Modifications

Aller à la navigation Aller à la recherche
65 octets ajoutés ,  28 juillet 2017 à 12:13
m
aucun résumé des modifications
Ligne 3 : Ligne 3 :  
== Conditions de l'insurrection ==
 
== Conditions de l'insurrection ==
   −
=== Majorité populaire ===
+
=== « Majorité agissante » ===
   −
Juste après l'[[Insurrection_de_Février_1917|insurrection de Février 1917]], dans les [[Soviets|soviets]] qui se forment partout, la majorité appartient aux socialistes modérés et [[Conciliateurs|conciliateurs]] (en faveur de la [[Gouvernement_provisoire_(Russie)|coalition]] avec les [[Parti_KD|libéraux bourgeois]]) : les [[Menchéviks|menchéviks]] et les [[Socialistes-révolutionnaires|socialistes-révolutionnaires]] (SR). Un premier [[Congrès_pan-russe_des_soviets_d'ouvriers_et_de_soldats|congrès pan-russe des soviets d'ouvriers et de soldats]] se réunit en juin, et les [[Bolchéviks|bolchéviks]] n'y ont alors que 13% des délégués.
+
Juste après l'[[Insurrection_de_Février_1917|insurrection de Février 1917]], dans les [[Soviets|soviets]] qui se forment partout, la majorité appartient aux socialistes [[Conciliateurs|conciliateurs]] (en faveur de la [[Gouvernement_provisoire_(Russie)|coalition]] avec les [[Parti_KD|libéraux bourgeois]]) : les [[Menchéviks|menchéviks]] et les [[Socialistes-révolutionnaires|socialistes-révolutionnaires]] (SR). Un premier [[Congrès_pan-russe_des_soviets_d'ouvriers_et_de_soldats|congrès pan-russe des soviets d'ouvriers et de soldats]] se réunit en juin, et les [[Bolchéviks|bolchéviks]] n'y ont alors que 13% des délégués.
   −
Mais au fil du temps, le [[Gouvernement_provisoire_(Russie)|gouvernement provisoire]] et les socialistes qui le soutenaient se sont fortement discrédités. Ils poursuivaient [[Première_guerre_mondiale|la guerre]] qui exaspéraient les paysans-soldats, ils refusaient de satisfaire les [[Mouvement_paysan_en_1917|revendications paysannes]] de partage des terres, et les revendications ouvrières. Ils reportaient toute question d'importance à la future [[Assemblée_constituante_russe|Assemblée constituante]] qui devait se tenir plus tard, mais sans cesse reportée au prétexte de la guerre. Les socialistes [[Bolchéviks|bolchéviks]], eux, ne faisaient que se renforcer. Depuis avril, ils revendiquaient ''« tout le pouvoir aux soviets »'', comme seuls organes réellement populaires.
+
Mais au fil du temps, le [[Gouvernement_provisoire_(Russie)|gouvernement provisoire]] et les socialistes qui le soutenaient se sont fortement discrédités. Ils poursuivaient [[Première_guerre_mondiale|la guerre]] qui exaspéraient les paysans-soldats, et refusaient de satisfaire les [[Mouvement_paysan_en_1917|revendications paysannes]] de partage des terres, et les revendications ouvrières. Ils reportaient tout à la future [[Assemblée_constituante_russe|Assemblée constituante]] qui devait se tenir plus tard, mais sans cesse différée au prétexte de la guerre. Les socialistes [[Bolchéviks|bolchéviks]], eux, ne faisaient que se renforcer. Depuis avril, ils revendiquaient ''« tout le pouvoir aux soviets »'', comme seuls organes réellement populaires, la [[Paix_de_Brest-Litovsk|paix]], la [[Mouvement_paysan_en_1917|terre aux payans]], le [[contrôle_ouvrier|contrôle ouvrier]]...
   −
Les [[Bolchéviks|bolchéviks]], en tant que [[Marxistes|marxistes]], ne souhaitaient pas et ne pensaient pas possible de réaliser une véritable [[Révolution_sociale|révolution]] par un [[Coup_d'Etat|coup d'Etat]] qui ne représente pas les aspirations des larges masses. En cela ils se différencient du [[Blanquisme|blanquisme]]. Mais à partir de septembre, cette condition est réunie : les bolchéviks obtiennent la majorité parmi les ouvriers et les soldats, et des soulèvements éclatent [[Mouvement_paysan_en_1917|dans les campagnes]], que le gouvernement fait tout pour réprimer. Les bolchéviks prennent la majorité au [[Soviet_de_Petrograd|soviet de Petrograd]] le 31 août et au [[Soviet_de_Moscou|soviet de Moscou]] 5 septembre.
+
En septembre, les bolchéviks obtiennent la majorité parmi les ouvriers et les soldats (au [[Soviet_de_Petrograd|soviet de Petrograd]] le 31 août, au [[Soviet_de_Moscou|soviet de Moscou]] 5 septembre...). Dans les insitutions représentatives classiques, comme les [[Douma_municipale|Doumas municipales]] et les [[Zemstvos|zemstvos]], le poids des bolchéviks est plus réduit que dans les [[Soviets|soviets]]. La bourgeoisie et la petite-bourgeoisie y sont plus présentes directement et influencent plus les "[[citoyens|citoyens]]" atomisés. Par ailleurs les élections ont eu lieu il y a longtemps et beaucoup de [[Zemstvos|zemstvos]] ont été élus au [[Suffrage_censitaire|suffrage censitaire]]. Mais néanmoins en Octobre les voix pour les bolchéviks progressent partout, au fur et à mesure des réélections<span>​</span><ref name="TK41">Léon Trotsky, ''[https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr41.htm Histoire de la révolution russe - 41. Sortie du préparlement et lutte pour le congrès des soviets]'', 1930</ref>. En août-septembre, les garnisons se bolchévisent rapidement. Et dans les institutions plus prolétariennes que les soviets, comme les [[Syndicats_en_Russie|syndicats]] et les [[Comités_d'usine|comités d'usine]], l'hégémonie des bolchéviks était quasi-totale.
 
