Lénine et le mouvement ouvrier britannique

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« Le prolétariat a besoin de la vérité ; il n’y a rien de plus dangereux pour sa cause que des lieux communs faux, mais plausibles et bruyants »

(Extrait de la réponse de Lénine à Macdonald en août 1919).

Le mouvement ouvrier anglais a toujours intéressé Lénine. C’est pourquoi il étudiait les relations économiques et sociale de la Grande-Bretagne avec une [attention] particulière. Il était impossible à un connaisseur de l’impérialisme comme Lénine de ne pas prêter attention aux méthodes grâce auxquelles la bourgeoisie anglaise avait réussi, au cours de plusieurs décades, à maintenir dans une soumission morale et politique complète la grande masse des ouvriers et les organisations qu’ils avaient créées.

Lénine comprenait très bien les raisons économiques qui firent que le mouvement ouvrier anglais restait apolitique pendant de si longues années et pourquoi, en dépit de la croissance et du développement des syndicats, les partis socialistes anglais conservaient leur nature squelettique. Il s’appliquait à suivre, pas à pas, la lutte idéologique qui se déroulait dans le mouvement socialiste britannique. Même avant la guerre, il commentait souvent, dans la presse bolchevique, les événements les plus importants et il s’opposait hardiment à Hyndman quand ce dernier préconisait sa théorie du socialisme impérialiste ou de l’impérialisme socialiste.

La guerre, le rôle des syndicats et des organisations socialistes pendant la guerre, stimulaient Lénine à pénétrer encore plus profondément dans le mouvement ouvrier et particulièrement dans le mouvement britannique. La raison du chauvinisme de la majorité des chefs syndicaux et socialistes est leur attachement à l’État bourgeois et leur soumission à l’idéologie bourgeoise ; Lénine l’a montré dans toute une série d’articles parus dès avant la guerre. Dans ces articles, il exposa l’explication marxiste de cette idéologie spéciale.

Je me propose, dans cet article, d’examiner les idées de Lénine sur les questions principales du mouvement ouvrier anglais dans la période qui suivit la Révolution d’Octobre.

En 1920, les syndicats britanniques et le Labour Party envoyèrent une délégation dans la Russie des Soviets afin de se rendre compte de la situation. Quelques-uns des délégués, appartenant pour la plupart à l’aile droite, tels Tom Shaw et Guest, se sentirent plutôt comme délégués du gouvernement anglais que du prolétariat anglais. Dans sa « Lettre aux Ouvriers Anglais » (30 mai 1920) Lénine s’exprima ainsi :

« Je ne suis pas surpris du tout de voir un certain nombre de vos délégués ne pas adopter le point de vue de la classe ouvrière, mais celui de la bourgeoisie, celui de la classe exploitante, car la guerre impérialiste nous a dévoilée dans tous les pays capitalistes un vice profondément enraciné, à savoir : le passage de la majorité des chefs ouvriers parlementaire au côté de la bourgeoisie. Sous le faux prétexte de la défense de 1 la patrie, ils ont défendu en fait les intérêts d’un des deux groupes de brigands internationaux anglo franco-américain ou allemand : ils se sont alliés à la bourgeoisie contre la lutte révolutionnaire du prolétariat ; ils ont masqué cette trahison avec une phraséologie petite-bourgeoise réformiste, pacifiste sur la Révolution mondiale, sur les méthodes constitutionnelles, sur la démocratie, etc. Cela s’est produit dans tous les pays : il n’est donc pas surprenant que la même trahison existant en Grande-Bretagne ait infecté votre délégation. »

Tom Shaw et Guest demandèrent à Lénine s’il pouvait prouver que le gouvernement britannique continuait l’intervention et qu’il agissait réellement d’accord avec Wrangel et la Pologne, etc. À quoi Lénine répondit :

« Pour nous procurer les traités secrets du gouvernement britannique, il serait nécessaire de le renverser d’une manière révolutionnaire, de s’emparer de tous les documents concernant la politique étrangère, comme nous l’avons fait en 1917 ».

« Ces représentants du prolétariat anglais », écrit Lénine dans cette même lettre, « peu importe qu’ils soient des parlementaires, des syndicalistes, des journalistes qui prétendent ne rien savoir sur l’existence des traités secrets de la Grande-Bretagne, de la France, de l’Amérique, d’Italie, du Japon et de la Pologne au sujet de leur brigandage dans d’autres pays et du partage du butin et qui ne mènent pas une lutte révolutionnaire pour dénoncer de pareils traités, montrent ainsi une fois de plus qu’ils sont de véritables domestiques des capitalistes… Le « New Statesman », qui est le journal le plus modéré de tous les journaux modérés de la classe moyenne, demande qu’on fournisse à la Pologne des tanks plus puissants que ceux employés durant la guerre contre l’Allemagne. Après cela pouvons-nous nous empêcher de rire de ces « chefs » des ouvriers anglais qui, avec une admirable candeur naïve, demandent la « preuve » que l’Angleterre fait la guerre à la Russie et aide la Pologne et les gardes blancs en Crimée ? ».

