Discussion avec les visiteurs américains du SWP (13 juin 1940)

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Auteur·e(s) Léon Trotski
Écriture 13 juin 1940

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Compte rendu sténographique (T 4294 & 4295), traduit de l'anglais, avec la permission de la Houghton Library. Ce texte a été publié dans divers bulletins sous le titre “ Discussions avec Lund ” et des extraits en ont paru aux éditions du Seuil dans le livre souvent cité "Sur la Deuxième Guerre mondiale" - textes de Léon Trotsky réunis et présentés par Daniel Guérin (Éditions du Seuil, Paris, 1974) : nous avons mis entre [ ] les passages que cette dernière a cru pouvoir supprimer. Ce compte rendu n'a visiblement pas été vérifié et ce n'est pas seulement la traduction qui manque de clarté. Les interlocuteurs de Lund‑Trotsky étaient ses visiteurs, Cannon, Dobbs, Konikow, et ses collaborateurs, Cornell, Hansen, Robins.


Cannon. - [ ... ][1] Nous considérons que si 10 % d'entre eux[2] revenaient, ce serait le maximum ce qu'il serait sain que le parti reprenne. Ce que nous attendons, en réalité, c'est environ 5 %. Si on regarde leurs rangs dans l'ensemble, on ne peut pas considérer qu'il y en ait plus de 10 % qui valent la peine d’être repris. Nous n'envisageons aucune campagne d'unité. Notre attitude est celle de l'hostilité absolue. Nous attendons leur désintégration complète. La démission de Burnham leur porte un coup terrible. Beaucoup pensaient qu'ils allaient mettre une sourdine à leurs divergences pendant à peu près six mois pour sauver les apparences et par fierté. Burnham a utilisé Shachtman et Abern pour prendre dignement sa retraite politique plutôt que de déserter ouvertement. La minorité n'a aucun lien avec le mouvement de masses. Dans le secteur maritime où nous sommes forts, il y en a entre un et trois qui sympathisent avec notre programme. Dans l'automobile, il n'y a pas de minoritaires. La même chose chez les chauffeurs de camions. Il n'y a pas besoin d'envisager des relations organisationnelles avec la minorité. Il vaut mieux y aller à coups de marteau qu'avec des manœuvres. Comme leur position apparaît de plus en plus désespérée, ils peuvent déclencher un mouvement d'unité. Mais nous devons être très prudents. Dans leur grande majorité, ils ne sont pas assimilables. Nous n'avons pas provoqué la lutte ni la scission, mais, malgré les faux frais, on voit mal comment nous aurions pu construire le type de parti que nous voulons pour cette époque sans une scission.

Le problème, ce sont les staliniens, pas les centristes. Nous avons plus de réalité que tous les groupes centristes. Les centristes qui abandonnent le marxisme ne s'arrêtent pas à mi-chemin. Ils vont tout droit à Roosevelt. C'est particulièrement clair à travers les intellectuels de New York dont le rôle a été tout à fait misérable. C'est l'un des traits qui va peser le plus lourd sur la minorité. Shachtman et Abern ne sont qu'une marche de l'escalier qui mène à Roosevelt. Ils n'ont aucune capacité de recrutement, sauf ici ou là, par hasard.

Le problème de la transformation d'un groupe idéologique en parti ouvrier est le plus difficile de tous. Le militant ouvrier ne s’intéresse pas aux luttes d'idées, tant qu'elles ne touchent pas sa vie quotidienne. Nous en avons un exemple dans le parti. Pendant la direction polémique et lutte, les syndicalistes sont en train de recruter.

La perspective générale est tout à fait optimiste. Le problème, ce sont les staliniens. En changeant de ligne, ils nous ont porté un rude coup. Nous étions en train de bien avancer quand ils ont pris leur virage, paralysant notre travail. Les ouvriers ne sont pas capables de faire la distinction entre nous, surtout du fait la que la lutte fractionnelle nous a obligés à mettre l'accent sur notre défense de l'Union soviétique. Il nous faut une ligne d'agitation pour nous distinguer d'eux. Le parti stalinien a un puissant cadre de militants. Il a une forte machine syndicale qui dirige les ouvriers. Le pacte a semblé les désintégrer, mais ce ne sont que les démocrates qu'il perd. Les vieux militants sont plus dévoués que jamais. Ils croient que le parti a maintenant une ligne « vraiment révolutionnaire ». Il nous faut contre les staliniens une contre-attaque plus consistante.

