Ce que sont les "amis du peuple" et comment ils luttent contre les social-démocrates

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Auteur·e(s) Lénine
Écriture 1894

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Ecrit au printemps et à l'été 1894
Première publication en 1894.


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Réponse aux articles parus dans la revue Rousskoïé Bogatstvo contre les marxistes

Partie I[modifier le wikicode]

La revue Rousskoïé Bogatstvo a ouvert une campagne contre les social‑démocrates. Déjà dans le n°10 de l'année dernière, un des chefs de cette revue, M. N. Mikhaïlovski, annonçait qu'une « polémique » allait être engagée contre « nos marxistes ou social-démocrates, comme on les appelle ». Puis parut un article de M. S. Krivenko : « A propos des intellectuels isolés » (n° 12) et un autre de M. N. Mikhaïlovski : « Littérature et vie » (Rousskoïé Bogatstvo, n°1 et 2, 1894). Quant aux conceptions de la revue elle-­même sur notre situation économique, elles ont été exposées avec le plus de détail par M. S. loujakov dans un article intitulé : « Les problèmes du développement économique de la Russie » (n° 10 et 12). Ces messieurs qui, en général, prétendent représenter dans leur revue les idées et la tactique des véritables « amis du peuple », sont les ennemis jurés de la social‑démocratie. Examinons de plus près ces « amis du peuple », leur critique du marxisme, leurs idées et leur tactique.

M. N. Mikhaïlovski porte surtout son attention sur les principes théoriques du marxisme; aussi s'arrête‑t‑il spécialement à l'analyse de la conception matérialiste de l'histoire. Après avoir exposé dans ses traits généraux le contenu de la vaste littérature marxiste consacrée à cette doctrine, M. Mikhaïlovski ouvre sa critique par la tirade suivante :

« Tout d'abord, ‑ dit-il, ‑ une question se pose naturellement : dans quel ouvrage Marx a‑t‑il exposé sa conception matérialiste de l'histoire ? Dans le Capital il nous a donné un modèle de synthèse où là force logique s'allie à l'érudition, à une étude méticuleuse de toute la littérature économique comme des faits correspondants. Il a exhumé les théoriciens de la science économique, depuis longtemps oubliés ou que personne ne connaît plus aujourd'hui, sans laisser hors de son attention les moindres détails de rapports faits par des inspecteurs de fabriques ou de témoignages d'experts devant diverses commissions; en un mot, il a remué une surabondante documentation concrète, soit pour justifier, soit pour illustrer ses théories économiques. S'il a créé une conception « toute nouvelle » du processus historique, s'il a expliqué tout le passé de l'humanité d'un point de vue nouveau et dressé le bilan de toutes les théories philosophico‑historiques qui ont existé jusqu'ici, il l'a fait évidemment avec le même soin : il a réellement passé en revue et soumis à une analyse critique toutes les théories connues du processus historique, et il a approfondi une quantité de faits tirés de l'histoire universelle. La comparaison avec Darwin, si courante dans la littérature marxiste, ne fait que confirmer cette idée. En quoi consiste toute l’œuvre de Darwin ? En quelques idées de généralisation, intimement liées entre elles et couronnant tout un mont Blanc de faits concrets. Où donc est l’œuvre correspondante de Marx ? Elle n'existe pas. Et cette œuvre ne fait pas seulement défaut chez Marx; elle est inexistante dans toute la littérature marxiste; pourtant vaste et très répandue. »

Toute cette tirade est caractéristique au plus haut point; elle montre combien le Capital et Marx sont peu compris du public. Ecrasés par la force convaincante de l'exposé, ils font la révérence à Marx, le louangent et laissent échapper en même temps le con­tenu essentiel de sa doctrine; et comme si de rien n'était, ils re­prennent le vieux refrain de la « sociologie subjective ». On ne peut s'empêcher de rappeler à ce propos l'épigraphe très juste que Kautsky reproduit dans son livre sur la doctrine économique de Marx :

Wer wird nicht einen Klopstock loben ?

Doch wird ihn jeder lesen ? Nein.

Wir wollen weniger erhoben

und fleissiger gelesen sein ![1]

Justement ! M. Mikhaïlovski devrait louer Marx un peu moins avec plus d'assiduité, ou mieux encore, approfondir davantage ce qu"il lit.

« Dans le Capital, Marx nous a donné un modèle de synthèse où la force logique s'allie à l'érudition », dit M. Mikhaïlovski. Dans cette phrase, M. Mikhaïlovski nous a donné un modèle de synthèse de phrase brillante et d'absence de contenu a noté un marxiste. Et cette remarque est tout à fait juste. En effet, comment s’est manifestée cette force logique de Marx ? Quels ont été ses résultats ? On pourrait croire, en lisant la tirade précitée de M. Mikhaïlovski, que toute cette force était concentrée sur des « théories économiques » au sens le plus étroit du mot, rien de plus. Et pour faire ressortir encore les limites étroites du terrain sur lequel Marx développait sa force logique, M. Mikhaïlovski insiste les « menus détails », sur l'« étude méticuleuse », sur les « théoriciens que personne ne connaît », etc. Ainsi Marx n'aurait rien apporté d'essentiellement nouveau et qui vaille la peine d’être noté, dans les modalités de construction de ces théories; il aurait laissé les limites de la science économique telles qu'elles étaient chez les anciens économistes, sans les élargir, sans apporter une conception « toute nouvelle » de cette science même. Or tous ceux qui ont lu le Capital savent que cela est faux d'un bout à l’autre. A ce propos, on ne peut s'empêcher de rappeler ce que M. Mikhaïlovski écrivait de Marx il y a 16 ans dans sa polémique avec le petit bourgeois M. I. Joukovski. Les temps étaient‑ils autres ou les sentiments plus vifs, en tout cas le ton et le contenu des articles de M. Mikhaïlovski étaient absolument différents.

« Le but final de cet ouvrage est de montrer la loi de l'évolution [dans l'original : Das oekonomische Bewegungsgesetz – la loi économique du mouvement] de la société moderne », dit K. Marx de son Capital, et il se conforme strictement à ce programme ». C'est ainsi que parlait M. Mikhaïlovski en 1877. Examinons de plus près ce programme strictement conforme, comme le critique le reconnaît lui-même. Il consiste à « montrer la loi économique de l'évolution de la société moderne ».

Cette formule même nous place devant certaines questions qui demandent à être élucidées. Pourquoi Marx parle‑t‑il de la société « moderne », alors que tous les économistes qui l'ont précédé parlaient de la société en général ? Dans quel sens emploie‑t‑il le mot « moderne », par quels traits particuliers distingue‑t‑il cette société moderne ? Et plus loin, que veut dire : la loi économique de l'évolution de la société ? Nous sommes accoutumés à entendre dire aux économistes ‑ et c'est là entre autres une des idées préférées des publicistes et économistes du milieu auquel appartient le Rousskoïé Bogatstvo, ‑ que seule la production des valeurs est soumise uniquement à des lois économiques, cependant que la répartition, voyez‑vous, dépend de la politique, de la nature de l'influence qu'exerceront sur la société les pouvoirs publics, les intellectuels, etc. Dans quel sens alors Marx parle‑t‑il de la loi économique du mouvement de la société, qu'il appelle ailleurs une loi de la nature ‑ Naturgesetz ? Comment comprendre cela lorsque tant de sociologues de chez nous ont noirci des monceaux de papier, déclarant que la sphère des phénomènes sociaux est distincte de la sphère des phénomènes d'histoire naturelle, et qu'en conséquence une « méthode subjective de sociologie » absolument distincte doit être appliquée à l’analyse des premiers ?

Tous ces étonnements surgissent d'une façon naturelle et nécessairement, et bien entendu seuls de parfaits ignorants peuvent passer outre en parlant du Capital. Pour éclairer ces questions, citons d'abord un autre passage de la préface au Capital, quelques lignes plus bas :

« Ma conception, dit Marx, est que je vois dans le développement de la formation économique de la société un processus d'histoire naturelle. »

Un simple rapprochement des deux passages ci‑dessus de la préface suffit pour montrer que là précisément est l'idée essentielle du Capital, et qu'elle est développée, comme nous venons de l'entendre avec un rigoureux esprit de suite et avec une rare force logique. A ce propos, notons tout de suite deux choses : Marx ne parle que d'une seule « formation économique de la société », la formation capitaliste, c'est‑à‑dire qu'il dit n'avoir analysé la loi de l'évolution que de cette formation seule, et d'aucune autre. C'est là un premier point. En second lieu, notons les méthodes qu'emploie Marx pour élaborer ses déductions : ces méthodes consistaient, comme vient de nous le faire entendre M. Mikhaïlovski, dans une « étude méticuleuse des faits correspondants ».

Passons maintenant à l'analyse de cette idée essentielle du Capital, que notre philosophe subjectif a si habilement essayé d'éluder. En quoi consiste proprement la notion de formation économique de la société et dans quel sens le développement de cette formation peut‑il et doit‑il être considéré comme un processus d'histoire naturelle ? Telles sont les questions qui se posent aujourd'hui devant nous. J'ai déjà montré que du point de vue des vieux (pas pour la Russie) économistes et sociologues, la notion de formation économique de la société est tout à fait superflue : ils parlent de société en général, ils discutent avec les Spencer sur la nature de la société en général, le but et l'essence de la société en général etc. Dans leurs raisonnements, ces sociologues subjectifs s'appuient sur des arguments comme ceux‑ci : le but de la société est de procurer des avantages à tous ses membres; qu'en conséquence, l'équité demande telle ou telle organisation, et qu'un système qui ne correspond pas à cette organisation idéale (« la sociologie doit partir d'une certaine utopie » ‑ ces paroles d'un des auteurs de la méthode subjective, M. Mikhaïlovski, caractérisent à merveille la nature de leurs méthodes) est anormal et doit être supprimé. « La tâche essentielle de la sociologie, ‑ déclare par exemple M. Mikhaïlovski, ‑ est de déterminer les conditions sociales où tel ou tel besoin de la nature humaine reçoit satisfaction. » Comme vous le voyez, ce sociologue prend intérêt uniquement à une société qui satisfait à la nature humaine, et nullement à l'on ne sait quelles formations sociales qui, de plus, pourraient être basées sur un phénomène ne correspondant pas à la « nature humaine », comme l'asservissement de la majorité par la minorité. Vous voyez également que, du point de vue de ce sociologue, il ne peut être question de considérer le développement de la société comme un processus d'histoire naturelle. (Ce même Mikhaïlovski raisonne : « Après avoir reconnu qu'une chose est désirable ou indésirable, le sociologue doit trouver les conditions dans lesquelles le désirable peut être réalisé ou l'indésirable supprimé » : « les conditions de la réalisation de tels ou tels idéals. » Bien plus il ne saurait être même question de développement, mais uniquement de diverses déviations du « désirable », de « vices » qui ont pu surgir dans l'histoire, du fait que les hommes ont manqué d'intelligence, n'ont pas su bien comprendre les exigences de la nature humaine et découvrir les conditions nécessaires à la réalisation d'un ordre de choses aussi raisonnable. Il est évident que l'idée fondamentale de Marx ‑ le développement des formations économiques de la société est un processus d'histoire naturelle, ‑ sape à la racine cette morale puérile qui prétend au titre de sociologie. Comment Marx a‑t‑il donc élaboré cette idée fondamentale ? En étudiant, à part, parmi les diverses sphères, de la vie sociale, la sphère économique, en étudiant à part, parmi tous les rapports de société, les rapports de production, comme étant fondamentaux, primordiaux et déterminant tous les autres rapports. Marx lui-même décrit ainsi le cours de son raisonnement sur ce problème :

« Le premier travail que j'entrepris pour résoudre les doutes qui m'assaillaient fut une révision critique de la Philosophie du droit de Hegel. Mes recherches aboutirent à ce résultat que les rapports juridiques, ainsi que les formes de l'État, ne peuvent être compris ni par eux-mêmes, ni par la soi-disant évolution générale de l'es­prit humain, mais qu'ils prennent au contraire leurs racines dans les conditions d'existence matérielles dont Hegel, à l'exemple des Anglais et des Français du XVIII° siècle, embrasse le tout sous le nom de « société civile »; mais que l'anatomie de la société ci­vile est à chercher dans l'économie politique... Le résultat géné­ral auquel j'arrivai [par l'étude de celle-ci] ... peut brièvement se formuler ainsi : dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, rapports de pro­duction qui correspondent à un degré de développement donné de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base réelle, sur quoi s'élève une superstructure juridique et politi­que et à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle condi­tionne le processus de la vie social, politique et intellectuel en géné­ral. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence; c'est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience. A un certain degré de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou ce qui n'en est que l'expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors. Des formes de dévelop­pement des forces productives qu'ils étaient, ces rapports deviennent des entraves pour ces forces. Alors s'ouvre une époque de révolutions sociales. Le changement de la base économique bou­leverse plus ou moins lentement ou rapidement toute la formi­dable superstructure. Lorsqu'on étudie ces bouleversements, il faut toujours distinguer entre le bouleversement matériel ‑ cons­taté avec une précision propre aux sciences naturelles – des conditions économiques de la production, et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques dans lesquelles les hommes conçoivent ce conflit et le combattent. De même qu'on ne peut juger un individu sur l’idée qu'il a de lui-même, on ne peut juger une semblable époque de bouleversements sur sa conscience; mais il faut expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui oppose les forces productives de la société et les rapports de production... Esquissés à grands traits, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être désignés comme autant d'époques progressives de la formation économique de la société[2]. »

Cette idée de matérialisme en sociologie était déjà par elle-même une idée géniale. Naturellement, ce n'était encore pour le moment qu'une hypothèse, mais une hypothèse qui, pour la première fois, permettait d'aborder les problèmes historiques et sociaux d'un point de vue strictement scientifique. Incapables qu’ils étaient jusque‑là de s'abaisser jusqu'à la connaissance de rapports aussi simples et primordiaux que sont les rapports de production, les sociologues procédaient directement à l'analyse et à l'étude des formes politiques et juridiques. Ils se heurtaient au fait que ces formes surgissent de telles ou telles idées de l'humanité, à une époque donnée, ‑ et ils n'allaient pas au delà. Ainsi, les relations sociales auraient été établies par les hommes consciemment. Mais cette déduction, qui a trouvé son expression accomplie dans l'idée du Contrat social (dont on retrouve des traces visibles dans tous les systèmes du socialisme utopique), était en contradiction complète avec toutes les observations historiques. Jamais ‑ pas plus auparavant qu'aujourd'hui ‑ les membres la société ne se sont représenté l'ensemble des rapports sociaux au milieu desquels ils vivaient comme quelque chose de défini, d’entier, comme une chose pénétrée d'un principe fondamental; au contraire, la masse s'adapte inconsciemment à ces rapports et est si loin de les concevoir comme des rapports sociaux historiques particuliers que, par exemple, l'explication des rapports d'échange qui présidèrent à la vie des hommes pendant des siècles, n'a été donnée que ces tout derniers temps. Le matérialisme a supprimé cette contradiction en poussant l'analyse plus à fond jusqu'à l’origine même de ces idées sociales de l'homme; et sa conclusion que le cours des idées dépend du cours des choses est seule compatible avec la psychologie scientifique. De plus, cette hypothèse a, d'un autre point de vue, encore, élevé pour la première fois la sociologie au rang d'une science. Jusqu'ici les sociologues avaient de la peine à distinguer, dans le réseau complexe des phénomènes sociaux, ceux qui étaient importants et ceux qui ne l'étaient point (là est la racine du subjectivisme en sociologie); à cette distinction ils ne pouvaient trouver un critérium objectif. Le matérialisme a fourni un critérium parfaitement objectif en dégageant les « rapports de production » comme structure de la société, et en offrant la possibilité d'appliquer à ces rapports le critérium scientifique général de la répétition, ‑ critérium qui, d'après les subjectivistes, était inapplicable à la sociologie. Tant qu'ils s'en tinrent aux rapports sociaux idéologiques (c'est‑à-­dire à des rapports qui, avant de se former, passent par la conscience[3] des hommes), ils ne purent découvrir la répétition et la régularité dans les phénomènes sociaux des différents pays, et leur science ne fut, dans le meilleur des cas, qu'une description de ces phénomènes, qu'un assemblage de matériaux bruts. L'analyse des rapports sociaux matériels (c'est‑à‑dire de ceux qui se forment sans passer par la conscience des hommes : en échangeant des produits, les hommes entrent en des rapports de production, sans même se rendre compte qu'il s'agit là de rapports sociaux de production), l'analyse des rapports sociaux matériels permit aussitôt de constater la répétition et la régularité, et de généraliser les systèmes des divers pays pour arriver à une, seule conception fondamentale : la formation sociale. Seule cette généralisation a permis de passer de la description des phénomènes sociaux (et de leur estimation du point de vue de l'idéal) à leur analyse strictement scientifique qui dégage, par exemple, ce qui distingue un pays capitaliste d'un autre et analyse ce qui leur est commun à tous.

Troisièmement enfin, une autre raison pour laquelle cette hypothèse a, pour la première fois, rendu possible une sociologie scientifique, c'est qu'en réduisant les rapports sociaux aux rapports de production et ces derniers au niveau des forces productives, on a assigné une base solide pour envisager le développement des formations sociales comme un processus d'histoire naturelle. Et il va de soi que sans un tel point de vue, il ne peut être question de science sociale. (Les subjectivistes, par exemple, tout en admettant que les phénomènes historiques se conforment à des lois, étaient incapables de considérer leur évolution comme un processus d'histoire naturelle, ‑ précisément parce qu'ils s'arrêtaient aux idées et buts sociaux de l'homme sans savoir réduire ces idées et ces buts aux rapports sociaux matériels.)

Et Marx, après avoir exprimé cette hypothèse après 1840, se met à étudier les faits (nota bene). Il prend une formation économique de la société ‑ le système de l'économie marchande, ‑ et la sur la base d'une quantité prodigieuse de données (qu'il étudia pendant au moins vingt-cinq ans) fournit une analyse minutieuse des lois du fonctionnement de cette formation et de son développement. Cette analyse s'en tient uniquement aux rapports de production entre les membres de la société : sans jamais avoir recours, dans ses explications, à des facteurs placés en dehors des rapports de production, Marx permet de voir comment se développe l'organisation marchande de l'économie sociale; comment elle se transforme en économie capitaliste et crée des classes antagoniques (cette fois dans le cadre des rapports de production), la bourgeoisie et le prolétariat; comment elle développe la productivité du travail social et introduit par là un élément qui entre en contradiction irréductible avec les principes mêmes de celle organisation capitaliste.

Tel est le squelette du Capital. Mais le principal c'est que Marx ne se contente pas de ce squelette, qu'il ne s'en tient pas à la seule « théorie économique » au sens ordinaire du mot; que tout en expliquant la structure et le développement d'une formation sociale donnée exclusivement par les rapports de production, il a toujours et partout analysé les superstructures correspondant à rapports de production, et revêtu le squelette de chair et de sang. Le succès considérable du Capital provient justement de ce que ce livre de l'« économiste allemand » a révélé au lecteur toute la formation sociale capitaliste comme une chose vivante – avec les faits de la vie courante, avec les manifestations sociales concrètes de l'antagonisme des classes inhérent aux rapports de production, avec la superstructure politique bourgeoise qui protège la domination de la classe des capitalistes, avec les idées bourgeoises de liberté, d'égalité, etc., avec les rapports de famille bourgeois. On comprend maintenant que la comparaison avec Darwin est tout à fait exacte : le Capital n'est autre chose que « quelques idées de généralisation, intimement liées entre elles et couronnant tout un mont Blanc de faits concrets ». Et si en lisant le Capital, le lecteur n'a pas su remarquer ces idées de généralisation, ce n'est pas la faute de Marx qui, même dans la préface, nous l'avons vu, attire l'attention sur ces idées. Bien plus, une telle comparaison n'est pas seulement juste du côté extérieur (qui, on ne sait trop pourquoi, intéresse particulièrement M. Mikhaïlovski), mais aussi du côté intérieur. De même que Darwin a mis fin à la conception selon laquelle les espèces d'animaux et de plantes n'étaient nullement liées entre elles, étaient accidentelles, « créées par Dieu » et immuables, et qu'il fut le premier à donner une base strictement scientifique à la biologie en établissant la variabilité et la continuité des espèces, de même Marx a mis fin à la conception selon laquelle la société est un agrégat mécanique d'individus qui subit toutes sortes de changements au gré des autorités (ou ce qui revient au même, au gré de la société et du gouvernement); qui naît et se transforme suivant le hasard; il fut le premier à donner une base scientifique à la sociologie en établissant le concept de formation économique de la société comme un ensemble de rapports de production donnés; en établissant que le développement de ces formations est un processus d'histoire naturelle.