Cette lettre, qui embrasse les problèmes généraux du mouvement ouvrier et de la Révolution russe, nous donne une idée claire de l’opinion de Lénine sur les chefs de l’aile droite du mouvement politique et syndical anglais. Nous y trouvons également l’opinion de Lénine sur différentes questions du mouvement ouvrier anglais. Revenons maintenant aux problèmes concrets qui ont surgi au cours du processus de la formation de l’aile gauche en Angleterre.

Vers le milieu de l’année 1919, un communiste anglais posa un certain nombre de questions à Lénine. Après avoir donné un bref aperçu de la situation du mouvement ouvrier en Angleterre, il défendit l’opposition des révolutionnaires anglais au parlementarisme. L’auteur, antiparlementaire lui-même, termine ainsi sa lettre : « Si vous étiez ici, vous diriez : concentrez toutes vos forces sur l’action directe et arrêtez toutes ces palabres sur la machine politique… Dans aucun autre pays que l’Angleterre il n’existe un appareil politique qui soit aussi difficile à conquérir par les ouvriers ». À cette lettre écrite par un homme qui, en ce moment-là, ignorait encore que la tâche des communistes est de détruire tout l’appareil politique de la bourgeoisie et non pas de le conquérir, Lénine répondait par une longue lettre dans laquelle il expliquait la conception des marxistes révolutionnaires sur le parlementarisme.

« Je sais », écrivit Lénine (« Lettre à un Communiste anglais », 28 août 1919), « que beaucoup d’ouvriers, parmi les meilleurs, les plus honnêtes, les plus sincèrement révolutionnaires, sont des ennemis du parlementarisme et de toute participation au travail parlementaire. Les démocrates bourgeois présentent le parlementarisme bourgeois comme de la « démocratie absolue » ou de « démocratie pure », mais ils cachent soigneusement les millions de courants souterrains qui relient le Parlement à la Finance et l’Industrie.

« L’Internationale Communiste et les partis communistes des différents pays commettraient une erreur grossière s’ils voulaient se dresser contre les ouvriers qui sont en faveur du système soviétique, mais qui n’approuvent pas la participation à la lutte parlementaire. Si nous considérons la question du point de vue théorique, de son aspect général, c’est justement ce programme, par exemple la lutte pour la République Soviétique, qui est capable d’unir et doit unir tous les révolutionnaires sincères

« Que faire », demande Lénine plus loin, « si, dans un certain pays, les communistes ne peuvent se mettre d’accord sur la question de la participation au travail parlementaire ? Je considérerais ce désaccord comme secondaire pour les temps qui courent, comme la lutte pour le système soviétique est une lutte politique du prolétariat dans sa forme la plus élevée, la plus consciente, la plus révolutionnaire. Il vaut mieux être avec les ouvriers révolutionnaires, s’ils se trompent dans des questions secondaires, que d’être avec les chefs social-démocrates qui ne sont pas capables de faire un travail révolutionnaire parmi la classe ouvrière, même s’ils appliquent une tactique correcte en une question particulière.

« Je suis personnellement convaincu », continue Lénine, « que le refus de participer aux élections parlementaires est une erreur de la part des ouvriers révolutionnaires anglais, mais il vaut mieux faire quelques concessions sur ce point que de retarder la formation d’un Parti Ouvrier Communiste en Angleterre avec tous ceux que vous avez énumérés, qui sympathisent avec le bolchevisme et avec toutes les tendances et tous les éléments qui sont sincèrement en faveur de la République soviétique. »

Nous voyons ce qui intéressait Lénine au plus haut point. Lénine, auquel on ne peut guère reprocher d’aimer les programmes peu clairs, qui n’estimait rien de plus que la clarté, l’accord complet et la parfaite unité idéologique de la pensée dans toutes les questions importantes, conseille aux révolutionnaires anglais de former un parti le plus tôt possible, sans tenir compte des désaccords dans la question parlementaire. Lénine comprenait très bien que ce désaccord disparaîtrait rapidement et que le parti, au cours des prochaines luttes, se fortifierait rapidement…