Trotsky. - Nous ne participons pas aux élections présidentielles ?

Cannon. - Il existe des lois électorales très rigoureuses qui empêchent les petits partis de se présenter.

Trotsky. - Et le P.C. ?

Cannon. - Il achète son droit d'y participer. Par exemple, dans le haut New York, qui est très réactionnaire, le P.C. achète simplement les signatures de ceux qui en font commerce. Pour nous, il n'y a pas de chemin pour accéder aux élections.

Trotsky. - Votre attitude à l'égard des autres partis ?

Cannon. - Nous faisons en certains endroits de petites campagnes pour des postes secondaires.

Trotsky. - Que disons-nous aux ouvriers quand ils nous demandent pour qui ils doivent voter comme président ?

Cannon. - Ils ne devraient pas nous poser des questions aussi embarrassantes. Nous avons essayé des campagnes pour des mots d'ordre sur les bulletins dans des élections antérieures, mais ce n'est pas sérieux. Et nous ne pouvons non plus soutenir ni les staliniens ni Thomas.

Trotsky. - Je vois qu'il n'y a aucune campagne dans Socialist Appeal pour un candidat ouvrier. Pourquoi n'avez-vous pas proposé un congrès de syndicats, une convention pour désigner un candidat à la présidence ? S'il était indépendant, nous le soutiendrions. Nous ne pouvons rester totalement indifférents. Nous pouvons très bien insister dans les syndicats où nous avons de l'influence sur le fait que Roosevelt n'est pas notre candidat et que les travailleurs doivent avoir le leur. Nous devrions réclamer un congrès national en liaison avec le Labor Party indépendant.

Dobbs.- Pendant un temps, certains pensaient que Lewis se présenterait. Mais il n'en a jamais eu l'intention. Il a essayé un marchandage avec l'administration Roosevelt. Il apparaît maintenant certain que Roosevelt va se présenter.

Trotsky. - Avec les centristes, la situation est claire. Pendant longtemps aux États-Unis, le mouvement socialiste n’était pas nécessaire. Maintenant que les temps sont changés et qu’il est nécessaire, il ne peut pas être réformiste. La possibilité en est épuisée. A une époque les États-Unis étaient riches en tendances réformistes, mais le New Deal a été la dernière flambée. Maintenant, avec la guerre, il est clair que le New Deal a dépensé toutes ses possibilités réformistes et démocratiques et créé des possibilités incomparablement plus favorables à la révolution.

J’ai eu une conversation avec Epstein[3], il y a quelques semaines. Pour Roosevelt, mais totalement désemparé quant aux possibilités ultérieures de démocratie. Quand je l'ai interrogé, il n'a pas été capable de répondre et j'ai cru qu'il allait éclater en sanglots comme un petit garçon.

L’entrée dans la guerre, c'est la fin des derniers restes de la politique du New Deal et du Good Neighbor. Le Roosevelt du troisième terme sera complètement différent de celui des deux premiers.

Dobbs.- Dans le C.I.O. et l'A.F. L., les dirigeants ont été sensibles à la politique de Roosevelt vers la guerre, parlant de plus en plus ouvertement pour l'unité. Tobin[4] s'exprime plus, il est engagé plus profondément. Dans les coulisses il se coordonne avec les pas vers la guerre. Dubinsky[5], un des premiers dirigeants du C.I.O., a voté pour la réaffiliation à l'A.F.L., affaiblissant ainsi Lewis. Hillman[6], un dirigeant C.I.O. a négocié un accord de juridiction avec Dubinsky et est plutôt froid avec Lewis. Il existe un grave danger de capitulation de la part des bureaucrates du sommet, qui affaiblit les ouvriers de l’industrie. Lewis peut être obligé d'arriver à l'unité au détriment du syndicalisme d'industrie. Tous ces chefs sautent quand Roosevelt fait claquer son fouet.

Trotsky. - Les staliniens sont clairement ce qui est te plus important pour nous. Epstein dit qu'ils ont perdu 15 % des leurs, mais que les ouvriers restent fidèles au parti. C'est une question d'attitude. Leur dépendance à l'égard du Kremlin avait une grande valeur pour les chefs nationaux. Ils sont passés de la ligne du patriotisme à celle de l'hostilité à la guerre. Dans la prochaine période, leur dépendance du Kremlin leur créera de grandes difficultés. Ils sont anti-guerre et anti-impérialistes, mais nous aussi en général. Avons-nous un noyau chez eux[7] ?