Aujourd'hui ‑ depuis la parution du Capital ‑ la conception matérialiste de l'histoire n'est plus une hypothèse, mais une doctrine scientifiquement démontrée. Et tant que nous n'enregistrerons pas une autre tentative d'expliquer scientifiquement le fonctionnement et l'évolution d'une formation sociale ‑ d'une formation sociale précisément et non des coutumes et habitudes d'un pays ou d'un peuple, ou même d'une classe, etc. ‑ tentative qui, tout comme le matérialisme, serait capable de mettre de l’ordre dans les « faits correspondants », de tracer un tableau vivant d'une formation, et d'en donner une explication strictement scientifique, ‑ la conception matérialiste de l'histoire sera synonyme de science sociale. Le matérialisme n'est pas « une conception scientifique de l'histoire par excellence », comme le croit M. Mikhaïlovski, mais la seule conception scientifique de l'histoire.

Et maintenant pouvez‑vous imaginer chose plus plaisante : il s'est trouvé des gens qui, après avoir lu le Capital, ont trouvé le moyen de ne pas y découvrir de matérialisme ! Où est‑il ? interroge Mikhaïlovski avec une sincérité déconcertante.

Il a lu le Manifeste communiste et n'a pas remarqué que l'explication qu'on y donne des systèmes modernes ‑ juridiques, politiques, familiaux, religieux, philosophiques ‑ est une explication matérialiste; que même la critique des théories socialistes et communistes cherche et trouve leurs racines dans tels ou tels rapports de production.

Il a lu la Misère de la philosophie et n’a pas remarqué que la sociologie de Proudhon y est analysée d'un point de vue matérialiste; que pour critiquer la solution proposée par Proudhon des divers problèmes historiques, on y prend pour base les principes du matérialisme, et que les indications de l'auteur même quant aux sources où il faut puiser pour trouver la solution de ces problèmes se réfèrent toutes aux rapports de production.

Il a lu le Capital et n'a pas remarqué qu'il avait devant lui un modèle d’analyse scientifique d'une formation sociale ‑ la plus complexe ‑ suivant la méthode matérialiste, modèle reconnu de tous et insurpassé. Et le voilà à méditer et à creuser ce problème profond : « Dans lequel de ses ouvrages Marx a‑t‑il exposé sa conception matérialiste de l'histoire ? »

Quiconque connaît Marx lui répondrait par cette autre question : dans lequel de ses ouvrages Marx n'a‑t‑il pas exposé sa conception matérialiste de l'histoire ? Mais M. Mikhaïlovski ne sera sans doute informé des recherches matérialistes de Marx que lorsqu'elles seront classées avec la cote voulue dans quelque ouvrage historiosophique d'un Karéev[4], sous la rubrique « Matérialisme économique ».

Mais le plus curieux de tout, c’est que M. Mikhaïlovski accuse Marx de n'avoir pas « analysé [sic !] toutes les théories connues du procès historique ». Voilà qui est tout à fait plaisant. En quoi consistaient les neuf dixièmes de ces théories ? En des constructions a priori, dogmatiques, abstraites, telles que : qu'est‑ce que la société ? Qu'est‑ce que le progrès ? etc. (Je prends à dessein des exemples chers à l'esprit et au cœur de M. Mikhaïlovski). Mais ces théories ne valent déjà rien du fait même de leur existence, par leurs méthodes fondamentales, par leur métaphysique compacte et sans éclipse. Car, commencer par demander ce qu'est la société et ce qu'est le progrès, c'est commencer par la fin. Où prendrez‑vous la notion de société et de progrès en général, si vous n'avez pas étudié une seule formation sociale en particulier, si vous n'avez même pas su établir cette notion, si vous n’avez même pas su entreprendre une étude sérieuse des faits, une analyse objective des rapports sociaux, quels qu'ils soient ? C'est là le trait le plus évident de la métaphysique, par laquelle toute science a commencé : tant que l'on n'a pas été capable d'aborder l'étude des faits, on a toujours inventé a priori des théories générales qui sont toujours restées stériles. Incapable qu'il était encore d'analyser en fait les processus chimiques, le chimiste‑métaphysicien inventait une théorie sur la force de l'affinité chimique. Le biologiste‑métaphysicien parlait de ce qu'était la vie et la force vitale. Le psychologue‑métaphysicien raisonnait sur ce qu'était l'âme. Là, le procédé même était absurde. On ne saurait raisonner sur l'âme, sans expliquer en particulier les processus phychiques : ici le progrès doit consister précisément à rejeter les théories générales et les constructions philosophiques sur l'âme humaine et à savoir placer sur un terrain scientifique l'étude des faits caractérisant les divers processus psychiques. Aussi bien, l'accusation de M. Mikhaïlovski rappelle‑t‑elle le psychologue‑métaphysicien qui, après s'être livré toute sa vie à des « recherches » sur l'âme humaine (sans savoir au juste expliquer le moindre phénomène psychique, même le plus simple), s'aviserait d'accuser un psychologue scientifique de n'avoir pas examiné toutes les théories connues sur l'âme humaine. Ce psychologue scientifique a rejeté, lui, les théories philosophiques sur l'âme et s'est mis à étudier directement le substratum matériel des phénomènes psychiques ‑ les processus nerveux ‑ et a donné, disons, l'analyse et l'explication de tel on tel processus psychique. Et notre psychologue‑métaphysicien de lire et de louer cet ouvrage : la description des processus et l'étude des faits, dit‑il, y sont bonnes. Mais il n'est pas satisfait. Permettez, s'écrie‑t-­il, en entendant parler autour de lui de la façon toute nouvelle dont ce savant conçoit la psychologie, de la méthode spéciale de psychologie scientifique. Mais permettez, s'échauffe le philosophe, dans quel écrit cette méthode est‑elle donc exposée ? Cet ouvrage‑ci ne contient « que des faits ». On n'y trouve pas la moindre allusion à la révision de « toutes les théories philosophiques connues sur l'âme ». Cet ouvrage n'est pas du tout conforme !

De même le Capital n'est évidemment pas un ouvrage conforme pour le sociologue‑métaphysicien, qui ne remarque pas la stérilité des a priori touchant la société et ne comprend pas que de telles méthodes, au lieu d'étudier et d'expliquer, ne font que substituer frauduleusement à la notion de société les idées bour­geoises d'un mercanti anglais ou les idéaux socialistes petit-bourgeois d'un démocrate russe, et rien de plus. Et c'est pourquoi ces théories philosophico‑historiques, sitôt apparues, ont crevé comme des bulles de savon; elles étaient tout au plus un symptôme des idées et rapports sociaux de leur temps, et ne pouvaient faire avancer d'un iota la compréhension par l'homme de rapports sociaux isolés mais bien réels (et non de ceux qui « sont conformes à la nature humaine »). Le pas de géant réalisé par Marx dans ce domaine a consisté précisément en ceci qu’il a rejeté tous ces raisonnements sur la société et le progrès en général et donné une analyse scientifique d'une société et d'un progrès, savoir, la société et le progrès capitalistes. Et M. Mikhaïlovski l’accuse d'avoir commencé par le commencement, et non par la fin, par l'analyse des faits et non par les conclusions finales, par l'étude de rapports sociaux particuliers historiquement définis, et non par des théories générales sur la nature de ces rapports sociaux en général ! Et il interroge : « Où est donc l'ouvrage conforme ? » Ô très sage sociologue subjectif !!

Si notre philosophe subjectif s'était contenté d'exprimer son embarras sur la question de savoir dans quel ouvrage le matérialisme se trouve démontré, il n'y aurait que demi‑mal. Et quoique nulle part il n'ait trouvé ni une justification, ni même un exposé de la conception matérialiste de l'histoire (ou, peut-être justement qu'il ne les a pas trouvés), il commence à attribuer à cette doctrine des prétentions qu'elle n'a jamais eues. Il cite un passage de Bloss d'après lequel Marx a proclamé une conception toute nouvelle de l'histoire, et sans se gêner le moins du monde, il déclare ensuite que cette théorie prétend « avoir expliqué à l'humanité son passé », avoir expliqué « tout [sic !!?] le passé de l’humanité », etc. Mais tout cela est archifaux ! La théorie prétend expliquer uniquement l'organisation capitaliste de la société, et nulle autre. Si l'application du matérialisme à l'analyse et à l'explication d'une seule formation sociale a donné de si brillants résultats, il est tout à fait naturel que le matérialisme en histoire n’est plus une hypothèse, mais une théorie scientifiquement vérifiée; il est tout à fait naturel que la nécessité d'une telle méthode s’étend également aux autres formations sociales, même si elles n’ont pas été soumises à une étude spéciale des faits et à une analyse détaillée, de même que l'idée de transformisme[5] qui a été prouvée pour un nombre suffisant de faits, s'étend à tout le domaine de la biologie bien qu'il n'ait pas encore été possible d'établir exactement la transformation de certaines espèces d'animaux et de plantes. Et de même que le transformisme ne prétend pas du tout expliquer « toute » l'histoire de la formation des espèces, mais simplement placer les méthodes de cette explication sur un terrain scientifique, de même le matérialisme en histoire n'a jamais eu la prétention d'expliquer tout, mais simplement d'indiquer la méthode, la « seule scientifique » pour employer l'expression de Marx (Capital), d'expliquer l'histoire. On peut juger par là combien spirituelles, sérieuses et décentes sont les méthodes de polémique employées par M. Mikhaïlovski, lorsque tout d'abord il falsifie Marx en attribuant au matérialisme en histoire l'absurde prétention de vouloir « tout expliquer », d'avoir trouvé « la clé de toutes les serrures historiques » (prétention que Marx a, bien entendu, réfutée aussitôt et sous une forme très virulente dans sa « Lettre[6] » sur les articles de Mikhaïlovski); puis il se met à jouer de ces prétentions que lui-même a inventées et reproduit fidèlement les pensées d'Engels. Fidèlement parce que, cette fois, il en donne une citation et non une paraphrase, à savoir que l'économie politique telle que l'entendent les matérialistes « doit encore être créée »; que « tout ce que nous en avons reçu est limité » à l'histoire de la société capitaliste; finalement il conclut que « ces mots restreignent sensiblement le champ d'action du matérialisme économique » ! De quelle naïveté infinie ou de quelle infinie présomption faut‑il témoigner pour croire que de tels subterfuges peuvent passer inaperçus ! D'abord falsifier Marx, ensuite jouer de ses propres mensonges, et puis reproduire fidèlement telles pensées et avoir enfin l’insolence de déclarer qu'elles restreignent le champ d'action du matérialisme économique !

De quelle nature et de quelle qualité est le jeu de M. Mikhaïlovski, c'est ce que montre l'exemple suivant : « Marx ne les démontre nulle part » ‑ c'est‑à‑dire les fondements de la théorie du matérialisme économique, déclare M. Mikhaïlovski. « Il est vrai que Marx entreprit d'écrire avec Engels un ouvrage d'un caractère philosopho‑historique et historico‑philosophique; il l'écrivit même (1845‑1846), mais il ne fut jamais publié[7]. Engels dit : la première partie de cet ouvrage « consiste en un exposé de la conception matérialiste de l'histoire, qui prouve seulement à quel point nos connaissances de l'histoire économique étaient encore insuffisantes[8] » « Ainsi, conclut M. Mikhaïlovski, les principes fondamentaux du « socialisme scientifique » et de la théorie du matérialisme économique ont été découverts, puis exposés dans le Manifeste communiste à un moment où, selon l'aveu même d'un des auteurs, la matière étaient encore insuffisantes. »

Charmante critique, n'est‑il pas vrai ? Engels dit que leurs connaissances en « histoire » économique étaient encore insuffisantes, et que c'est pour cette raison qu'ils n'ont pas publié leur ouvrage d'un caractère historico‑philosophique « général ». Selon l’interprétation de M. Mikhaïlovski, leurs connaissances étaient encore insuffisantes « en la matière », c'est‑à‑dire pour élaborer les « points fondamentaux du socialisme scientifique », savoir pour une critique scientifique du régime « bourgeois », déjà exposée dans le Manifeste. De deux choses l'une : ou bien M. Mikhaïlovski est incapables de saisir la différence entre une tentative pour embrasser toute la philosophie de l'histoire et un essai pour expliquer scientifiquement le régime bourgeois; ou bien il pense que Marx et Engels ne possédaient pas suffisamment de connaissances pour critiquer l'économie politique. Et dans ce cas il est vraiment cruel de sa part de ne pas nous faire connaître les raisons de cette insuffisance, ni ses propres amendements et additions. La décision de Marx et d'Engels, de ne point publier d'ouvrage sur la philosophie de l'histoire et de concentrer tous leurs efforts sur l'analyse scientifique d’une seule organisation sociale témoigne simplement d’un très haut degré de probité scientifique. La décision de M. Mikhaïlovski de jouer là‑dessus en y faisant cette petite addition que Marx et Engels auraient exposé leurs vues en reconnaissant eux-mêmes que leurs connaissances étaient insuffisantes pour les élaborer relève simplement de procédés polémiques qui ne témoignent ni d'esprit ni du sentiment de la décence.

L'alter ego de Marx, Engels a fait davantage pour justifier le matérialisme économique comme théorie de l'histoire, dit M. Mikhaïlovski. Il a écrit un ouvrage historique : L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État en relation (im Anschluss) avec des vues de Morgan. Cet Anschluss est vraiment remarquable. Le livre de l'Américain Morgan[9] a paru bien des années après que Marx et Engels eurent formulé les principes du matérialisme économique et tout à fait indépendamment de ce dernier. » Ainsi donc, « les matérialistes économiques se seraient joints » à ce livre, et puisqu'il n'existait pas de lutte de classe dans les temps préhistoriques, ils auraient apporté un « amendement » à la formule de la conception matérialiste de l'histoire, à savoir qu'à côté de la production des valeurs matérielles, le facteur déterminant serait la production de l'homme lui-même, c'est‑à‑dire la procréation, qui a joué un rôle primordial aux premiers âges lorsque la productivité du travail était encore très peu développée.

« C'est le grand mérite de Morgan, dit Engels, d'avoir trouvé dans les relations de clans des Indiens de l'Amérique du Nord la clé des principales énigmes, jusqu'alors insolubles, de la plus ancienne histoire grecque, romaine et germanique[10]. »

« Ainsi, proclame M. Mikhaïlovski à ce propos, on a découvert et proclamé vers 1850 une conception de l'histoire absolument nouvelle, matérialiste et vraiment scientifique, et qui a fait pour la science historique ce que la théorie de Darwin a fait pour les sciences naturelles modernes. » Mais cette conception, répète M. Mikhaïlovski, n'a jamais été scientifiquement prouvée. « Non seulement elle n'a pas été prouvée dans le domaine vaste et varié des faits concrets (le Capital « n'est pas » un ouvrage « conforme » : on n'y trouve que des faits et des recherches méticuleuses !), mais elle n'a pas été suffisamment justifiée ne serait‑ce que par la critique et par l'élimination des autres systèmes philosophico‑historiques. »

Le livre d'Engels Herrn E. Dührings Umwälzung der Wissenschaft[11] n'offre « que des tentatives spirituelles faites en passant »; aussi M. Mikhaïlovski juge‑t‑il possible d'éluder complètement un grand nombre des questions essentielles traitées dans cet ouvrage, bien que ces « tentatives spirituelles » montrent avec beaucoup d'esprit le vide des sociologies qui « commencent par des utopies »; bien que cet ouvrage contienne une critique détaillée de la « théorie de la violence », ‑ théorie d'après laquelle les systèmes politico‑juridiques déterminent les systèmes économiques, et que Messieurs les publicistes du Rousskoïé Bogatstvo professent avec tant de ferveur. A la vérité il est bien plus facile de jeter à propos d'une œuvre quelques phrases qui ne veulent rien dire, que d'analyser sérieusement au moins un seul des problèmes qui y trouvent une solution matérialiste. De plus, cela ne comporte aucun danger, car la censure ne permettra sans doute jamais de publier la traduction de ce livre, et. M. Mikhaïlovski peut le qualifier de spirituel sans courir aucun risque pour sa philosophie subjective.

Plus caractéristique encore et plus édifiant : (pour servir d'illustration à ceci que le langage a été donné à l'homme afin de dissimuler ses pensées ou de prêter au vide la forme de la pensée) est son jugement sur le Capital de Marx. « On trouve dans le Capital de brillantes pages d'histoire, mais [ce « mais » est savoureux ! Ce n'est pas même un simple « mais », c'est ce fameux « mais » qui, traduit en clair, veut dire : « on ne saute pas plus haut qu’on n’a les oreilles »] - en raison même de l'objet du livre, elles ne concernent qu’une période historique bien déterminée; loin d'affirmer les principes fondamentaux du matérialisme économique, elles ne font que toucher le côté économique d'un groupe de phénomènes historiques. » Autrement dit : le Capital - dont l'unique objet est d'étudier précisément la société capitaliste ‑ comporte une analyse matérialiste de cette société et de ses superstructures, « mais » M. Mikhaïlovski préfère ne rien dire sur cette analyse : il ne s'agit ici, voyez‑vous, que d'« une seule » période, cependant que M. Mikhaïlovski entend, lui, embrasser toutes les périodes, et les embrasser de façon à ne point parler d'aucune d'elles en particulier. Il va de soi que pour arriver à ce but - c'est‑à‑dire pour embrasser toutes les périodes sans au fond en toucher une seule, ‑ il n'y a qu'une seule voie : celle des lieux communs et des phrases « brillantes », mais creuses. Et nul ne peut rivaliser avec M. Mikhaïlovski dans l'art de s’en tirer avec des phrases. Ainsi, d'après lui, il ne vaudrait pas la peine de s'arrêter (séparément) à l'essence même des recherches de Marx pour la raison que Marx, lui, « loin d'affirmer les principes fondamentaux du matérialisme économique, ne fait que toucher le côté économique d'un certain groupe de phénomènes historiques ». Quelle profondeur de pensée ! « Il n'affirme pas », mais « ne fait que toucher » ! Comme il est facile, en vérité, d’escamoter toute question sous une phrase ! Si Marx, par exemple, montre à plusieurs reprises comment les rapports des producteurs de marchandises forment la base de l'égalité civile, du libre contrat et autres fondements de l'État juridique, qu'est‑ce à dire ? Affirme‑t‑il par là le matérialisme ou « ne fait‑il que le toucher » ? Avec la modestie qui lui est propre, notre philosophe s’abstient de répondre sur le fond et tire directement des conclusions de ses « tentatives spirituelles » de parler brillamment pour ne rien dire.