« La critique du parlementarisme », dit Lénine, « est nécessaire en tant qu’elle reconnaît le caractère de relativité historique du parlementarisme, ses rapports étroits avec le capitalisme. L’erreur des anarchistes et des anarcho-syndicalistes est d’être opposés à toute participation à la lutte parlementaire alors qu’au contraire, on peut et on doit faire de la propagande révolutionnaire à l’intérieur du parlement bourgeois. Certes, ce travail comporte de grandes difficultés, mais il faut les surmonter, et si le parti du travail est véritablement révolutionnaire, s’il est lié aux masses, à la majorité des ouvriers, non seulement aux couches supérieures, s’il est vraiment un parti fort et homogène, capable de faire du bon travail parmi les masses ouvrières et par tous les moyens possibles, un tel parti sera certainement à même de contrôler ses parlementaires et d’en faire de vrais propagandistes révolutionnaires, tel Karl Liebknecht. »

Rien de pareil n’avait encore été dit sur le travail parlementaire dans les vieux pays du parlementarisme et aucune section de la IIe Internationale, même avant sa banqueroute morale et politique, ne s’était jamais posé des tâches pareilles. Pourquoi Lénine exposa-t-il la question du parlementarisme avec tant de détails ? Parce qu’il craignait qu’elle ne constituait un obstacle à la constitution d’un parti communiste en Angleterre et, quoique la majeure partie de cette lettre soit consacrée à la question du parlementarisme, l’idée centrale, le sujet principal de la lettre fut la démonstration de la nécessité de constituer un parti communiste en Angleterre.

« Un contact constant avec les masses ouvrières, une propagande énergique et continue parmi elles, la participation à toutes les grèves, la capacité de répondre à toutes les questions des masses : voilà ce qui est le plus important pour un parti communiste, particulièrement dans un pays comme l’Angleterre, où, jusqu’à présent (comme c’est également le cas dans tous les pays impérialistes) ce fut principalement la couche supérieure des ouvriers, les représentants de l’aristocratie ouvrière qui participaient au mouvement socialiste et au mouvement ouvrier en général, et dont la majorité fut empoisonnée sans espoir de guérison par le réformisme et emprisonnée par des préjugés capitalistes et impérialistes. Il est impossible de parler d’un mouvement ouvrier communiste sérieux s’il n y a pas de lutte contre cette couche sociale, si on ne détruit pas toute son influence parmi les ouvriers, si on ne convainc pas la masse de la contamination bourgeoise complète de cette couche. »

Ce conseil donné aux communistes anglais vaut également pour tous les autres pays. C’est un des principes fondamentaux de la tactique du communisme international.

Dans La Maladie infantile du communisme (avril 1920), Lénine traite, une fois de plus, des problèmes tactiques du mouvement ouvrier anglais et fait allusion au révolutionnarisme opportuniste et petitbourgeois. Il revient à la question du parlementarisme et, en citant des exemples de toutes les révolutions passées, il démontre les inconvénients qui en résulteraient pour le prolétariat s’il renonçait à la tribune parlementaire. Il répond à l’argument de ceux qui objectent que les bolcheviques ont dissout l’Assemblée constitutionnelle [1] et que, par conséquent, il n’y aurait pas d’utilité à participer aux Parlements. Les faits historiques parlent contre les arguments de cette nature, car les bolcheviques ne sabotèrent pas les élections après la Révolution d’Octobre mais, au contraire, ils y participèrent.

« Il a été démontré que la participation à l’Assemblée démocratique, quelques semaines avant la victoire de la République soviétique et même après cette victoire, non seulement n’a pas nui au prolétariat révolutionnaire, mais elle a permis aux bolcheviques de prouver aux masses retardataires pourquoi de tels parlements devaient être dispersés, elle a facilité la dispersion du parlement ainsi que le processus par lequel on arrive actuellement à disperser les parlements bourgeois. Il est impossible d’élaborer une tactique révolutionnaire uniquement sur des caprices révolutionnaires », dit ailleurs Lénine. « La tactique doit être basée sur l’évaluation du rapport des forces en présence, de même que sur l’évaluation des expériences des autres mouvements révolutionnaires. Il est facile de manifester ses convictions révolutionnaires uniquement en maudissant l’opportunisme parlementaire, en rejetant toute participation aux luttes parlementaires, mais justement parce que c’est trop simple, cela ne peut pas être la solution d’un problème difficile, même très difficile… C’est tout à fait enfantin de vouloir tourner, sautant par-dessus, la difficulté qui consiste d’utiliser le parlement réactionnaire pour des fins révolutionnaires. »

Un communiste anglais, Gallacher, avait écrit dans un article que « les ouvriers sont dégoûtés de l’idée du parlement et que les camarades révolutionnaires ne devaient pas soutenir Henderson et Clynes, car soutenir par n’importe quel moyen les parlementaires et les opportunistes équivaudrait à travailler pour les gentlemen mentionnés plus haut. »

Et Lénine répondit :