Cannon. - Nous avons un petit noyau à New York et en un ou deux endroits.

Trotsky. – Envoyés ?

Dobbs. - Non. Ils sont venus à nous et nous leur avons conseillé d'y rester et de travailler à l'intérieur.

Cannon. - On en a gagné quelques-uns avec notre campagne contre le fascisme[8].

Trotsky. - Théoriquement, il est possible de soutenir le candidat stalinien. C'est une façon d'aborder les ouvriers staliniens. Nous pouvons dire : « Oui, nous connaissons ce candidat. Mais nous lui donnerons un soutien critique. » Nous pouvons répéter à une échelle réduite ce que nous ferions si Lewis se présentait. Théoriquement, ce n'est pas impossible. Ce serait très difficile, c'est vrai, mais nous n'en sommes qu'à l’analyse. Bien sûr ils nous diraient : « Nous n'avons pas besoin de votre soutien. » Nous répondrions : « Ce n'est pas vous que nous soutenons, ce sont les ouvriers. Nous les prévenons, mais faisons l'expérience avec eux. Ces dirigeants vont vous trahir. » Il faut trouver le moyen d'aborder le parti stalinien. Théoriquement, ce n'est pas impossible de soutenir leur candidat des mises en garde très dures. On pourrait les attraper. Quoi ? Comment ?

Konikow. - Mais à Boston les staliniens ne nous permettent même pas d'entrer dans leur salle. Ils ont même jeté notre camarade dehors.

Trotsky. - Je sais. Ils nous ont même tiré dessus. Mais plusieurs dizaines de milliers d'ouvriers sont avec eux. Je ne sais pas exactement combien. C'est très difficile à déterminer. Bien entendu il faudra supporter les indignations de Burnham. Schachtman dirait : « Voyez, je vous l'avais dit : capitulation devant le stalinisme. » Il y aurait même beaucoup d'hostilité dans nos propres rangs. Mais la question, ce sont les ouvriers staliniens. C'est la classe ouvrière qui est décisive. Avec des garanties, des avertissements, pourquoi ne pas l'envisager ? Est-ce que Browder est une pire canaille que Lewis ? J'en doute. Ce sont tous deux des canailles.

Cannon. - Le mouvement stalinien est particulier. En France, nous avons pu aborder les socialistes et les rejoindre. Les staliniens sont nombreux par rapport à nous mais peu nombreux en comparaison du C.I.O. Les staliniens sont haïs par les militants. Ce n'est pas l'attitude psychologique de nos militants, mais celle du large mouvement anti-stalinien. Si nous commençons à jouer ce genre de politique, nous allons encourir l'indignation de ces militants. Par exemple, les ouvriers de l'alimentation à New York. Nos camarades avaient réussi à y construire une solide fraction progressiste[9]. Ils pourraient être élus à des postes de responsabilité. Notre force s'est construite sur l'opposition au contrôle du syndicat par les staliniens. Une telle ligne perturberait notre travail. C'est la même chose dans les syndicats maritimes et dans celui de l'auto. Les staliniens sont l'obstacle principal. Une politique de manœuvre serait un désastre. Ce que nous gagnerions sur le stalinisme, nous le perdrions ailleurs.

Trotsky. - Avant d'entrer dans le parti socialiste, nouq avons essayé d'analyser la situation de la même façon. Avant l'entrée dans le parti socialiste, nous avions la perspective d'épuiser toutes les possibilités. Nous n'étions pas plus proches de Thomas que nous le sommes de Browder. Ceux qui défendaient l'entrée prédisaient que nous allions en finir avec le S.P. et nous tourner ensuite vers le C.P. Imaginez le C.P. sans haine spécifique à son égard. Pourrions-nous y entrer comme nous l'avons fait dans le S.P. ? Je ne vois aucune raison de ne pas le faire - en théorie. Physiquement, ce serait impossible, mais pas en principe. Après l'entrée dans le S.P., il n'y a rien qui puisse empêcher notre entrée dans le C.P. Mais c'est exclu. Nous ne pourrons pas y entrer. Ils ne nous laisseront pas entrer.