« Rien d'étonnant, est‑il dit dans cette conclusion, que pour une théorie qui prétendait expliquer l’histoire mondiale, quarante ans après sa proclamation, l'histoire ancienne des Grecs, des Romains et des Germains est demeurée une énigme. La clé de cette énigme a été fournie d'abord par un homme absolument étranger à la théorie du matérialisme économique et qui en ignorait tout, et puis à l'aide d'un facteur non économique. Le terme « production de l'homme lui-même », c'est‑à‑dire la procréation, ne laisse pas d'être amusant; Engels s'en saisit afin de conserver au moins un lien lexicologique avec la formule essentielle du matérialisme économique. Force lui est cependant de reconnaître que durant des siècles la vie de l'humanité n'a pas obéi à cette formule. » En vérité, votre polémique, M. Mikhaïlovski, n'est pas compliquée ! La théorie consistait en ceci : pour « éclairer » l'histoire il faut chercher les bases dans les rapports sociaux matériels, et non idéologiques. Le manque de faits concrets n'a pas permis d'appliquer cette méthode à l'analyse de certains phénomènes fort importants de l'histoire ancienne de l'Europe, par exemple l'organisation gentilice, qui, pour cette raison même, est restée une énigme[12]. Et voilà que les riches documents recueillis en Amérique par Morgan lui permettent d'analyser la nature de l'organisation gentilice; il en conclut que l'explication doit en être cherchée dans les rapports matériels, et non dans les rapports idéologiques (juridiques ou religieux par exemple). Ce fait est évidemment une confirmation brillante de la méthode matérialiste, et rien de plus. Et lorsque M. Mikhaïlovski reproche à cette doctrine que, premièrement, la clé des énigmes historiques les plus difficiles a été trouvée par un homme « absolument étranger » à la théorie du matérialisme économique, on ne peut que s'étonner de l'incapacité où sont les gens de démêler ce qui parle en leur faveur et ce qui les contredit d'une façon flagrante. Deuxièmement, raisonne notre philosophe, la procréation n'est pas un facteur économique. Mais où avez‑vous été chercher dans les œuvres de Marx ou d'Engels, qu'ils parlaient nécessairement 'du matérialisme économique ? Définissant leur conception du monde, ils l'appelaient simplement matérialisme. Leur idée fondamentale (exprimée avec une précision absolue, par exemple dans le passage précité de Marx) était que les rapports sociaux comportent des rapports matériels et des rapports idéologiques. Ces derniers ne sont qu'une superstructure érigée sur les premiers et s'établissant en dehors de la volonté et de la conscience de l'individu, comme (un résultat) une forme de l'activité de l'homme pour assurer son existence L'explication des formes politico‑juridiques, ‑ dit Marx dans ce passage – doit être recherchée dans les « conditions matérielles de la vie ». M. Mikhailovski croirait‑il par hasard que les rapports de procréation s'identifient avec les rapports idéologiques ? Les explications fournies à ce sujet par M. Mikhaïlovski sont si caractéristiques qu'il vaut la peine de s'y arrêter. « Nous aurons beau nous ingénier, dit‑il, à établir un lien, même lexicologique entre la « procréation » et le matérialisme économique; elle aura beau s'entrecroiser dans le réseau complexe des phénomènes de la vie sociale avec d'autres phénomènes, les phénomènes économiques y compris; elle possède ses racines propres, physiologiques et psychiques. [Nous croyez‑vous nés d'hier, M. Mikhaïlovski pour nous conter que la procréation a des racines physiologiques !? Voyons, à qui voulez‑vous en faire accroire ?] Et cela nous rappelle que les théoriciens du matérialisme économique sont en contradiction non seulement avec l'histoire, mais aussi avec la psychologie. Il est hors de doute que les relations de clans ont perdu leur importance dans l'histoire des pays civilisés; mais on ne saurait guère affirmer la chose avec la même certitude pour les relations nettement sexuelles et familiales. Elles ont subi bien entendu des changements considérables sous la pression de la vie de plus en plus complexe en général; mais avec une certaine habileté dialectique, on pourrait démontrer que non seulement les rapports juridiques, mais aussi les rapports économiques eux‑mêmes constituent une « superstructure » érigée sur les relations sexuelles et familiales. Nous ne nous arrêterons pas là-dessus; néanmoins, nous indiquerons par exemple l'institution de l’héritage. »

Notre philosophe a pu sortir enfin de la sphère des phrase creuses[13] pour passer aux faits concrets pouvant être vérifiés et ne permettant pas d'« estomper » aussi facilement le fond de la question. Voyons donc comment notre critique de Marx démontre que l'institution de l'héritage est une superstructure érigée sur les relations sexuelles et familiales. « Ce sont les produits de la production économique, ‑ raisonne M. Mikhailovski [« les produits de la production économique » !! Comme c'est intelligent ! comme cela sonne bien et quelle élégance de style !], qui sont transmis par héritage, et l'institution de l'héritage elle-même est conditionnée dans une certaine mesure par le fait de la concurrence économique. Mais, premièrement, les valeurs non matérielles sont également transmises par héritage, ‑ ce qui s'exprime par les soins que l'on prend de l'éducation des enfants dans l'esprit de leurs pères... » Ainsi l'éducation des enfants fait partie de l'institution de l'héritage ! Par exemple, conformément à un article du Code civil russe, les « parents doivent s'efforcer de former par l'éducation domestique leurs mœurs [c'est‑à‑dire les mœurs des enfants] et aider à la réalisation des vues du gouvernement ».

Est‑ce bien cela que notre philosophe entend par institution de l’héritage ? « En second lieu, même si l'on s'en tient exclusivement à la sphère économique, si l'institution de l'héritage est inconcevable sans les produits de la production transmis par héritage, elle est tout aussi inconcevable sans les produits de la « procréation », ‑ sans eux et sans cet état psychique complexe et tendu qui leur est directement rattaché. » [Voyez un peu ce style : l'état psychique complexe « rattaché » aux produits de la procréation ! Mais c'est délicieux !] Ainsi l'institution de l'héritage est une superstructure qui s'élève au‑dessus des relations familiales et sexuelles, l'héritage étant inconcevable sans la procréation ! Mais c'est une véritable découverte de l’Amérique ! Jusqu'à présent l'on croyait que la procréation pouvait tout aussi peu expliquer l'institution de l'héritage que la nécessité de prendre de la nourriture peut expliquer l'institution de la propriété. Jusqu'à présent l'on croyait généralement que si, par exemple, en Russie, à l'époque où florissait le système des fiefs[14] la terre ne pouvait être transmise par hérédité (n'étant considérée que comme propriété conditionnelle), l'explication doit être cherchée dans les particularités de l'organisation sociale de ce temps. M. Mikhaïlovski croit sans doute que cela tient simplement au fait que la psychique se rattachant aux produits de la procréation du propriétaire terrien d'alors n'était pas suffisamment complexe.

Grattez un peu « l’ami du peuple », pourrions‑nous dire en paraphrasant un apophtegme connu, et vous verrez apparaître le bourgeois. Car enfin, quel autre sens peuvent avoir les développements de M. Mikhaïlovski sur la connexité entre l'institution de l’héritage et l'éducation des enfants, la psychique de la procréation, etc. sinon celui que l'institution de l'héritage est aussi éternelle, nécessaire et sacrée que l'éducation des enfants ! Il est vrai que M. Mikhaïlovski a tenté de se ménager une porte de secours en déclarant que « l'institution de l'héritage est jusqu'à un certain point conditionnée par le fait de la concurrence économique ». Mais ceci n'est rien d'autre qu'une tentative pour éluder la question sans y faire une réponse nette, tentative accomplie avec des armes débiles. Comment pourrions‑nous tenir compte de cette remarque, quand on ne nous dit pas du tout jusqu'à « quel point » précisément l'héritage dépend de la concurrence, et que l'on ne nous explique pas du tout à quoi tient proprement cette liaison entre la concurrence et l'institution de l'héritage. En réalité, l'institution de l'héritage implique déjà la propriété privée, et cette dernière ne surgit qu'avec l'apparition de l’échange. Elle est basée sur la spécialisation naissante du travail social et l'aliénation des produits sur le marché. Aussi longtemps que, par exemple, tous les membres de la communauté indienne primitive ont fabriqué en commun tous les produits dont ils avaient besoin, la propriété privée a été impossible. Mais dès que la division du travail fit son apparition dans la communauté, et que chacun de ses membres commença à produire séparément un produit donné pour le revendre au marché, cette séparation matérielle des producteurs de marchandises trouva son expression dans l'institution de la propriété privée. La propriété privée et l'héritage sont tous deux des catégories d’un ordre social où des familles séparées, à effectif peu nombreux (monogames) se sont déjà formées et où l’échange a commencé à se développer. L'exemple de M. Mikhaïlovski démontre juste le contraire de ce qu'il voulait démontrer.

On trouve encore chez M. Mikhaïlovski une autre indication de fait, cette fois aussi une perle en son genre ! « En ce qui concerne les relations de clans, dit‑il, en continuant à corriger le matérialisme, elles ont pâli dans l'histoire des peuples civilisés, en partie il est vrai, sous les rayons de l'influence des formes de production [autre subterfuge, encore plus évident. Quelles formes précisément ? Phrase vide de sens !], en partie, elles se sont dissoutes dans leur propre continuation et généralisation pour former des liens nationaux ». Ainsi, les liens nationaux sont la continuation et la généralisation des relations de clans ! M. Mikhaïlovski emprunte évidemment ses idées sur l'histoire de la société à ces contes d'enfants que l'on enseigne aux collégiens. L'histoire de la société, d'après cette doctrine des lieux communs, consiste en ce que d'abord il y eut la famille, cette cellule de toute société[15] ‑ puis la famille se serait agrandie pour devenir une tribu, et la tribu un État. Si M. Mikhaïlovski répète grave­ment ces puérilités, cela montre simplement que, à part tout le reste, il n'a pas même la moindre idée de la marche de l'histoire russe, par exemple. Si l'on pouvait parler de clans dans l'ancienne Russie, il ne fait pas de doute que déjà au moyen âge, à l'époque du tsarat de Moscovie, ces relations de clans n'existaient plus, c'est‑à‑dire que l'État se basait sur des associations locales, et non clanales : propriétaires terriens et monastères acceptaient les paysans venus des différentes localités, et les communautés ainsi formées étaient des associations purement territoriales. Cepen­dant, on pouvait à peine parler de liens nationaux au sens propre du mot à cette époque : l'État était divisé en « territoires » distincts, souvent même en principautés qui conservaient des traces vivan­tes d'ancienne autonomie, des particularités d'administration, parfois leurs propres troupes (les boyards locaux partaient en guerre à la tête de leurs propres régiments), des frontières doua­nières à elles, etc. Seule la période moderne de l'histoire russe (depuis le XVIl° siècle à peu près) est marquée par la fusion effective de toutes ces régions, territoires et principautés, en un tout. Cette fusion n'est pas due, très honorable M. Mikhaïlovski , à des relations de clans ni même à leur continuation et générali­sation; elle est due à l'échange accru entre régions, au développe­ment graduel des échanges de marchandises et à la concentration des petits marchés locaux en un seul marché de toute la Russie. Comme les dirigeants et les maîtres de ce processus étaient les gros marchands capitalistes, la création de ces liens nationaux n'était rien d'autre que la création de liens bourgeois. Par ses deux indications de fait, M. Mikhaïlovski n'a fait que se fustiger lui-même et ne nous a donné que des exemples de banalités bourgeoises. « Banalités », parce qu'il expliquait l'institution de l'héritage par la procréation et sa psychique, et la nationalité par les relations de clans; « bourgeoises », parce qu'il considérait les catégories et les superstructures d'une formation sociale historique déterminée (basée sur l'échange) comme des catégories aussi générales et éternelles que l'éducation des enfants et les liens sexuels « proprement dits ».

Chose caractéristique au plus haut point : dès que notre philosophe subjectif tente de passer de la phraséologie à des références basées sur des données concrètes, il glisse dans le bourbier. Et il a l’air de se sentir bien à l'aise dans cette position pas très propre : installé là, il fait le beau, envoyant tout autour des éclaboussures de boue. Il veut, par exemple, réfuter cette thèse que l'histoire est une suite d'épisodes de la lutte de classes, et, déclarant d'un air profond que c'est là une « extrémité », il dit :

« La fondation par Marx de l'Association internationale des Travailleurs, organisée pour mener la lutte de classe, n'a pas empêché les ouvriers français et allemands de s'entrégorger et de se dépouiller les uns les autres. » Ce qui prouve, dit‑il, que le matérialisme s'est mis en contradiction « avec le démon de l’amour-propre national et de la haine nationale ». Une telle affir­mation révèle de la part du critique une incompréhension absolue du fait que les intérêts très réels de la bourgeoisie commerciale et industrielle constituent la base principale de cette haine, et que parler du sentiment national comme d'un facteur indépen­dant, c'est escamoter le fond de là question. D'ailleurs, nous avons déjà vu quelle idée profonde notre philosophe a de la nationa­lité. M. Mikhaïlovski ne peut se référer à l'Internationale qu'avec une ironie à la Bourénine[16] : « Marx est à la tête de l'Association internationale des Travailleurs, qui s'est disloquée, il est vrai, mais qui doit renaître. » Bien sûr, si l'on voit le nec plus ultra de la solidarité internationale dans le système du « juste » échange, comme le chroniqueur de la vie intérieure l'étale dans le numéro 2 du Rousskoïé Bogatstvo avec une platitude de philistin, et si l'on ne comprend pas que l'échange, juste ou injuste, suppose et ren­ferme toujours la domination de la bourgeoisie et qu'à défaut de détruire toujours l'organisation économique basée sur l'échange, il est impossible de faire cesser les collisions internationales, on comprend dès lors qu'on se contente de persifler l'Internationale. On comprend dès lors que M. Mikhaïlovski ne puisse arriver à assimiler cette simple vérité, qu'il n'est point d'autre moyen de combattre la haine nationale que celui qui consiste à organiser et à grouper la classe des opprimés pour la lutte contre la classe des oppresseurs dans chaque pays pris à part, à unir ces organisations ouvrières nationales en une seule armée ouvrière internationale pour la lutte contre le capital international. Quant à cette affirmation que l'Internationale n'a pas empêché les ouvriers de s'entr'égorger, il suffit de rappeler à M. Mikhailovski les événements de la Commune qui ont révélé l'attitude véritable du prolétariat organisé envers les classes dirigeantes faisant la guerre.

Ce qui est particulièrement révoltant dans toute cette polémique de M. Mikhaïlovski, ce sont ses procédés. S'il n'est pas satisfait de la tactique de l'Internationale, s'il ne partage pas les idées au nom desquelles les ouvriers européens s'organisent, ‑ qu'il en fasse au moins une critique franche et directe, en exposant ses propres idées sur ce qui serait une tactique plus rationnelle, des vues plus justes. Car enfin, on n'y trouve aucune objection claire et précise; ce ne sont que railleries absurdes répandues çà et là au milieu d'un débordement de phrases. Peut‑on appeler cela autrement que de la boue ? Surtout si l'on tient compte que la défense des idées et de la tactique de l'Internationale n'est pas permise légalement en Russie ? M. Mikhaïlovski use des mêmes procédés quand il polémise avec les marxistes russes : sans se donner la peine de formuler consciencieusement et avec exactitude telles ou telles de leurs thèses, afin de les soumettre à une critique directe et précise, il préfère se cramponner aux fragments d'argumentation marxiste parvenus à son oreille et les dénaturer. Jugez-en vous‑mêmes :

« Marx était trop intelligent et trop érudit pour croire que c'était lui qui avait découvert l'idée de la nécessité et de la logique historiques des phénomènes sociaux... Aux degrés inférieurs de l'échelle marxiste[17] on l'ignore (que « l'idée de la nécessité historique n’est pas une nouveauté inventée ou découverte par Marx, mais une vérité établie de longue date ») ou en tout cas l'on n'a qu’une vague idée de la force mentale et de l'énergie dépensées depuis des siècles à établir cette vérité. »

De telles assertions peuvent vraiment produire de l’effet sur un public qui entend parler de marxisme pour la première fois, et pour lequel le critique peut atteindre aisément son but : dénaturer, gloser et « vaincre » (c'est ainsi, dit‑on, que les collaborateurs du Rousskoïé Bogatstvo parlent des articles de M. Mikhaïlovski). Quiconque connaît tant soit peu Marx apercevra aussitôt fausseté et la duperie de ces procédés. On peut ne pas être d’accord avec Marx, mais on ne saurait nier qu'il a formulé avec la plus grande précision des vues qui constituaient « un fait nouveau » par rapport à celles des socialistes qui l'ont précédé.

Le fait nouveau consistait en ceci : les socialistes d'autrefois croyaient qu'il leur suffisait pour appuyer leurs conceptions, de montrer l'oppression des masses sous le régime existant, de montrer la supériorité d'un système où chacun recevrait ce qu'il a lui-même produit; de montrer que ce système idéal est conforme à la « nature humaine », à la conception d'une vie raisonnable et morale, etc. Marx ne pouvait se contenter d'un tel socialisme. Il ne se borna pas à caractériser le régime existant, à le juger, à le condamner; il en donna une définition scientifique, en assi­gnant à ce régime existant, qui varie selon les pays européens et non européens, une base commune : la formation sociale capita­liste dont il soumit les lois du fonctionnement et du développe­ment à une analyse objective (il a montré la nécessité de l’exploi­tation sous ce régime). Il ne pouvait davantage se contenter de cette affirmation que seul le système socialiste est conforme à la nature humaine, ‑ comme le déclaraient les grands socialistes utopistes et leurs pitoyables épigones les sociologues subjectifs. Par cette même analyse objective du régime capitaliste, il a prouvé la nécessité de sa transformation en régime socialiste. (Pour la question de savoir comment il l'a prouvé et comment M. Mikhaîïlovski y a répondu, nous aurons à revenir là‑dessus). Là est la source de ces références à la nécessité, que l'on rencontre souvent chez les marxistes. La déformation apportée dans la question par M. Mikhaïlovski est évidente : il a laissé de côté tout le contenu réel de la théorie, toute son essence, et il a présenté les choses comme si toute la théorie se réduisait au seul mot de « nécessité » (« il ne suffit pas de l'invoquer elle seule dans les affaires pratiques et complexes »), comme si la preuve de cette théorie était dans le fait que c'est là une nécessité historique. En d'autres termes, n'ayant rien dit du contenu de la doctrine, il s'est attaché uniquement à son étiquette, et le voilà qui recommence à jouer de ce « cercle tout bonnement plat », auquel il s'est lui-même efforcé de réduire la doctrine de Marx. Nous n'allons pas bien entendu suivre ce jeu, parce que nous sommes suffisamment fixés là‑dessus. Laissons‑le se contorsionner pour l'amusement et la joie de M. Bourénine (qui n'a pas flatté en vain M. Mikhaïlovski dans le Novoïé Vrémia), laissons‑le, après une révérence à Marx, japper sournoisement contre lui : « sa polémique contre les utopistes et les idéalistes, voyez‑vous, est de toute façon unilatérale », c'est‑à‑dire sans même que les marxistes reprennent ses arguments. Nous ne pouvons appeler ces algarades que jappements, car il n’a été apporté absolument aucune objection concrète, définie et vérifiable contre cette polémique. De sorte que, malgré tout le plaisir que nous aurions à discuter sur ce thème, - cette controverse étant selon nous d'une extrême importance pour la solution des problèmes socialistes russes, - il nous est vraiment impossible de répondre à ces jappements, et nous ne pouvons que hausser les épaules en disant :

Le carlin doit être vraiment fort pour aboyer contre un éléphant ![18]

