui occupait les rues de Paris.


En même temps, le vent tournait à Moscou. Devant la montée en puissance de l’Allemagne d’Hitler et la menace de plus en plus précise d’une nouvelle guerre, le Kremlin cherchait des alliés. La France devint son candidat préféré. Le pacte d’assistance mutuelle franco-soviétique fut signé le 2 mai 1935.


Par la suite, Staline déclara qu’il approuvait la politique de défense nationale menée par le gouvernement Flandin, dont le ministre des Affaires Etrangères était Pierre Laval. Le PC, bureaucratiquement soumis à ses maîtres d’URSS, dut changer sa ligne, d’abord en s’accommodant avec la SFIO, puis en organisant la collaboration de classe avec la bourgeoisie française elle-même, à travers la création du Front Populaire.[4]


Mais pour la politique de construction des trotskystes, le développement le plus important se produisit au sein de la SFIO où existaient plusieurs tendances, comme celle créée autour du journal Bataille Socialiste, dirigée par Jean Zyromski et Marceau Pivert, qui avaient rompu avec le réformisme et pris une coloration centriste.


Comme tout centrisme, celui de Pivert utilisait des mots d’ordre révolutionnaires, des éléments du programme marxiste, mais sans leur lien théorique, ni la méthode transitoire. Ainsi Pivert parlait de l’importance de construire des milices ouvrières contre les attaques fascistes et soulevait les mots d’ordre d’un gouvernement ouvrier et de dictature du prolétariat. Mais il ne comprenait pas l’importance d’orienter la mobilisation des travailleurs vers l’organisation des conseils ouvriers, ni celle de rompre politiquement avec les représentants réformistes de la bourgeoisie.


C’est de cette contradiction que vient le danger du centrisme pour la classe ouvrière : malgré certains mots d’ordre corrects, sans une rupture qualitative avec son passé, le centrisme ne peut que semer la confusion et, s’il se trouve à la tête des masses, ne peut que conduire à la défaite.


Trotsky, à l’époque en exil en France suivait de près les progrès de la Ligue Communiste — l’organisation trotskyste. Il les aida d’abord à écrire un "programme d’action"[5] pour montrer la voie des luttes quotidiennes actuelles — contre l’austérité et les attaques contre l’emploi, la montée du fascisme etc. — jusqu’à l’organisation de la classe ouvrière dans des conseils ouvriers pour la destruction révolutionnaire du capitalisme.


Mais ceci n’était pas suffisant. Pour donner à la Ligue la possibilité de jouer un rôle important, Trotsky, en juin 1934, conseilla aux militants d’adhérer à la SFIO, organisation de masse forte de 120.000 adhérents. Trotsky disait que "sa situation interne nous donne la possibilité d’y entrer sous notre propre drapeau. Le milieu correspond aux objectifs que nous nous sommes fixés. Ce qu’il faut maintenant, c’est agir de telle façon que notre déclaration ne puisse en aucune manière renforcer l’aile bourgeoise dirigeante, mais au contraire appuyer l’aile prolétarienne progressive, que son texte et sa diffusion nous permettent de garder la tête haute, au cas où nous serions acceptés comme au cas de manœuvres dilatoires ou de refus. Il n’est pas question de nous dissoudre : nous entrons en tant que fraction bolchevik-léniniste, nos liens d’organisations restent les mêmes, notre presse subsiste, exactement comme La Bataille Socialiste et d’autres."[6]


Cette proposition souleva de fortes critiques au sein de la Ligue et au niveau international. D’après ces critiques ce "tournant français" signifiait une capitulation devant le réformisme. Il n’en était rien.


Comme Trotsky l’expliqua clairement, les bolcheviks-léninistes (le nom adopté par les trotskystes de son vivant) gardait leur organisation (le Groupe Bolchevik-Léniniste - GBL), leur journal (La Vérité) et, le plus important, leur programme et leurs critiques des prétendants centristes.


L’entrisme était conçue comme une manœuvre de courte durée. Son objectif n’était pas la transformation de la SFIO - ni Trotsky ni la Ligue Communiste ne pensaient que c’était possible. Non, le but recherché était de gagner autant de militants que possible à la politique révolutionnaire, de les mobiliser dans l’action, et pour ce faire d’utiliser l’appui de la SFIO parmi les travailleurs, et notamment dans la jeunesse.


Néanmoins, malgré les assurances de Trotsky, et la manière dont l’entrisme fut fait, la Ligue connut une scission - ce ne fut pas la dernière, malheureusement - lorsque Pierre Naville (30 ans), jeune dirigeant de la Ligue, refusa la politique d’entrisme, et créa son propre journal, La Lutte des Classes. Par la suite, Naville comprit qu’il avait tort, et son groupe entra à la SFIO, pour fusionner à nouveau avec le GBL durant l’été 1935. Son journal devint le journal théorique du GBL.


Le travail révolutionnaire dans la SFIO[modifier le wikicode]

En août 1934 débuta la première période de l’entrisme, qui se déroula sur des bases correctes. Le journal des trotskystes, La Vérité, fut utilisée pour mettre en avant les éléments-clés du programme d’action, des tactiques révolutionnaires dans la lutte de classes, pour attaquer sans cesse la politique chauvine et de collaboration de classes de la direction de Blum, et pour avertir les masses de la politique de trahison du parti stalinien.


Cette intervention, et les articles de Trotsky dans La Vérité, ont joué un rôle fondamental pour attirer autour du GBL des centaines de militants, notamment des jeunes. Moins d’un an après l’entrée, le GBL comptait plus de 300 militants, d’abord dans la région parisienne, où il influençait un secteur important de la Jeunesse Socialiste (JS) : lors de l’assemblée de l’Entente de la Seine, en mai 1935, la résolution des Bolcheviks-léninistes recueillit 1037 voix, la résolution Blum 1570 et la Bataille Socialiste de Zyromski et Pivert, 2370.


En même temps que les trotskystes gagnaient en l’influence, la direction réformiste du parti s’orientait de plus en plus vers "l’unité organique" - la fusion avec le PC - s’appuyant sur l’accord signé en juillet 1934 et le Front Populaire, créé à l’automne 1934 en vue de la mise en place d’une nouvelle politique de collaboration de classe. Lors des élections municipales de mai 1935, le Front Populaire, s’appuyant sur la remontée ouvrière, connut d’importants succès.


Cette situation ébranla le gouvernement Flandin, qui tomba à la fin du mois. Son successeur, le gouvernement Bouisson, ne dura même pas un jour. Le 7 juin, Laval constituait un nouveau gouvernement, renforcé par les "pouvoirs exceptionnels" accordés par la Chambre.


Dans cette situation, les heures des trotskystes au sein de la SFIO étaient comptées. Ils étaient dans le corps de la SFIO comme une épine qu’il valait mieux enlever. L’imminence des exclusions fut signalée, lors du 32ème Congrès de la SFIO, qui se tint à Mulhouse les 9-12 juin 1935.


Pour la première fois depuis le Congrès de Tours en 1920, la voix de la politique révolutionnaire se fit entendre dans un Congrès socialiste. Naville et Raymond Molinier (31 ans) un autre dirigeant trotskyste, prirent la parole et s’opposèrent à la nouvelle Union Sacrée qui se préparait. Dans plusieurs interventions, Naville attaqua Blum pour son soutien à la bourgeoisie, appela à la création de comités d’action comme base de la révolution ouvrière et appela au soulèvement des masses nord-africaines contre l’impérialisme français.[7]


A la fin du congrès, comme prévu, la résolution du Blum l’emporta, avec 2.025 voix. Mais la résolution du GBL recueillit 105 voix (dont 45 venaient de la fédération de la Seine), ce qui signifiait le soutien de plus de 2000 militants. Le nombre de voix recueilli par la résolution des centristes Pivert et Zyromski, calquée sur celle du GBL, était également significatif : 777. Selon Trotsky, ce fut le point culminant de la politique "entriste".


Malgré ce succès, le message était clair. Lors du débat, Léon Blum, dirigeant du PS, répondit sèchement à Molinier : "Camarade Molinier, je vous dirai sans aucune espèce de ménagement ni de précaution oratoire que, si l’unité organique pouvait s’établir entre les communistes et nous, et que cette unité laissât en dehors d’elle-même le petit groupe où vous figurez, j’en prendrais aisément mon parti."[8]


Quelques semaines plus tard, à la fin juillet, lors du Congrès de la JS à Lille, la menace fut mise à exécution : 13 dirigeants de l’Entente de la Seine, tous membres du GBL ou sous l’influence de ce dernier, furent exclus à cause de la politique qu’ils avaient exprimée dans leur journal, Révolution.