Pouvons-nous réaliser cette manœuvre de l'extérieur ? Les éléments progressistes s'opposent aux staliniens, mais nous n’en recrutons pas beaucoup. Partout nous rencontrons des staliniens. Comment briser le parti stalinien ? Il nous faut une base solide dans leurs rangs. Il y a de petits Tobin dont nous dépendons. Et eux dépendent de grands Tobin. Et ceux-là de Roosevelt. Cette phase est inévitable. Elle nous a ouvert la porte dans les syndicats. Mais elle peut devenir dangereuse. Nous ne pouvons pas dépendre de ces gens ou de leurs sentiments. Nous allons les perdre et nous couper des ouvriers staliniens. Maintenant nous n'avons aucune attitude à leur égard. Burnham et Shachtman se sont opposés à une attitude active avec les staliniens. Ils ne sont pas un accident, mais une cristallisation d'ouvriers américains abusés par Moscou. Ils représentent toute une période de 1917 à présent. Nous ne pouvons avancer sans eux. La coïncidence entre leurs mots d'ordre et les nôtres est transitoire, mais elle peut nous donner un pont vers ces ouvriers. Il faut étudier cette question. Si la répression commençait demain, elle commencerait d'abord contre eux, ensuite contre nous. Les militants honnêtes, durs, resteront fidèles. Les progressistes sont un type de dirigeants. La base est inquiète, inconsciemment révolutionnaire.

Dobbs. - Ce n'est pas tout à fait exact de dire que les « progressistes » ne comprennent seulement que les sommets syndicaux. Les progressistes comprennent la base et c'est particulièrement vrai dans les grands syndicats.

Cannon. - Ils n'ont pas de cohésion, mais ils sont en révolte contre les staliniens. Là où les staliniens contrôlent le syndicat, c’est là qu'un réel mouvement anti-stalinien est le plus fort. Les staliniens contrôlent les syndicats maritimes, en gros, et nous avons une profonde expérience du développement d'une révolte progressiste contre eux.

Robins. - Le mouvement syndical a grossi de millions de membres. Une nouvelle bureaucratie s'est formée, il y a eu un nouvel afflux de syndiqués conscients. Et là, deux courants, les staliniens et les anti-staliniens. Dans les deux il y avait des militants de base et des bureaucrates.

Trotsky. - Mais pourquoi cette divergence ?

Robins. - La divergence est apparue en 1934 quand les staliniens sont sortis de leurs syndicats rouges et qu'on les a pris pour un mouvement révolutionnaire. Beaucoup étaient corrompus. Beaucoup pensaient que le tournant du New Deal n'était qu’une manœuvre. Les staliniens ont passé un accord avec les sommets du CI.O. Ils ont eu la direction de pas mal de syndicats. Ils avaient une réputation de militants. Pas une seule politique, c’est vrai, mais ils recrutaient en tant que révolutionnaires. Maintenant on ne les considère pas comme des révolutionnaires. Nombre des meilleurs ont disparu. Ceux qui restent sont des bureaucrates ou des gens désorientés.

Cannon. - Le problème est d'enlever de notre route l’obstacle du C. P. Il n'a pas dans ses rangs un gros pourcentage de matériel révolutionnaire. Il a des ouvriers mécontents qui ne voient pas d'autre force. Ils attirent par la simple inertie d'un gros appareil et d'un grand parti. Ils emploient la corruption quand ils ne contrôlent pas encore tout l'appareil. Ils emploient le terrorisme économique. Ils font tout ce que faisaient les bureaucrates d'autrefois, mais ne le font pas à la chaîne. Incontestablement il y a de bons ouvriers parmi eux, mais seulement un faible pourcentage. C'est un terrible danger que de prendre le risque d'être condamnés par les ouvriers non staliniens pour une manœuvre qui gagnerait peu.

Le mouvement progressiste est composé d'anti-staliniens et de forces légitimes de la base, que nous organisons. Les staliniens achètent même les vieux fakirs. Ils provoquent un mouvement légitime de protestation qui est la principale source de notre recrutement et qui arrive au cours de la lutte contre le C.P. Dans le mouvement de l'auto à Los Angeles par exemple, quelques anciens du C.P. ont organisé un contre-mouvement où nous avons recruté. Les staliniens ont accumulé contre eux une haine terrible. Une manœuvre compliquée donnant la possibilité de nous identifier aux staliniens serait fausse. Notre ligne principale doit être en direction des ouvriers non-staliniens. C'est dans ce cadre qu'il nous faut traiter la question stalinienne.

