Chronique internationale - Italie

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Auteur·e(s) Umberto Terracini
Écriture 1 décembre 1921

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Source : numéro 53 du Bulletin communiste (deuxième année), 1er décembre 1921.
Recueil(s): Bulletin communiste


Le prolétariat italien a pris l'habitude de célébrer avec enthousiasme l'anniversaire de la révolution russe. En 1919 et 1920, la fête de la révolution, coïncidant pour lui avec des périodes de grande lutte, ressembla en Italie à une bataille. Elle se signala par un chômage général, par de grandes manifestations qui donnèrent aux ouvriers la maîtrise de la rue, par des meetings splendides. Le contraste avec l'indifférence des masses pour les fêtes patriotiques était saisissant. C'est en vain que le patronat a voulu faire du 4 novembre, jour de l'armistice, un jour férié. Le travail n'a pas cessé ce jour-là dans les usines, mais trois jours plus tard en l'honneur du novembre rouge. Notre prolétariat paraissait bien s'être résolument engagé dans la voie de son émancipation.

Cette année te 7 novembre l'a trouvé dans une situation bien changée. L'offensive capitaliste l'a forcé par endroits à la retraite. Ses cadres se sont désagrégés tant à cause du revirement des socialistes que de l'offensive réactionnaire.

Nous sommes aujourd'hui en mesure de discerner parfaitement les causes sociales du fascisme, telles que nous les pressentions à l'époque où nos adversaires n'y voyaient qu'une survivance de la psychose de guerre, une réaction « exagérée sans doute, mais légitime » contre les excès révolutionnaires, l'effet de situations locales ou d'initiatives personnelles, voire même un signe de dégénérescence de l'ordre bourgeois.

Le fascisme était en réalité provoqué, organisé, voulu par les industriels et par les propriétaires fonciers. Organisé dans ses grands syndicats et ses coopératives, le prolétariat leur apparaissait invincible. Il fallait anéantir ses positions mêmes. Ce fut le but des incendies des Bourses du Travail, des coopératives, des locaux ouvriers. L'indolence et l'incapacité des leaders syndicaux et socialistes permirent de désorganiser assez rapidement la classe ouvrière italienne en la frappant dans ses points de concentration.

Les conséquences immédiates de la destruction des organisations prolétariennes sont, dans les campagnes, frappantes. Aussitôt après l'incendie des mairies et l'assassinat des gérants de coopératives paysannes, on a vu les propriétaires fonciers déchirer les contrats de travail antérieurement conclus et renier toutes leurs promesses. Les organisations ouvrières des campagnes détruites, ils ont voulu enrôler de force les paysans dans les organisations fascistes. Avec ces dernières, fondées par les hommes à sa dévotion, le propriétaire rural conclut de nouveaux contrats qui privent ses salariés de tout droit... Les travailleurs des campagnes furent vite vaincus. La nature de leur travail les disperse sur de grandes étendues et les isole par petits groupes, ce qui est une cause de faiblesse. La passivité des leaders en fut une autre.

Le patronat porta aussitôt la lutte dans l'industrie, par des lock-out, des renvois, des réductions de salaire, des résiliations de contrats collectifs. La tactique socialiste de résistance locale et de vaines protestations eut tant de succès que, tour à tour, les textiles, les chimistes, les métallurgistes furent réduits.

Au lieu de concentrer en une seule grande action unique toutes les résistances éparses, la Confédération du Travail laissa les syndicats batailler isolément sur place. Si bien que jamais les syndicats ne purent disposer de la totalité des forces de leurs adhérents.

Depuis deux mois, les tisserands italiens sont en grève. Les textiles ont déjà dû consentir à une diminution de salaires. Tandis qu'on promet et lésine aux tisserands l'appui des autres syndicats, les chimistes se voient réduits à capituler. Quant aux métallurgistes, au lieu d'imposer au patronat un contrat collectif national, ils traitent séparément dans chaque région, avec chaque patron. Le résultat en est qu'en Vénétie, en Lurgie, etc., les métaux sont en grève depuis deux semaines, alors qu'au Piémont et en Lombardie, la grève ne fait que commencer. Dans d'autres régions, on la prévoit seulement. En présence d'une offensive patronale organisée, unitaire, suivie, le prolétariat reste déplorablement divisé.

La Confédération Générale du Travail vient, il est vrai, de proposer un règlement unitaire de la question des salaires pour toute l'Italie. Mais sa proposition est si ridicule qu'elle ne fera qu'affaiblir encore le prestige des organisations ouvrières.

La C. G. T. demande une enquête sur la situation réelle de l'industrie. Cette enquête devrait être faite par la commission mixte comprenant des représentants du patronat, des syndicats et du gouvernement, siégeant sous la présidence d'un représentant de l'Etat « organe supérieur désintéressé ». Si les industriels sont en mesure de prouver une diminution des recettes, la C. G. T. déclare que les ouvriers accepteront une diminution proportionnelle des salaires !

Cette proportion ridicule ne démontre que la crasse ignorance de ceux qui l'ont formulée. Mais il faut bien moins y voir une manifestation de l'ignorance des lois économiques que la tactique de nos socialistes. Ceux-ci tiennent à éviter les conflits sociaux. L'enquête souhaitée serait conforme à la ligne de coalition avec la bourgeoisie qu'ils veulent suivre. Ils entrent ainsi dans le milieu des partis constitutionnels attendant de l'Etat bourgeois la solution de la question sociale. Les fascistes, c'est à noter, acceptent avec enthousiasme cette « sage » proposition, approuvée par leur Comité Central.

Au début de cette crise du mouvement ouvrier italien, le Parti Communiste s'est tracé la ligne de conduite suivante : Action unitaire du prolétariat, résistance par la grève générale, convocation du Congrès de la C. G. T. Notre agitation a été si fructueuse que, sous la pression de la majorité des syndiqués ralliés sur nos motions, le Comité Directeur de la C. G. T. a fini par convoquer le congrès exigé. Le congrès s'est réuni à Vérone le 6 novembre.

C'est donc dans les circonstances particulièrement difficiles que le prolétariat italien a fêté l'anniversaire de la Révolution russe. Il l'a fait cependant avec l'enthousiasme le plus profond. Plus de 500 meetings ont eu lieu au cours de la première semaine de novembre. 15 orateurs du Parti ont commencé des tournées de propagande. L'action du secours aux affamés de Russie, monopolisés d'abord par les socialistes, a repris par notre initiative un nouvel essor. Nous n'avons pas eu cette fois à nous enorgueillir des victoires passées, à nous féliciter de nos succès, ni à nous leurrer sur les difficultés qui nous attendent encore ; mais nous avons voulu que le 7 novembre le prolétariat italien aperçoive, comme un flambeau éblouissant dressé dans les ténèbres, cette grande vérité :

La Révolution est née ! À nous de puiser confiance en elle.