La sortie de la SFIO se prépare[modifier le wikicode]

Juste avant le Congrès de Mulhouse, Trotsky qui venait d’être expulsé de France vers la Norvège, rencontra des militants du GBL pour discuter avec eux des progrès du travail au sein de la SFIO, de la menace d’une nouvelle guerre, du combat pour la fondation d’une nouvelle internationale révolutionnaire, la IVème Internationale, et de la possibilité de création d’un nouveau parti révolutionnaire. A la fin des discussions, il était convaincu que l’heure était venue d’un "nouveau tournant". Avant même les exclusions, Trotsky prônait la sortie de la SFIO.


Sa position s’appuyait sur le tournant à droite du PC et de l’Internationale Communiste (qui, le mois suivant, allait annoncer son soutien à une politique de collaboration de classe à l’échelle planétaire), l’approche de la guerre et la montée ouvrière. Ce dernier point était important : "les ouvriers se trouvent en dehors du PS, dans le PC, dans les organisations syndicales et parmi les inorganisés. Le groupe BL doit savoir faire un nouveau tournant, qui sera le développement logique de l’étape précédente."[9]


Avertissant le GBL contre "la grave erreur de marcher dans des combinaisons centristes", Trotsky souligna que la politique d’entrisme avait apporté tout ce qu’on pouvait en attendre - l’organisation avait plus que triplé sa taille - et que le moment était venu de changer de tactique.


Pour Trotsky, il fallait que les bolcheviks-léninistes appuient le combat pour la Quatrième Internationale afin de faire face à la nouvelle Union Sacrée et à la collaboration de classe annoncées par le Front Populaire et qui, alors que la guerre approchait, grandissait.


Il pensait que cette politique allait permettre au GBL d’augmenter son influence parmi les masses : "L’opposition à la guerre doit de plus en plus coïncider avec la sympathie pour la IVème Internationale. La condition du succès, c’est la lutte implacable contre la moindre concession à la théorie de la défense nationale. Le regroupement inévitable au sein des différentes organisations ouvrières (parti communiste, syndicats, etc.) doit ouvrir pour nous un débouché vers les masses ouvrières. Il faut nous orienter dans cette direction avec toute l’indépendance nécessaire. Ce regroupement peut aboutir dans un délai assez rapproché à la création d’un parti révolutionnaire."[10]


Cette position rencontra aussitôt une opposition au sein du GBL. Pierre Frank (31 ans), bras droit de Molinier et, par la suite, dirigeant de la LCR française et du Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale, écrivit un document "Tâches et Perspectives" dans le bulletin intérieur (sans référence à la lettre de Trotsky!) :

"Ce serait à mon avis criminel de songer à sortir du PS; le congrès de Mulhouse en a été une preuve éclatante; c’est par notre existence dans le PS et par une activité bien appropriée que nous pouvons précisément être les plus aptes à servir de pôle de cristallisation (...) Depuis il y a eu Lille et sa provocation pour nous chasser du PS. Dans l’ensemble, cela ne change rien à la perspective et aux tâches tracées dans cet article."[11]


Alors qu’il devenait évident que le vent tournait au sein de la SFIO, Frank voulait à tout prix rester à l’intérieur. Pour lui il serait "criminel de songer à sortir du PS." Moins d’un an auparavant, il s’était opposé bec et ongles à la politique entriste. En 10 mois, il s’était habitué à l’ambiance de la SFIO et aux "combinaisons" avec les centristes. Il voulait à tout prix rester en contact étroit et organisationnel avec ces couches.


Trotsky aboutit à la conclusion opposée à celle de Frank. Loin de "ne rien changer", les exclusions de Lille offraient une opportunité importante pour la construction d’une nouvelle organisation : "Maintenant la glace est brisée, pas par nous, mais bel et bien brisée. Nous ne pouvons faire l’économie des faux frais d’une discussion. C’est clair, il s’agit du nouveau parti... Notre cohabitation avec les réformistes ne pouvait durer éternellement. Ce sont eux qui ont pris l’initiative de la rupture. Bien, cela nous libère de la nécessité d’en choisir nous-mêmes le moment. J’espère bien que l’exclusion n’effrayera personne dans nos rangs, mais qu’au contraire elle stimulera les énergies."[12]


Encore une fois, il mit en garde les trotskystes contre l’idée que des "combinaisons" pourraient changer quoi que ce soit. Pour effectuer un travail révolutionnaire, le sens critique était absolument nécessaire : "Avec une attitude moins combative, nous n’aurions jamais produit l’effet nécessaire. Nos succès ne sont assurés que par la vigueur de notre action. De l’autre côté, ces succès ne pouvaient pas ne pas provoquer la rupture. Les réformistes ne veulent pas que nous les dévorions. C’est tout. J’envisage avec beaucoup d’optimisme la situation et les perspectives."[13]


La remontée ouvrière[modifier le wikicode]

Il ne fallut pas attendre plus d’une semaine pour voir la preuve éclatante de la position de Trotsky. Le 10 juillet, Laval utilisait ses nouveaux pouvoirs pour promulguer le premier de ses "décrets-lois" ; les salaires dans le secteur public baissaient de 10 %. Les dirigeants syndicaux protestèrent, mais comme leurs confrères de la SFIO et du PC, ils refusèrent d’organiser quelle qu’action que se soit. Devant ce front du refus et de collaboration de classe, les travailleurs prirent l’initiative.


Le 7 août, dans trois villes maritimes - Le Havre, Toulon et Brest - la classe ouvrière montra comment elle entendait répondre. Au Havre, les équipages des paquebots se mirent en grève, refusant le prélèvement de 10 % opéré sur leurs salaires. A Toulon 3.000 travailleurs de l’arsenal protestèrent contre l’attaque salariale et manifestèrent dans la ville. Des bagarres avec des fascistes eurent lieu. A Brest, la grève s’étendit de chantier naval en chantier naval et une manifestation ouvrière finit par occuper le centre-ville.


Le lendemain, le patronat brestois répondait par un lock-out, défendu par des barrages armés. Les travailleurs s’organisèrent et s’en prirent à la poste, à la préfecture maritime et à la caserne, organisèrent des barricades et occupèrent la sous-préfecture. Un travailleur qui enlevait le drapeau tricolore pour le remplacer par un drapeau rouge fut abattu.[14]


Bilan : trois morts et des dizaines de blessés. Le même jour, les travailleurs de Toulon organisèrent une grève de protestation; la police attaqua, transformant la manifestation en une émeute qui se poursuivit tard dans la nuit. Des barricades furent érigées et des coups de feu furent tirés. Cinq travailleurs furent assassinés, des dizaines d’autres furent blessés.


Quatre jours plus tard, Trotsky écrivait une lettre confidentielle à la direction du GBL :

"La situation objective en France est révolutionnaire. (...) Nous avons toujours affirmé que la révolte était en train de grandir dans les masses travailleuses, et que ce sont précisément les organisations ouvrières, partis et syndicats, qui l’empêchent de trouver une issue dans leur volonté de combat. (...) Une organisation révolutionnaire solide devrait immédiatement lancer un appel à la classe ouvrière de tout le pays pour soutenir la révolte des marins. Il ne fait aucun doute que les masses répliqueraient par une puissante grève générale. Le reste dépendrait de la stratégie des deux camps et du rapport de forces qui se dessinerait dans le cours de la lutte."[15]


Dans les semaines qui suivirent, Trotsky appuya les mots d’ordre qui se trouvaient déjà dans le "Programme d’action pour la France" - contrôle ouvrier, semaine de 40 heures, augmentation des salaires etc, allant jusqu’aux Etats-Unis socialistes de l’Europe.


Mais il mit aussi en avant la nécessité d’organiser la classe ouvrière, afin de permettre aux travailleurs de se doter des formes d’organisation propices à une lutte indépendante de la bourgeoisie et des dirigeants réformistes - des comités d’action.


Cherchant une voie vers la création des conseils ouvriers - des soviets - Trotsky proposa que, lors de luttes qui venaient d’avoir lieu à Toulon ou à Brest, chaque centaine de travailleurs envoie un délégué à un comité d’action.