  −
Dans les insitutions représentatives classiques, comme les [[Douma_municipale|Doumas municipales]] et les [[Zemstvos|zemstvos]], le poids des bolchéviks est plus réduit que dans les [[Soviets|soviets]]. Les masses ne sont pas en contact, ne discutent pas entre elles et votent dans l'isoloir, la bourgeoisie et la petite-bourgeoisie sont plus présentes directement et idéologiquement... Par ailleurs les élections ont eu lieu il y a longtemps et beaucoup de [[Zemstvos|zemstvos]] ont été élus au [[Suffrage_censitaire|suffrage censitaire]]. Mais néanmoins en Octobre les voix pour les bolchéviks progressent partout, au fur et à mesure des réélections<span>​</span><ref name="TK41">Léon Trotsky, ''[https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr41.htm Histoire de la révolution russe - 41. Sortie du préparlement et lutte pour le congrès des soviets]'', 1930</ref>. En août-septembre, les garnisons se bolchévisent rapidement. Et dans les institutions plus prolétariennes que les soviets, comme les [[Syndicats_en_Russie|syndicats]] et les [[Comités_d'usine|comités d'usine]], l'hégémonie des bolchéviks était quasi-totale.
  −
 
  −
A ce moment-là, le mot d'ordre du ''«&nbsp;pouvoir aux soviets&nbsp;»'' s'était déjà fortement matérialisé. Dans de nombreuses localités des ouvriers se mettaient en lien d'autres usines pour s'approvisionner, court-circuitant les patrons et les administrations. Face au dysfonctionnement généralisé du pays et au sabotage des [[Possédants|possédants]], le [[Contrôle_ouvrier|contrôle ouvrier]] montait comme une revendication populaire.
      