« Des gens qui sont capables d’exprimer une telle disposition d’âme des masses, qui sont capables d’éveiller en elles une telle opinion, méritent nos soins attentifs et nous devons leur prêter toute notre assistance. En même temps, il faut leur dire franchement et ouvertement que cette opinion seule ne suffit pas pour guider les masses dans la grande lutte révolutionnaire… Cette haine des représentants des masses opprimées et exploitées est en effet « le commencement de la sagesse », elle est la base de tout mouvement socialiste et communiste et de son succès. L’auteur, pourtant, oublie que la politique est une science et un art qui ne tombent pas du ciel, et que le prolétariat, s’il désire vaincre la bourgeoisie, doit créer ses propres politiciens de classe prolétariens, aussi capables que les politiciens bourgeois… L’auteur de la lettre ne pense même pas à poser la question, à savoir : s’il est possible aux Soviets de vaincre le parlement sans introduire des ouvriers du Soviet dans ce dernier, sans désagréger le parlement de l’intérieur, sans préparer, au sein du parlement, le succès des Soviets dans la lutte imminente pour disperser le parement. »

Lénine s’oppose énergiquement au refus de soutenir les représentants opportunistes du Labour Party aux élections ;

« Il est évident que les Henderson, les Clynes, les Macdonald et les Snowden sont des réactionnaires fieffés. « Il est également hors de doute qu’ils désirent prendre le pouvoir entre leurs mains (préférant quand même une coalition avec la bourgeoisie) pour le diriger en conformité avec les règles de la bourgeoisie et qu’ils se conduiront inévitablement, une fois au pouvoir, comme les Scheidemann et Noske. Tout cela est vrai, mais il ne s’ensuit pas nécessairement que le fait de les soutenir équivaut à trahir la Révolution ; au contraire, les révolutionnaires doivent prêter un certain appui parlementaire a ces gentlemen… Les communistes de gauche estiment que le pouvoir tombera inévitablement entre les mains du Labour Party et admettent qu’actuellement ce dernier s’appuie sur la majorité des ouvriers.

« De ce fait, ils tirent l’étrange conclusion que la camarade Sylvia Pankhurst exprime comme suit : « Un parti communiste ne doit pas faire de compromis… Un parti communiste doit maintenir sa doctrine pure et garder intacte son indépendance ; sa mission est de montrer la direction, sans s’arrêter ni dévier de la route menant à la Révolution communiste. » Au contraire, puisque la majorité des ouvriers anglais soutiennent encore les Scheidemann et Kerenski anglais, puisqu’ils n’ont pas encore expérimenté un gouvernement composé de tels hommes, expérience qui fut nécessaire en Russie et en Allemagne avant qu’il n’y eut lieu l’exode des masses vers le communisme, il s’ensuit évidemment que les communistes anglais doivent participer au parlement. Ils doivent aider de l’intérieur du parlement à faire comprendre aux travailleurs les résultats pratiques d’un gouvernement Henderson et Snowden ; ils doivent aider les Henderson et Snowden à battre Lloyd George et Churchill.

« Agir autrement signifie ralentir le progrès de la Révolution ; parce que la Révolution est impossible sans un changement des idées de la majorité de la classe ouvrière et ce changement peut uniquement être réalisé par l’expérience politique des masses, et non par la seule propagande. Si une infime minorité dit : « en avant, sans compromis, sans s’arrêter, ni dévier, alors je le leur dis en face : leur mot d’ordre est faux. Ils savent, ou du moins ils devraient savoir, que la majorité, en cas de victoire des Henderson et Snowden sur Lloyd George et Churchill, sera rapidement déçue et viendra au communisme ou, en tout cas, elle prendra une attitude neutre qui, dans la plupart des cas, est une neutralité favorable aux communistes. C’est comme si 10.000 soldats voulaient se jeter dans la bataille contre 50.000 ennemis à un moment ou l’on attend un renfort de 100.000 hommes, mais dont l’arrivée n’est pas immédiate ; il est évident qu’il est nécessaire à un tel moment de s’arrêter, de dévier, même de faire un compromis. »

Lansbury dit un jour à Lénine au cours d’une conversation : « Nos chefs syndicaux disent que les compromis leurs sont permis, puisqu’ils le sont pour les bolchéviks » (allusion à Brest-Litovsk). Lénine répondit par une simple comparaison populaire :

« Imaginez que votre automobile soit arrêtée par des brigands armés. Vous leur donnez votre argent, votre passeport, votre revolver, votre machine. Par contre, vous êtes débarrassé de la compagnie agréable des brigands. Le compromis est complètement contenu là-dedans. Do, ut des (je vous donne l’argent, mon arme, l’automobile pour que vous me donniez la possibilité de partir en paix). On ne peut guère trouver un homme normal qui qualifierait un tel compromis d’inadmissible en principe ou qui proclamerait que celui qui a conclu le compromis est un complice des bandits – même si les bandits, s’étant emparés de l’automobile, se servent des armes à feu pour accomplir de nouveaux brigandages. Notre compromis avec les bandits de l’impérialisme allemand fut un compromis semblable.