A l’automne 1935, Trotsky se focalisa sur l’existence des comités locaux du Front Populaire, et chercha à réaliser le mot d’ordre "les bourgeois hors du Front Populaire", en proposant que, pendant les actions de combat, les travailleurs adhérents du Front Populaire élisent des délégués aux comités d’action locaux. L’objectif de ce mot d’ordre est clair : pour Trotsky il s’agit de l’"unique moyen de briser la résistance anti-révolutionnaire des appareils des partis et des syndicats."[16]


Au cœur de sa politique il y a deux considérations fondamentales. D’abord, le fait que ce sont des comités d’action - l’accord entre sections de la classe ouvrière se fait donc sur la base de l’action pour la défense de leurs intérêts. Ensuite, Trotsky insistait sur l’importance de maintenir l’indépendance politique des révolutionnaires, leur capacité de critiquer et d’avancer leur propre programme, face aux réformistes et aux centristes.


L’enjeu était énorme. La crise qui se développait en France ne constituait qu’une partie des tensions mondiales qui allait conduire à la Deuxième Guerre Mondiale.


Au cours des mois suivants il y eut les procès de Moscou, la guerre civile en Espagne, la montée de la classe ouvrière nord-américaine etc. La possibilité réelle que les travailleurs français mèneraient un combat efficace et décisif contre la bourgeoisie changeraient complètement la balance des forces internationales.


Mais pour que cela soit le cas, les bolcheviks-léninistes devaient agir rapidement, avec clarté, audace et détermination. Malheureusement, ce n’est pas ce qu’ils ont fait.


Les bolcheviks-léninistes chancèlent[modifier le wikicode]

La montée ouvrière poussa Marceau Pivert à essayer de récupérer des forces à gauche. Il s’opposa d’abord de façon formelle aux exclusions de Lille, adressant une lettre aux exclus dans laquelle il expliqua qu’"être anti-trotskyste, à présent, c’est le signe d’un état d’esprit réactionnaire".[17] Dans le même numéro, La Vérité le caractérisait comme un "révolutionnaire" qui est "solidaire" des jeunes.


Mais Pivert soutenait aussi que l’appareil avait pu s’appuyer sur les "erreurs psychologiques" du GBL, comme leur appartenance à la Quatrième Internationale en voie de formation ! Selon lui, les exclusions étaient d’une certaine façon de la faute des trotskystes. C’est une drôle de "solidarité" !


Les pressions augmentaient dans la SFIO. Le 28 août, la direction interdisait La Vérité et menaçait de sanctions tout militant la vendant. Le 3 septembre, Pivert écrit à Molinier, "A tout prix, il faut donc rester dans le parti, abandonner cette impossible attitude d’une affiliation à deux internationales à la fois... Mais je crois que le sacrifice de La Vérité s’impose."[18]


Le 9 septembre, Molinier proposa au Comité Central du GBL de laisser tomber La Vérité, pour rester dans la SFIO. Molinier est menacé d’être exclu de la SFIO pour avoir vendu La Vérité ; le CC lui conseilla de signer une déclaration de loyauté envers le parti réformiste. Le journal lui-même ne parut pas pendant plusieurs semaines. Les concessions ne changèrent rien, et le 13 septembre, 13 militants du GBL, dont Molinier, furent exclus de la SFIO pour avoir critiqué la direction de la SFIO et pour avoir mené campagne pour la Quatrième Internationale.


Loin de suivre les conseils de Trotsky, loin de s’orienter vers une classe ouvrière en ébullition, loin de chercher à s’organiser de façon indépendante, le GBL refusa de prendre l’initiative. Pire, il proposa de céder sur toute la ligne! Trotsky était incrédule : "Marceau Pivert nous demande d’abandonner La Vérité, comme si cette mesure pouvait contenter les dieux qui ont soif. Et la Lutte de Classes ? Et Révolution ? Et les tracts ? (...) Avant de vous étrangler, ils cherchent à vous priver de vos moyens de défense. Y consentir serait un suicide politique."[19]


Malheureusement, il semblait que la majorité de la direction était prête à prendre la voie de l’auto-extinction. Comme Trotsky l’avait craint, les exclusions produisirent bel et bien un "effroi" dans les rangs du GBL, particulièrement à la direction !


L’un des facteurs essentiels de la crise qui commençait fut le fractionnisme forcené de la jeune organisation. La direction était divisée en trois tendances principales, d’abord basées sur des différences de personnalités et de styles plutôt que de politiques.


Molinier et Frank, tous deux exclus du PC au milieu des années 20, s’opposaient depuis la fondation de la Ligue Communiste en 1928 à la fraction constituée autour de Pierre Naville, intellectuel et ex-surréaliste.


Autant les premiers avaient le goût des tâches organisationnelles, autant le dernier ne les comprenait pas du tout. Entre ces deux fractions, il y avait une troisième, autour de Jean Rous, qui jouait le rôle de conciliateur et qui, avec la fraction Naville, constituait une majorité fragile.


Malheureusement, aucune des tendances ne comprenait réellement les tâches politiques fondamentales des révolutionnaires. Trotsky, qui dut rester à l’hôpital pendant six semaines, et qui ne renoua avec la vie politique qu’au début du mois de novembre, offrait ses conseils, mais ces derniers n’étaient que rarement entendus, et encore moins souvent compris.


Le rôle de Pivert et du centrisme[modifier le wikicode]

A la fin du mois de septembre, Pivert quitta la Gauche Socialiste et rompit avec Zyromski, qui se rapprochait de plus en plus du stalinisme et de sa politique de soutien à la "défense nationale", pour lancer la Gauche Révolutionnaire (GR). La GR - au moins sur le papier - s’opposait aux exclusions et avança certains mots d’ordre du GBL (milice ouvrière, défaitisme révolutionnaire, pouvoir du prolétariat), mais insista surtout sur la nécessité de rester au sein de la SFIO. C’était sans doute pour cela qu’elle était tolérée par la direction du parti.


La fondation de la GR sema encore plus de confusion dans le GBL. Molinier suggéra que tous les militants du GBL participent à la nouvelle organisation.[20] Révolution, le journal des jeunes de la fédération de la Seine, contrôlée politiquement par le GBL, proclama à sa "une" : "Vive la Gauche Révolutionnaire !" La Vérité quant à elle parlait de moins en moins souvent du besoin d’un nouveau parti et d’une nouvelle internationale.


Et même si Naville fit adopter au Comité Central une résolution qui caractérisait la GR comme centriste et qui appelait ses militants à adhérer au GBL, rien de semblable n’était fait - Naville était ignorant ou tétanisé, ou les deux à la fois. Rous, lui, appuyait la position de Molinier. Personne n’arrivait à comprendre les tâches fondamentales que devaient remplir les révolutionnaires devant le centrisme, ni n’était prêt à les exécuter.


Durant le mois d’octobre, le GBL discuta de la possibilité de fusionner avec la GR et proposa un journal commun entre la GR, le GBL et la JS. Pire, il commença à limiter son intervention dans la SFIO à ce qui était "acceptable" pour la GR. Pour attirer les voix de la GR, la résolution proposée par le GBL (la "Motion C" - écrite par Naville !) lors du Congrès de la Fédération de la Seine du début de novembre, évitait de parler de l’Internationale ou du nouveau parti, proposait de "supplanter le pouvoir bourgeois" et appelait à un "Front populaire de combat" et à "l’unité organique".[21]


Dans sa version de l’affaire, Erwin Wolf dit avec raison que cette résolution constituait "le point culminant de la courbe opportuniste du GBL."[22] Les bolcheviks-léninistes s’enlisaient dans une "combinaison avec les centristes" dont le danger avait été souligné par Trotsky.


Même avant la fondation de la Gauche Révolutionnaire, le GBL s’était montré ambigu à l’égard de Pivert. Habitué à s’orienter principalement vers les centristes comme Pivert, voire à s’adapter à eux, le GBL n’osait pas adopter une position claire et indépendante.


Déjà, en juin 1935, après le tournant social-chauvin opéré par l’Internationale communiste à l’égard de la France et face au danger croissant d’une nouvelle guerre, Trotsky écrivit une lettre ouverte "Pour la IVème Internationale" qui appelait à la construction d’une nouvelle Internationale révolutionnaire sur la base d’un programme révolutionnaire.[23]


Inquiètes des conséquences d’une telle publication sur la direction de la SFIO et sur les centristes, les deux factions principales du GBL bloquèrent la publication de la lettre.[24] Ce n’est que deux mois plus tard qu’elle fut publiée, de façon tronquée, en dernière page de La Vérité.


