De zéro à cinq millions d'hommes. La situation internationale et le rôle de l'Armée Rouge

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Auteur·e(s) Léon Trotski
Écriture 24 octobre 1921

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Article de Trotsky daté du 24 octobre 1921 publié en français dans «Correspondance Internationale» 1re année n°11 le 17 novembre 1921.

Extrait d'un discours prononcé le 24 octobre 1921 au Congrès Pan-Russe des Sections d'Education Politique de l'Armée Rouge.
Mots-clés : Armée rouge


Le fait qui domine toute notre situation c'est que nous sommes encore quatre ans après la victoire de la révolution d'octobre, entouré d'Etats capitalistes. La révolution prolétarienne n'a pu se développer victorieusement en dehors de nos frontières. La bourgeoisie a su tenir dans le monde entier, tenir à l'heure la plus critique, au lendemain de la guerre impérialiste, pendant la démobilisation. A ce moment elle fut moins forte que jamais en tant que classe dirigeante et plus que jamais menacée par les travailleurs auxquels se révélait enfin la duperie de la guerre. Ce fut l'époque des plus grands mouvements révolutionnaires spontanés des masses et de la plus grande panique parmi les dirigeants. Nous avions alors quelque droit d'espérer que la bourgeoisie succomberait dans cette lutte et que l'armée ouvrière et paysanne, par nous formée pour défendre notre classe dans notre pays achèverait, épuiserait sa tâche dans ce cadre national.

Les événements en ont décidé autrement. Une bourgeoisie régnante nous cerne encore. Notre espoir que le premier soulèvement des masses après la guerre la balaierait a été déçu. Le fait capital dans la situation internationale d'aujourd'hui est que la bourgeoisie a tenu. Et que voyons-nous ? Les forces révolutionnaires s'accumulent. Ce n'est plus le mouvement insurrectionnel tel que nous l'avons connu en 1918-19, bien qu'il y ait encore ça et là des échappées de violence. C'est dans presque tous les pays le patient, le systématique labeur de création des partis révolutionnaires, d'acquisition et d'élaboration d'expérience révolutionnaire, de préparation méthodique à la conquête du pouvoir. Car nous ne pouvons plus espérer que l'offensive ouvrière surprendra la bourgeoisie par surprise et la renversera d'un effort opiniâtre.

Bien que le sol économique tremble sous ses pieds, la bourgeoisie a suffisamment reconquis son sang-froid politique et la maîtrise de son mécanisme d'Etat, pour que la lutte soit désormais tenace, systématique, prolongée, sans merci. Telle est la caractéristique essentielle de notre situation internationale. D'une part l'accumulation des forces militaires, policières, politiques de la bourgeoisie qui déjà prépare ses positions de bataille, résiste et se dispose à résister à outrance.

De là diverses conséquences. Tout d'abord la bourgeoisie qui a réussi à tenir en 1919, 1920, 1921, ne considère plus le bolchevisme comme un danger mortel aussi immédiat que celui qu'elle croyait en 1918-19 combattre par des interventions militaires contre nous. Elle pense pouvoir entrer en rapports avec nous pour commencer la reconstitution de ses bases économiques. Le danger ne lui paraît plus imminent. Puisqu'elle est encore vivante trois ans après la guerre elle compte vivre... C'est pourquoi la reprise des relations avec la Russie lui est devenue psychologiquement possible. Par ailleurs, elle est prête à soutenir une longue lutte pour écraser la révolution prolétarienne. Elle louvoie. Nous ne sommes pas seuls à louvoyer à manœuvrer dans l'arène internationale et dans l'arène intérieure, tantôt en présence de la bourgeoisie, tantôt en présence des masses paysannes moyennes. Et puisque nous avons tenu nous aussi, il faut bien admettre que nous n'avons pas trop mal manœuvré.

L'heure est venue, pour elle, de mettre en &oeulig;uvre les richesses naturelles de la Russie, de refaire le marché russe, de panser les plaies économiques les plus graves et aussi de réprimer le mouvement révolutionnaire. Quelle perspective en résulte-il ?

Celle d'une lutte opiniâtre permanente de plus en plus acharnée de la classe ouvrière pour le pouvoir, en Europe et dans le monde entier. Il y aura, dans cette lutte, des flux et de reflux. Combien de temps durera-t-elle ? Nul ne peut prévoir. Mais il est évident que les répercussions sur notre situation internationale en seront très variées.

Le cercle de fer se serrera parfois autour de nous ; de nouvelles interventions se produiront, de nouvelles agressions, de nouvelles tentatives de nous abattre par la force des armes ; puis de nouveau l'étreinte de l'ennemie se relâchera et nous conclurons des accords commerciaux. Le corps à corps entre la classe bourgeoise et la classe ouvrière sera long, ininterrompu. Et l'armée rouge, dans ces circonstances, est, sera une des forces essentielles d'avenir que nous pouvons envisager. Et c'est à la lumière de ces faits que nous devons dans notre parti comme parmi les masses laborieuses, considérer le rôle de l'armée rouge.

Nous répétons souvent que nous passons de la période des luttes militaires à celle des luttes économiques, d'une façon générale c'est exact : nous pouvons désormais consacrer à la lutte économique des forces naguère retenues au front. Mais il ne faudrait pas pour cela laisser s'accréditer dans les masses l'idée que le rôle de l'armée rouge est fini !

Léon TROTSKI
24 octobre 1921.