« Mais quand les mencheviques et les socialistes-révolutionnaires en Russie, les Scheidemann (et, pour une grande part, les Kautsky) en Allemagne, les Otto Bauer et Fritz Adler, en Autriche, les Renaudel, Longuet et Cie., en France, les Indépendants [2] et les Fabiens [3] en Angleterre, effectuaient, de 1914 à 1918 et de 1918 à 1920, des compromis avez les bandits de leur propre bourgeoisie et quelquefois avec ceux de la bourgeoisie des Alliés, contre le prolétariat révolutionnaire, voilà où ces très honorables furent coupables d’aider et de tuer.

« La conclusion est claire : Rejeter les compromis par « principe », rejeter toute possibilité de compromis en général et de n’importe quelle nature est une plaisanterie enfantine et ne peut guère être prise au sérieux. Celui qui désire être utile au prolétariat révolutionnaire doit être capable de choisir les cas concrets de tels compromis qui ne sont pas admissibles, qui ressortent de l’opportunisme et de la trahison et de diriger toute la puissance de sa critique contre ces compromis, de les démasquer sans pitié, et les combattre jusqu’au bout. »

Ce qui fut le plus difficile au parti communiste anglais en voie de formation, fut l’établissement d’une attitude juste vis-à-vis du Labour Party. Les avantages résultant pour les communistes de l’entrée des Travaillistes au gouvernement n’apparurent pas clairement à la majorité des éléments dirigeants du mouvement révolutionnaire anglais. C’est pourquoi Lénine revint constamment sur cette question. Afin de bien mettre évidence ses idées, il esquissa les « lois fondamentales de la Révolution » :

« Il ne suffit pas pour la Révolution », dit Lénine, « que les masses exploitées et opprimées comprennent l’impossibilité de vivre dans l’ancien régime et qu’ils demandent un changement, il est nécessaire que les exploiteurs ne soient pas capables de conserver leur domination. Autrement dit : la Révolution est impossible sans une crise nationale, touchant tant les exploiteurs que les exploités. Il s’ensuit, par conséquent, qu’il est essentiel pour la Révolution que, premièrement, la majorité des ouvriers (ou, du moins, la majorité des ouvriers conscients) comprenne parfaitement la nécessité d’une révolution et qu’elle soit prête à verser son sang pour elle ; deuxièmement, que la classe dirigeante soit dans un état de crise gouvernementale tel qu’il attire même les masses les plus arriérées dans la politique. C’est un symptôme de toute révolution réelle que cette croissance rapide du nombre des représentants des masses travailleuses et opprimées, apathiques jusqu’alors, et qui sont capables de soutenir une lutte politique qui affaiblit le gouvernement et facilite son renversement par les révolutionnaires.

« Comme nous le voyons surtout dans le discours de Lloyd George, les deux conditions du succès de la révolution prolétarienne se développent d’une façon évidente en Angleterre. Les fautes des communistes de gauche sont maintenant d’autant plus dangereuses qu’il y a certains révolutionnaires qui font montre d’une attitude insuffisamment pénétrante, attentive, consciente vis-à-vis de chacune de ces conditions. Puisque nous ne sommes pas un groupe révolutionnaire, mais un parti de la classe révolutionnaire qui désire entraîner les masses avec soi (sans lesquelles nous courons le risque de ne rester que de simples bavards), il faut tout d’abord aider les Henderson et Snowden à battre Lloyd George et Churchill ; ou, mieux encore, nous devons FORCER les premiers à battre ces derniers, car les premiers ont peur de leur propre victoire. Deuxièmement, nous devons aider la majorité de la classe ouvrière à se convaincre soi-même, par sa propre expérience, que nous avons raison. Troisièmement, nous devons rapprocher le plus possible le moment où, à la suite du désappointement de la majorité des ouvriers, il sera devenu possible de renverser, avec des chances sérieuses de succès, le gouvernement Henderson ».

La vie politique en Angleterre pendant ces deux ou trois dernières années a brillamment confirmé la justesse de la prédiction de Lénine, à savoir que le gouvernement du parti travailliste travaillerait pour les communistes, que ces gentlemen imiteraient les gouvernements bourgeois, qu’en agissant ainsi, ils se démasqueraient aux yeux des masses et que la croissance du parti communiste anglais marcherait à une allure rapide, à partir du moment de l’arrivée des réformistes au pouvoir. Le parti communiste anglais et le mouvement minoritaire se sont renforcés, ils sont devenus un facteur politique important dans le pays, depuis le jour de l’arrivée au pouvoir de Macdonald.