Quand, en juillet, Pivert attaqua les trotskystes pour avoir conservé "l’étiquette" de "bolchevik-léniniste" (dans le même temps il critiquait la direction de la SFIO à cause des exclusions de Lille !), il n’y eut que Trotsky pour lui répondre, aucun dirigeant du GBL ne voulant le faire. Trotsky ne ménageait pas ses mots :

"Le malheur de Pivert," disait-il, "c’est que, jusqu’à maintenant, il n’a pas rompu le cordon ombilical qui le relie au petit monde des Blum et des Zyromski (...) En politique, le ‘nom’, c’est le ‘drapeau’. Celui qui renonce aujourd’hui à un nom révolutionnaire pour le bon plaisir de Léon Blum et consorts, celui-là renoncera aussi facilement demain au drapeau rouge pour le drapeau tricolore."[25]


Ce fut la dernière critique ouverte de Pivert dans les pages de La Vérité jusqu’à la fin de l’année ! A la fin du mois de novembre, Trotsky, outré, écrit : "Votre attitude vis-à-vis de la 'Gauche révolutionnaire' me paraît incompréhensible et absolument contraire à nos principes et à nos traditions. (...) En courtisant ces gens-là, vous allez les pousser à droite et vous perdrez du terrain en leur faveur. Il faut leur dénoncer impitoyablement. La Vérité se tait au sujet de la 'Gauche révolutionnaire'. C’est incroyable ! Permettez-moi le mot juste : c’est un scandale !"[26]


La vérité de ce principe, que face aux centristes il faut les critiquer clairement et honnêtement, et surtout ne pas faire de concessions politiques, allait être montrée lors du Congrès de la Fédération de la Seine de novembre, où, malgré les concessions faites à la Gauche Révolutionnaire par Naville lors de la rédaction de la "Motion C", Pivert refusa de soutenir la résolution, et exclût de la GR les militants qui le firent! En même temps, Fred Zeller (23 ans) dirigeant de la JS, rendit visite à Trotsky en Norvège. Après de longues discussions, dures mais claires, celui-ci rentra en France convaincu, et adhéra au GBL, ouvrant ainsi la voie au recrutement de centaines de jeunes.


"Le journal de masse"[modifier le wikicode]

A l’origine de la scission qui va intervenir à la fin du mois de novembre, il y a aussi la question du "journal de masse". Cette idée, soulevée en premier par Molinier en avril 1935, visait à acquérir une grande audience - ce qui est tout à fait louable - mais il devint vite évident qu’une telle orientation allait avoir un prix politique : la dilution du programme pour "faire passer" le journal auprès des masses et des partenaires centristes potentiels.


Pour Molinier, frappé d’impatience - la mère et le père de l’opportunisme - la chose essentielle était de décider : "quels sont les moyens tactiques les plus adéquats pour la réalisation des succès rapides, c’est-à-dire pour que nos idées deviennent promptement les idées de noyaux actifs dans la classe ouvrière et par ce fait se transforment à temps en actes."[27]


Il donna une réponse claire : "La Vérité (...) doit peu à peu se transformer en hebdomadaire plus large, en hebdomadaire de masse d’une avant-garde révolutionnaire. Elle doit changer du tout en tout et dans les mois qui vont venir, être un journal de masse."[28]


Un mois plus tard, Frank expliqua plus en détail leur conception : "Un journal de masse, un hebdomadaire de combat populaire, doit être mis sur pied en quelques semaines. Ce ne doit pas être un organe B-L, mais un organe rassemblant par exemple ceux qui sont : 1) contre la défense nationale 2) pour la milice contre le fascisme."[29]


Tout de suite, le 2 juillet, Trotsky repoussa cette proposition : "L’idée d’opposer à La Vérité un journal de masse qui surgit de la volonté de tel ou tel groupe en tant que deus ex machina, est absolument fausse. J’ai observé des tentatives semblables maintes fois, en Russie et ailleurs; elles on conduit ou à la faillite, ou à la formation camouflée d’une nouvelle fraction".[30]


Trois semaines plus tard il revient à l’attaque : "Je ne considère nullement cette question comme 'secondaire', tout au contraire. C’est parce que je vois toute sa gravité que je ne puis me rallier aux solutions de facilité. Créer un journal de masse, à part de La Vérité, serait une aventure criminelle : on compromettrait très vite les deux journaux et l’on aboutirait en même temps à deux fractions. Il faut essayer de transformer La Vérité en un journal de masse, sans lui ôter son caractère de journal de tendance. C’est la seule solution possible..."[31]


Pour Trotsky la question essentielle n’était pas d’abord celle de l’audience de La Vérité ou d’un autre journal, mais son programme politique. Bien entendu, il fallait essayer d’étendre l’influence du journal, notamment compte tenu de la situation politique de l’époque. Mais il fallait garder aussi à tout prix "son caractère de journal de tendance", c’est-à-dire son affiliation bolchevik-léniniste, son programme révolutionnaire.


Pourtant, quelques jours après la réception de cette lettre, le 1 août, le Comité Central du GBL adopta à l’unanimité une résolution qui prévoyait la création d’un "journal de masse" qui aurait tout sauf "un caractère de journal de tendance" : "Quelles que soient les conceptions des tendances révolutionnaires, leurs divergences sur les moyens d’opérer le redressement du mouvement prolétarien... elles doivent se regrouper."[32] Sur le fond, les différences politiques entre le GBL et Pivert (qui, bien entendu, était "un révolutionnaire") ne comptaient pour rien : les tendances "doivent se regrouper". L’unité - "l’action" - étaient les choses les plus importantes.


Et le journal ? Au lieu d’expliquer clairement la base programmatique, la résolution a le style creux d’une plaquette publicitaire : "Se situer dans les événements : guerre et fascisme. Exprimer la vie : large place aux reportages, aux enquêtes, à la vie prolétarienne, à la vie syndicale. Attacher à la doctrine pas de feuilleton désordonné, continuité dans la production de documents théoriques."[33]


Cette position fut discutée lors de la conférence du GBL en septembre 1935. Aucun débat sérieux n’eut lieu sur le fond de la question - "quel programme pour quel journal ?" Non. La conférence passa son temps à se disputer sur lequel des deux titres - Révolution ou La Vérité - devrait devenir le fameux "journal de masse" ! (C’est la première qui l’emporta.) Vraiment, une "question de troisième ordre, faussement posée", comme l’a dit Erwin Wolf.[34]


Tout le GBL était donc d’accord pour produire un journal qui, inévitablement, aurait un caractère centriste, un journal qui se situerait politiquement à mi-chemin politique entre les trotskystes et les masses, abandonnerait certains éléments de la politique révolutionnaire pour plaire d’avantage. Trotsky expliqua :

"Qu’est-ce qu’un 'journal de masse'? La question n’est pas nouvelle. On peut dire que toute l’histoire du mouvement révolutionnaire a été remplie de discussions sur le 'journal de masse'. C’est le devoir élémentaire d’une organisation révolutionnaire que de faire en sorte que son journal politique soit aussi accessible que possible aux masses. Cette tâche ne peut être effectivement résolue qu’en fonction de la croissance de l’organisation et de ses cadres qui doivent frayer le chemin du journal dans les masses, puisque - cela va de soi - il ne suffit pas de baptiser une publication 'journal de masse' pour que les masses l’acceptent dans la réalité. Mais, très souvent, l’impatience révolutionnaire - qui se transforme très facilement en impatience opportuniste - mène à cette conclusion que les masses n’affluent pas parce que nos idées sont trop compliquées et nos mots d’ordre trop avancés. Il faut donc simplifier notre programme, alléger nos mots d’ordre, bref, jeter du lest. Au fond, cela signifie que nos mots d’ordre doivent correspondre, non à la situation objective, non au rapport des classes analysé par la méthode marxiste, mais ) des appréciations subjectives - très superficielles et très insuffisantes - de ce que 'les masses' peuvent accepter ou non. (...) Un journal de masse se distingue d’une revue théorique ou d’un organe de cadres, non par les mots d’ordre, mais par la façon de les présenter. Le journal de cadres développe devant ses lecteurs tous les procédés de l’analyse marxiste. Le journal de masses n’en présente que les résultats, en prenant appui en même temps sur l’expérience immédiate des masses elles-mêmes. Il est beaucoup plus difficile d’écrire en marxiste pour les masses que pour les cadres."[35]


La Commune est lancée[modifier le wikicode]

Le lancement de La Commune s’expliqua par l’offensive des dirigeants de la SFIO. Comme cela était prévisible, toutes ses instances appuyèrent l’exclusion des 13 militants du GBL. La seule possibilité offerte par la direction de la SFIO d’éviter l’exclusion était de signer une déclaration de loyauté totale au parti réformiste. A la demande de Molinier, le Comité Central réuni le 18 novembre approuva cette fine "tactique". Cela ne fit aucune différence pour les bureaucrates de la SFIO : les exclusions étaient définitives.