Le raisonnement que tient ensuite M. Mikhaïlovski sur la nécessité historique n'est pas sans intérêt; il révèle ‑ en partie il est vrai ‑ le bagage idéologique réel de « notre sociologue bien connu » (titre dont M. Mikhaïlovski jouit à l'égal de M. V.V., parmi les représentants libéraux de notre « société cultivée »). Il parle d'un « conflit entre l'idée de la nécessité historique et l'importance de l'activité individuelle » : les hommes publics se trompent, qui croient être une force agissante, ‑ alors qu'on les « fait agir », qu'ils ne sont que « des marionnettes mues par les lois immanentes et mystérieuses de la nécessité historique ». Telle est, dit‑il, la conclusion découlant de cette idée qu'il qualifie, pour cela, de « stérile » et de « diffuse ». Tous les lecteurs ne comprendront peut‑être pas d'où M. Mikhailovski a tiré ces absurdités, ces marionnettes, etc. La vérité, c'est que l'un des chevaux de bataille de notre philosophe subjectif est l'idée du conflit entre le déterminisme et la morale, entre la nécessité historique et le rôle de la personnalité. Il a noirci là‑dessus des monceaux de papier, laissant échapper quantité de sottises sentimentales et philistines pour résoudre ce conflit en faveur de la morale et du rôle de la personnalité. Il n'y a là en réalité aucun conflit : celui-­ci a été inventé par M. Mikhaïlovski qui craint (non sans raison) que le déterminisme ne vienne priver de base cette morale petite bourgeoise qui lui est si chère. L'idée de déterminisme qui établit la nécessité des actes humains et rejette la fable absurde du libre arbitre, n'abolit nullement ni la raison, ni la conscience de l'homme, ni le jugement de ses actes. Bien au contraire : seul le point de vue déterministe permet de porter un jugement rigoureusement juste, au lieu de tout rejeter sur le libre arbitre. De même l'idée de nécessité historique n'infirme en rien le rôle de la personnalité dans l’histoire : l’histoire tout entière est précisément formée d’actions de personnalités, qui sont sans nul doute des forces agissantes. La question qui se pose effectivement lorsqu'on juge l’activité publique d'un individu, est celle‑ci : quelles conditions peuvent assurer le succès de cette activité ? Où est la garantie que cette activité ne restera pas un acte isolé, noyé dans un océan d’actes contraires ? Là aussi se pose une question à laquelle social‑démocrates et autres socialistes russes répondent différemment : comment l'activité visant à réaliser le régime socialiste doit-elle entraîner les masses pour pouvoir donner de sérieux résultats ? Il est évident que la réponse à cette question dépend directement de la conception que l'on a du groupement des forces sociales en Russie, de la lutte des classes, tous éléments dont se compose la réalité russe. Là encore M. Mikhaïlovski n'a fait que tourner autour de la question, sans essayer même de la poser avec précision et de la résoudre de quelque manière. La solution social-démocrate du problème part, comme on le sait, de ce point de vue que le système économique russe est une société bourgeoise, pour en sortir, il n'y a qu'une issue, la seule qui découle nécessairement de la nature même du régime bourgeois, à savoir : la lutte de classe du prolétariat contre la bourgeoisie. Il est évident qu'une critique sérieuse aurait dû être dirigée ou bien contre cette opinion que notre régime est un régime bourgeois, ou bien contre la façon de concevoir la nature de ce régime et les lois de son développement. Mais M. Mikhaïlovski ne songe nullement à discuter de questions sérieuses. Il préfère s'en tirer avec des phrases comme celle‑ci : la nécessité est une parenthèse trop générale, etc. Évidemment, M. Mikhaïlovski, toute idée sera une parenthèse trop générale si vous commencez par en vider le contenu, comme on ferait d'un hareng saur, pour ensuite vous amuser avec la pelure ! Cette pelure qui recouvre les problèmes vraiment sérieux, d'actualité brûlante, est le sujet favori de M. Mikhaïlovski. Et c'est avec une fierté, particulière qu'il souligne, par exemple, que le « matérialisme économique méconnaît ou éclaire faussement le problème des héros et de la foule ». Voyez donc : la question de savoir comment est formée l'actualité russe, ‑ de la lutte de quelles classes et sur quelle base, ‑ est évidemment trop générale pour M. Mikhaïlovski; aussi la passe‑t‑il sous silence. En revanche, la question de savoir quels rapports existent entre les héros et la foule ‑ peu importe qu'il s'agisse d'une foule d'ouvriers, de paysans, de fabricants ou de gros propriétaires fonciers, ‑ cette question l'intéresse au plus haut point. Ces questions sont peut-être « intéressantes », mais reprocher aux matérialistes d'orienter tous leurs efforts vers la solution de problèmes concernant directement la libération de la classe laborieuse, c'est se montrer amateur de science philistine, et rien de plus. Pour terminer sa « critique » (?) du matérialisme, M. Mikhaïlovski nous offre encore une tentative de fausser les faits, encore un subterfuge. Après avoir émis des doutes sur la justesse de l'opinion d'Engels que les économistes attitrés avaient fait le. silence sur le Capital (doutes qu'il appuie par cet étrange argument qu'en Allemagne les universités sont nombreuses !), M. Mikhailovski dit : « Marx n'avait pas en vue précisément ce cercle de lecteurs (les ouvriers), il attendait quelque chose aussi des hommes de science. » C'est tout à fait faux. Marx comprenait parfaitement combien peu l'on pouvait compter sur l'impartialité et la critique scientifique des représentants bourgeois de la science. Et dans la postface à la deuxième édition du Capital, il s'exprime sur ce point d'une façon très nette. Voici ce, qu'il dit :

« La meilleure récompense de mon travail, c'est que le Capital a été vite compris par les larges milieux de la classe ouvrière allemande. M. Meyer, qui dans les questions économiques s'en tient au point de vue bourgeois, a publié pendant la guerre franco‑allemande une brochure où il exprime cette idée tout à fait juste, que le grand sens théorique [der grosse theoretische Sinn] considéré comme héréditaire chez les Allemands, s'est entièrement perdu dans les classes dites cultivées d'Allemagne; par contre, il revit à nouveau dans la classe ouvrière de ce pays. »

Ce subterfuge concerne cette fois encore le matérialisme et est à fait dans le goût du premier échantillon. « La théorie [du matérialisme] n’a jamais été scientifiquement fondée et vérifiée. » Voilà la thèse. Et voici la démonstration : « Certaines bonnes pages de contenu historique chez Engels, Kautsky et quelques autres (comme aussi dans l'ouvrage très apprécié de Bloss), pourraient se passer de l'étiquette de matérialisme économique, car [notez ce « car »] en fait [sic !] on y prend en considération la vie sociale dans son ensemble même quand la note économique domine dans cet accord. » Conclusion… : « Dans la science, le matérialisme économique ne s'est pas justifié. »

On connaît ça ! Pour démontrer l'inconsistance d'une théorie, M. Mikhaïlovski la dénature d'abord, en lui attribuant l'intention absurde de ne pas prendre en considération la vie sociale dans son ensemble, alors que tout au contraire les matérialistes (marxistes) ont été les premiers socialistes qui envisagèrent la nécessité d’analyser tous les aspects de la vie sociale, et non pas simplement son aspect économique[19]. Puis il constate qu'« en fait » les matérialistes ont « bien » expliqué la vie sociale dans son ensemble par l'économie (fait qui visiblement confond l'auteur); finalement, il en arrive à la conclusion que le matérialisme « ne s'est pas justifié ». En revanche, vos subterfuges, M. Mikhaïlovski, se sont justifiés pleinement !

C'est là tout ce que M. Mikhaïlovski avance pour « réfuter » le matérialisme. Il n'y a là, je le répète, aucune critique; ce n'est que bavardage vain et prétentieux. Demandez à n'importe qui : quelles sont les objections élevées par M. Mikhaïlovski contre cette opinion que les rapports de production sont à la base de tous les autres ? Par quoi a‑t‑il réfuté la justesse de la notion ‑ élaborée par Marx à l'aide de la méthode matérialiste - des formations sociales et du développement de ces formations selon un processus d'histoire naturelle ? Comment a‑t‑il prouvé que l'explication matérialiste de tels problèmes historiques, ‑ ne serait‑ce que celle fournie par les écrivains qu'il a nommés, ‑ est fausse ? La réponse ne pourra être que celle‑ci : il n'a apporté aucune objection, n'a rien réfuté, n'a relevé aucune inexactitude. Il n’a fait que tourner autour du sujet, en cherchant à escamoter le fond du la question par des phrases, par des échappatoires futiles inventées pour la circonstance.

Il est difficile d'attendre quelque chose de sérieux d'un tel critique, lorsqu'il continue dans le n° 2 du Rousskoïé Bogatstvo à réfuter le marxisme. La seule différence est que sa faculté d'inventer des subterfuges s'est épuisée, et qu'il recourt à des subterfuges d'emprunt.

Pour commencer il pérore sur la « complexité » de la vie sociale : il n'est pas jusqu'au galvanisme qui ne soit rattaché au matérialisme économique, puisque les expériences de Galvani « ont fait impression » sur Hegel. Comme c'est spirituel ! On pourrait tout aussi bien établir des affinités entre M. Mikhaïlovski et l'empereur de Chine ! Que peut‑on en déduire sinon que certaines gens trouvent du plaisir à dire des sottises ?!

« La nature du cours historique des choses, continue M. Mikhaïlovski, est en général insaisissable; elle n'a pas été saisie non plus par la doctrine du matérialisme économique, encore que celle‑ci repose, visiblement, sur deux piliers : sur la découverte de l'importance déterminante des formes de la production et de l'échange, et sur le « caractère absolu du processus dialectique. »

Ainsi, les matérialistes s'appuient sur le « caractère absolu » du processus dialectique ! Autrement dit, ils basent leurs théories sociologiques sur les triades de Hegel. Nous voyons ici l'accusation banale que le marxisme accepte la dialectique hégélienne, accusation qui, semble‑t‑il, a été suffisamment ressassée par les critiques bourgeois de Marx. Incapables d'apporter quelque objection sur le fond même de la doctrine, ces messieurs se sont accrochés à la façon dont Marx s'exprimait, ils se sont attaqués à l’origine de la théorie, pensant par là en miner le fond même. Et M. Mikhaïlovski ne se gêne pas pour user de ces procédés. Un chapitre de l'Anti‑Dühring d'Engels lui a servi de prétexte. Répon­dant à Dühring qui a attaqué la dialectique de Marx, Engels dit que Marx n’a jamais songé à « prouver » quoi que ce soit par les triades hégéliennes; qu'il n'a fait qu'étudier et analyser le proces­sus réel; que, pour Marx, le seul critérium d'une théorie était sa conformité avec la réalité. Et s'il arrive parfois que le développement d'un phénomène social s'accorde avec le schéma de Hegel : thèse, négation, négation de la négation, ‑ il n'y a là rien d'étonnant puisque, d'une façon générale, la chose n'est pas rare dans la nature. Et Engels de citer des exemples empruntés à l’histoire naturelle (développement d'un grain de blé) et au domaine social, dans le genre de ceux‑ci : il y a eu d'abord le communisme primitif, puis la propriété privée, et ensuite la socia­lisation capitaliste du travail; ou bien : d'abord le matérialisme primitif, puis l'idéalisme, et enfin le matérialisme scientifique, etc. Il est évident pour tous que le centre de gravité dans l’argu­mentation d'Engels, c'est que les matérialistes doivent exposer avec exactitude et précision le véritable processus historique : que l'insistance sur la dialectique, le choix des exemples prouvant l’exactitude de la triade, ne sont que des vestiges de l'hégélianisme d’où est sorti le socialisme scientifique, des vestiges de sa façon de s’exprimer. En effet, quand on déclare catégoriquement que « prouver » une chose à l'aide de triades est absurde, et que per­sonne n'y a jamais songé, quelle signification peuvent avoir des exemples de processus « dialectiques » ? N'est‑il pas évident que c’est là une allusion à l'origine de la doctrine, et rien de plus ? M. Mikhaïlovski s'en rend compte lui-même lorsqu'il dit qu'on ne doit pas blâmer une théorie pour son origine. Mais pour voir dans les développements d'Engels quelque chose de plus que l’origine de la théorie, il aurait évidemment fallu prouver que les matérialistes avaient résolu au moins un problème historique non sur la base de faits appropriés, mais au moyen des triades. M. Mikhaïlovski a‑t‑il essayé de le prouver ? Pas le moins du monde. Au contraire, il a été obligé de reconnaître que « Marx a tellement rempli de faits concrets le schéma dialectique vide qu'on peut l'enlever de ce contenu comme le couvercle d'un récipient, sans que rien soit changé » (nous parlerons plus loin de l'exception que fait ici M. Mikhaïlovski, en ce qui concerne l'avenir). S'il en est ainsi, pourquoi M. Mikhaïlovski s'occupe‑t‑il avec tant de zèle de ce couvercle qui ne change rien ? Pourquoi prétend‑il que les matérialistes « s'appuient » sur l'inéluctabilité du processus dialectique ? Pourquoi, s'il lutte contre ce couvercle, déclare‑t‑il lutter contre un des « piliers » du socialisme scientifique, alors que c'est là une contre‑vérité manifeste ?

Bien entendu, je n'irai pas examiner comment M. Mikhailovski analyse les exemples de triades, car, je le répète, cela n'a rien à voir avec le matérialisme scientifique, non plus qu'avec le marxisme russe. Mais il est intéressant de savoir : quelles raisons avait tout de même M. Mikhaïlovski pour dénaturer ainsi l'attitude des marxistes envers la dialectique ? Il en avait deux : premièrement, M. Mikhaïlovski a entendu dire quelque chose, mais il n'y a rien compris; deuxièmement, M. Mikhaïlovski a commis un nouveau subterfuge (ou plutôt il l’a emprunté à Dühring).

Ad 1[20]. En lisant les écrits marxistes, M. Mikhailovski s'est constamment heurté à la « méthode dialectique » dans la science sociale, à la « pensée dialectique », toujours dans la sphère des problèmes sociaux, - (la seule dont on s'occupe); etc. Dans la simplicité de son âme (encore si ce n'était que de la simplicité !), il s'est imaginé que cette méthode consistait à résoudre tous les problèmes sociologiques suivant les lois de la triade hégélienne. S'il avait accordé un petit peu plus d'attention à la chose, il se serait à coup sûr convaincu de l'absurdité de cette idée. Ce que Marx et Engels appelaient la méthode dialectique ‑ par opposition à la méthode métaphysique ‑ n'est ni plus ni moins que la méthode scientifique en sociologie, qui considère la société comme un organisme vivant, en perpétuel développement (et non comme quelque chose de mécaniquement lié et permettant ainsi toutes sortes de combinaisons arbitraires des divers éléments sociaux); organisme dont l'étude requiert une analyse objective des rapports de production constituant une formation sociale donnée, et une recherche des lois de son fonctionnement et de son développement. Nous tâcherons plus loin d'illustrer le rapport entre la méthode dialectique et la méthode métaphysique (à laquelle se rapporte, sans nul doute, la méthode subjective en sociologie), à l'aide d’exemples tirés des propres développements de M. Mikhaïlovski. Notons pour le moment que quiconque lira la définition et la description de la méthode dialectique soit chez Engels (dans sa polémique contre Dühring : Socialisme utopique et socialisme scientifique), soit chez Marx (diverses annotations au Capital et Postface de la deuxième édition; Misère de la philosophie) verra qu’il n'est point question des triades de Hegel, et que tout y revient à considérer l'évolution sociale comme un processus naturel du développement des formations économiques sociales. Comme preuve, je citerai in extenso la description de la méthode dialectique donnée dans le Vestnik Evropy [le Messager de l'Europe][21], année 1872, n° 5 (notice: « Le point de vue de la critique de l'économie politique de K. Marx »), et que Marx cite dans la Postface de la deuxième édition du Capital. Marx y dit que la méthode qu'il a employée dans le Capital a été mal comprise. « Les critiques allemands ont crié naturellement à la sophistique hégélienne. » Et afin d'illustrer plus clairement sa méthode, Marx en donne l'exposé dans la notice mentionnée :

« Un seul point importe à Marx, y est‑il dit : découvrir la loi des phénomènes qu'il analyse... Ce qui lui importe surtout, c'est la loi du changement, de l'évolution de ces phénomènes, c’est‑à-dire la transition d'une forme à une autre, d'un ordre de rapports sociaux à un autre... Aussi Marx ne se soucie‑t‑il que d'une chose : établir, par une recherche scientifique précise, la nécessité d’une organisation déterminée des conditions sociales, et constater, avec le maximum d'exactitude, les faits qui lui servent de point de départ et de point d'appui. Il lui suffit amplement, pour cela, de prouver, en même temps que la nécessité de l'ordre actuel, la nécessité d'un ordre nouveau, qui doit inéluctablement naître du précédent ‑ que les hommes croient ou ne croient pas à cette nécessité, qu'ils en aient conscience ou non, peu importe. Marx considère l'évolution sociale comme un procès d'histoire naturelle régi par des lois qui ne dépendent pas de la volonté, ni de la conscience, ni des intentions des hommes, mais, au contraire, les déterminent. [Avis à MM. les subjectivistes qui dissocient l'évolution sociale de l'évolution de l'histoire naturelle, précisément parce que l'homme s'assigne des « buts » conscients et s'inspire d’idéals définis.] Si l'élément conscient joue dans l'histoire de la culture un rôle si subordonné, on conçoit que la critique qui a pour objet cette même culture, ne puisse s'appuyer à plus forte raison sur une forme ou un résultat quelconque de la conscience. En d'autres termes, son point de départ ne peut être l'idée, mais uniquement le phénomène extérieur objectif. La critique devra se borner à comparer, à confronter un fait, non pas avec l'idée, mais avec un autre fait. Ce qui lui importe, c'est que les deux faits soient étudiés avec toute la précision voulue, et qu'ils représentent, l'un par rapport à l'autre, des étapes différentes du développement; et ce qui est nécessaire surtout, c'est une étude non moins précise des différents états de leur succession, et de la liaison qui existe entre les divers degrés d'évolution. Marx n'admet précisément pas cette idée que les lois générales de la vie économique restent identiques, pour le passé comme pour le présent. Au contraire, chaque période historique possède ses lois propres. La vie économique est un phénomène analogue à celui que présente l'histoire de l'évolution dans les autres branches de la biologie. Les anciens économistes ne comprenaient pas la nature des lois économiques, quand ils les comparaient aux lois de la physique et de la chimie. Une analyse plus poussée montre que les organismes sociaux se distinguent entre eux aussi profondément que les organismes animaux ou végétaux. En s'assignant pour tâche d'étudier de ce point de vue l'organisation économique capitaliste, Marx formule, avec toute la rigueur scientifique, le but que doit poursuivre toute étude consciencieuse de la vie économique. La portée scientifique de cette étude, c'est d'expliquer les lois (historiques) particulières qui régissent l'apparition, l'existence, le développement et la mort d'un organisme social donné, et son remplacement par un autre plus élevé. »

Telle est la description de la méthode dialectique que Marx a tirée d'une foule de notices sur le Capital, publiées dans les journaux et revues, et qu'il a traduite en allemand parce que cette caractéristique de la méthode est ‑ comme il le dit lui-même ‑ parfaitement juste. La question se pose : y fait‑on la moindre allusion aux triades, aux trichotomies, au caractère absolu du processus dialectique et autres absurdités auxquelles M. Mikhaïlovski fait la guerre d'une façon si chevaleresque ? Après cette description, Marx déclare nettement que sa méthode est « directement opposée » à la méthode de Hegel. Pour Hegel le développement de l’idée, conformément aux lois dialectiques de la triade détermine le développement de la réalité. Bien entendu, on ne peut parler du rôle des triades et du caractère absolu du processus dialectique que dans ce sens. Pour moi, c'est le contraire, dit Marx : « l'idéal n'est que le reflet du matériel ». Ainsi donc tout se réduit à une « intelligence positive des choses existantes » et de leur développement nécessaire : il ne reste aux triades que le rôle de couvercle et de la pelure (« j'ai mis une certaine coquetterie à emprunter la langue de Hegel », déclare Marx dans cette postface), auxquels seuls des philistins peuvent s'intéresser. On se demande maintenant : comment devons‑nous juger d'un homme qui, désireux de critiquer un des « piliers » du matérialisme scientifique, c'est‑à‑dire la dialectique, s'est mis à parler de tout, même de grenouilles et de Napoléon, mais n’a rien dit de ce qu’est la dialectique, ni de la question de savoir si le développement de la société est vraiment un processus d'histoire naturelle; si la conception matérialiste est juste, qui considère les formations économiques de la société comme des organismes sociaux particuliers; si les méthodes d'analyse objective de ces formations sont exactes; si vraiment les idées sociales ne déterminent pas le développement social, mais sont elles-mêmes déterminées par lui, etc. ? Peut-on admettre qu'il ne s'agisse là que d'un manque de compréhension ?

Ad. 2. Après cette « critique » de la dialectique, M. Mikhaïlovski attribue à Marx ces méthodes de démonstration « au moyen » de la triade hégélienne et, bien entendu, il les combat victorieusement. « En ce qui concerne l'avenir, dit‑il, les lois immanentes de la société sont établies d'une manière exclusivement dialectique. » (C'est là l'exception dont nous avons parlé plus haut.) Le raisonnement de Marx sur l'expropriation des expropriateurs, inévitable en vertu des lois du développement du capitalisme, porte « un caractère exclusivement dialectique ». L'« idéal » de Marx concernant la propriété commune de la terre et du capital « dans le sens de son inéluctabilité et de sa certitude, se place entièrement au bout de la chaîne hégélienne à trois anneaux ».

Cet argument est pris entièrement chez Dühring, qui s'en est servi dans sa Kritische Geschichte der Nationalökonomie und des Sozialismus (3‑te Aufl., 1879. S. 486‑487)[22]. Ce faisant, M. Mikhaïlovski ne dit pas un mot de Dühring. Mais peut‑être est‑il arrivé lui-même à cette idée de dénaturer Marx ?

Engels a donné une excellente réponse à Dühring, et comme il cite aussi la critique de Dühring, nous nous bornerons à cette réponse d'Engels. Le lecteur verra qu'elle s'applique entièrement à M. Mikhaïlovski.