[[Milioukov|Milioukov]] craignait à raison que cette force soit devenue invincible&nbsp;: ''«&nbsp;De soi-même se posait la question fatale&nbsp;: N'est-il pas trop tard&nbsp;? N'est-il pas trop tard pour déclarer la guerre aux bolcheviks&nbsp;?&nbsp;»<ref>Léon Trotsky, ''[https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr38.htm Histoire de la révolution russe - 38. La dernière coalition]'', 1930</ref>''
 
[[Milioukov|Milioukov]] craignait à raison que cette force soit devenue invincible&nbsp;: ''«&nbsp;De soi-même se posait la question fatale&nbsp;: N'est-il pas trop tard&nbsp;? N'est-il pas trop tard pour déclarer la guerre aux bolcheviks&nbsp;?&nbsp;»<ref>Léon Trotsky, ''[https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr38.htm Histoire de la révolution russe - 38. La dernière coalition]'', 1930</ref>''
Ligne 19 : Ligne 15 :  
=== Pays en ébullition ===
 
=== Pays en ébullition ===
   −
Août et septembre deviennent les mois d'une rapide aggravation de la situation économique. Déjà, pendant les journées korniloviennes, la ration de pain avait été réduite, à Moscou comme à Pétrograd, à une demi-livre par jour. Dans le district de Moscou, on commença à ne plus délivrer que 2 livres par semaine. Les contrées de la Volga, le Midi, le front et l'arrière tout proche, toutes les régions du pays passent par une terrible crise d'approvisionnement. Dans la région textile voisine de Moscou, certaines fabriques commencèrent à être affamées au sens littéral du mot.
+
Août et septembre deviennent les mois d'une rapide aggravation de la situation économique. Déjà, pendant les journées korniloviennes, la ration de pain avait été réduite, à Moscou comme à Pétrograd, à une demi-livre par jour. Dans le district de Moscou, on commença à ne plus délivrer que 2 livres par semaine, et un début de famine touche même certaines zones. La Volga, le Midi, le front et l'arrière tout proche, toutes les régions du pays passent par une terrible crise d'approvisionnement.
   −
Les journaux, chaque jour, enregistraient de nouveaux et de nouveaux foyers de conflits et de révoltes. Les protestations venaient des ouvriers, des soldats, du petit peuple des villes. Beaucoup d’ouvriers se mettent en grève, sans suivre les appels à la prudence des soviets, des syndicats, du parti. Mais les plus avancés, déjà passés par ces étapes de débrayes, de politisation, d'organisation, considèrent déjà ce mode d’action comme dépassé. Ils comprenaient bien que des grèves ne pouvaient quasiment plus rien apporter dans le contexte actuel. Convaincus de la direction révolutionnaire proposée par le parti bolchévik, ils se rallient à l’objectif de l’insurrection. Paradoxalement, c'était Pétrograd qui restait le plus calme dans le mois qui précède l'insurrection.
+
Les journaux recensaient chaque jour de nouveaux foyers de révoltes. Les protestations venaient des ouvriers, des soldats, du petit peuple des villes. Beaucoup d’ouvriers se mettent en [[grève|grève]], sans suivre les appels à la prudence des soviets, des syndicats, du parti. Mais les plus avancés, déjà passés par ces étapes de débrayes, de politisation, d'organisation, considèrent déjà ce mode d’action comme dépassé. Ils comprenaient bien que des grèves ne pouvaient quasiment plus rien apporter dans le contexte actuel. Convaincus par le parti bolchévik, ils se rallient à l’objectif de l’insurrection. Paradoxalement, c'était Pétrograd qui restait le plus calme dans le mois qui précède l'insurrection.
   −
Il ne fait aucun doute qu'un des camps, celui de la [[Réaction|réaction]] ou de la [[Révolution_socialiste|révolution]], devait prendre l'initiative. La presse bourgeoise, avec en tête la ''Rietch'' des [[Parti_KD|KD]], répétait de jour en jour qu'il ne fallait pas laisser aux bolcheviks la possibilité ''«&nbsp;de choisir leur moment pour déclarer la guerre civile&nbsp;»''.
+
En septembre, des soulèvements éclatent [[Mouvement_paysan_en_1917|dans les campagnes]]. Cela signifie que la majorité du peuple bascule côté révolutionnaire, et donc peut soutenir les bolchéviks s'ils neutralisent le gouvernement qui lui, tente de réprimer les paysans.
 +
 