Lors de la réunion du Comité Central du GBL le 23 novembre, Molinier se lança dans le vide. Frustré par l’inaction du CC, et déterminé à garder à tout prix des liens avec Pivert, il annonça dans l’étonnement général qu’il allait lancer un "journal de masse", La Commune, financé par ses propres moyens. Le procès-verbal du CC l’explique de façon laconique : "Molinier expose qu’un journal de masse, La Commune, est prêt à sortir pour lundi. Il montre une affiche, des prospectus, donne la liste des noms pour le lancement. Une discussion s’engage."[36]


La discussion, comme on peut l’imaginer, fut vive. Molinier, quelque semaines plus tard, donna les raisons qui le poussèrent à mettre le CC devant ce fait accompli :

"La majorité du CC se montrait incapable de faire appliquer les décisions de la conférence nationale, ses membres dirigeants de la JS agissaient à leur gré, il n’y avait aucune perspective de faire sortir le journal de masse très rapidement. Aussi huit camarades du CC de Paris après examen de la situation décident de prendre les initiatives nécessaires pour apporter au CC un plan complet pour le lancement de ce journal. Tract, local, affiches, furent préparés en moins de 3 jours."[37]


Selon ses propres termes, le projet était entièrement dirigé vers la gauche de la SFIO. Loin de vouloir "prendre le large" comme disait Trotsky, Molinier, pour ne pas rompre avec les militants de gauche, pour ne pas provoquer une scission avec... la SFIO, était prêt à faire n’importe quelle concession politique ! Ce refus de rompre avec la SFIO a conduit Trotsky à dire que la racine de la politique de Molinier et Frank fut "une capitulation devant la vague de social-patriotisme"[38] à cause de la pression d’union sacrée qui grandissait et prendrait sa forme la plus développée lors du Front Populaire.


Pour appuyer son projet, Molinier proposa que le "contrôle politique, juridique et matériel" des publications relève du GBL, mais que La Commune chercherait à créer des "Groupes d’Action Révolutionnaires" qui seraient à la base du nouveau journal.


Naville qui partageait cette méthode erronée qui allait aboutir au lancement d’un journal centriste proposa que ce soit La Vérité, "allégée de toute une partie polémique et théorique"[39], c’est à dire sans critique de Pivert et sans articles sur le programme trotskyste.


Rous, le conciliateur, condamna Molinier pour son initiative mais proposa que ce dernier soit chargé d’organiser la production de Révolution comme journal de masse ! Pitié pour les pauvres militants qui devraient trancher ! Sans différence politique claire, ce débat s’apparentait à une lutte de clique et c’était bien, en effet, ce dont il s’agissait. Du fait des désaccords fractionnels, aucune résolution ne fut adoptée ! Le CC était paralysé. Personne ne vit l’erreur méthodologique commune. Même le Secrétariat International, pourtant proche des affaires françaises, n’avait rien remarqué. Le seul d’entre eux à tirer la sonnette d’alarme, fut Rudolf Klement, et il ne le fit qu’à titre personnel.


Pour résoudre le problème le CC élit une "commission de conciliation". Le 26 novembre celle-ci aboutit à un accord qui fut aussitôt accepté à l’unanimité par le CC : Révolution deviendrait un journal "de masse" et la dernière page serait titrée La Commune.


Le journal de masse "sera lancé par les organisations existantes sur la base d’un accord politique élémentaire pour le regroupement (mot d’ordre de commune, de milice, de défaitisme révolutionnaire)."[40] La base politique ne serait donc pas le programme du GBL, mais une série de mots d’ordre "intermédiaires" susceptibles d’attirer des centristes. N’oublions pas que ce sont trois mots d’ordre de la politique de... Pivert.


Molinier, qui avait presque tout gagné, accepta ce drôle de "compromis", mais en même temps poursuivit son projet originel. Le lendemain, une réunion des "Amis de La Commune" eut lieu ; le 28 novembre, Pierre Frank diffusa les fameux prospectus de La Commune lors d’une réunion de la SFIO dans le 14ème arrondissement de Paris.


Le 29 novembre, le CC décida qu’à cause de son action, Frank ne serait plus secrétaire de rédaction du nouveau journal de masse. Le 30 novembre, Molinier dénonça cette décision "criminelle"[41] et embaucha une société privée pour coller sur les murs de Paris ses affiches annonçant La Commune "A partir du 6 décembre".


Fidèle à sa publicité, La Commune, "organe de regroupement et d’action révolutionnaire" parut le 6 décembre, parrainée par huit membres du CC du GBL, des ex-militants du "Front Social" (une organisation de la petite-bourgeoisie) et des membres d’un "Groupe d’Action Révolutionnaire" fondé par Molinier. Elle est basée sur les mêmes cinq points proposés par la "commission de conciliation" le 26 novembre : "Création de comités de travailleurs et de communes ; création de milices du peuple et armement des travailleurs ; défaitisme révolutionnaire ; lutte en vue d’instaurer le gouvernement des ouvriers et des paysans; reconstruction du parti révolutionnaire."[42]


La critique de Trotsky[modifier le wikicode]

Dès le 21 novembre, Trotsky mit le GBL en garde contre l’aventure : "Nous pouvons attirer à Révolution et même à La Vérité les meilleurs représentants du centrisme. Mais le journal doit être à nous. Il doit être l’organe de la IVème Internationale en formation. Si un journal hermaphrodite se prépare effectivement, je tiens à dégager par avance ma responsabilité."[43]


Trois jours plus tard, après avoir reçu l’appel à La Commune diffusé par Molinier lors du CC du 23 novembre, qui refuse toute appartenance politique explicite, Trotsky écrit : "L’appel est vide, stupide, criard. La Commune ne veut pas multiplier les tendances, mais elle multiplie le gâchis. On se réclame, non d’un programme, mais seulement de quelques noms; malheureusement, on me nomme aussi. Mais je dégage catégoriquement ma responsabilité."[44]


Et il explique clairement que, sans fondement programmatique clair, La Commune deviendra inévitablement un journal centriste : "Je vous le demande : si nous renonçons aux mots d’ordre qui nous sont dictés par la situation objective et qui constituent l’essence même de notre programme, en quoi nous distinguerons-nous des pivertistes ? En rien. Nous serions seulement des pivertistes de seconde zone. Or, si les masses devaient choisir les pivertistes, elles préféreraient les premiers aux seconds. (...) Ce que la masse peut exiger d’un journal, c’est un programme clair et une direction juste. Mais, précisément, sur cette question fondamentale, l’appel est tout à fait muet. Pourquoi ? Parce qu’il cherche plus à dissimuler ses idées qu’à les exprimer. Il accepte la recette centriste (...) chercher la ligne de moindre résistance, ne pas dire ce qui est."[45]


Bien qu’il ait utilisé une méthode identique à celle de Molinier, la majorité du CC se rallia à la position de Trotsky et attaqua La Commune sur cette base. Mais comme ce tournant à 180° se fit sans auto-critique, la base ne comprenait plus rien, et Molinier et Frank avaient une réponse toute faite du genre : "Aujourd’hui Naville-Rous nous attaquent alors qu’ils ont prôné hier la même politique ; les sans-principe, c’est la majorité du CC, et non les militants qui animent La Commune."


Ce qui, d’un certain point de vue, était vrai. La seule différence qualitative entre Naville-Rous et Molinier-Frank, c’est que ces derniers avaient rompu la discipline de l’organisation. Mais tous partageaient la même méthode centriste.


Frank tenta d’apaiser Trotsky, en écrivant une lettre où il expliquait le sens de sa démarche avec Molinier. Il montrait clairement l’impatience et les perspectives catastrophistes qui étaient à la racine de sa politique : "C’est sur (la variante) d’une nouvelle tentative de pas en avant à bref délai de la réaction qu’il faut baser notre politique... Nous pouvons enfin sortir du domaine des petits groupements où nous nous débattons depuis des années. Ne pas dire ce que nous faisons, ce serait se condamner comme notre section allemande il u a trois ans, ce serait passer à côté des événements comme nos camarades d’Espagne. Nous n’avons pas le choix." [46]


Il continuait : "On ne demande à personne de quitter son organisation ; il s’agit de coordonner les efforts dans et hors des organisations existantes pour faire triompher un programme d’action révolutionnaire. (...) Vouloir faire de La Vérité ou de Révolution un organe de masse, c’était non par le titre en soit, mais en fait poser par avance une prépondérance d’organisation que le plus grand nombre n’admet pas. La Commune ne pouvait gêner personne, au contraire elle pouvait rassembler tous ceux qui n’étaient pas bornés par une absence de perspective ou par un patriotisme d’organisation outrancier, tous ceux qui voulaient agir."[47]


Au lieu de parler de programme, Frank se concentre sur le "problème" de "prépondérance d’organisation".