Gordon. - Je suis contre la manœuvre. Peut-être ne suis-je pas tout à fait rationnel là-dessus. Peut-être est-ce surtout de l'inertie. Cannon a écrit des staliniens qu'ils étaient un mouvement étranger au mouvement ouvrier, irresponsable. Notre influence dans les groupes progressistes est un mouvement de sommet, pas de base, surtout à New York. Notre position y est très précaire.Ce n’est pas quelque chose qu’on pourrait s'attendre à voir devenir pour nous un vaste champ de recrutement. L'influence stalinienne dans les syndicats est très solide. Ils font des accords avec les fakirs de l'ancien temps mais ils ont aussi une base qui les suit. Dans le syndicat des peintres, ils ont conclu un accord avec les gangsters mais ont été aussi soutenus par la base des anti-gangsters. Nous avons construit un mouvement, chassé les staliniens, mais nous n'avons pu ni nous consolider, ni recruter. Les staliniens emploient la corruption, mais à des degrés différents : on donne les meilleurs emplois aux staliniens, de moins bons au groupe qui les entoure, de moins bons encore aux sympathisants. Les militants ne se considèrent pas comme corrompus, seulement comme... membres du C.P. « Si nous ne donnons pas les emplois, ce sont les réactionnaires qui le feront. » Il me semble que c'est leur attitude.

Mais nous n'avons pas de contact avec la base stalinienne. Avant de pouvoir faire une telle manœuvre, nous avons besoin d’organiser un noyau chez les staliniens.

[Trotsky. - Si cette conversation n'avait d'autre résultat qu’une enquête plus précise sur les staliniens, elle serait déjà fructueuse.

Notre parti n'est pas lié à la manœuvre avec les staliniens plus qu'il ne le fut à la manœuvre avec le S.P. Et pourtant nous avons entrepris cette manœuvre. Il faut additionner le positif et le négatif. Les staliniens ont acquis leur influence au cours des dix dernières années. Il y a eu la Dépression, puis le formidable mouvement syndical qui a culminé dans le C.I.O. Seuls les syndicalistes de métier pouvaient rester indifférents.

Les staliniens ont essayé d'exploiter ce mouvement, de construire leur propre bureaucratie. Les progressistes en avaient peur. La politique de ces prétendus « progressistes » est déterminée par la nécessité de répondre aux besoins des ouvriers dans ce mouvement et, par ailleurs, elle provient de la peur des staliniens. Ils ne peuvent avoir la même politique que Green parce que dans ce cas les staliniens s'empareraient de leurs postes. Leur existence est un reflet de ce nouveau mouvement, mais elle ne reflète pas directement la base. C'est une adaptation des bureaucrates conservateurs à cette situation.] Il y a deux concurrents, les bureaucrates progressistes et les staliniens. Nous sommes le troisième, essayant de capturer ce sentiment (à notre profit). Ces bureaucrates progressistes peuvent prendre appui sur nous en tant que conseillers dans la lutte contre les staliniens. Mais le rôle de conseiller d'un bureaucrate progressiste n’est pas très prometteur à la longue. Notre rôle réel est celui du troisième concurrent.

La question de notre attitude à l'égard de ces bureaucrates se pose alors : avons-nous une position absolument claire vis-à-vis des concurrents ? Ces bureaucrates sont rooseveltiens, militaristes. Nous essayons de pénétrer les syndicats avec leur aide. [C’était une manœuvre correcte, je crois. On peut dire que la question des staliniens sera résolue au passage dans la mesure où nous aurons réussi notre manœuvre principale. Mais avant la campagne présidentielle et la question de la guerre, nous avons le temps pour une petite manœuvre. Nous pouvons dire, vos dirigeants vous trahissent, mais nous vous soutenons sans aucune confiance pour vos dirigeants afin de démontrer que vos dirigeants vous trahissent.

C'est une brève manœuvre, pas décisive sur la question principale, la guerre. Mais elle est nécessaire pour connaître bien mieux les staliniens et leur place dans les syndicats, leur réaction à notre parti. Il serait fatal d'accorder trop d'attention à l'impression que nous pouvons faire sur les pacifistes et sur leurs amis les bureaucrates « progressistes ». Dans ce cas, nous serions le citron pressé des bureaucrates.] Ils nous utilent contre les staliniens, mais, comme la guerre approche, nous traitent de non-patriotes et nous excluent. Ces ouvriers staliniens peuvent devenir révolutionnaires, surtout si Moscou change de ligne et redevient patriote. A l'époque de la Finlande, Moscou a opéré un tournant difficile; un nouveau tournant est plus pénible encore.