Polémiquant avec certains éléments de l’extrême-gauche, Lénine, en passant, effleurait un des problèmes des plus importants et des plus difficiles, à savoir les racines et les causes de l’opportunisme. Au second congrès de l’Internationale Communiste, Lénine, dans son rapport « La situation internationale et les questions fondamentales de l’Internationale Communiste », pose la question : Comment pouvons-nous expliquer la stabilité de ces tendances réformistes en Europe et pourquoi le réformisme est-il plus fort en Europe que dans notre pays ? Et il répond :

« Parce que les pays avancés ont créé et créent leur propre civilisation grâce à la possibilité de vivre aux dépens de millions d’hommes opprimés. Parce que les capitalistes de ces pays reçoivent beaucoup plus de profits que s’ils exploitaient les ouvriers de leur propre pays… Ces milliards de surprofits représentant la base économique sur laquelle repose l’opportunisme dans le mouvement ouvrier. En Amérique, en Angleterre et en France, il existe une résistance considérablement plus tenace de la part des chefs opportunistes, des couches supérieures du mouvement ouvrier, de l’aristocratie ouvrière, ils offrent une résistance beaucoup plus grande au mouvement communiste et c’est pourquoi dans ces pays, la lutte contre l’opportunisme sera beaucoup plus difficile que chez nous. »

Comment ces difficultés devaient-elles être vaincues en Grande-Bretagne, où il existait un parti travailliste gigantesque et seulement un petit groupe de communistes révolutionnaires ? Tout d’abord, par la formation immédiate d’un parti communiste et, deuxièmement, par une attitude juste vis-à-vis du parti travailliste. Dans « La Maladie infantile du Communisme », il écrit ce qui suit à ce sujet :

« Je possède trop peu de matériaux sur cette question, qui est particulièrement complexe, vu l’extrême originalité du Parti Ouvrier d’Angleterre, fort peu semblable, par sa structure même, aux partis politiques ordinaires du continent. Il est sûr seulement, d’abord, que sur cette question comme sur les autres, c’est s’exposer à une erreur fatale de s’imaginer pouvoir déduire la tactique du prolétariat révolutionnaire de principes dans le genre de ceux-ci : « Le parti communiste doit conserver sa doctrine pure et son indépendance immaculée vis-à-vis du réformisme ; sa vocation est d’aller de l’avant, sans s’arrêter et se détourner de sa route, d’aller en ligne droite vers la révolution communiste ».

Au IIe Congrès de l’Internationale Communiste, Lénine parle d’une façon très précise sur ce sujet :

« Le parti communiste, dit-il, peut s’affilier au parti travailliste à condition qu’il conserve son entière liberté de critique et de propagande. »

En réponse à une remarque de Serrati, que ceci serait de la « collaboration de classe », Lénine réplique :

« Mais dans le cas actuel, nous sommes en présence d’un cas de coopération entre la minorité avancée et la grande masse des ouvriers anglais. Tous les ouvriers, tous les adhérents des syndicats sont membres du Labour Party. Le Labour Party est une organisation particulière, n’ayant rien d’analogue dans aucun autre pays ; il comprend six à sept millions d’ouvriers organisés de toutes les branches industrielles. On n’exige aucune conviction politique pour les adhérents… Ceci signifie la collaboration de l’avant-garde avec l’arrière-garde. Il est de la plus grande importance pour l’ensemble du mouvement que les communistes anglais forment un anneau entre le parti de la minorité et les masses ouvrières. C’est pourquoi, du moment qu’on ne peut nier que le Labour Party soit composé d’ouvriers, il est clair que travailler dans ce parti veut dire collaboration de l’avant-garde de la classe ouvrière avec les ouvriers moins avancés, et si cette collaboration n’est pas poursuivie systématiquement, le parti communiste n’a aucune raison d’être et on ne pourra pas soulever la question de la dictature du prolétariat. »

Le 6 août 1920, Lénine prononça au IIe Congrès un discours sur l’entrée des communistes au Labour Party :

« Sylvia Pankhurst », déclara Lénine, « demande s’il est possible à un parti communiste de rallier un autre parti politique qui adhère encore à la IIe Internationale. Elle dit que c’est impossible. Mais nous avons des conditions toutes particulières dans le Labour Party : c’est un parti très original, ce n’est pas un parti dans la signification ordinaire du mot. Il se compose des membres de toutes les organisations syndicales… Nous trouvons dans ce parti la grande masse des ouvriers anglais, dirigés par les pires éléments bourgeois, par des social-démocrates pires que les Scheidemann, Noske et autres gentlemen du même acabit. Le Labour Party admet, malgré tout, que l’Indépendant Labour Party qui lui est affilié peut avoir ses propres journaux, dans lesquels les membres de ce parti déclarent que les chefs du Labour Party sont social-traîtres… Il n’est pas juste – comme dit le camarade Gallacher – que si nous décidons d’entrer dans le Labour Party, les meilleurs ouvriers anglais ne voudront pas venir vers nous. Il faut le prouver. »

Si nous lisons maintenant, cinq ans après le IIe Congrès de l’I.C., les conseils tactiques de Lénine aux communistes anglais, alors nous voyons avec combien de justesse et de clairvoyance il a tracé la ligne juste tout en luttant contre toutes sortes de préjugés de révolutionnarisme formel. Avec la question de l’affiliation ou de la non-affiliation au Labour Party, fut résolue également la question du rapprochement vers les masses, qui est si importante pour tous les partis communistes.