Au lieu de parler du programme du GBL et de la Quatrième Internationale, il dit qu’il faut "faire triompher un programme d’action révolutionnaire" et rassembler tous ceux qui veulent "agir". Loin d’apaiser Trotsky, sa lettre ne fit que confirmer ce dernier dans ses critiques. Sa réponse est cuisante.


Dans une lettre du 3 décembre adressée au CC du GBL, Trotsky déclarait : "Les divergences qui nous séparent du groupe de La Commune sont, comme le démontre la lettre du camarade Frank, tout à fait irréconciliables. Inutile de répondre à Frank. Il n’a donné aucun argument nouveau : tout ce qu’il dit l’a été depuis longtemps par les sapistes[48] et les pivertistes. C’est une capitulation devant la vague social-patriotique. Celui qui ne le comprend pas n’est pas marxiste. L’approche de la guerre a donné - provisoirement - aux social-patriotes une arme puissante contre les internationalistes. D’où l’exclusion des léninistes. D’où la lâche capitulation de Pivert (son vote de la résolution de Blum sur les questions de politique générale, son silence lors du conseil national sur la question des exclusions, etc.). D’où enfin la peur des éléments instables dans nos propres rangs devant l’"isolement", et leur tendance à rester coûte que coûte aux côtés des centristes et à se différencier d’eux le moins possible. Il n’y a aucun contenu politique dans l’attitude de Molinier et de Frank. Ils capitulent devant la vague patriotique."[49]


Puis, dans une lettre du 4 décembre citant quelques phrases explicatives de Frank, Trotsky montre à quoi aboutit l’abandon des principes : "'La décision de créer La Commune prise, les premiers pas faits, nous nous sommes tournés vers les organisations existantes (...) leur disant : 'Vos discussions se prolongent dangereusement, nous avons mis pour vous un journal sur pied; prenez-le, allez-y!' Or, ce sont les soi-disant BL qui créent La Commune et qui, après cela, du haut de cette position acquise, s’adressent aux simples mortels des 'diverses tendances et organisations' : 'Allez-y' Qu’ont-ils donc créé ces audacieux initiateurs ? La Commune. Et qu’est-ce que La Commune ? Une doctrine, un programme, des mots d’ordre, un drapeau ? Non, rien de tout cela. C’est un local, des affiches, et... la caisse."[50]


Trotsky montre que, dans les luttes terribles qui s’annoncent, le seul "ultimatisme", c’est le programme marxiste : "Il s’agit pour nous d’un programme, qui correspond à la situation objective. Si une organisation, plus importante que la nôtre, accepte ce programme-- non en paroles, mais dans les actes -, nous sommes prêts à fusionner avec elle sans la moindre prétention de prépondérance."[51]


Deux semaines plus tard, le 16 décembre, il passa en revue l’affaire et la résuma ainsi, toujours en martelant sur la question fondamentale du programme : "Quant aux bolcheviks-léninistes, il leur faut savoir tirer de cette pénible expérience des leçons salutaires pour l’avant-garde ouvrière. Programme d’abord ! 'Journal de masse ?' L’action révolutionnaire ? Regroupement ? Des communes partout ? Très bien, très bien... Mais le programme d’abord ! Vos passeports politiques, messieurs ! Et, s’il vous plaît, pas des faux, les vrais ! Vous n’en avez pas ? Alors fichez-nous la paix !"[52]


Le destin de La Commune[modifier le wikicode]

La Commune apparut d’abord sans programme et en dehors de toute organisation, comme une entreprise anonyme. Puis, elle lança un appel contenant quelques mots d’ordre. Ces derniers n’avaient aucun contenu politique, ne se referaient à aucune organisation, ni à aucun programme fondamental. Avant même que La Commune ne fût lancée, Molinier et Frank avaient préparé la forme organisationnelle de leur nouvelle orientation vers les pivertistes et la gauche de la SFIO : les Groupes d’Action Révolutionnaire (GAR).


Dans le 19ème arrondissement de Paris, où Molinier militait à la section de la SFIO, le GBL avait une forte influence sur la milice de la SFIO, les Toujours Prêts Pour Servir (TPPS), dirigés ailleurs par les pivertistes. Cette influence s’exerçait grâce à l’allure et à la vigueur de Molinier lui-même, qui, avec son frère Henri, n’avait pas peur de s’impliquer dans les confrontations physiques avec les fascistes.


A partir de la mi-novembre, Molinier annonça la création d’un GAR dans le 19ème, qui regrouperait les militants de la SFIO, du GBL et des "sans-parti", sur les positions pivertistes (milice, défaitisme etc) qui allaient devenir les bases de La Commune. Ce sont ces GAR qui sont devenus l’objet principal de la création du "journal de masse". Selon la conception de Molinier-Frank, les militants attirés par La Commune pourraient être organisés dans les GAR, qui furent lancés dans d’autres arrondissements de Paris, à Argenteuil, à Clichy et à St-Denis par les militants du GBL.


Ces organes semblaient être calqués sur les "comités d’action" dont Trotsky disait qu’il devaient constituer "l’appareil de la lutte" ; un "appareil nouveau qui réponde aux nécessités de l’heure". Mais alors que les comités d’action étaient basés sur l’action commune concrète des organisations de masse, les GAR "sont un groupement de camarades d’accord sur une base minimum d’action et qui veut agir vite et fort 1) par la propagande dans la classe ouvrière dans et hors ses organisations; 2) par l’action directe efficace contre l’ennemi de classe."[53]


Il est clair que l’une des fonctions principales des GAR, était de faire de la propagande, d’agir en tant qu’organisation politique. Loin d’être des comités d’action qui pourraient devenir des conseils ouvriers, rassemblant les masses en lutte, les GAR constituaient comme l’a dit La Commune elle-même, de façon assez surréaliste, "des moteurs d’embryon du parti."[54]


Trotsky mettait les points sur les "i" : "'Mais il ne s’agit que d’un front unique', va-t-on nous répondre. Mais le front unique, c’est l’alliance des forces des organisations de masse en vue d’une action concrète. Dans le cas de La Commune, il n’y a ni forces, ni action. Il s’agit d’un 'front unique' pour le lancement d’un journal. Or, c’est précisément le contraire du front unique tel qu’il est conçu et interprété par le marxisme. La règle fondamentale du front unique, au sens des bolcheviks-léninistes, était et reste : marcher séparément, frapper ensemble. Or la prétendue 'action révolutionnaire' est une institution délibérément confuse pour marcher ensemble, avec les centristes, et pour frapper... les bolcheviks-léninistes."[55]


La Commune était bâtie sur la perspective d’une mobilisation rapide des "masses" au sein des GAR, et de l’envol du journal à travers des ventes de masse.


Les quelques militants en dehors de la fraction Molinier-Frank du GBL qui furent attirés par le projet initial - les TPPS et la dizaine de militants de la minorité du "Front Social" autour de Biron - commencèrent rapidement à s’inquiéter de l’absence d’afflux des masses.


Dans le troisième numéro de La Commune, Biron se distança même de la politique pivertiste prônée par "son" journal. Il écrivit que l’armement des travailleurs était "prématuré" et que le défaitisme révolutionnaire "c’est un schématisme gauchiste". Et il menaça "Si dans 4 à 5 semaines, La Commune n’a pas réussi à toucher, et à intéresser une certaine masse, elle est fichue."[56]


En effet. Dans leur volonté d’attirer les masses qui, de toute évidence, restaient insensibles, les appels de La Commune devenaient de plus en plus hystériques : "Fort, tu l’es, invincible tu le seras si tu utilises ta force ; on ne triomphe pas par les cris et les réjouissances, on triomphe en se battant ; les cris et les réjouissances sont faits pour saluer les victoires, non pour les obtenir. Tu n’abattras pas la forteresse ennemie en sonnant de la trompette. Il faut détruire la forteresse ennemie." etc etc [57]


Ce genre de démagogie vide allait de pair avec le travail de La Commune, loué par Laurence Vasseur, historienne des molinieristes : "L’activité des GAR est débordante. Leurs affiches, collées par milliers, sont systématiquement lacérés et par la police et par l’extrême-droite (...) Le matériel de propagande de La Commune est assez impressionnant, non seulement par ses affiches, tracts, papillons, mais aussi des brochures sortent régulièrement. Du côté du GBL, il n’y a pas l’ombre d’un matériel semblable."[58]


Pourtant, malgré toute cette vantardise, cela n’allait pas fort. Au début de 1936 La Commune fut affaiblie par le départ d’un de ses dirigeants, Jean van Heijenoort, vers le GBL ; par la dissolution des TPPS sur ordre de la direction de la SFIO; et par l’incapacité des GAR et du journal à attirer les masses.