[Mais il nous faut contacts et informations. Je n'insiste pas là-dessus, d'accord, mais il nous faut un plan. Quel plan proposez-vous? Les bureaucrates progressistes et les centristes malhonnêtes du mouvement syndical reflètent des changements importants à la base, mais la question est la façon d'aborder cette base. Entre la base et nous, nous nous heurtons aux staliniens.]

Konikow. - Soutenir les staliniens dans la campagne présidentielle nous tuerait. Ils changent de ligne...

Trotsky. - Rien ne peut nous tuer, camarade Konikow.

[Konikow. - Nos sympathisants seraient éloignés de nous. Les staliniens ne peuvent même pas nous parler. Ils sont exclus pour avoir parlé avec nous.

Trotsky. - C'est un coup contre le parti. Ils disent que nous sommes des agents de telle ou telle puissance. Nous, nous disons : « Si vos dirigeants sont sérieusement opposés à la guerre, nous serons avec vous, mais vos dirigeants vont trahir. C'est la politique du soutien critique. Tobin, par exemple, est un fakir doublé d'un petit-bourgeois stupide et réactionnaire, mais voterions-nous pour lui s'il se présentait de façon indépendante à la présidence ? Oui.

Konikow. - Mais Tobin et Lewis ne nous assassineraient pas.

Trotsky. - Je n'en suis pas si sûr. Lewis nous tuerait à coup sûr s'il était élu et s'il y avait la guerre. Ce n'est pas une question sentimentale. C'est de savoir comment briser cette hypnose. Ils disent que les trotskystes sont des agents, mais nous disons que si vous êtes sérieusement contre la guerre nous sommes avec vous. Même ce problème de faire qu'ils nous écoutent, nous nous y attaquons en expliquant. C'est une entreprise très audacieuse. Mais la cohésion de notre parti est telle que nous pourrions réussir. Mais si nous rejetons ce plan, alors il nous faut trouver une autre politique. Je répète qu'il nous faut trouver une autre politique. Laquelle?

Cornell. - Il ne faut pas oublier notre tâche essentielle, qui est de nous présenter aux ouvriers américains. Je pense que nous serions engloutis dans cette manœuvre à cause de la dimension de notre parti. Maintenant, nous sommes en train de devenir capables de nous séparer d'eux, mais cette manœuvre nous engloutirait. Nous devons veiller à avoir une position indépendante, pas comme un mouvement d'opposition aux staliniens.

Trotsky. - Il ne s'agit pas d'entrée. Et une telle manœuvre serait très brève et très critique. La manœuvre elle-même présuppose que nous sommes un parti indépendant. La manœuvre est une mesure de notre indépendance. Les ouvriers du parti stalinien sont un milieu fermé, hypnotisés pendant longtemps par les mensonges. Maintenant commence la persécution à cause de la guerre. Nos critiques semblent faire partie de cette persécution d'ensemble et tout d'un coup nous apparaissons les soutenant... à cause des persécutions de la part de la bourgeoisie. Je ne dis même pas que nous allons vraiment voter pour eux – d’ici novembre la situation peut changer. Les dirigeants peuvent mener à bien leur trahison.

Hansen. - La manœuvre me semble ressembler quelque peu à notre proposition de front unique au C.P. à l'époque de la manifestation antifasciste[10]. A la première manifestation, nous n'avons pas fait de proposition de ce genre. Beaucoup de militants de base de notre parti nous ont critiqués. A la seconde manifestation, nous avons fait une proposition en ce sens. Elle provoqué une réaction immédiate des staliniens. La base a été favorablement impressionnée et a interrogé ses dirigeants. Les dirigeants ont été obligés de lancer contre nous une nouvelle campagne. Résultat : nous avons gagné quelques militants.

Trotsky. - L'analogie est valable sauf que nous avions alors l'initiative. Maintenant, c'est eux qui l'ont. Bien, nous la soutenons. Il faut une enquête, une petite conférence. Je ne veux pas exagérer la manœuvre. Ce n'est pas notre ligne stratégique, mais une question tactique. C'est une possibilité.

Dobbs. - Il me semble que vous envisagez les deux aspects de la question : un, vous posez la question de savoir s'il y a plus à gagner en nombre et en qualité qu'on ne pourrait perdre chez les anti-staliniens. Deux, la manœuvre n'est possible que tant qu'ils ont une attitude anti-guerre.