 +
Il ne fait aucun doute qu'un des camps ([[Réaction|réaction]] ou [[Révolution_socialiste|révolution]]) devait prendre l'initiative. Dès juillet-août, [[Milioukov|Milioukov]] résumait : ''«&nbsp;ou Kornilov ou Lénine&nbsp;»''. Or Kornilov avait essayé et échoué... La presse bourgeoise, avec en tête la ''Rietch'' des [[Parti_KD|KD]], répétait de jour en jour qu'il ne fallait pas laisser aux bolcheviks la possibilité ''«&nbsp;de choisir leur moment pour déclarer la guerre civile&nbsp;»''.
    
=== Convaincre le parti ===
 
=== Convaincre le parti ===
Ligne 31 : Ligne 29 :  
On s'inquitétait alors particulièrement d'une prise de Petrograd par les Allemands, qui aurait porté un coup dur au coeur révolutionnaire, et que le gouvernement aurait pu mettre à profit. Ce danger-là s'est éloigné par la suite.
 
On s'inquitétait alors particulièrement d'une prise de Petrograd par les Allemands, qui aurait porté un coup dur au coeur révolutionnaire, et que le gouvernement aurait pu mettre à profit. Ce danger-là s'est éloigné par la suite.
   −
Plus globalement, dans cette période, Lénine critiquait constamment sur la gauche le comité central, qui accorde trop d'attention au [[Comité_exécutif_central_panrusse|Comité exécutif conciliateur]], à la [[Conférence_démocratique_(Russie)|Conférence démocratique]], et aux bavardages parlementaires en général, et ne s'occupe pas assez activement de préparer les masses à l'insurrection.
+
Plus globalement, dans cette période, Lénine critiquait constamment sur la gauche le comité central, qui accorde trop d'attention au [[Comité_exécutif_central_panrusse|Comité exécutif conciliateur]], à la [[Conférence_démocratique_(Russie)|Conférence démocratique]], et aux bavardages parlementaires en général, et ne s'occupe pas assez activement de préparer les masses à l'insurrection. Pendant la [[Conférence_démocratique_(Russie)|Conférence démocratique]] (14-22 septembre), il appelle même le parti à cerner le bâtiment pour prendre le pouvoir.
    
Le 29 septembre (a.s), [[Lénine|Lénine]] écrit (de sa clandestinité) un article intitulé ''La crise est mûre'', qui reconnaît ce moment historique&nbsp;: ''«&nbsp;Que nous ayons maintenant avec les socialistes-révolutionnaires de gauche la majorité à la fois dans les Soviets, dans l'armée et dans le pays, cela ne fait pas l'ombre d'un doute&nbsp;»''<ref name="CriseMure">Lénine, ''[https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/10/vil19171029.htm La crise est mûre]'', 29 septembre 1917</ref>. Il souligne que l'ensemble des couches populaires, y compris petite-bourgeoises, sont en révolte. Il ajoute que des mutineries viennent d'éclater parmi les matelots de la flotte allemande en août, et replace la Russie dans un processus mondial de transformation de la [[Première_Guerre_mondiale|guerre mondiale]] en [[Révolution_internationale|révolution internationale]].
 
Le 29 septembre (a.s), [[Lénine|Lénine]] écrit (de sa clandestinité) un article intitulé ''La crise est mûre'', qui reconnaît ce moment historique&nbsp;: ''«&nbsp;Que nous ayons maintenant avec les socialistes-révolutionnaires de gauche la majorité à la fois dans les Soviets, dans l'armée et dans le pays, cela ne fait pas l'ombre d'un doute&nbsp;»''<ref name="CriseMure">Lénine, ''[https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/10/vil19171029.htm La crise est mûre]'', 29 septembre 1917</ref>. Il souligne que l'ensemble des couches populaires, y compris petite-bourgeoises, sont en révolte. Il ajoute que des mutineries viennent d'éclater parmi les matelots de la flotte allemande en août, et replace la Russie dans un processus mondial de transformation de la [[Première_Guerre_mondiale|guerre mondiale]] en [[Révolution_internationale|révolution internationale]].
Ligne 59 : Ligne 57 :  
En août les conciliateurs prédominaient encore dans la garnison. Les calmonies contre les ''«&nbsp;bolchéviks agents de l'Allemagne&nbsp;»'' ont fait beaucoup de mal. Courant septembre, la méfiance laisse place à des sympathies ou a une neutralité expectative. Mais pas encore à une sympathie active. Et il restait une minorité à peu prés irréductible hostile aux bolcheviks (de cinq à six mille junkers, 3 régiments de Cosaques, un bataillon d'automobilistes, une division d'autos blindées). L'issue du conflit n'était donc pas encore certaine, et il fallait être prudent.
 