Dans sa réponse, Lénine opposa à la conception de Macdonald sur les partis socialistes et l’Internationale la conception bolchevique. Ici, on trouve la comparaison frappante entre le

Communisme et le Réformisme, entre la IIIe Internationale et la IIe Internationale :

« Pour abattre l’opportunisme qui fut la cause de la mort ignominieuse de la IIe Internationale et pour soutenir efficacement la Révolution, il faut faire ce qui suit :

« 1) Toute la propagande et toute l’agitation doivent être dirigées vers la révolution pour l’opposer aux réformes. Cette distinction doit être systématiquement expliquées aux masses aussi bien par la théorie que par la pratique, à chaque instant du travail parlementaire, coopératif, syndical ou autre. Il ne faut pas renoncer aux réformes, mais il faut les considérer seulement comme des moyens subordonnés à la lutte révolutionnaire du prolétariat.

« 2) Il est nécessaire de combiner le travail légal avec le travail illégal. Les bolcheviques l’ont enseigné de tout temps, et particulièrement au cours de la guerre de 1914-1918. Cette idée a été ridiculisée par les opportunistes qui glorifiaient la « légalité », la « démocratie », « la liberté » des pays de l’Europe occidentale. Maintenant, personne ne peut nier que les bolcheviques avaient raison. Le parti qui se refuse à reconnaître que telle est la réalité sous la domination bourgeoise et qui se refuse de mener un travail illégal systématique sur tout le front, en dépit de toutes les lois bourgeoises et de tous les parlements bourgeois, est un parti de lâches, de traîtres qui trompent le peuple en reconnaissant seulement la révolution en paroles.

« 3) On doit mener une lutte énergique afin de débarrasser le mouvement ouvrier des chefs opportunistes qui reconnaissent la Révolution en paroles, mais luttent contre toutes les manifestations révolutionnaires dans leur propre pays et mènent une politique de collaboration avec la bourgeoisie.

« 4) Il ne suffit pas de condamner l’impérialisme en paroles avec l’arrière-pensée de ne pas mener la lutte pour la libération des colonies du joug impérialiste. C’est de l’hypocrisie. C’est la politique des « lieutenants ouvriers de la classe capitaliste ». Le parti qui s’oppose en paroles à l’impérialisme, mais qui ne lutte pas révolutionnairement dans ses « propres » colonies dans le but de renverser sa « propre » bourgeoise, qui n’appuie pas systématiquement et de toutes les façons possibles le travail révolutionnaire qui a déjà commencé dans les colonies, qui ne fournit pas des armes aux colonies pour le travail des partis révolutionnaires ; ce parti est un parti de lâches et de traîtres. »

Ces quatre points définissent d’une façon excellente les taches du parti communiste. Le deuxième point, traitant du travail illégal, semble aussi avoir été écrit non pas au début de 1919, mais à la fin de 1925. Plusieurs problèmes envisagés par Lénine, il y a quelques années, ont été solutionnés en Angleterre. Il y existe actuellement un parti communiste, il est relié d’une façon excellente aux masses, il a depuis longtemps vaincu la maladie infantile du gauchisme et, en dépit de toutes les persécutions, il progresse de plus en plus.

Mais pourquoi au cours des deux dernières années, le parti communiste anglais est-il devenu un facteur politique sérieux ? Parce qu’il a bien appliqué la tactique léniniste pour gagner les masses. Maintenant que le parti communiste anglais est entré dans la phase des persécutions, que simultanément avec l’accentuation de la répression augmente également la sympathie des ouvriers pour ce parti, il faut qu’ils étudient la stratégie léniniste avec une attention particulière, afin que malgré l’illégalité, le parti soit capable de devenir encore plus fort et de s’enraciner encore plus profondément dans les masses.