« Cette esquisse historique [la genèse de ce qu'on appelle l'accumulation primitive du capital en Angleterre], dit Dühring, est encore ce qu'il y a relativement de meilleur dans le livre de Marx. Il en irait encore bien mieux si, en plus des béquilles savantes, elle ne s'appuyait encore sur les béquilles dialectiques. La négation de la négation de Hegel joue ici, faute de meilleurs et plus clairs arguments, le rôle de la sage‑femme, qui fait sortir l'avenir des entrailles du passé. L'abolition de la propriété individuelle, qui s'est accomplie depuis le XVI° siècle de la manière indiquée, est la première négation. Celle-ci sera suivie d'une seconde, caractérisée comme négation de la négation, et aussi comme restauration de la « propriété individuelle », mais sous une forme supérieure, fondée sur la possession collective du sol et des instruments de travail. Cette nouvelle « propriété individuelle » est aussi nommée par monsieur Marx « propriété commune » : ici se manifeste l'unité supérieure de Hegel, au sein de laquelle la contradiction est écartée [aufgehoben ‑ terme spécial de Hegel], ce qui forme un jeu de mots et veut dire, à la fois surmontée et conservée.

« ... L'expropriation des expropriateurs est donc pour ainsi dire le résultat automatique du développement de la réalité historique en ses aspects matériels extérieurs... Sur la foi des calembredaines hégéliennes comme la négation de la négation, un homme sensé se laisserait difficilement convaincre de la nécessité de la propriété commune du sol et du capital. La nébuleuse difformité des vues de Marx n'étonnera d'ailleurs pas ceux qui savent ce qu'on peut faire de ce matériel scientifique qu'est la dialectique de Hegel, ou plutôt ce qu'il en doit résulter d'extravagances. Remarquons expressément, pour les non‑initiés, que chez Hegel la première négation joue le rôle du péché originel emprunté au catéchisme et la seconde, celui de l'unité supérieure qui conduit à la rédemption. Il est évident qu'on ne peut fonder la logique des faits sur ce subterfuge d'analogie emprunté à la religion... M. Marx reste tranquillement dans la nébuleuse vision de sa propriété à la fois individuelle et commune; et il laisse à ses adeptes le soin de résoudre par eux-mêmes cette profonde énigme dialectique. » Ainsi parle M. Dühring.

« Ainsi, conclut Engels, Marx ne peut prouver la nécessité de la révolution sociale, de l'établissement d'une société fondée sur la propriété commune de la terre et des moyens de production créés par le travail, sans faire appel à la négation de la négation de Hegel; en fondant sa théorie socialiste sur un subterfuge d’analogie emprunté à la religion, il arrive à ce résultat que dans la société future régnera une propriété à la fois individuelle et commune, comme unité supérieure hégélienne de la contradiction résolue[23].

« Laissons de côté pour l'instant la négation de la négation et considérons cette « propriété à la fois individuelle et commune » M. Dühring l'appelle « vision nébuleuse », et, si étonnant que cela paraisse, il a bien raison sous ce rapport. Mais le malheur est que ce n’est pas Marx qui se trouve dans cette « vision nébuleuse », mais encore une fois M. Dühring en personne... Corrigeant Marx d’après Hegel, il lui attribue l'unité supérieure de la propriété dont Marx n'a pas dit un mot.

« On lit dans Marx : « C'est la négation de la négation. Elle rétablit la propriété individuelle, mais sur la base des acquisitions capitaliste : la coopération des travailleurs libres et leur propriété commune de la terre et des moyens de production créés par eux-mêmes. La transformation de la propriété privée de l'individu, fondée sur le travail personnel et morcelée, en propriété privée capitaliste, est évidemment un processus infiniment plus long, plus âpre et plus difficile que la transformation de la propriété privée capitaliste, qui repose déjà en fait sur un processus social de production, en propriété sociale. » Voilà tout. L'état du choses créé par l'expropriation des expropriateurs est ainsi caractérisé comme le rétablissement de la propriété individuelle, mais « sur la base » de la propriété commune de la terre et des moyens de production créés par les travailleurs eux‑mêmes. Pour celui qui comprend l’allemand [et le russe aussi, M. Mikhaïlovski, car la traduction est absolument fidèle], cela signifie que la propriété commune s'étend à la terre et aux autres moyens de production, et la propriété individuelle aux produits, c'est‑à‑dire aux objets de consommation. Et pour que la chose soit compréhensible même à des enfants de six ans, Marx suppose, page 56, une « association d'hommes libres, qui travaillent avec des moyens communs de production et dépensent consciemment leurs... forces individuelles de travail comme une force de travail sociale », autrement dit une association organisée sur le plan socialiste, et il dit : « L'ensemble du produit de l'association est un produit social. Une partie de ce produit sert à nouveau de moyens de production. Elle reste sociale. » Mais l'autre partie est consommée comme moyen d'existence par les membres de l'association. « Aussi doit‑elle être répartie entre eux. » Voilà qui doit pourtant être assez clair même pour M. Dühring.

« La propriété à la fois individuelle et commune, cette représentation confuse, cette extravagance qui résulte de la dialectique de Hegel, cette vision nébuleuse, cette profonde énigme dialectique, que Marx laisse à ses adeptes le soin de résoudre, c'est là encore une libre création et imagination de M. Dühring[24]... »,

« Quel rôle, poursuit Engels, joue donc chez Marx la négation de la négation ? » Pages 791 et suivantes il résume le résultat final des recherches économiques et historiques des cinquante pages qui précèdent sur ce qu'il appelle l'accumulation primitive du capital. Avant l'ère capitaliste, c'était la petite industrie, du moins en Angleterre, le travailleur ayant la propriété individuelle de ses moyens de production. Ce que l'on appelle l'accumulation primitive du capital consiste, ici, dans l'expropriation de ces producteurs immédiats, c'est‑à‑dire en la suppression de la propriété privée reposant sur le travail personnel. Cette suppression devient possible parce que la petite industrie dont nous avons parlé n'est compatible qu'avec une production et une société étroitement limitée par les conditions naturelles, et parce qu'à un certain degré de développement elle crée elle-même les conditions matérielles de sa propre suppression. Cette suppression, la transformation des moyens de production individuels et morcelés en moyens de production socialement concentrés, constitue l'histoire primitive du capital. Dès que les travailleurs sont changés en prolétaires, et leurs conditions de travail en capital; dès que le mode de production capitaliste s'est mis sur ses pieds, la socialisation du travail qui se poursuit et la transformation de la terre et des autres moyens de production (en capital) et donc l'expropriation des propriétaires privés revêtent une forme nouvelle. « Ce qui reste alors à exproprier, ce n'est plus le travailleur exploitant par lui‑même, c’est le capitaliste qui exploite de nombreux travailleurs. Cette expropriation s'accomplit par le jeu des lois immanentes de la production capitaliste même par la concentration des capitaux. Un capitaliste tue les autres. Parallèlement à cette concentration, ou à l'expropriation de nombreux capitalistes par quelques‑uns, on voit se développer la forme coopérative du processus du travail dans des proportions sans cesse accrues, l'application consciente de la science à la technologie, l'exploitation commune et méthodique du sol, la transformation des instruments de travail en instruments qu'on ne peut utiliser qu'en commun, et l’économie de tous les moyens de production utilisés comme moyens de production communs d'un travail social combiné. Tandis que diminue sans cesse le nombre des magnats du capital, qui usurpent et monopolisent tous les avantages de ce processus de transformation, on voit croître la misère, l'oppression, la servitude, la dégradation, l'exploitation, mais aussi la révolte de la classe ouvrière toujours plus nombreuse, instruite, unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste. Le capital devient une entrave pour le mode de production qui s'est épanoui avec lui et sous son égide. La concentration des moyens de production et la socialisation du travail atteignent un degré où elles deviennent incompatibles avec leur enveloppe capitaliste. Celle-ci est déchirée. L'heure de la propriété capitaliste sonne. Les expropriateurs sont expropriés. »

« Et maintenant je demande au lecteur : où sont donc les savantes fioritures et arabesques dialectiques, où la confusion d'idées qui ramène toutes les distinctions à zéro, où les miracles dialectiques à l'intention, des fidèles, où les dialectiques mystères et les contorsions conformes à la doctrine hégélienne du logos sans quelle, selon M. Dühring, Marx n'aurait pu mener à bien son exposé ? Marx prouve simplement en s'aidant de l'histoire; il résume ici brièvement ce qui suit : de même que naguère la petite industrie engendra par son propre développement les conditions de sa destruction ... de même aujourd'hui le mode de production capitaliste a lui-même engendré les conditions matérielles qui doivent le faire périr. C'est là un processus historique, et s'il est en même temps un processus dialectique, ce n'est pas la faute de Marx, si fatal que cela puisse paraître à M. Dühring.

« C'est seulement après en avoir fini avec sa démonstration historique et économique, que Marx continue : « Le mode de production et d'appropriation capitaliste, et donc la propriété privée capitaliste, est la première négation de la propriété individuelle fondée sur le travail personnel. La négation de la production capitaliste est engendrée par elle-même avec la nécessité d'un processus d'histoire naturelle. C'est la négation de la négation », etc. (comme cité plus haut).

« Ainsi, quand Marx appelle ce processus négation de la négation, l'idée ne lui vient pas d'y voir du même coup une preuve de sa nécessité historique. Bien au contraire : quand il a prouvé par l’histoire que ce processus s'est réellement produit en partie, et en partie doit se produire, c'est alors seulement qu'il le désigne comme un processus qui s'accomplit selon une loi dialectique déterminée. Et c'est tout. Ainsi donc, M. Dühring attribue de nouveau à Marx ce que ce dernier n'a jamais dit, lorsqu"il prétend que la négation de la négation doit jouer ici le rôle de la sage-femme qui fait sortir l'avenir des entrailles du passé, ou que Marx exige que sur la foi de la loi de la négation de la négation[25] l'on se convainque de la nécessité de la possession commune d sol et du capital. » (p. 125.)

Le lecteur voit que cette admirable riposte d'Engels à Dühring se rapporte également en entier à M. Mikhaïlovski qui affirme, lui aussi, que l’avenir chez Marx se place uniquement au bout de la chaîne hégélienne et que la conviction de son inéluctabilité ne peut être fondée que sur la foi[26].

Toute la différence entre Dühring et M. Mikhailovski se ramène aux deux points peu importants que voici : premièrement, Dühring, bien qu'il ne puisse parler de Marx sans avoir l'écume à la bouche, n'en a pas moins jugé nécessaire, au paragraphe suivant de son Histoire, de rappeler que Marx repousse catégoriquement dans sa Postface l'accusation d'hégélianisme. M. Mikhaïlovski, lui, ne dit pas un mot de l'exposé (cité plus haut) absolument clair et net que Marx fait de ce qu'il entend par méthode dialectique.

Deuxièmement. L'autre originalité de M. Mikhaïlovski, c'est qu'il a porté toute son attention sur l'emploi des temps. Pourquoi, en parlant de l’avenir, Marx emploie‑t‑il le présent ? demande notre philosophe avec un air de triomphe. Vous pouvez vous renseigner là‑dessus dans n'importe quelle grammaire, très honorable critique : on vous dira que le présent s'emploie au lieu du futur, quand ce futur apparaît comme inévitable et certain. Mais pourquoi cela, pourquoi est‑il certain ?, s'inquiète M. Mikhaïlovski, en jouant une forte agitation de nature à justifier même un subterfuge. A cela aussi, Marx a fait une réponse très précise. On peut l'estimer insuffisante ou inexacte; mais alors il faut montrer en quoi précisément et pourquoi précisément elle est inexacte, au lieu de débiter des sottises sur l'hégélianisme.

Il fut un temps où M. Mikhaïlovski non seulement savait lui-même en quoi consistait cette réponse, mais encore l'enseignait aux autres. M. Joukovski, écrivait‑il en 1877, pouvait à juste titre considérer comme problématique la construction de Marx à propos de l'avenir, mais il « n'avait moralement pas le droit » d'éluder le problème de la socialisation du travail, « auquel Marx attache une importance considérable ». Naturellement ! En 1877, Joukovski n'avait moralement pas le droit d'éluder la question, mais en 1894, M. Mikhaïlovski a ce droit ! Peut‑être quod licet Jovi, non licet bovi[27] ?!

Je ne puis m'empêcher de rappeler ici un exemple curieux de la conception de cette socialisation, exprimée jadis par les Otétchestvennyé Zapiski[28] Dans le n° 7 de 1883, était insérée une Lettre à la rédaction d'un certain M. Postoronny[29], qui, tout comme M. Mikhaïlovski, considérait la « construction » de Marx sur l'avenir comme problématique. « Au fond, raisonne ce monsieur, la forme sociale du travail sous la domination du capital, se réduit à ceci : quelques centaines ou milliers d'ouvriers affilent, frappent, tournent, ajustent, chargent, tirent et accomplissent encore une quantité d'autres opérations dans un même local. Le caractère commun de ce régime est admirablement exprimé par le dicton : « Chacun pour soi et Dieu pour tous ». Que vient faire ici la forme sociale du travail ? »

On voit tout de suite que cet homme a compris de quoi il retourne ! « La forme sociale du travail » « se réduit » au « travail dans un même local » !! Et après des idées aussi saugrenues, énoncées avec cela dans l'une des meilleures revues russes, on veut nous assurer. que la partie théorique du Capital est chose universellement admise par la science. Oui, dans son incapacité de présenter une objection un peu sérieuse au Capital, la « science universellement admise » s'est mise à lui tirer des coups de chapeau; en même temps elle continuait à montrer la plus élémentaire ignorance et à répéter les vieilles fadaises de l'économie scolaire. Arrêtons‑nous un peu sur ce point pour montrer à M. Mikhaïlovski ce qui fait le fond du problème et qu'il a, selon son habitude, complètement laissé de côté.

La socialisation du travail par la production capitaliste, ce n'est pas du tout que des hommes travaillent dans un même local (ce n'est là qu'une parcelle du processus); mais que la concentration des capitaux est accompagnée d'une spécialisation du travail social, d'une réduction du nombre des capitalistes dans chaque industrie donnée et d'une augmentation du nombre d'industries distinctes; que de nombreux processus fragmentaires de fabrication se fondent en un seul processus social de production. Lorsque, par exemple, à l'époque du tissage artisanal, les petits producteurs filaient eux-mêmes leur fil et tissaient des étoffes, nous avions un petit nombre d'industries (le filage et le tissage étaient confondus). Mais quand la production est socialisée par le capitalisme, le nombre d'industries distinctes augmente : d'un côté la filature de coton, de l'autre le tissage; cette spécialisation et cette concentration de la fabrication appellent à leur tour de nouvelles industries : fabrication des machines, extraction de la houille, etc. Dans chaque industrie aujourd'hui plus spécialisée, le nombre des capitalistes diminue sans cesse. C'est dire que la liaison sociale entre les producteurs, se renforce de plus en plus, que les producteurs isolés effectuaient chacun plusieurs opérations; pour cette raison ils étaient relativement indépendants les uns des autres : si, par exemple, l'artisan semait lui-même le lin, filait et tissait lui-même, il était presque indépendant des autres. C'est ce régime de petits producteurs de marchandises isolés (et lui seul) qui justifiait le « Chacun pour soi et Dieu pour tous », c'est‑à‑dire l'anarchie des fluctuations du marché. Il en va tout autrement avec la socialisation du travail obtenue du fait du capitalisme. Le fabricant qui produit des tissus, dépend du fabricant qui file le coton; ce dernier, du capitaliste planteur qui a semé le coton, du propriétaire de l'usine de constructions mécaniques, du propriétaire de la mine de houille, etc., etc. Finalement il en résulte qu'aucun liste ne peut se passer des autres. Il est clair que le dicton : « chacun pour soi » n'est plus applicable du tout à un pareil régime : ici chacun travaille pour tous et tous travaillent pour chacun (et il ne reste plus de place pour Dieu, ni comme fantaisie céleste, ni comme « veau d'or » terrestre). Le caractère du régime change complètement. Si du temps des petites entreprises morcelées, le travail s'arrêtait dans l'une d'elles, l'arrêt ne se répercutait que sur un petit nombre de membres de la société, ne provoquait pas de confusion générale et, pour cette raison, n'attirait pas l'attention générale, ne suscitait pas l'intervention de la société.

Mais si un arrêt de ce genre se produit dans une grande entreprise consacrée à une industrie très fortement spécialisée et travaillant par conséquent pour toute la société ou à peu près, et dépendant à son tour de la société entière (j'envisage, pour simplifier, le cas où la socialisation a atteint son point culminant), alors, le travail doit s'arrêter dans toutes les autres entreprises de la société puisqu'elles ne peuvent recevoir les produits nécessaires, puisqu'elles ne peuvent réaliser toutes leurs marchandises que si elles disposent des marchandises de cette entreprise‑là. Ainsi, toutes les fabrications se fondent en un seul processus social de production, cependant que chacune d’elles est dirigée par un capitaliste, dépend de son bon vouloir et lui livre le produit social à titre de propriété privée. N'est‑il pas évident que la forme de la production entre en contradiction insoluble avec la forme de, l'appropriation ? N'est‑il pas, évident que cette dernière doit forcément s'adapter à la première, devenir également sociale, c'est‑à‑dire socialiste ? Et le spirituel philistin des Otétchestvennyé Zapiski réduit tout au travail dans un même local. En vérité, c'est bien ce qui s'appelle se mettre le doigt dans l’œil ! (Je n'ai décrit que le seul processus matériel, le seul changement des rapports de production, sans toucher au côté social du processus, à la réunion, au groupement et à l'organisation des ouvriers, car c'est là un phénomène dérivé, secondaire.)

S'il faut expliquer aux « démocrates » russes des choses aussi élémentaires, la cause en est qu'ils sont embourbés jusqu'aux oreilles dans les idées petites‑bourgeoises, au point qu'ils ne sont absolument pas en état de ce représenter un régime autre que le régime petit‑bourgeois.

Revenons pourtant à M. Mikhaïlovski. Qu'a‑t‑il objecté aux faits et arguments sur lesquels Marx fondait sa conclusion sur l'inéluctabilité du régime socialiste, en vertu des lois mêmes du développement du capitalisme ? A‑t‑il montré qu'en réalité, avec l'organisation marchande de l'économie sociale, il n'y avait pas d'accroissement de la spécialisation du processus social du travail, pas de concentration des capitaux et des entreprises, pas de socialisation de tout le processus du travail ? Non, il n'a rien apporté pour réfuter ces faits. A‑t‑il ébranlé la thèse que l'anarchie est inhérente à la société capitaliste, que cette anarchie est incompatible avec la socialisation du travail ? Il n'a rien dit de tout cela. A‑t‑il essayé de démontrer que la réunion du processus de travail de tous les capitalistes en un seul processus de travail social pouvait s'accommoder de la propriété privée ? Qu'il est à cette contradiction une issue possible et imaginable, autre que celle indiquée par Marx ? Non, il n’a pas dit un mot de tout cela.

Sur quoi donc repose sa critique ? Sur des subterfuges, des altérations et un torrent de phrases, qui ne sont que de vains hochets.

En effet. Peut‑on appeler autrement les procédés d'un critique qui, après avoir accumulé au préalable quantité de sottises sur les enjambées triplement conséquentes de l'histoire, pose à Marx d'un air sérieux cette question : « Et après ? » C'est‑à‑dire : comment évoluera l'histoire au delà du stade final du processus qu'il a esquissé ? Voyez donc : Marx, dès le début de son activité littéraire et révolutionnaire, a exposé avec une parfaite netteté ce qu'il exige de la théorie sociologique : elle doit représenter exactement le processus réel, et rien de plus (voir par exemple le Manifeste communiste sur le critérium de la théorie des communistes[30]). Dans son Capital, il s'en est tenu rigoureusement à ce principe : s'étant assigné pour tâche l'analyse scientifique de la formation sociale capitaliste, il a mis un point quand il a eu prouvé que l'évolution de l'organisation, qui s'opère effectivement sous nos yeux, maniait une tendance déterminée, à savoir : qu'elle devait inévitablement périr et se transformer en une organisation nouvelle, supérieure. Et M. Mikhaïlovski, laissant de côté tout le fond de la doctrine de Marx, pose cette question infiniment sotte : « Et après ? » Et d'un air profond il ajoute : « Je dois avouer franchement que je ne me représente pas très bien la réponse d'Engels. » En revanche, nous devons avouer franchement, M. Mikhaïlovski, que nous nous représentons très bien l'esprit et les procédés d'une pareille « critique » !