Même les pivertistes ne voulaient pas s’en mêler. Les seuls à être vraiment attirés, furent les militants du GBL, impressionnés par les capacités organisationnelles de La Commune. A une AG de la région parisienne, 58 militants restaient avec le GBL, tandis que 44 allaient avec La Commune.[59] Fait parlant : presque tous les jeunes sont restés avec le GBL, tandis que les adultes allaient vers Molinier.


Devant cette situation, Molinier et Frank, en centristes bien avisés, prirent un nouveau tournant. Comme La Commune comptait de plus en plus d’ex-GBL, la direction décida de se réapproprier le drapeau et le programme de la Quatrième Internationale.[60] En quelques semaines, La Commune se transforma d’un journal "sans tendance" en journal du "Comité pour la IVème Internationale" puis d’un nouveau parti, le Parti Communiste Internationaliste (PCI), fondé en mars 1936. Les GAR - qui n’ont guère existé - disparurent. Le projet centriste de La Commune fut un échec total.


Selon Laurence Vasseur, ce verdict est faux. Pour elle, tout s’est passé comme Molinier l’avait prévu : "les GAR étaient la phase provisoire pour le rassemblement du nouveau parti, les GAR n’ont pas été conçus dans une perspective de longue ni de moyenne durée, mais bien uniquement comme une phase nécessaire de développement, une passerelle pour amener les sympathisants à l’organisation trotskyste."[61]


Cette analyse est erronée. D’abord, il n’était pas du tout évident que La Commune ait réussi, comme elle le prétendait, à augmenter qualitativement le nombre de militants révolutionnaires. Les GAR restaient limités aux seuls endroits où le GBL était implanté. Aucun élan local ou national n’apparut ailleurs.


Dans quelles pages de La Commune trouve-t-on une lutte pour "le programme trotskyste", nécessaire pour convaincre les militants du bien-fondé de la politique des trotskystes, et pas seulement de leur capacité d’action ? Nulle part, pour la simple raison que Molinier recherchait d’abord un compromis politique avec les pivertistes. Quand il apparut que cela était impossible, il revint à son ancienne politique. L’histoire de La Commune, du début à la fin, est une histoire d’opportunisme.


Les conséquences de l’affaire[modifier le wikicode]

"L’initiative" de Molinier et Frank allait, à la veille de juin 1936, affaiblir dramatiquement les trotskystes français. En cela, ils ont une responsabilité énorme, quelque soit leurs motivations. Mais, comme le montre cet article, ils n’étaient pas seuls. Toute la direction du GBL partageait leurs positions. Les différences tenaient des différends de clique, pas de la politique.


Après l’intervention de Trotsky, la majorité du GBL revint sur ses positions, mais n’eut pas le courage de faire une auto-critique. En fait ils ne comprenaient pas le fond de la critique de Trotsky. C’est ce que montre la manière avec laquelle le GBL attaqua Molinier après la scission. A aucun moment ils n’effectuèrent les bons choix :

  • Toute suite après la parution de La Commune, au lieu d’attaquer les molinieristes pour leurs choix politiques, ils se sont acharnés sur les questions disciplinaires et sur la manipulation financière pratiquée par Molinier.
  • Quand La Commune annonça qu’elle avait signé la lettre ouverte pour la Quatrième Internationale, le GBL et le Secrétariat International l’ignorèrent tout simplement.
  • Chaque pas fait par Molinier et Frank pour reprendre contact avec le mouvement international et son programme fut ignoré.
  • A la proposition de fusion émise par Molinier, le CC répondit par une simple condamnation de La Commune.
  • Aucune tactique en direction des militants de base - presque tous des ex-GBL - ne fut élaborée.
  • Lors de la déclaration du nouveau parti par La Commune, Révolution annonça un congrès de fondation, sans consulter l’organisation des jeunes, etc etc.


Cette ineptie s’accompagna de la poursuite de la politique opportuniste d’avant la crise. Révolution, devenue "journal de masse" soutenue par la jeunesse et par le GBL, ne publia aucun article de Trotsky pendant quatre mois, tandis que La Commune affichait d’une manière de plus en plus tonitruante, sa fidélité au "trotskysme", confirmant ainsi les soupçons de ses militants à l’égard de la direction du GBL et renforçant leur confiance en Molinier, l’homme d’action.


Après quelques mois, Trotsky en devint agacé : "Dans le domaine politique, on a remporté en quelques semaines une victoire politique complète, car La Commune a renoncé à toutes ses 'inventions' et s’est simplement ralliée à la 'Lettre ouverte'. De cette victoire, cependant, ce n’est pas notre section, mais La Commune, qui a profité, car notre section persévérait dans une 'implacable' passivité, et n’avait aucune politique à l’égard de La Commune, à moins de considérer comme une politique celle de l’autruche."[62]


A la fin du mois de décembre, dégoûté par ce qu’il décrivait comme les "répugnantes vétilles"[63] de l’affaire, Trotsky avait demandé un congé politique auprès du Secrétariat International (SI). En mars, devant l’incapacité du SI de garder confidentielles certaines lettres de Trotsky, ni d’adopter des sanctions contre Naville qui les a utilisé contre La Commune, Trotsky rompit d’abord tout lien avec le CC du GBL [64] puis menaça le SI.[65] Les rapports étaient extrêmement tendus.


C’est dans ces circonstances qu’à la fin du mois de mai 1936, le PCI, la JSR et le GBL fusionnèrent pour former le Parti Ouvrier Internationaliste (POI), fort de 615 militants. Malheureusement, la fusion ne fit pas long feu. Moins de deux mois après, Molinier était exclu par la Conférence de l’organisation internationale à cause de ses affaires financières et de ses tentatives d’influencer la politique du parti par le biais de l’argent. Il s’en alla avec ses sympathisants. Tout était à recommencer.


Conclusion[modifier le wikicode]

Comment ne pas voir des parallèles entre la déroute centriste du GBL et les divers projets proposés par la gauche française actuelle ?


Il y a presque 30 ans, en 1965, à son XIVème Congrès, le PCI de Pierre Lambert adopta précisément la perspective de la création d’une organisation comme La Commune, connue sous le nom d’une "Ligue Ouvrière Révolutionnaire". L’idée était de construire une organisation "large" pour attirer les réformistes et les centristes à un programme qui n’était pas celui du trotskysme. Le Parti des Travailleurs, fondé en novembre 1991, au sein duquel le PCI vient de se dissoudre est l’application courante de ce front unique stratégique", héritier de l’organisation de Molinier.


L’explication donnée par Lambert pour le lancement d’Informations Ouvrières est encore plus frappante. Le journal fut lancé afin "de devenir le centre organisateur de cette avant-garde qui, sans être convaincue à une première étape de la validité du programme de transition, de la IVème Internationale, acceptait toutefois de participer au combat commun pour la réalisation du front unique ouvrier."[66]


Le "front unique ouvrier" d’Informations Ouvrières n’est pas le défaitisme révolutionnaire et les milices ouvrières de La Commune, mais la méthode est identique, tout comme les résultats. Aucun de ces projets n’ été capable de construire une organisation révolutionnaire : ces projets centristes était voués à l’échec dès le départ.


De la même façon, aujourd’hui la LCR cherche à "refonder la gauche" par le biais d’un regroupement avec diverses organisations réformistes. Encore plus qu’avec le lambertisme, une comparaison du centrisme moderne de la LCR et celui de Molinier-Frank pourrait sembler ridicule.