En août les conciliateurs prédominaient encore dans la garnison. Les calmonies contre les ''«&nbsp;bolchéviks agents de l'Allemagne&nbsp;»'' ont fait beaucoup de mal. Courant septembre, la méfiance laisse place à des sympathies ou a une neutralité expectative. Mais pas encore à une sympathie active. Et il restait une minorité à peu prés irréductible hostile aux bolcheviks (de cinq à six mille junkers, 3 régiments de Cosaques, un bataillon d'automobilistes, une division d'autos blindées). L'issue du conflit n'était donc pas encore certaine, et il fallait être prudent.
   −
Si les franges les plus radicales des ouvriers et soldats bolchéviks étaient impatientes, aux yeux de larges masses indécises, la légitimité dépendait largement de qui était responsable d'une agression. Par ailleurs le gouvernement et la presse réactionnaire tentait de monter le front contre ''«&nbsp;l'oisiveté&nbsp;»'' des soldats de Pétrograd qui refusaient d'y aller.
+
Si les franges les plus radicales des ouvriers et soldats bolchéviks étaient impatientes, aux yeux de larges masses indécises, la légitimité dépendait largement de qui était responsable d'une agression. Par ailleurs le gouvernement et la presse réactionnaire tentait de monter le front contre ''«&nbsp;l'oisiveté&nbsp;»'' des soldats de Pétrograd qui refusaient d'y aller. Le [[Soviet_de_Pétrograd|Soviet de Pétrograd]] restait prudent, insistait sur l'attitude défensive des soviets face à la [[Contre-révolution|contre-révolution]], et affirmait qu'après l'expérience de Kornilov, il fallait que les soviets contrôlent eux-mêmes les besoins militaires. Ce fut une [[Revendication_transitoire|revendication transitoire]] extrêmement efficace vers le pouvoir des soviets.
    
=== Le Comité militaire révolutionnaire ===
 
=== Le Comité militaire révolutionnaire ===
   −
Le [[Soviet_de_Pétrograd|Soviet de Pétrograd]] restait prudent, insistait sur l'attitude défensive des soviets face à la [[Contre-révolution|contre-révolution]], et affirmait qu'après l'expérience de Kornilov, il fallait que les soviets contrôlent eux-mêmes les besoins militaires. Ce fut une [[Revendication_transitoire|revendication transitoire]] extrêmement efficace vers le pouvoir des soviets.
+
C'est dans ce but que l'idée du [[Comité_militaire_révolutionnaire|Comité militaire révolutionnaire]] (CMR) est actée par l'exécutif du Soviet le 9 octobre. C'était la pièce venant résoudre le dilemme des [[Bolchéviks|bolchéviks]], qui cherchaient à créer un organe qui émane des soviets, donc composant avec les partis hostiles, mais qui soit capable de se préparer à l'insurrection.
 
  −
C'est dans ce but que l'idée du [[Comité_militaire_révolutionnaire|Comité militaire révolutionnaire]] (CMR) est actée par le bureau du Soviet le 9 octobre. C'était la pièce venant résoudre le dilemme des [[Bolchéviks|bolchéviks]], qui cherchaient à créer un organe qui émane des soviets, donc composant avec les partis hostiles, mais qui soit capable de se préparer à l'insurrection.
      