Ou bien encore ce raisonnement : « Au moyen âge, la propriété individuelle de Marx, basée sur le travail personnel, n'était pas un facteur unique, ni dominant, même en ce qui concerne les rapports économiques. Il y avait bien autre chose à côté, sur quoi cependant la méthode dialectique, dans l'interprétation de Marx (peut‑être dans l'altération de M. Mikhaïlovski ?), ne propose pas de revenir... Visiblement, tous ces schémas n'offrent pas l'image de la réalité historique, ni même de ses proportions seules; ils satisfont simplement le penchant de l'esprit humain à concevoir tout objet dans ses états passé, présent et futur. » Même vos façons d'altérer la vérité, M. Mikhaïlovski, sont uniformes jusqu'à l’écœurement ! D'abord M. Mikhaïlovski a glissé dans le schéma de Marx ‑ qui entend définir le processus réel du développement du capitalisme[31] et rien d'autre ‑ l'intention de prouver quelque chose par les triades; ensuite, il constate que le schéma de Marx ne répond pas à ce plan, ‑ que lui a attribué M. Mikhaïlovski (le troisième stade ne rétablit qu'un seul côté du premier et laisse tomber tous les autres), ‑ et conclut le plus cavalièrement du monde que « le schéma, visiblement, n'offre pas l'image de la réalité historique » !

Peut‑on concevoir une polémique sérieuse avec un homme incapable (pour employer l'expression d'Engels à propos de Dühring), même à titre d'exception, de citer fidèlement ? Y a‑t‑il lieu d'objecter quand on assure le public que le schéma, « visiblement », ne répond pas à la réalité, et cela sans avoir tenté même de montrer en quoi que se soit son inexactitude ?

Au lieu de critiquer le contenu réel des vues marxistes, M. Mikhaïlovski exerce son esprit sur les catégories du passé, du présent et du futur. Engels, par exemple, émettant des objections aux « vérités éternelles » de M. Dühring, dit : « Quelle morale nous prêche‑t‑on aujourd'hui ? C'est d'abord la morale chrétienne-féodale ... A côté figure la morale bourgeoise moderne et à côté de celle-ci, la morale prolétarienne de l'avenir, de sorte que le passé, le présent et l'avenir ... fournissent, en fait de théories de la morale[32], trois grands groupes, qui jouent simultanément et parallèlement. »

M. Mikhaïlovski raisonne à ce propos : « Je pense qu'à la base de toutes les divisions triples de l'histoire, en périodes, se trouvent précisément les catégories du passé, du présent et de l'avenir ». Quelle profondeur de pensée ! Mais qui donc ignore qu'à considérer n'importe quel phénomène social dans le processus de son développement, on y trouve toujours des vestiges du passé, des fondements du présent et des germes de l'avenir ? Mais est‑ce que Engels, par exemple, pensait affirmer que l'histoire de la morale (il ne parlait que du « présent »), se réduisait aux trois moments indiqués ? Que la morale féodale n’avait pas été précédée, par exemple, par la morale d'esclavage, et celle-ci par la morale de la communauté communiste primitive ? Au lieu de critiquer sérieusement la tentative faite par Engels pour voir clair dans les courants contemporains des idées morales en les expliquant du point de vue matérialiste, M. Mikhaïlovski nous offre la plus vide des phraséologies !

A propos de ces procédés d'une « critique » qui, chez M. Mikhaïlovski, commence par cette déclaration qu'il ignore dans quel ouvrage est exposée la conception matérialiste de l'histoire, il ne sera peut‑être pas inutile de rappeler qu'il fut un temps où l'auteur connaissait un de ces ouvrages et savait mieux l'apprécier. En 1877, M. Mikhaïlovski portait ce jugement sur le Capital : « Si on enlève au Capital son lourd, grossier et inutile couvercle de dialectique hégélienne (Qu'est‑ce que cette bizarrerie ? D'où vient qu'en 1877, la « dialectique hégélienne » était « inutile », et en 1894 le matérialisme s’appuie sur le « caractère absolu du processus dialectique » ?), alors, indépendamment des autres mérites de cet ouvrage, nous y verrons une documentation admirablement étudiée pour résoudre la question générale du rapport des formes aux conditions matérielles de leur existence, et une excellente façon deposer cette question dans un certain domaine. » « Le rapport des formes aux conditions matérielles de leur existence », n’est-ce pas la question du rapport entre les différents côtés de la vie sociale, de la superstructure des rapports sociaux idéologiques aux rapports matériels, dont la doctrine du matérialisme donne une solution ? Poursuivons.

« A proprement parler, tout le Capital [c'est moi qui souligne] est consacré à l'étude du fait qu'une forme sociale, une fois apparue, se développe sans cesse, accentue ses traits typiques en se subordonnant, en s'assimilant les découvertes, les inventions, les perfectionnements des modes de production, les nouveaux débouchés, la science même, en les obligeant à travailler pour elle; consacré enfin à l’étude du fait que cette forme donnée est incapable de supporter de nouveaux changements dans les conditions matérielles. »

Quelle chose étrange ! En 1877, tout le Capital était consacré à l'étude matérialiste d'une forme sociale donnée (qu'est‑ce donc que le matérialisme, sinon l'explication des formes sociales par les conditions matérielles ?). Et en 1894 on ne sait même plus où, dans quel ouvrage, chercher l'exposé de ce matérialisme !

En 1877, le Capital contenait l'« étude » du fait que « cette forme donnée [c'est‑à‑dire capitaliste, n'est‑il pas vrai ?] est incapable de supporter [remarquez‑le bien !] de nouveaux changements dans les conditions matérielles ». Et en 1894 il se trouve qu’il n’y a plus aucune étude; quant à cette conviction que la forme capitaliste est incapable de supporter le développement continu des forces productrices, elle repose « exclusivement sur la fin de la triade de Hegel » ! En 1877, M. Mikhailovski écrivait que « l’analyse du rapport d'une forme sociale donnée aux conditions matérielles de son existence restera pour toujours [souligné par moi] un monument de la puissance de logique et de la prodigieuse érudition de l'auteur ». Et en 1894 il déclare que la doctrine du matérialisme n'a jamais, ni nulle part, été vérifiée et fondée scienti­fiquement !

Quelle chose étrange ! Qu'est‑ce que cela signifie, en vérité ? Qu'est‑il arrivé ? Il est arrivé deux choses : premièrement, le socialisme russe, le socialisme paysan d'après 1870, « boudant » la liberté pour son caractère bourgeois, combattant « les libéraux au front serein », qui faisaient tout pour masquer les antagonismes de la vie russe, rêvant d'une révolution paysanne, ‑ s'est complètement décomposé; il a donné naissance à ce vulgaire libéralisme petit‑bourgeois, qui voit des « impressions réconfortantes » dans les tendances progressives de l'économie paysanne, oubliant que ces tendances sont accompagnées (et conditionnées) par une expropriation en masse des paysans. Deuxièmement, en 1877, M. Mikhaïlovski était tellement entraîné par son dessein de défendre le « sanguin » (c'est‑à‑dire le socialiste et le révolutionnaire) Marx contre les critiques libéraux, qu'il n’a pas remarqué l'incompatibilité de la méthode de Marx avec sa propre méthode. Mais voilà que Engels, dans ses articles et dans ses livres, voilà que les social‑démocrates russes (chez Plékhanov, on rencontre fréquemment des remarques très justes à l'adresse de M. Mikhaïlovski) viennent l'éclairer sur cette contradiction inconciliable entre le matérialisme dialectique et sa propre sociologie subjective. Et M. Mikhailovski, au lieu de se remettre sérieusement à l'étude de la question, a tout simplement pris le mors aux dents. Au lieu d'applaudir Marx (comme en 1872 et 1877), il aboie maintenant après lui, en s'abritant derrière des louanges suspectes, mène grand bruit et fait dépense de salive contre les marxistes russes qui ne veulent pas se contenter de « la protection de l'économiquement plus faible », des dépôts de marchandises et des améliorations apportés dans les campagnes, des musées et des artels pour les artisans, et autres progrès petits‑bourgeois bien intentionnés, mais entendent rester des « sanguins » partisans de la révolution sociale, et enseigner, diriger, organiser les éléments sociaux véritablement révolutionnaires.

Après cette légère digression dans le domaine d'un passé lointain, on peut, je crois, terminer l'analyse de la « critique » de la théorie de Marx par M. Mikhaïlovski. Essayons donc de faire le bilan, de résumer les « arguments » du critique.

La doctrine qu'il s'est mis en tête de démolir, s'appuie 1° sur une conception matérialiste de l'histoire et 2° sur la méthode dialectique.

En ce qui concerne la première, le critique a déclaré d'abord ne pas savoir dans quel ouvrage le matérialisme était exposé. N’ayant trouvé nulle part cet exposé, il a entrepris d'inventer lui-même une définition du matérialisme. Pour donner une idée des prétentions exagérées de ce matérialisme, il a inventé que les matérialistes prétendaient avoir expliqué tout le passé, le présent et l’avenir de l'humanité. Et lorsque plus tard, après confrontation avec la déclaration authentique des marxistes, il s'avéra qu'une seule formation sociale était regardée comme expliquée, ‑ le critique décida que les matérialistes rétrécissaient le champ du matérialisme, et qu'ainsi ils se battaient eux-mêmes. Pour donner une idée de la méthode d'élaboration de ce matérialisme, a inventé que les matérialistes auraient eux-mêmes reconnu avoir des connaissances trop faibles pour élaborer le socialisme scientifique : en réalité Marx et Engels ont reconnu la faiblesse de leurs connaissances (en 1845‑1846) touchant l'histoire économique en général, et ils n'ont jamais publié l'ouvrage prouvant la faiblesse de leurs connaissances. Après un tel prélude, on nous gratifie enfin d'une critique : le Capital a été démoli pour la raison qu'il ne se rapporte qu'à une seule période ‑ tandis que le critique a besoin de toutes les périodes, ‑ et parce qu'il n'affirme pas le matérialisme économique, mais ne fait simplement que l’effleurer. Arguments d'un poids et d'un sérieux si évidents, qu’il a bien fallu reconnaître que le matérialisme n'avait jamais été scientifiquement fondé. Ensuite on a cité contre le matérialisme ce fait qu'un homme absolument étranger à cette doctrine, et qui étudiait les temps préhistoriques dans un tout autre pays, est arrivé à des conclusions matérialistes. Pour montrer ensuite que la procréation a été absolument à tort mêlée au matérialisme, que ce n’est là qu'un subterfuge verbal, le critique entreprend de démontrer que les rapports économiques se superposent aux rapports sexueIs et familiaux. Les indications que le critique sérieux fournit à ce propos pour la gouverne des matérialistes, nous ont enrichis de cette vérité profonde que l'héritage est impossible sans la procréation; qu'au produit de cette procréation « s'annexe » une mentalité compliquée, et que les enfants sont élevés dans l’esprit des pères. Concurremment nous avons appris que les liens nationaux continuaient et généralisaient les liens de clans.

Poursuivant ses recherches théoriques sur le matérialisme, le critique a remarqué que le contenu de nombreux arguments des marxistes était que l'oppression et l'exploitation des masses sont « nécessaires » sous le régime bourgeois, et que ce régime doit « nécessairement » se transformer en régime socialiste. Là‑dessus il s'empresse de déclarer que la nécessité est une parenthèse trop générale (à moins qu'on ne dise exactement ce que les gens tiennent pour nécessaire) et que, par conséquent, les marxistes sont des mystiques et des métaphysiciens. Le critique déclare également que la polémique de Marx contre les idéalistes est « unilatérale », mais il ne souffle mot sur l'attitude que ces idéalistes observent envers la méthode subjective, sur l’attitude du matérialisme dialectique de Marx à leur égard.

En ce qui concerne le deuxième pilier du marxisme, la méthode dialectique, ‑ il a suffi d'une seule poussée du courageux critique pour abattre ce pilier. Poussée fort bien dirigée : le critique s'est dépensé et multiplié en efforts inouïs pour réfuter la possibilité de démontrer quoi que ce soit par le moyen des triades; cependant, il s'est gardé de dire que la méthode dialectique ne consistait pas du tout dans les triades, mais dans la négation des méthodes de l'idéalisme et du subjectivisme en sociologie. Une autre poussée a été spécialement dirigée contre Marx : avec l'aide du valeureux M. Dühring, le critique attribue à Marx une absurdité invraisemblable : celle d'avoir voulu démontrer à l'aide de triades la perte inévitable du capitalisme, absurdité que notre critique a victorieusement combattue.

Voilà l'épopée des brillantes « victoires » de « notre sociologue bien connu » ! Combien « instructive » (Bourénine) est la contemplation de ces victoires, n'est‑il pas vrai ?

Impossible de ne pas parler ici d'une autre circonstance, qui n'a pas un rapport direct avec la critique de la doctrine de Marx mais qui est extrêmement caractéristique pour comprendre les idéaux du critique et sa conception de la réalité. C'est son attitude envers le mouvement ouvrier d'Occident.

Nous avons reproduit plus haut la déclaration de M. Mikhaïlovski disant que le matérialisme ne s'était pas vérifié dans la « science » (peut-être dans la science des « amis du peuple » allemands ?), mais ce matérialisme, raisonne M. Mikhaïlovski, « se répand vraiment très vite dans la classe ouvrière ». Et comment M Mikhaïlovski explique‑t‑il ce fait ? « En ce qui concerne le succès en étendue dont jouit le matérialisme économique, déclare-t-il, en ce qui concerne sa diffusion sous une forme qui n'a pas été vérifiée d'une façon critique, le centre de gravité de ce succès n’est pas dans la science, mais dans la pratique quotidienne établie par les perspectives d'avenir. » Quel autre sens peut avoir cette phrase mal venue sur la pratique « établie » par les perspectives d’avenir, sinon que le matérialisme s'étend, non parce qu'il explique exactement la réalité, mais parce qu'il se détourne de cette réalité au profit des perspectives ? Il est dit plus loin : « Ces perspectives n'exigent de la classe ouvrière allemande qui se les assimile - pas plus que de ceux qui prennent vivement part à son sort, - ni connaissances, ni travail critique de la pensée. Elles ne demandent que de la foi. » En d'autres termes, la diffusion du matérialisme et du socialisme scientifique en étendue vient de ce que cette doctrine promet aux ouvriers un avenir meilleur ! Mais il suffit de la connaissance la plus élémentaire de l'histoire du socialisme et du mouvement ouvrier d'Occident, pour voir toute et la fausseté de cette explication. Chacun sait que le socialisme scientifique n'a en somme jamais tracé de perspectives d'avenir : il s'est borné à faire l'analyse du régime bourgeois contemporain, à étudier les tendances de l'évolution de l’organisation capitaliste, et c'est tout.

« Nous ne disons pas au monde, ‑ écrivait Marx dès 1843, et il a rempli exactement ce programme, ‑ nous ne lui disons pas : « Abandonne les luttes, elles sont stupides »; nous lui donnons le vrai mot d'ordre de lutte. Nous lui montrons seulement pour quoi il lutte en somme; or la conscience est une chose que le monde doit acquérir, qu'il le veuille ou non[33]. »

Chacun sait, par exemple, que le Capital - ce principal et fondamental ouvrage faisant l'exposé du socialisme scientifique - se limite aux allusions les plus générales quant à l'avenir, et n'examine que les éléments existants aujourd'hui et d'où se dégage le régime futur. Chacun sait que pour ce qui est des perspectives d’avenir, les anciens socialistes en ont donné infiniment plus, eux qui dépeignaient la société future dans tous les détails, désireux qu’ils étaient d'entraîner l'humanité par l'image d'un régime où les hommes n'ont plus besoin de lutter, où leurs rapports sociaux ne sont plus basés sur l'exploitation, mais sur de véritables principes de progrès, conformes à la nature humaine. Pourtant, malgré toute une phalange d'hommes de grand talent qui exposaient ces idées, et de socialistes des plus convaincus, leurs théories sont restées en dehors de la vie, et leurs programmes en dehors des mouvements politiques populaires, tant que la grande industrie mécanique n'a pas entraîné dans le tourbillon de la vie politique les masses du prolétariat ouvrier, et que n'a pas été trouvé le véritable mot d'ordre de sa lutte. Ce mot d'ordre a été trouvé par Marx, non pas « par un utopiste, mais par un savant austère et par moment même aride » (selon le jugement de M. Mikhaïlovski en des temps très lointains, en 1872); ce mot d'ordre a été trouvé non point à l'aide de perspectives quelconques, mais par l'analyse scientifique du régime bourgeois contemporain, par l'explication de la nécessité de l'exploitation sous un pareil régime, par l'étude des lois de son évolution. M. Mikhaïlovski peut évidemment assurer les lecteurs du Rousskoïé Bogatstvo que pour s'assimiler cette analyse, point n'est besoin de connaissances ni d'un travail de la pensée. Mais nous avons déjà vu chez lui (et nous verrons également chez son collaborateur économiste) une incompréhension si grossière des vérités élémentaires établies par cette analyse, qu'une telle déclaration ne peut bien entendu que faire sourire. Un fait reste indiscutable : c'est que le mouvement ouvrier se répand et s'accroît précisément là et dans la mesure où se développe la grande industrie capitaliste mécanisée; la doctrine socialiste réussit lorsque, laissant là les raisonnements sur les conditions sociales conformes à la nature humaine, elle s'attache à l'analyse matérialiste des rapports sociaux contemporains, à l'explication de la nécessité du régime actuel d'exploitation.

Après avoir tenté d'éluder les causes réelles du succès du matérialisme dans les milieux ouvriers, en caractérisant d'une façon absolument contraire à la vérité l'attitude de cette doctrine envers les « perspectives », M. Mikhaïlovski raille de la façon la plus triviale, philistine, les idées et la tactique du mouvement ouvrier d'Occident. Comme nous l'avons vu, il a été absolument incapable d'apporter le moindre argument contre les preuves de Marx sur la transformation inévitable du régime capitaliste en régime socialiste par suite de la socialisation du travail; néanmoins, il ironise avec le plus grand sans‑gêne sur « l'armée des prolétaires » qui prépare l'expropriation des capitalistes, « après quoi toute lutte de classe prendra fin et la paix descendra sur la terre et sur les hommes de bonne volonté ». M. Mikhaïlovski, lui, connaît des voies infiniment plus simples et plus sûres pour réaliser le socialisme : il suffit que les « amis du peuple » indiquent un peu plus en détail les voies « claires et immuables » de l'« évolution économique désirée », et alors ces amis du peuple seront certainement « appelés » à résoudre les «, problèmes économiques pratiques » (voir l'article de M. loujakov : « Problèmes de l'évolution économique de la Russie », Rousskoïé Bogatstvo n° 11). Mais pour l'instant... pour l'instant les ouvriers doivent attendre, s'en remettre aux amis du peuple et ne pas engager, avec « une assurance injustifiée », une lutte indépendante contre les exploiteurs. Voulant définitivement frapper de mort cette « assurance injustifiée », notre auteur s'indigne pathétiquement de « cette science qui pourrait presque tenir dans un dictionnaire de poche ». Quelle horreur, en effet : la science ‑ et des brochures social-démocrates d'un sou, pouvant tenir dans la poche !! N'est‑il pas évident, à quel point est injustifiée l'assurance de ces gens qui n’apprécient la science qu'autant qu'elle enseigne aux exploités à lutter en toute indépendance pour leur émancipation, à se tenir à l’écart de tous les « amis du peuple » qui s'appliquent à estomper les antagonismes de classes, ‑ l'assurance de ces gens qui prétendent tout prendre sur eux et, pour cela, exposent cette science dans des éditions à un sou qui choquent tant les philistins. Il en irait bien mieux si les ouvriers confiaient leur sort aux « amis du peuple » : ceux-ci leur montreraient la science véritable, universitaire et philistine, en de nombreux volumes; ils leur feraient connaître par le menu l'organisation sociale conforme à la nature humaine, si seulement... les ouvriers voulaient bien attendre et ne commençaient pas eux‑mêmes la lutte avec une assurance aussi injustifiée !

