L'humanitarisme britannique et l'Amérique

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Auteur·e(s) Karl Marx
Écriture 14 juin 1862

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Ecrit : Londres, le 14 juin 1862

Publié dans Die Presse, 20 juin 1862.
Recueil(s): Die Presse


Comme la liberté en France, l'humanitarisme est devenu maintenant en Angleterre un article d'exportation pour les affairistes de la politique. Nous nous souvenons du temps où le tsar Nicolas fit fouetter des dames polonaises par ses soldats[1] et où lord Palmerston trouva « non politique » l'indignation exprimée par certains parlementaires. Nous nous souvenons d'une révolte aux îles ioniennes[2] il y a une dizaine d'années, qui fournit l'occasion au gouvernement local anglais de faire fouetter un nombre assez considérable de femmes grecques. « Nous approuvons cette mesure », dirent Palmerston et ses collègues whigs, alors au gouvernement. Il y a quelques années à peine, il fut prouvé au Parlement que les collecteurs d'impôts usaient contre les femmes des paysans indiens, de moyens de contrainte si infâmes qu'on ne peut en donner les détails. Certes, Palmerston et ses collègues n'eurent pas le front de justifier ces atrocités, mais quels cris eussent-ils poussés, si un gouvernement étranger se fût permis de proclamer publiquement son indignation devant les infamies anglaises et eût manifesté clairement sa. volonté d'intervenir au cas où Palmerston et ses collègues ne désavoueraient pas immédiatement les fonctionnaires du fisc indien. Or, Caton le censeur lui-même n'eût pu veiller plus anxieusement sur les mœurs des Romains que les aristocrates anglais et leurs ministres sur l' « humanitarisme » des belligérants yankees.

Les dames de La Nouvelle-Orléans, beautés jaunâtres, couvertes de bijoux du plus mauvais goût, assez comparables aux bonnes femmes des vieux Mexicains, hormis qu'elles ne mangent pas leurs esclaves en chair et en os, sont cette fois - auparavant c'était les dames du port de Charleston - l'occasion pour les aristocrates britanniques d'arborer leur humanitarisme. Les femmes anglaises (il ne s'agit pas de ladies, puisqu'elles ne possèdent pas d'esclaves) qui souffrent de la faim au Lancashire, n'ont jusqu'ici pas délié la langue au moindre parlementaire; le cri de détresse des femmes irlandaises qui, à la suite de l'éviction progressive des petits fermiers de l'Eire verdoyante sont jetées à demi nues sur les routes et chassées de leur maison comme si les Tartares y avaient fait une descente, leur cri n'a rencontré jusqu'ici qu'un seul écho chez les lords, aux Communes ou au gouvernement de Sa Majesté : l'homélie sur les droits absolus de la propriété foncière[3].

Mais, les dames de La Nouvelle-Orléans ! C'est évidemment tout autre chose. Elles ont l'esprit trop éclairé pour participer au tumulte de la guerre, telles les déesses de l'Olympe, ou pour se précipiter dans les flammes, telles les femmes de Sagonte[4]. Elles ont inventé un nouveau mode d'héroïsme qui escamote tout danger, un mode que seules pouvaient inventer des esclavagistes, ou mieux des esclavagistes d'un pays où la partie libre de la population, quand elle n'a pas d'esclaves comme les citoyens du monde antique, est faite de boutiquiers de profession, de négociants en coton, en sucre ou en tabac. Leurs hommes s'étant enfuis de La Nouvelle-Orléans ou terrés dans leurs greniers, ces dames se précipitèrent dans les rues pour cracher au visage des troupes victorieuses de l'Union, ou pour leur tirer la langue, ou enfin, comme Méphistophélès, pour leur faire des « gestes obscènes » et leur crier des insultes. Ces mégères croyaient pouvoir être « impunément » mal élevées.