Le lendemain même, le 10, le Comité central des bolcheviks adopta dans une réunion secrète (chez [[Soukhanov|Soukhanov]] et à son insu) la motion de Lénine, faisant de l'insurrection armée la tâche pratique des journées les plus prochaines. Le parti adoptait dés lors une position de combat claire et impérative. Le CMR s'insérait dans la perspective de la lutte immédiate pour la conquête du pouvoir.&nbsp; Comme le dira [[Trotsky|Trotsky]]&nbsp;:
 
Le lendemain même, le 10, le Comité central des bolcheviks adopta dans une réunion secrète (chez [[Soukhanov|Soukhanov]] et à son insu) la motion de Lénine, faisant de l'insurrection armée la tâche pratique des journées les plus prochaines. Le parti adoptait dés lors une position de combat claire et impérative. Le CMR s'insérait dans la perspective de la lutte immédiate pour la conquête du pouvoir.&nbsp; Comme le dira [[Trotsky|Trotsky]]&nbsp;:
 
<blockquote>«&nbsp;À partir du moment où nous, le Soviet de Petrograd, avions invalidé l'ordre de Kerensky de transférer deux tiers de la garnison au front, nous étions réellement entré dans un état d'insurrection armée... les résultats de l'insurrection du 25 octobre ont été au moins aux trois quarts réglés&nbsp;» <ref>Trotsky, ''[https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1924/09/19240915f.htm Les leçons d'Octobre]'', 1924</ref></blockquote>  
 
<blockquote>«&nbsp;À partir du moment où nous, le Soviet de Petrograd, avions invalidé l'ordre de Kerensky de transférer deux tiers de la garnison au front, nous étions réellement entré dans un état d'insurrection armée... les résultats de l'insurrection du 25 octobre ont été au moins aux trois quarts réglés&nbsp;» <ref>Trotsky, ''[https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1924/09/19240915f.htm Les leçons d'Octobre]'', 1924</ref></blockquote>  
A la tête de la commission chargée d'élaborer les statuts fut placé un jeune [[SR_de_gauche|SR de gauche]] proche des bolchéviks, [[Pavel_Lasimir|Lasimir]]. Les statuts restent généraux, et flirtent avec la limite entre défense de Petrograd et revue des forces pour l'insurrection&nbsp;: se mettre en liaison avec le front Nord et avec l'Etat-major de l'arrondissement de Petrograd, avec l'organisation centrale de la Baltique (Tsentrobalt) et le soviet régional de Finlande pour élucider la situation de guerre et prendre les mesures indispensables; procéder au recensement du personnel de la garnison de Petrograd et de ses environs, ainsi qu'à l'inventaire des munitions et de l'approvisionnement&nbsp;; prendre des mesures pour maintenir la discipline dans les masses des soldats et des ouvriers. Comme le sougline [[Trotsky|Trotsky]], ce n'était pas seulement une manoeuvre conspirative&nbsp;:
+
[[Pavel_Lasimir|Lasimir]], jeune [[SR_de_gauche|SR de gauche]] proche des bolchéviks, fut placé à la tête de la commission d'élaboration des statuts : se mettre en liaison avec l'arrondissement militaire de Petrograd, le front Nord, le [[Tsentrobalt|Tsentrobalt]] et le soviet régional de Finlande pour élucider la situation au front, recenser les régiments de Petrograd et des environs, faire l'inventaire des armes et munitions, maintenir la discipline dans les masses des soldats et des ouvriers. On flirte avec la limite entre défense de Petrograd et revue des forces pour l'insurrection&nbsp;: Comme le sougline [[Trotsky|Trotsky]], ce n'était pas seulement une manoeuvre conspirative&nbsp;:
 
<blockquote>''«&nbsp;Ces deux problèmes, qui s'excluaient jusqu'alors l'un l'autre, se rapprochaient maintenant en fait&nbsp;: ayant pris en main le pouvoir, le soviet devra se charger aussi de la défense militaire de Petrograd. L'élément du camouflage de la défense n'était point introduit par force du dehors, mais procédait jusqu'à un certain degré des conditions d'une veille d'insurrection. &nbsp;»''</blockquote>  
 