Avant de passer à la seconde partie de la « critique » de M. Mikhaïlovski, dirigée non plus contre la théorie de Marx en général, mais contre les social‑démocrates russes en particulier, nous devons faire une petite digression. De même que M. Mikhaïlovski, en critiquant Marx, non seulement n'a pas tenté d'exposer de façon exacte la théorie de ce dernier, mais l'a formellement dénaturée, de même il altère sans aucune pudeur les idées des social‑démocrates russes. Il importe de rétablir la vérité. Le plus commode serait de confronter les idées des anciens socialistes russes avec celles des social‑démocrates. J'emprunte l'exposé des premières à l'article de M. Mikhaïlovski paru dans la Rousskaïa Mysl de 1892, n° 6, dans lequel il parlait aussi du marxisme (et il en parlait ‑ faisons‑lui ce reproche ‑ sur un ton convenable, sans toucher aux questions qui ne peuvent dans une presse soumise à la censure, être traitées qu'à la Bourénine, ‑ et sans traîner les marxistes dans la boue); et c'est en contrepartie, du moins en parallèle qu'il exposait ses idées à lui. Je ne veux nullement, bien entendu, offenser ni M. Mikhaïlovski, c'est‑à‑dire le compter au nombre des socialistes, ni les socialistes russes en mettant à leur niveau M. Mikhaïlovski : je pense seulement que la marche de l'argumentation, chez les uns et chez l'autre, est au fond la même, et que la différence est dans le degré de fermeté, de droiture, dans la logique des convictions.

Exposant les idées des Otétchestvennyé Zapiski, M. Mikhaïlovski écrivait : « Au nombre des idéaux politiques et moraux nous avons introduit la possession de la terre par le cultivateur et des instruments de travail par le producteur ». Le point de départ, vous le voyez, est inspiré des meilleures intentions, est plein es meilleurs vœux… « Les formes médiévales de travail encore en vigueur chez nous[34] sont fortement ébranlées, mais nous ne voyions pas la raison d'en finir complètement avec elles pour nous conformer à des doctrines quelconques, libérales ou non libérales. »

Raisonnement bizarre ! N'importe quelles « formes de travail » ne peuvent être ébranlées que lorsqu'elles sont remplacées par d'autres; et pourtant nous ne trouvons pas chez notre auteur (et nous ne trouverons d'ailleurs chez aucun de ses adeptes) la moindre tentative d'analyser ces nouvelles formes et de les expliquer, non plus que de rechercher les causes d'éviction des vieilles formes par les nouvelles. Encore plus bizarre est la seconde partie de la tirade : « nous ne voyions pas la raison d'en finir avec ces formes pour nous conformer à des doctrines ». De quels moyens disposons‑« nous » donc (nous, les socialistes, ‑ voir la réserve ci‑dessus) pour « en finir » avec les formes de travail, c'est‑à‑dire pour remanier les rapports de production existant entre les membres de la société ? Ne serait‑ce pas une idée absurde vouloir refaire ces rapports selon une doctrine ? Ecoutons plus loin : « notre tâche n'est pas de tirer des profondeurs de notre nation une civilisation absolument « originale »; mais non plus de transposer chez nous l'ensemble de la civilisation occidentale, avec toutes les contradictions, qui la déchirent : il faut prendre partout où l'on peut ce qu'il y a de bon; et que ce bon soit national ou étranger, ce n'est plus une question de principe, mais de commodité pratique. La chose est évidemment si simple, si claire, et si compréhensible qu'il est inutile d'en parler ». Et en effet, comme c'est simple ! « Prendre » partout ce qu'il y a de bon et le tour est joué ! Des formes médiévales, « prendre » la possession des moyens de production par le travailleur, et des formes nouvelles (capitalistes) « prendre » la liberté, l'égalité, l’instruction, la culture. Et tout est dit ! La méthode subjective en sociologie est là comme dans le creux de la main : la sociologie commence par l'utopie ‑ la terre au travailleur ‑ et indique les conditions pour réaliser ce qui est désirable : « prendre » ce qu’il y a de bon ici et là. Ce philosophe a une façon toute métaphysique de considérer les rapports sociaux comme un simple agrégat mécanique de telles ou telles institutions, comme un enchaînement mécanique de tels ou tels phénomènes. Il détache un de ces phénomènes ‑ la possession de la terre par le cultivateur dans les formes médiévales, ‑ et il s'imagine qu’on peut le transplanter dans toutes les autres formes, comme on porterait une brique d'un édifice à l'autre. Mais ce n'est pas là étudier les rapports sociaux, c'est défigurer la matière à étudier : car enfin, la réalité ne connaît pas cette possession du sol, séparée et indépendante, par le cultivateur, telle que vous l'avez prise : ce n'est qu'un des chaînons du régime de production à l’époque qui consistait en ce que la terre était partagée entre les gros propriétaires fonciers, les seigneurs terriens, lesquels la répartissaient entre les paysans pour les exploiter, de sorte que la terre était une espèce de salaire en nature : elle donnait les produits nécessaires au paysan, afin que celui‑ci puisse produire un surproduit pour le seigneur terrien; elle était le fonds qui permettait au paysan de s'acquitter de ses redevances au profit du propriétaire. Pourquoi l'auteur n'a‑t‑il pas analysé ce système des rapports de production, et s'est‑il borné à en détacher un seul phénomène, qu'il présentait ainsi sous un jour absolument faux ? Parce que l'auteur ne sait pas traiter les questions sociales : il ne se propose même pas (je répète que je prends les raisonnements de M. Mikhaïlovski uniquement comme un exemple de critique de tout le socialisme russe) d'expliquer les « formes de travail » de l'époque, de les présenter comme un certain système de rapports de production, comme une certaine formation sociale. Pour parler le langage de Marx, la méthode dialectique lui est étrangère, qui veut que l'on regarde la société comme un organisme vivant, dans son fonctionnement et dans son évolution.

Sans se demander le moins du monde quelles sont les causes d'éviction des vieilles formes de travail par les nouvelles, il commet exactement la même erreur en traitant de ces nouvelles formes. Il lui suffit de constater que ces formes « ébranlent » la possession du sol par le cultivateur, c'est‑à‑dire, d'une façon générale, qu'elles séparent le producteur d'avec les moyens de production, ‑ pour condamner cela comme n'étant pas conforme à l'idéal. Encore une fois, son raisonnement est tout à fait absurde : il détache un phénomène (la dépossession foncière), sans même chercher à le présenter comme un élément d'un autre système de rapports de production, basé sur l'économie marchande qui engendre nécessairement la concurrence entre producteurs de marchandises, l'inégalité, la ruine des uns et l'enrichissement des autres. Il a noté un des phénomènes, la ruine des masses, en écartant l'autre, l'enrichissement d'une minorité, et il s'est mis ainsi dans l'impossibilité de comprendre ni l'un ni l'autre.

Et c'est cette façon d'agir qu'il appelle : « chercher la réponse aux problèmes de la vie sous leur forme revêtue de chair et de sang » (Rousskoïé Bogatstvo n° 1, 1894), tandis que lui-même, au contraire, ne sachant ni ne voulant expliquer la réalité, la regarder en face, fuit honteusement ces problèmes de la vie, avec sa lutte du possédant contre le non‑possédant, dans la sphère des utopies innocentes; et c'est ce qu'il appelle « chercher la réponse aux problèmes de la vie dans la façon idéale dont ils sont posés par la réalité brûlante et complexe » (R. B. n° 1), alors qu'il n'a même pas tenté d'analyser et d'expliquer cette réalité.

Au lieu de cela il nous offre une utopie qu'il a inventée en arrachant de la façon la plus absurde tels éléments aux différentes formations sociales; il a pris ceci au moyen âge, cela à la « nouvelle formation » , etc. On comprend qu'une théorie ainsi basée ne pouvait pas ne pas rester en dehors de l'évolution sociale réelle, pour la simple raison que nos utopistes étaient obligés de vivre et d’agir, non pas sous un régime social composé d'éléments pris de‑ci de-là, mais sous un régime qui détermine les rapports du paysan avec le koulak (le moujik aisé), de l’artisan avec l'acheteur en gros, l'ouvrier avec le fabricant, ‑ régime qui était complètement incompris d'eux. Leurs tentatives et leurs efforts pour transformer ces rapports incompris selon leur idéal, ne pouvaient aboutir qu'à un échec.

Voilà, dans ses grandes lignes, un aperçu de l'état où se trouvait le problème du socialisme en Russie, au moment où « na­quirent les marxistes russes ».

Ceux‑ci commencèrent justement par faire la critique des méthodes subjectives des anciens socialistes; non contents de constater l’exploitation et de la condamner, ils voulurent l'expliquer. Voyant que toute l'histoire de la Russie d'après la réforme[35] se résume dans la ruine des masses et dans l'enrichissement de la minorité; observant l'expropriation gigantesque des petits producteurs au fur et à mesure du progrès technique général; remarquant que ces tendances opposées surgissent et se renforcent là et pour autant que se développe et se fortifie l'économie marchande, ils ne pou­vaient pas ne pas conclure qu'ils étaient en présence d'une organisation bourgeoise (capitaliste) de l'économie sociale, qui engendrait nécessairement l'expropriation et l'oppression des masses. C'est conviction qui déterminait directement leur programme : il consistait dans l'adhésion à cette lutte du prolétariat contre la bourgeoisie, à la lutte des classes non possédantes contre les classes possédantes. Cette lutte est le principal contenu de la réalité économique de la Russie, depuis le village perdu jusqu'à la fabrique perfectionnée la plus moderne. Comment adhérer ? La réponse fut encore suggérée par la réalité même. Le capitalisme a conduit les principales branches d'industrie au stade de la grande industrie mécanisée; en socialisant ainsi la production, il a créé les conditions matérielles du nouveau régime, et formé en même temps une nouvelle force sociale : la classe des ouvriers d'usine, le prolétariat des villes. Soumise à cette même exploitation bourgeoise qu'est, par sa nature économique, l'exploitation de toute la population laborieuse de Russie, cette classe est placée néanmoins dans des conditions particulièrement favorables pour son émancipation : il n'est plus rien qui la rattache à l'ancienne société entièrement fondée sur l'exploitation; les conditions mêmes de son travail et le cadre de sa vie l'organisent, l'obligent à réfléchir, lui offrent la possibilité d'entrer dans la carrière de la lutte politique. Il est naturel que les social‑démocrates aient porté toute leur attention et tous leurs espoirs sur cette classe; que tout leur programme vise à développer sa conscience de classe, que toute leur activité tend à l'aider à s'élever jusqu'à la lutte politique directe contre le régime actuel et tend à entraîner dans cette lutte l'ensemble du prolétariat russe.

Voyons maintenant comment M. Mikhaïlovski fait la guerre aux social‑démocrates. Qu'est‑ce qu'il oppose à leurs vues théoriques ? A leur activité politique socialiste ?

Les vues théoriques des marxistes sont exposées par le critique de la façon suivante :

« La vérité, soi‑disant d'après les marxistes, est que, conformément aux lois immanentes de la nécessité historique, la Russie développera sa production capitaliste, avec toutes les contradictions intérieures de cette dernière, avec l'absorption des petits capitaux par les gros; et pendant ce temps le moujik arraché an sol se transformera en prolétaire, s'unira, « se socialisera », et le tour sera joué, l'humanité n'aura qu'à se laisser vivre. »

Les marxistes, voyez‑vous, ne se distinguent en rien des « amis du peuple » par leur façon de comprendre la réalité, mais seulement par l'idée qu'ils se font de l'avenir : il faut croire qu'ils ne s'occupent pas du tout du présent, mais seulement des « perspectives ». Que M. Mikhaïlovski pense précisément ainsi, cela ne fait point de doute : les marxistes, dit‑il, « sont absolument convaincus qu'il n'y a rien d'utopique dans leurs prévisions d'avenir, mais que tout est pesé et mesuré selon les prescriptions de la science stricte »; enfin, ce qui est encore plus clair : les marxistes « croient et professent l'infaillibilité du schéma historique abstrait ».

En un mot, nous sommes en présence de la plus banale et de la plus plate des accusations portées contre les marxistes, et qui servent depuis fort longtemps à ceux qui n'ont rien à objecter sur le fond de leurs idées. « Les marxistes professent l'infaillibilité du schéma historique abstrait » !!

Mais c'est pur mensonge et invention pure !

Nulle part aucun marxiste n'a jamais argumenté en ce sens qu'en Russie « il doit y avoir » le capitalisme, « parce que » il a existé en Occident, etc. Aucun marxiste n'a jamais vu dans la théorie de Marx un schéma de la philosophie de l'histoire, obligatoire pour tous, quelque chose de plus que l'explication d'une certaine formation de l'économie sociale. Seul un philosophe subjectif, M. Mikhaïlovski, a trouvé moyen de faire preuve d'une incompréhension de Marx au point de déceler chez lui une théorie philosophique générale, ‑ ce qui lui valut cette réponse explicite de Marx, qu'il s'était trompé d'adresse. Jamais aucun marxiste n’a fondé ses conceptions social‑démocrates sur autre chose que leur conformité avec la réalité et l'histoire des rapports économiques et sociaux existants, c'est‑à‑dire russes; au reste, il ne pouvait les fonder autrement, parce que cette exigence de la théorie a été formulée d'une façon absolument nette et précise, et placée comme clef de voûte de toute la doctrine par le fondateur même du « marxisme », Marx.

Evidemment M. Mikhaïlovski peut réfuter tant qu'il lui plait ces déclarations, en disant avoir entendu « de ses propres oreilles » professer le schéma historique abstrait. Mais qu'est‑ce que cela peut nous faire, à nous social‑démocrates, ou à qui que ce soit, que M. Mikhaïlovski ait entendu dire à ses interlocuteurs toutes sortes d’absurdités ? N'est‑ce pas simplement la preuve qu'il est très heureux dans le choix de ses interlocuteurs, et rien de plus ? Il est très possible évidemment que ces interlocuteurs spirituels du spirituel philosophe se soient dits marxistes, social‑démocrates, etc., mais qui ne sait qu'aujourd'hui (comme on l'a depuis longtemps remarqué) la première fripouille venue aime à se parer de « rouge » ?[36] Et si M. Mikhaïlovski est tellement perspicace qu'il ne peut distinguer entre ces gens « travestis » et les marxistes, ou s’il a compris Marx avec tant de profondeur qu'il ne remarque pas le critérium, si fortement mis en relief, de toute sa doctrine (la formulation de « ce qui se passe sous nos yeux ») ‑ cela prouve simplement, cette fois encore, que M. Mikhaïlovski n'est guère intelligent, et rien de plus.

Dans tous les cas, du moment qu'il a pris sur lui de polémiser dans la presse contre les « social‑démocrates », il devait songer au groupe de socialistes qui depuis longtemps porte ce nom, et le porte seul ‑ de sorte qu'on ne saurait le confondre avec d'autres, ‑ et qui a ses représentants littéraires ‑ Plékhanov et son cercle. Et s'il avait agi ainsi ‑ il est évident que tout homme un peu convenable devait agir ainsi, ‑ s'il avait consulté au moins le premier ouvrage social‑démocrate, le livre de Plékhanov : Nos divergences, il y aurait vu, dès les premières pages, la déclaration catégorique faite par l'auteur au nom de tous les membres du cercle :

« Nous ne voulons en aucun cas couvrir notre programme de l'autorité d'un grand nom » (c'est‑à‑dire de l'autorité de Marx). Comprenez‑vous ce que parler veut dire, M. Mikhaïlovski ? Comprenez‑vous la différence entre la profession de schémas abstraits et la négation de toute autorité de Marx dans l'appréciation des choses russes ? Comprenez‑vous qu'en faisant passer pour marxiste le premier jugement que vous avez eu le bonheur d'entendre de la bouche de vos interlocuteurs, et en dédaignant la déclaration publiée par un des membres marquants de la social­-démocratie au nom de tout le groupe, vous avez agi malhonnêtement ?!

Par la suite la déclaration se fait encore plus précise.

« Je le répète, dit Plékhanov, une divergence est possible entre les marxistes les plus conséquents, quant à l'appréciation de la réalité russe de nos jours »; notre doctrine est « le premier essai d'application de cette théorie scientifique à l'analyse de rapports sociaux extrêmement complexes et confus. »

On ne saurait, je pense, être plus explicite : les marxistes empruntent incontestablement à la théorie de Marx les seuls procédés précieux sans lesquels il est impossible de comprendre les rapports sociaux; par conséquent, le critérium de leur appréciation de ces rapports, ils ne le voient nullement dans des schémas abstraits et autres absurdités, mais dans la justesse de cette appréciation et sa conformité avec la réalité.

Ou peut‑être croyez‑vous qu'en faisant de pareilles déclarations l'auteur pensait différemment ? Mais c'est faux. La question qui l'occupait était celle‑ci : « La Russie doit‑elle passer par une phase capitaliste de développement ? » Par conséquent, la question n'était pas du tout formulée de façon marxiste, mais selon les méthodes subjectives de différents philosophes nationaux qui voyaient le critérium de ce doit, soit dans la politique des autorités, soit dans l'activité de la « société », soit dans l'idéal d'une société « conforme à la nature humaine », et autres balivernes de même nature. On se demande maintenant : comment un homme professant des schémas abstraits devrait‑il répondre à pareille question ? Il parlerait probablement de l'inévitabilité du processus dialectique, de l'importance philosophique générale de la théorie de Marx, de la nécessité pour chaque pays de passer par la phase... etc., etc.

Et comment a répondu Plékhanov ?

De la seule manière dont pouvait répondre un marxiste.

Il a complètement laissé de côté la question de ce doit comme oiseuse et ne pouvant intéresser que des subjectivistes et il a parlé tout le temps des rapports économiques et sociaux réels, de leur évolution réelle. C'est pourquoi il n'a pas donné de réponse directe à une question aussi mal posée. Au lieu de cela il a répondu : « La Russie est entrée dans la voie capitaliste. »

M. Mikhallovski, lui, disserte avec un air de connaisseur sur la profession du schéma historique abstrait, sur les lois immanentes de la nécessité, et autre galimatias invraisemblable ! Et il appelle cela de la « polémique contre les social‑démocrates » !!

Décidément, je me refuse à comprendre : si c'est là un polémiste, qu'est-ce qu’un radoteur ?

Remarquons encore, toujours à propos du raisonnement cité plus haut de M. Mikhaïlovski, qu'il expose les vues des social-démocrates comme suit : « La Russie développera sa propre production capitaliste. » Visiblement, de l'avis de ce philosophe, la Russie n'a pas « sa propre » production capitaliste. L'auteur probablement partage cette opinion que le capitalisme russe se réduit à 1,5 million d'ouvriers, - nous reviendrons encore sur cette idée puérile de nos « amis du peuple », qui classent on ne sait où tous les autres modes d'exploitation du travail libre. « La Russie développera sa propre production capitaliste, avec toutes les contradictions intérieures de cette production; pendant ce temps le moujik, arraché à la terre, se transformera en prolétaire. » Plus on avance, plus on trouve de perles ! Donc, en Russie, il n'y a pas de « contradictions intérieures » ? C'est‑à‑dire, pour parler franc, pas d'exploitation de la masse du peuple par une poignée de capitalistes ? Il n'y a pas ruine de l'immense majorité de la population et enrichissement d'une poignée d'individus ? Le moujik attend encore d'être arraché à la terre ? Mais en quoi donc a consisté toute l'histoire de la Russie, après l'abolition du servage, sinon dans une expropriation en masse des paysans, d'une intensité sans exemple ? Il faut avoir du courage pour déclarer publiquement des choses pareilles ! Et M. Mikhaïlovski a ce courage : « Marx opérait sur un prolétariat tout prêt et un capitalisme tout prêt, tandis que nous devons encore les créer. » La Russie, doit encore créer son prolétariat ?! En Russie, le seul pays où l'on puisse trouver une misère aussi désespérée des masses, une exploitation aussi éhontée du travailleur, ce pays que l'on comparait (à juste titre) avec l'Angleterre pour l'état de ses classes pauvres et où la famine frappant des millions d'hommes est un phénomène constant, à côté, par exemple, des exportations toujours croissantes de blé, ‑ en Russie il n'y a pas de prolétariat !!

Je pense qu'on devrait de son vivant ériger une statue à M. Mikhaïlovski pour ces classiques paroles[37] !