C'était leur héroïsme à elles. Le général Butler lança une proclamation leur notifiant que si elles continuaient à jouer les filles de rue, elles seraient traitées comme telles. Bien qu'avocat de métier, le général Butler ne semble pas avoir étudié sérieusement le droit écrit anglais, sans quoi, il leur aurait purement et simplement interdit l'accès de la rue, en imitant les lois imposées à l'Irlande sous Castlereagh. L'avertissement de Butler aux « dames » de La Nouvelle-Orléans a suscité une telle indignation morale chez le comte Carnarvon, sir J. Walsh (qui joua un rôle si grotesque, et odieux en Irlande) et M. Gregory (qui avait demandé il y a quelques années déjà la reconnaissance de la Confédération), que le comte, le seigneur et l'homme « sans, titre devant son nom » interpellèrent aux Communes le ministère afin de savoir quelles démarches il comptait entreprendre au nom de l' « humanité » outragée.

Russell et Palmerston fustigèrent tous deux Butler et voulurent que le gouvernement de Washington le désavouât. Palmerston, au cœur si tendre, avait reconnu jadis, à l'insu de la reine et sans information préalable de ses collègues, le coup d'État de décembre 1851 (à l'occasion duquel plusieurs « dames » furent tuées et d'autres violées par les zouaves), sans doute par simple « admiration humaine ». Or, ce même vicomte au cœur tendre déclarait maintenant que l'avertissement de Butler était une « infamie ». Eh quoi, on voudrait interdire à des dames, et, qui plus est, à des dames qui ont le privilège de posséder des esclaves, d'exhaler leur rage et leur malveillance contre les simples soldats de l'armée unioniste, faite de paysans, d'artisans et autres malotrus ! C'est proprement « infâme » !

Personne ici n'est dupe de cette farce humanitaire. Il s'agit, soit de susciter, soit de renforcer l'esprit d'intervention, notamment chez les Français. Aussi, après les premiers éclats mélodramatiques, les chevaliers de l'humanité à la chambre haute et basse - comme sur un ordre - rejetèrent-ils le masque de l'émotion. Leurs déclamations servaient de prologue à la question suivante : l'empereur des Français a pris contact avec le Gouvernement anglais pour une médiation, et Il faut espérer qu'il y sera répondu favorablement. Russell et Palmerston déclarèrent tous deux qu'ils n'étaient pas au courant d'une telle offre. Russell déclara que le moment présent, était extrêmement défavorable à toute médiation. Palmerston, plus prudent et réservé, se contenta de dire que le Gouvernement anglais ne recherchait pas de médiation en ce moment.

Le plan, c'est que, durant l'intersession parlementaire anglaise, la France joue son rôle de médiation, et qu'en automne - lorsqu'on se sera assuré du Mexique - on commencera d'intervenir aux États-Unis. La pause actuelle sur le théâtre de guerre américain a tiré de leur torpeur ceux qui spéculent sur l'intervention à Saint-James et aux Tuileries. Cette pause elle-même est due à une faute stratégique des nordistes dans la conduite de la guerre. Si après ses victoires au Tennessee, l'armée du Kentucky, au lieu de se laisser attirer sur une voie de garage au sud du Mississippi, avait avancé rapidement vers les nœuds ferroviaires de Géorgie, les Reuter et Co. en seraient pour leurs frais dans l'affaire des rumeurs d' « intervention » et de « médiation ». Quoi qu'il en soit, l'Europe ne doit rien souhaiter avec plus de ferveur qu'un coup d'État, en vue de « restaurer l'ordre aux États-Unis » et d'y sauver, là aussi, la civilisation.

  1. Marx fait allusion à la répression sauvage des Russes lors de l'insurrection polonaise de 1831.
  2. L'Angleterre avait Instauré son protectorat sur les îles ioniennes en 1815. Fin 1858 et début 1859, la population entra en lutte ouverte pour éliminer le pouvoir absolu du haut-commissaire britannique et exiger l'incorporation à la Grèce. Cette lutte aboutit en 1864 au rattachement des îles à la Grèce.
  3. C'est manifestement une allusion aux lois sur les propriétaires terriens et les fermiers de novembre 1852. Marx a consacré plusieurs articles à ces mesures qui frappèrent durement l'Irlande.
  4. Ville d'Espagne : en l'an 219 av. J.-C., elle s'allia à Rome et fut prise par Hannibal, après un dur siège de huit mois. Les femmes luttèrent aux côtés des hommes, et certaines d'entre elles préférèrent se jeter dans les flammes plutôt que de se rendre.