La situation objective est favorable pour la transformation du parti en un parti de masses. Le mouvement qui a lieu actuellement dans le prolétariat anglais, les progrès de la gauche syndicale qui se sont manifestés par la création du bloc syndical anglo-russe [4] , la formation d’une aile gauche dans le Labour Party et l’accentuation de la lutte contre la politique opportuniste des Macdonald, Thomas et Clynes ; tous ces facteurs montrent que ni la bourgeoisie, ni les réformistes ne seront capables d’étranger le mouvement communiste en pleine croissance. Ils ne seront pas capables de l’étrangler, parce que les communistes anglais se rappellent le conseil de Lénine : « Il est nécessaire de lier la fidélité aux principes communistes avec la souplesse et l’habileté de la tactique. Cette liaison est indispensable afin de hâter la banqueroute de la politique des leaders opportunistes et d’amener les masses au communisme ».

PAGE 4 :

Clynes, John Robert (1869-1949), un des leaders de la droite du Labour Party. Membre du comité exécutif du Labour Party ; contrôleur du ravitaillement dans le cabinet libéral conservateur de Lloyd George en 1918. Ministre (lord chancelier) dans le cabinet Macdonald.

PAGE 5 :

Lansbury, George (1859-1940), homme politique socialiste anglais, éditeur du quotidien « Daily

Herald ». Membre du Parlement britannique en 1910-1912 et 1922-1940. Dirige le Labour

Party de 1932 à 1935.

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Bauer, Otto (1882-1938), un des principaux théoriciens de l’austro-marxisme et dirigeant de la social-démocratie autrichienne, de la IIe Internationale, puis de la « IIe Internationale 1/2 ».

Après la révolution autrichienne, ministre des Affaires étrangères de 1918 à 1920. Se réfugie à l’étranger après le putsch de février 1934. Meurs à Paris.

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Adler, Friedrich (1879-1960), dirigeant de la social-démocratie austro-hongroise. Défends des positions pacifistes pendant la Guerre mondiale et assassine le Premier ministre autrichien. Président de la « IIe Internationale et demie » (1921-1923), puis Secrétaire de l’Internationale socialiste (1923-1946).

  1. La convocation d’une Assemblée Constituante était une vieille revendication du mouvement démocratique russe. Après la Révolution de Février 1917, le Gouvernement provisoire décida de fixer les élections au 25 novembre. Elles eurent donc lieu après la victoire de la Révolution d’Octobre et sur base de listes électorales ne reflétant plus les nouveaux rapports de forces dans le pays. En conséquence, les socialistes-révolutionnaires de droite et les mencheviques, minoritaires dans les soviets, obtinrent la majorité des sièges à l’Assemblée Constituante. Celle-ci inaugura ses travaux le 5 janvier 1918 et la majorité refusa d’adopter la « Déclaration des droits du peuple travailleur et exploité », proposée par le gouvernement soviétique, ainsi que la ratification des décrets sur la terre et la paix, adoptés par le pouvoir des soviets. Par décret du Comité exécutif central pan-russe des soviets des députés ouvriers et paysans du 6 janvier 1918, l’Assemblée Constituante fut dissoute.
  2. Parti socialiste fondé en 1893 et dirigé entre autres par James Cair Hardie, Ramsay MacDonald, etc. Au début de la guerre mondiale impérialiste (1914-1918), l’ILP publie un manifeste anti-guerre pour ensuite rejoindre des positions socialchauvines. Avec la pression exercée par la fondation de l’Internationale communiste en 1919, l’ILP quitte la IIe Internationale et rejoint en 1921 l’Internationale dite « 2 et demi ». Après la dissolution de celle-ci, l’ILP revient au sein de la seconde Internationale.
  3. Organisation réformiste fondée à Londres en 1884 dont le nom s’inspirait de Quintus Fabius Maximus Verrucosus, général et homme politique romain réformateur. Son objectif se limitait à diffuser dans la société une œuvre de propagande culturelle et éducative devant permettre une évolution graduelle et pacifique vers un socialisme qui rejetait la lutte des classes. La Société Fabienne compta de nombreux intellectuels de renoms tels que Sydney et Beatrice Webb, Georges Bernard Shaw ou encore H.G. Wells.
  4. Le Comité d’unité syndicale anglo-russe (ou Comité anglo-russe) a été formé en mai 1925 par les bureaucrates « de gauche » du British Trade Union Congress (TUC) et les dirigeants des syndicats soviétiques. Trotsky exigea sa dissolution en 1926, après que les dirigeants syndicaux britanniques eurent trahi une grève générale, mais la majorité de la direction du Parti bolchevique s’y refusa. La justification de Staline pour ne pas rompre cette alliance devenue réactionnaire était que, face à la stabilisation relative du capitalisme, le Comité, et à travers lui le TUC, pouvait faciliter l’organisation d’un mouvement de la classe ouvrière contre de nouvelles guerres impérialistes contre l’URSS. Les staliniens continuèrent à s’accrocher au Comité jusqu’à ce que les bureaucrates britanniques, n’ayant plus besoin de lui comme couverture de gauche, le quittèrent en septembre 1927.