Au reste nous verrons encore plus loin que c'est là une tactique constante et très conséquente des « amis du peuple » : fermer pharisaïquement les yeux sur la situation impossible des travailleurs de Russie, la représenter comme simplement « ébranlée », de sorte qu'il suffirait des efforts de la « société cultivée » et dit gouvernement pour tout remettre dans la bonne voie. Ces paladins s'imaginent que s'ils ferment les yeux sur le fait que la situation de la masse laborieuse est mauvaise non parce qu'elle a été « ébranlée », mais parce que cette masse est soumise à un pillage éhonté de la part d'une poignée d'exploiteurs; si, telles des autruches, ils cachent leur tête pour ne pas voir ces exploiteurs, ces exploiteurs disparaîtront. Et lorsque les social‑démocrates leur disent que c'est une honte et une lâcheté d'avoir peur de regarder la réalité en face; lorsqu'ils prennent pour point de départ l'exploitation et disent que la seule explication possible en est dans l'organisation bourgeoise de la société russe, qui divise la masse du peuple en prolétariat et en bourgeoisie, et dans le caractère de classe de l'État russe, qui n'est autre chose qu'un organe de domination de cette bourgeoisie; que, pour cette raison, l'unique issue est dans la lutte de classe du prolétariat contre la bourgeoisie, - alors ces « amis du peuple » poussent les hauts cris : les social‑démocrates veulent déposséder le peuple de la terre !! Ils veulent détruire notre organisation économique nationale !!

Nous en venons maintenant au point le plus révoltant de toute cette « polémique » pour le moins inconvenante, ‑ je veux dire à la « critique » (?) faite par M. Mikhailovski de l'activité politique des social‑démocrates. Tout le monde comprend que l'action des socialistes et des agitateurs parmi les ouvriers ne peut faire l'objet d’une discussion loyale dans notre presse légale, et que la seule chose que puisse faire à cet égard une presse censurée convenable, c’est de « se taire avec tact ». M. Mikhaïlovski a oublié cette règle très élémentaire et n'a pas rougi de profiter du monopole qu'il a de s’adresser au public lisant, pour couvrir de boue les socialistes.

Mais on trouvera bien, en dehors des journaux légaux, les moyens de combattre ce critique sans vergogne.

« Si j'ai bien compris, dit M. Mikhaïlovski en faisant le naïf, les marxistes russes peuvent être divisés en trois catégories : les marxistes spectateurs (observateurs impassibles du processus); les marxistes passifs (qui simplement « adoucissent les douleurs de l’enfantement » : ils « ne s'intéressent pas au peuple fixé à la terre, et portent leur attention et leurs espoirs sur ceux qui sont déjà séparés des moyens de production ») et les marxistes actifs (qui insistent expressément pour que se poursuive la ruine des campagnes). »

Qu’est‑ce que cela signifie ?! Monsieur le critique ne peut pourtant pas ignorer que les marxistes russes sont des socialistes qui partent de cette conception de la réalité qu'ils ont affaire à une société capitaliste, et que le seul moyen d'en sortir est la lutte de classe du prolétariat contre la bourgeoisie. Comment, de quel droit les confond‑il avec je ne sais quelle vulgarité dénuée de sens ? Quel droit (moral évidemment) a‑t‑il d’étendre le terme de marxistes à des gens qui, visiblement, n’acceptent pas les principes les plus élémentaires et fondamentaux du marxisme, à des gens qui jamais ni nulle part ne sont intervenus comme un groupe distinct, qui jamais ni nulle part n'ont avoué aucun programme propre ?

M. Mikhailovski s'est ménagé une série d'échappatoires pour des procédés aussi scandaleux.

« Peut‑être, plaisante‑t il avec la légèreté d'un godelureau mondain, ne sont‑ils pas de véritables marxistes, mais ils se considèrent et se déclarent comme tels.» Où et quand ? Dans les salons libéraux et radicaux de Pétersbourg ? Dans des lettres privées ? Admettons. Mais alors causez avec eux dans vos salons et dans votre correspondance ! Tandis que vous intervenez publiquement et dans la presse contre des gens qui (sous la bannière du marxisme) ne sont jamais ni nulle part intervenus en public. Et après cela vous osez encore déclarer que vous polémisez contre les « social‑démocrates » sachant que ce nom est porté par un seul groupe de socialistes révolutionnaires, et que personne ne saurait être confondu avec lui ![38]

M. Mikhaïlovski biaise et se débat comme un collégien pris en faute : je n'y suis pour rien, s'efforce‑t‑il de persuader le lecteur, « j'ai entendu de mes propres oreilles et vu de mes propres yeux ». Fort bien ! Nous croyons volontiers que vous n'avez sous, les yeux que plats personnages et vauriens, mais que nous voulez-vous alors, à nous autres, social‑démocrates ? Qui donc ignore « qu'à l'heure actuelle où » toute activité publique, pas seulement socialiste, mais tant soit peu indépendante et honnête, entraîne des poursuites politiques, pour une seule personne travaillant véritablement sous telle ou telle bannière ‑ Narodnaïa Volia[39], marxisme ou, disons même, constitutionnalisme ‑ on a plusieurs dizaines de phraseurs, couvrant de ce nom leur pusillanimité libérale, et encore peut-être quelques francs coquins qui arrangent leurs petites affaires ? N'est‑il pas évident que seule la bassesse la plus vulgaire pourrait reprocher à l'une de ces tendances que sa bannière est souillée (pas en public, ni ouvertement) par toutes sortes de vauriens ?

Tout l'exposé de M. Mikhaïlovski n'est qu'une chaîne continue d'altérations, de déformations et de subterfuges. Nous avons vu plus haut qu'il a complètement altéré les « vérités » sur les lesquelles les social‑démocrates se basent, qu'il les a exposées comme jamais aucun marxiste ne l'a fait et ne pouvait le faire. Et s'il avait exposé la conception véritable des social­-démocrates sur la réalité russe, il aurait été obligé de voir qu'il n'est qu'une seule manière de « se conformer » à ces vues : c'est de collaborer au développement de la conscience de classe du prolétariat, d'organiser et de grouper ce dernier pour la lutte politique contre le régime actuel. Au reste, il se réserve encore une ruse. D'un air d’innocence outragée, il lève pharisaïquement les yeux au ciel, et articule doucereusement : « Je suis très heureux d'entendre cela, mais je ne comprends pas contre quoi vous protestez » (c'est ce qu’il dit dans le n° 2 du R. B.). « Lisez plus attentivement mon jugement sur les marxistes passifs, et vous verrez ce que je dis : du point de vue éthique il n’y a rien à objecter. »

Naturellement, ce n’est là qu'un rabâchage d'anciens et pitoyables subterfuges.

Dites‑moi, s'il vous plaît comment qualifieriez‑vous la conduite d’un homme qui déclarerait critiquer le populisme socialiste-­révolutionnaire (l'autre ne s'était pas encore montré : je prends cette période-là), et qui dirait des choses dans le genre de celles‑ci :

« Les populistes, si je comprends bien, se divisent en trois catégories : les populistes conséquents, qui adoptent entièrement les idées du moujik et, en pleine conformité avec ses désirs, généralisent les verges, le rossage des femmes, et d'une façon générale appliquent l'ignoble politique du gouvernement du knout et du bâton, laquelle a bien été appelée politique populaire; ensuite, les populistes peureux qui ne s'intéressent pas à l'opinion du moujik et essayent seulement de transporter en Russie un mouvement révolutionnaire qui lui est étranger, par le moyen d'association, etc. - contre quoi, du reste, il n'y a rien à objecter du point de vue éthique, ‑ n'était le chemin glissant qui pourrait conduire le populiste peureux au populiste conséquent ou courageux; enfin, les populistes courageux, qui réalisent dans toute son ampleur l'idéal populaire du moujik aisé, et s'installent en conséquence sur la terre pour être de vrais koulaks. » Tout homme qui se respecte qualifierait cela, naturellement, de bas et vil persiflage. Et si en outre l’homme qui énoncerait de pareilles choses ne pouvait pas être démenti par les populistes dans la même presse; si, d'autre part, les idées de ces populistes n'avaient été exposées jusque‑là qu'illégalement, de sorte que beaucoup ne s'en feraient pas une idée exacte et pourraient aisément croire tout ce qu'on leur dirait des populistes, tout le monde serait d'accord pour dire qu'un tel homme...

Au reste, M. Mikhaïlovski lui-même n'a peut‑être pas encore complètement oublié le mot qu'il faudrait mettre ici.

En voilà assez ! Il y a encore bien des insinuations de ce genre chez M. Mikhaïlovski. Mais je ne connais pas de travail plus fatigant, plus ingrat, plus rebutant que de barboter dans cette fange, de rassembler les insinuations semées çà et là, de les confronter pour découvrir ne fût‑ce qu'un seul argument un peu sérieux.

Assez !

Avril 1894.

Publié en volume en 1894.

  1. Qui ne louerai pas un Klopstock ? Mais chacun le lira‑t‑il ? Non. Nous voulons être moins vantés, mais lus avec plus d'assiduité (Lessing). (N. du Trad.)
  2. K. Marx : préface de la « Contribution à la critique de l’économie politique ».
  3. Bien entendu, il s'agit là toujours uniquement des rapports sociaux et point d'autres. (Note de l’auteur)
  4. N. Karéev (1850-1931) : historien anti-marxiste russe, auteur de nombreux ouvrages sur la philosophie de l’Histoire.
  5. Transformisme : doctrine de Darwin sur l’évolution des espèces naturelles et végétales.
  6. Allusion à la lettre envoyée par Marx à la rédaction des Otétchestvennyé Zapiski, en réponse à l’article de Mikhaïlovski : « Karl Marx devant le jugement de Monsieur J. Jourovski. »
  7. Il s’agit de l’ Idéologie allemande, qui resta dans des placards jusqu’à sa publication par Riazanov en U.R.S.S., en 1932.
  8. Voir la préface de Engels à son ouvrage Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande.
  9. Il s’agit de l’ouvrage intitulé La société ancienne.
  10. Cf. L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État. Préface à la première édition de 1884.
  11. Mr. E. Dühring bouleverse la science (Anti- Dühring).
  12. Là encore M. Mikhaïlovski ne manque pas une occasion de jouer là‑dessus : comment est‑ce possible ? Une conception scientifique de l'histoire où l'histoire ancienne demeure une énigme ! M. Mikhaïlovski, un simple manuel vous fera connaître que l'organisation gentilice est un des problèmes les plus difficiles et dont l'explication a fait surgir une profusion de théories. (Note de l’auteur)
  13. Peut‑on en effet appeler autrement un procédé qui consiste à reprocher aux matérialistes de s'être mis en contradiction avec l'histoire sans avoir essayé d’examiner littéralement une seule des nombreuses explications matérialistes fournies par les matérialistes sur les divers problèmes historiques, ou lorsqu’on dit que telle chose pourrait bien être démontrée, mais qu'on ne s’arrêtera pas là‑dessus ? (Note de l’auteur)
  14. Le système des fiefs régissait la propriété terrienne féodale établie en Russie vers la moitié du XV° siècle. Le souverain distribuait des terres aux nobles comme propriété temporaire et conditionnelle pour service militaire ou rendu à la cour.
  15. Idée purement bourgeoise : les familles disséminées et petites ne sont devenues prédominantes que sous le régime bourgeois; elles faisaient complètement défaut aux temps préhistoriques. Rien n'est plus caractéristique pour un bourgeois que l'attribution des traits du régime actuel, à tous les temps et à tous les peuples. (Note de l’auteur)
  16. V. Bourénine : polémiste alors célèbre, symbolisait l’utilisation des procédés les plus vils.
  17. Notons à propos de ce terme dénué de sens, que M. Mikhaïlovski met à part Marx (trop intelligent et trop érudit, ‑ afin que notre critique puisse faire une critique franche et directe de l'une ou l'autre de ses thèses); ensuite il place Engels (« esprit moins créateur »), et puis des hommes plus ou moins indépendants, tel Kautsky, ‑ et enfin les autres marxistes. Eh bien, pareille classification peut‑elle avoir quelque importance sérieuse ? Si le critique n'est pas satisfait des vulgarisateurs de Marx, qu'est‑ce qui l'empêche de les corriger d'après Marx ? Il n'en a garde. Il voulait évidemment faire de l'esprit, mais il n'en est résulté que platitude. (Note de l’auteur)
  18. Référence à la fable de Krylov : L’ éléphant et le carlin. (N.du Trad.)
  19. Cela apparaît très clairement dans le Capital et dans la tactique des social‑démocrates, à l'opposé de la conception des anciens socialistes. Marx exigeait expressément que l'on ne s'en tînt pas au seul aspect économique. Esquissant le programme d'une revue dont on projetait la publication, Marx écrivait à Ruge, en 1843 : « Le principe socialiste, pris dans son ensemble, n’est également qu'un seul aspect... Nous devons aussi nous préoccuper de l’autre aspect, de l'existence théorique de l'homme; par conséquent, faire de la religion, de la science, etc., l'objet de notre critique… De même que la religion est le sommaire des combats théoriques de l'humanité, de même l’État politique est le sommaire de ses combats pratiques. Ainsi, l'État politique exprime dans les limites de ses formes sub specie rei publicae [au point de vue politique] tous les combats, besoins et intérêts sociaux. Aussi, faire un objet de critique d'une question politique très spéciale, par exemple la différence entre le système des castes et le système représentatif, ‑ n'est nullement descendre de la hauteur des principes. Car cette question exprime simplement en langage politique la différence entre la domination de l'homme et la domination de la propriété privée. Donc, le critique non seulement peut, mais doit toucher à ces questions politiques (qu'un enragé socialiste considère comme chose indigne) ». (Note de l’auteur)
    Les mots soulignés sont en français dans le texte. (N. du Trad.)
  20. Pour le premier point. (N. du Trad.)
  21. Vestnik Evropy  : revue libérale qui parut à Pétersbourg de 1866 à l’été 1918. Dans les années 1890, elle lutta systématiquement contre la propagation du marxisme en Russie.
  22. Histoire critique de l'économie politique et du socialisme (3° éd., p. pp. 486‑487). (N. du Trad,)
  23. Que cette définition des conceptions de Dühring convienne entièrement à M. Mikhaïlovski, c'est ce que prouve encore le passage suivant de son article : « K. Marx devant le jugement de M. J. Joukovski ». Répondant à M. Joukovski qui voyait en Marx un défenseur de la propriété privée, M. Mikhaïlovski s'en réfère à ce schéma de Marx et l'explique de la manière suivante : « dans son schéma, Marx a glissé deux tours de passe ‑passe bien connus de la dialectique hégélienne : 1. Le schéma est bâti suivant la loi de la triade hégélienne; 2. la synthèse est basée sur l'identité des contraires : la propriété individuelle et la propriété commune. Donc le mot « individuel » a ici le sens particulier, purement conventionnel d'un élément du processus dialectique et l'on ne peut absolument rien fonder sur lui. » Ceci a été dit par un homme animé des meilleures intentions et qui défendait aux yeux du public russe le « sanguin » Marx, contre le bourgeois Joukovski. Et c'est avec ces meilleures intentions qu'il explique Marx comme si ce dernier basait sa conception du processus sur des « tours de passe‑passe » ! M. Mikhailovski peut tirer là une morale qui lui sera profitable, à savoir que, quelle que soit la chose que l'on entreprenne, les bonnes intentions à elles seules ne suffisent pas. (Note de l’auteur)
  24. Cf. Engels : Anti-Dühring (Ed. Allemande, Moscou, 1939, p. 121-124.)
  25. Cf. Engels : Anti-Dühring (Ed. Allemande, Moscou, 1939, p. 125-127.)
  26. Il ne paraît pas superflu de noter à ce propos que toute cette explication, Engels la donne dans le chapitre où il parle du grain d'orge, de la doctrine de Rousseau et d'autres exemples du processus dialectique. La seule confrontation de ces exemples avec les déclarations si nettes et si catégoriques d'Engels (et de Marx, à qui le manuscrit de cet ouvrage avait été lu préalablement) qu'il ne saurait être question de prouver quoi que ce soit par les triades, ou de faire intervenir dans la représentation du processus réel les « éléments conventionnels » de ces triades, ‑ cette confrontation suffit amplement, semble‑t‑il, pour comprendre l'absurdité qu'il y a d'accuser le marxisme de dialectique hégélienne. (Note de l’auteur)
  27. Ce qui est permis à Jupiter n'est pas permis au bœuf. (N. du Trad.)
  28. Otétchestvennyé Zapiski [les annales de la patrie] : revue démocrate-révolutionnaire qui parut à Pétersbourge de 1818 à 1884, date où elle fut interdite par le Tsar.
  29. Postoronny : étranger en russe. Pseudonyme de M. Mikhaïlovski
  30. Allusion au passage suivant du Manifeste : « les propositions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde. Elles ne sont que l’expression globale des conditions réelles d’une lutte de classes existante, d’un mouvement historique évoluant de lui-même sous nos yeux. »
  31. Si les autres traits du régime, économique du moyen âge ont été laissés de côté, c'est qu'ils appartenaient à la formation sociale féodale, tandis que Marx n'étudie que la formation capitaliste. Sous sa forme pure, le processus de développement du capitalisme a effectivement commencé (par exemple en Angleterre) par le régime de petits producteurs de marchandises disséminés, et par leur propriété individuelle, fruit de leur travail. (Note de l’auteur)
  32. Cf. Engels : Anti-Dühring (Ed. Allemande, Moscou, 1939, p. 82.)
  33. Cf. Lettre de Marx à Ruge – Sept. 1843.
  34. « Par formes médiévales de travail, expliquait ailleurs l'auteur, il faut entendre non seulement la possession foncière communale, l'industrie artisanale et les artels. Ce sont là sans contredit des formes médiévales; mais il faut y ajouter tous les modes de possession du sol, ou des instruments de production par le travailleur. » (Note de l’auteur)
  35. Allusion à la réforme agraire de 1861 qui abolissait le servage et des réformes qui suivirent dans le domaine de la Justice, de l’Administration, etc. D’après Lénine, la « réforme paysanne » fut une réforme bourgeoise réalisée par et pour les grands propriétaires fonciers. Ce fut un pas en avant dans la transformation de la Russie en monarchie bourgeoise.
  36. Tout cela a été écrit dans l'hypothèse que M. Mikhailovski a réellement entendu professer ces schémas historiques abstraits, et qu'il n'a rien déformé. Cependant j'estime absolument nécessaire de faire une réserve : je le donne pour ce que cela vaut. (Note de l’auteur)
  37. Petit‑être, après tout, M. Mikhaïlovski essayera‑t‑il, là aussi, de se tirer d'affaire : je n'ai jamais voulu dire qu'en Russie il n'y avait pas de prolétariat, mais simplement qu'il n'y avait pas de prolétariat capitaliste. Vraiment ? Mais que ne le disiez‑vous alors ? Toute la question consiste précisément en ceci : le prolétariat russe est‑il ce prolétariat propre à l'organisation bourgeoise de l'économie sociale, ou un autre ? A qui la faute, si tout au long de deux articles, vous n'avez pas laissé échapper un seul mot sur cette question, la seule sérieuse et importante, et si vous avez préféré dire toutes sortes de sottises, et êtes allé même jusqu'à battre la breloque ? (Note de l’auteur)
  38. Je m'arrêterai sur la seule indication de fait qui se rencontre chez, M. Mikhaïlovski. Quiconque lira son article devra reconnaître qu'il range même M. Skvortsov (l'auteur des « Causes économiques des famines ») parmi les « marxistes ». Et pourtant ce monsieur lui-même ne s'intitule pas ainsi; la connaissance la plus élémentaire des ouvrages social­-démocrates suffit pour voir que de leur point de vue, c'est le plus plat des bourgeois, et pas autre chose. Qu'est‑ce que ce marxiste qui ne comprend pas que le milieu social pour lequel il projette ses progrès est le milieu bourgeois; que, pour cette raison, toutes les « améliorations de la culture » qui s'observent effectivement même dans l'économie paysanne, signifient un progrès bourgeois améliorant la situation d'une minorité et prolétarisant les masses ! Qu'est­-ce que ce marxiste qui ne comprend pas que l'État auquel il adresse ses projets, est un État de classe, capable seulement de soutenir la bourgeoisie et d'opprimer le prolétariat ! (Note de l’auteur)
  39. Narodnaïa Volia (la Volonté du Peuple) : parti populiste utilisant fréquemment la terreur individuelle contre les dignitaires tsariste.