<blockquote>''«&nbsp;Ces deux problèmes, qui s'excluaient jusqu'alors l'un l'autre, se rapprochaient maintenant en fait&nbsp;: ayant pris en main le pouvoir, le soviet devra se charger aussi de la défense militaire de Petrograd. L'élément du camouflage de la défense n'était point introduit par force du dehors, mais procédait jusqu'à un certain degré des conditions d'une veille d'insurrection. &nbsp;»''</blockquote>  
Approuvé par le Comité exécutif, malgré les protestations de deux mencheviks, le projet actait comme composition du CMR&nbsp;: les bureaux du soviet et de la section des soldats, des représentants de la [[Flotte_de_la_Baltique|flotte]], du Comité régional de Finlande, du syndicat des cheminots, des [[Comités_d'usine|comités d'usine]], des [[Syndicats_en_Russie|syndicats]], des organisations militaires du parti, de la [[Garde_rouge_(Russie)|Garde rouge]], etc.
+
Le 12, le Comité exécutif examina les dispositions élaborées par la commission de Lasimir. Les menchéviks, indignés mais impuissants, comprenaient très peu où les bolchéviks voulaient en venir. Le 13, c'est la section des soldats du soviet qui débat de la question du CMR. [[Dybenko|Dybenko]], président du [[Tsentrobalt|''Tsentrobalt'']], expliqua dans un langage cru que la [[Flotte_de_la_Baltique|Flotte]] avait rompu définitivement avec le gouvernement et n'hésiterait pas à pendre l'amiral. Il dément aussi les ordres de l'Etat major&nbsp;:
 
  −
Le 12, le Comité exécutif examina les dispositions élaborées par la commission de Lasimir. Les menchéviks, indignés mais impuissants, comprenaient très peu où les bolchéviks voulaient en venir. Le but affiché était de relever les capacités combatives de la garnison. Comme le dit ironiquement [[Trotsky|Trotsky]]&nbsp;: ''«&nbsp;Il n'y avait là rien de faux. Mais la capacité combative pouvait être appliquée diversement&nbsp;»''.
  −
 
  −
Le 13, c'est la section des soldats du soviet qui débat de la question du CMR. [[Dybenko|Dybenko]], président du [[Tsentrobalt|''Tsentrobalt'']], expliqua dans un langage cru que la [[Flotte_de_la_Baltique|Flotte]] avait rompu définitivement avec le gouvernement et n'hésiterait pas à pendre l'amiral. Au grand soulagement des [[Bolchéviks|bolchéviks]], les soldats montrèrent de l'enthousiasme. Dybenko démentit les ordres de l'Etat major&nbsp;:
   
<blockquote>''«&nbsp;On parle de la nécessité de faire marcher la garnison de Petrograd pour la défense des approches de la capitale et, en partie, de Reval. N'y croyez pas. Nous défendrons Reval nous-mêmes. Restez ici et défendez les intérêts de la révolution... Quand nous aurons besoin de votre appui, nous vous le dirons nous-mêmes et je suis certain que vous nous soutiendrez.&nbsp;»''</blockquote>  
 
<blockquote>''«&nbsp;On parle de la nécessité de faire marcher la garnison de Petrograd pour la défense des approches de la capitale et, en partie, de Reval. N'y croyez pas. Nous défendrons Reval nous-mêmes. Restez ici et défendez les intérêts de la révolution... Quand nous aurons besoin de votre appui, nous vous le dirons nous-mêmes et je suis certain que vous nous soutiendrez.&nbsp;»''</blockquote>  
Dans l'enthousiasme général, on vote pour le projet avec 283 voix contre une, avec 23 abstentions. Ce même jour, le Comité exécutif annonce la création à ses côtés d'une section spéciale de la [[Garde_rouge_(Russie)|Garde rouge]].
+
Dans l'enthousiasme général, on vote pour le projet avec 283 voix contre une, avec 23 abstentions. Ce même jour, le
    
Le CMR est officiellement créé lors de la séance plénière du 16 octobre. Les conciliateurs interpellent les bolchéviks&nbsp;:
 