Trotsky. - Oui. L'appareil stalinien exécute tournants et manœuvres aux ordres de Moscou. Maintenant ils font un tournant qui correspond aux sentiments les plus intimes de la base. Maintenant il est possible, soit de les aborder, soit de rester indifférents. Nous pouvons les soutenir contre leurs dirigeants ou rester à l'écart.

En outre, il y a une campagne présidentielle. Si vous êtes un parti indépendant, il vous faut une politique, une ligne en relation à cette campagne. J'ai essayé de combiner les deux dans une période qui est importante, mais pas décisive. Elle combine les sentiments honnêtes de la base stalinienne et touche également les masses à une époque d'élection. Si vous avez un candidat indépendant, je serai pour lui, mais où est-il ? Ou bien vous vous abstenez totalement de prendre part à la campagne pour des raisons matérielles, ou bien vous devez choisir entre Browder et Norman Thomas. Nous ne pouvons accepter une abstention. L'État bourgeois nous a privés de la possibilité de présenter notre propre candidat. Nous pouvons dire que ce sont tous des fakirs. C'est une chose, mais des événements qui confirment notre affirmation en sont une autre. Allons-nous avoir une politique négative ou une politique dynamique ? Je dois dire qu'au cours de cette conversation j'ai été de plus en plus convaincu que nous devions avoir une politique dynamique.

Pourtant je ne propose qu'une enquête sérieuse, une discussion, puis une conférence. Nous devons avoir notre propre politique. Imaginez l'effet sur la base stalinienne. Ce serait excellent. Ils attendent d'un aussi terrible ennemi que nous que nous les arrosions d'eau très froide. Nous allons les surprendre avec un peu d'eau terriblement chaude.]

  1. Il y a ici une interruption dans le sténogramme; on est passé de la discussion sur la guerre à un échange sur les possibilités de récupérer dans le S.W.P. un certain nombre d’éléments partis avec la minorité.
  2. « Ils » désigne les minoritaires qui étaient allés former le W.P.
  3. Melech Epstein (né en 1899), socialiste en Pologne en 1905, avait fait plusieurs années de prison, émigré aux E.U. en 1913 et était devenu journaliste. Membre du P.C. en 21, il avait dirigé le journal communiste juif Freiheit, vécu à New York, puis Moscou, en Palestine et en Espagne. Il avait été écœuré par la politique de la « 3° période » et s'était rapproché du P.C. à l'époque du Front populaire. Définitivement écarté par le « pacte », il avait rendu visite à Trotsky.
  4. Daniel Tobin (1875-1955) était président de la Fraternité internationale des Camionneurs (teamsters) et avait essayé de briser la grève de 1934 à Minneapolis. Il s'était pourtant résigné à accepter la présence dans l'appareil de son syndicat d'un homme comme Dobbs, à cause de sa popularité.
  5. David Dubinsky (né en 1892), fils d'émigrés d'Europe orientale, ancien socialiste, dirigeait l'I.L.G.W.U. depuis 1932, syndicat d'industrie et avait été l'un des fondateurs du C.I.O.
  6. Sidney Hillman (1887-1946), né de parents venus d'Europe orientale, avait été socialiste et dirigeait l'A.C.W.U., tenant une place importante au C.I.O.
  7. Trotsky veut dire ici un noyau organisé de militants du S.W.P. entrés « en fraction » au P.C. et y travaillant pour le compte du S.W.P.
  8. Trotsky fait allusion aux campagnes d'unité contre les campagnes des fascistes américains dans lesquelles le S.W.P. avait joué un rôle de premier plan.
  9. On appelait « progressistes » ces dirigeants syndicaux qui refusaient le contrôle du C.P. et tentaient pour lui résister de s'appuyer sur les anti-staliniens, essentiellement les trotskystes. Le travail avait été fait sous le contrôle personnel de Cannon en Californie. La personnalité « progressiste » la plus connue est le dirigeant de la S.U.P. Harry Lundeberg (1901-1957), cf. Stephen Schwartz, « La grève des marins du Pacifique en 1934 », cahiers Léon Trotsky n°20, décembre 1984.
  10. Hansen fait ici allusion à la fameuse contre-manifestation organisée par le S.W.P. le 20 février 1939 contre un meeting nazi au Madison Square Garden de New York.