Alors que La Commune voulait en découdre avec "l’ennemi de classe", la déclaration signée par la LCR ne parle pas de la lutte des classes et ne conduit à aucune conclusion pratique, et encore moins révolutionnaire. C’est un programme qui ne dépasse pas les strictes limites du réformisme.[67]

Dans ce dernier cas, les critiques formulées par Trotsky contre La Commune s’appliquent avec encore plus de force. Les "trotskystes" de la LCR s’apprêtent à perdre même leur faible identité "trotskyste".

Comme pour le PCI, il n’en résultera nullement un renforcement de l’organisation, mais un affaiblissement considérable. Après tout si on se présente comme réformistes de "seconde zone", les masses préféreront les premiers aux seconds.

Comme le montre l’affaire de La Commune, il n’existe pas de raccourci dans la construction du parti révolutionnaire. La première tâche est d’établir clairement le programme révolutionnaire. Par la suite, il faut le faire accepter par la population travailleuse.

Pour y parvenir, toutes sortes de compromis pédagogiques sont permis, mais aucun compromis politique. Les révolutionnaires doivent continuer d’expliquer, clairement et simplement, les éléments fondamentaux de leur programme. Ils doivent le mettre en œuvre là où c’est possible, ils doivent œuvrer afin que les travailleurs soient mobilisés dans des fronts uniques visant des actions concrètes. Mais l’organisation ne doit jamais cacher son véritable programme, ni le noyer au sein d’une organisation artificielle, créée de toute pièce.

Voilà ce que montre la triste affaire de La Commune, qui peut encore aujourd’hui nous apprendre beaucoup sur les tâches de construction du parti.

  1. Pour plus de détails, voir notre brochure "L’Agonie du lambertisme ?"
  2. Voir notre article "La faillite du centrisme" (PO22) pour notre critique.
  3. Ce silence est éclairant. Par exemple, il n’y a eu aucun article sur cette affaire dans les 48 numéros et 5000 pages des Cahiers Léon Trotsky. La biographie de Trotsky par Pierre Broué passe là-dessus en deux phrases. Dans son "histoire" mensongère de la Quatrième Internationale (Paris, 1973), Pierre Frank se tait, tout comme son dauphin, Daniel Bensaïd, qui dans ses brochures "Les années de formation de l’IVème Internationale" (Cahiers d’Etude et de Recherche 9, 1988) et "Stratégie et Parti" (Racines 2, 1987) parle de tout, sauf de La Commune. La seule exception ce sont les Cahiers du CERMTRI, dont le numéro 53 (juin 1989) reproduit la brochure "L’Organe de Masse" (1936) de Nicole Braun (E. Wolf), qui contient une analyse poussée par l’un des secrétaires de Trotsky. Il existe également un mémoire universitaire, non-publiée et peu politique, par Laurence Vasseur : "Les molinieristes 1935-1939", Maîtrise d’Histoire contemporaine, Université Lille III, octobre 1983, 285pp.
  4. C’est à cette période qu’il change son nom de Parti Communiste (Section française de l’Internationale communiste) en Parti Communiste Français, que ses élus revêtent l’écharpe tricolore, que ses militants se mettent à chanter la "Marseillaise" etc.
  5. Reproduit dans Cahiers du CERMTRI 53, juin 1989.
  6. L. Trotsky, Œuvres, t4, p121.
  7. P. Naville, "L'Entre-deux guerres", EDI 1976, pp 467-483.
  8. Cité dans L. Trotsky, Œuvres, t7, p243 n3.
  9. L. Trotsky, 10.6.35, Œuvres t 5, p327.
  10. Ibidem.
  11. P. Frank, cité dans N. Braun, "L’organe de masse" (1936), reproduit dans les Cahiers du CERMTRI 53, p. 43.
  12. L. Trotsky, 30.7.35, Œuvres, t6, p96-101.
  13. L. Trotsky, 30.7.35, Œuvres, t6, p101.
  14. Le 10 août, l’Humanité, fidèle à ses nouveaux principes de collaboration de classe, dénonça les "provocateurs". Vaillant-Couturier attaqua ceux "qui outragent le drapeau tricolore", qui, bien entendu, n’étaient que des "indicateurs à la police"...
  15. L. Trotsky, 11.8.35, Œuvres, t6, p119.
  16. L. Trotsky, Œuvres, t7, p186.
  17. La Vérite 246, 2.8.35.
  18. Cité par N. Braun, "L’Organe de masse" (1936) in Cahiers du CERMTRI 53, juin 1989, p50.
  19. L. Trotsky, 13.9.35, Œuvres, t6, pp202-203.
  20. L. Vasseur, "Les molinieristes, 1935-1939", Maîtrise d’Histoire contemporaine, Université Lille III octobre 1983, p7.
  21. La Vérité, 8.11.35.
  22. N. Braun, op. cit., p. 59.
  23. L. Trotsky, Œuvres, t5, pp346-359.
  24. Par la suite, chacun a renvoyé la responsabilité sur l’autre. En décembre 1935, Molinier écrit à Trotsky "c’est Naville, Rousset, qui ont voté contre la publication de la lettre pour la IVème." ("La crise de la section française de la Ligue Communiste Internationaliste" (1936), p36). Au même moment Naville déclare "Raymond et ses amis étaient résolument contre La lettre pour la IVème" ("Léon Trotsky : Correspondance" (Paris 1989), p70).
  25. L. Trotsky, 7.8.35, œuvres, t6, pp104-106.
  26. L. Trotsky, 25.11.35, œuvres, t7, p130.
  27. "Tâches présents et tâches d’hier" (12.4.35), in "La crise de la section française de la Ligue Communiste Internationaliste" (1936), p43.
  28. Ibidem.
  29. Cité par Braun, op. cit., p72.
  30. L. Trotsky, œuvres, t6, p47.
  31. Ibidem, p.80.
  32. Résolution du CC (1.8.35), in "La crise de la section française de la Ligue Communiste Internationaliste" (1936), p18.
  33. Ibidem.
  34. Ibidem, p55.
  35. L. Trotsky, 30.11.35, œuvres, t7, p174.
  36. Procès-verbaux du CC 23.11.35, in "La crise de la section française de la Ligue Communiste Internationaliste" (1936), p18.
  37. "La crise de la section française de la Ligue Communiste Internationaliste" (1936), pp7-8.
  38. L. Trotsky, 3.12.35, œuvres, t7, p191.
  39. Motion Naville, CC du 23.11.35, in "La crise de la section française de la Ligue Communiste Internationaliste" (1936), p19.
  40. "La crise de la section française de la Ligue Communiste Internationaliste" (1936), p21.
  41. Lettre au BP, 30.11.35, in "La crise de la section française de la Ligue Communiste Internationaliste" (1936), p23.
  42. La Commune 1, 6.12.35.
  43. L. Trotsky, 25.11.35, œuvres, t7, p132.
  44. L. Trotsky, 28.11.35, œuvres, t7, p179.
  45. Ibidem, pp175-176.
  46. Lettre à Trotsky, datée le 28.12.35, in "La crise de la section française de la Ligue Communiste Internationaliste" (1936), p64-67.
  47. Ibidem., p65.
  48. Le SAP (Socialistische ArbeiterPartei -- "Parti socialiste des travailleurs") était une organisation centriste allemande, contre laquelle Trotsky avait mené plusieurs batailles politiques.
  49. L. Trotsky, 3.12.35, œuvres, t7, p189-190.
  50. L. Trotsky, 4.12.35, œuvres, t7, p199-200.
  51. Ibidem., p197.
  52. L. Trotsky, 16.12.35, œuvres, t7, p229.
  53. La Commune 3, 20.12.35.
  54. Cité dans La Vérité 255, 26.1.36.
  55. L. Trotsky, 16.12.35, Œuvres, t7, p226. Selon les Œuvres, la première phrase est "Mais il ne s’agit pas du front unique", ce qui est un contre-sens évident. Il doit s’agir d’une faute de frappe : nous avons suivi la traduction anglaise.
  56. La Commune 3, 20.12.35.
  57. "Le pain, la paix, la liberté", brochure GAR (janvier 1936) p4.
  58. Vasseur, op. cit., p37.
  59. Ibidem, p33.
  60. La Commune 8, 24.1.36.
  61. Vasseur, op. cit., p45.
  62. L. Trotsky, 4.3.36, œuvres, t9, p36.
  63. L. Trotsky, 27.12.35, œuvres, t7, p240.
  64. L. Trotsky, 22.3.36, œuvres, t9, p86.
  65. L. Trotsky, 18.5.36, œuvres, t9, p257-258.
  66. Quelques enseignements de notre histoire, SELIO, p113.
  67. Rouge 1520, 3.12.92.