Le CMR est officiellement créé lors de la séance plénière du 16 octobre. Les conciliateurs interpellent les bolchéviks&nbsp;:
Ligne 83 : Ligne 75 :  
Dans l'assemblée on éclate de rire et on se moque de ces alliés du gouvernement qui voudraient qu'on leur dise tout. Dans sa réplique, [[Trotsky|Trotsky]] ne nie pas que le projet d'insurrection (''«&nbsp;Nous n'en faisons pas un secret.&nbsp;»''), mais ajoute qu'il ne s'agit pour l'instant que de répondre au gouvernement qui veut évacuer les troupes de Pétrograd. Le projet de [[Pavel_Lasimir|Lasimir]] est adopté par une écrasante majorité de voix. Les [[Menchéviks|menchéviks]] refusent de prendre part au CMR.
 
Dans l'assemblée on éclate de rire et on se moque de ces alliés du gouvernement qui voudraient qu'on leur dise tout. Dans sa réplique, [[Trotsky|Trotsky]] ne nie pas que le projet d'insurrection (''«&nbsp;Nous n'en faisons pas un secret.&nbsp;»''), mais ajoute qu'il ne s'agit pour l'instant que de répondre au gouvernement qui veut évacuer les troupes de Pétrograd. Le projet de [[Pavel_Lasimir|Lasimir]] est adopté par une écrasante majorité de voix. Les [[Menchéviks|menchéviks]] refusent de prendre part au CMR.
   −
=== Armement du prolétariat ===
+
=== Armement du prolétariat et contrôle ouvrier ===
   −
Pour agrandir la [[Garde_rouge_(Russie)|garde rouge]] il fallait plus d'armes. En grande partie, l'initiative pour résoudre les questions pratique venait des masses. [[Trotsky|Trotsky]] raconte comment des ouvriers sont venus lui signaler qu'ils avaient pris contact avec les ouvriers de la fabrique d'armes de Sestroretsk, et qu'ils pouvaient en livrer sur demande du Soviet. ''«&nbsp;Je donnai l'ordre de livrer cinq mille fusils, et les ouvriers les reçurent le jour même. C'était une première expérience.&nbsp;»'' Une usine d'État livrait des armes sur ordre d'un individu qui était accusé de haute trahison et relaxé sous caution&nbsp;: la presse réactionnaire hurlait de rage.
+
Le 12 octobre, le&nbsp; Comité exécutif annonce la création d'une section spéciale de la [[Garde_rouge_(Russie)|Garde rouge]]. Mais il fallait plus d'armes. En grande partie, l'initiative pour résoudre les questions pratiques venait des masses. [[Trotsky|Trotsky]] raconte comment des ouvriers sont venus lui signaler qu'ils avaient pris contact avec les ouvriers de la fabrique d'armes de Sestroretsk, et qu'ils pouvaient en livrer sur demande du Soviet. ''«&nbsp;Je donnai l'ordre de livrer cinq mille fusils, et les ouvriers les reçurent le jour même. C'était une première expérience.&nbsp;»'' Une usine d'État livrait des armes sur ordre d'un individu qui était accusé de haute trahison et relaxé sous caution&nbsp;: la presse réactionnaire hurlait de rage.
    
Le [[Comité_exécutif_central_pan-russe|Comité exécutif central pan-russe]] (toujours aux mains des [[Conciliateurs|conciliateurs]] depuis le premier [[Congrès_des_soviets|congrès des soviets]]) ordonna qu'on ne délivre des armes à personne sans son autorisation, court-circuitant le [[Gouvernement_provisoire_(Russie)|gouvernement]], qui n'osait rien dire. Mais les masses de Pétrograd n'écoutaient plus le Comité exécutif central.
 
Le [[Comité_exécutif_central_pan-russe|Comité exécutif central pan-russe]] (toujours aux mains des [[Conciliateurs|conciliateurs]] depuis le premier [[Congrès_des_soviets|congrès des soviets]]) ordonna qu'on ne délivre des armes à personne sans son autorisation, court-circuitant le [[Gouvernement_provisoire_(Russie)|gouvernement]], qui n'osait rien dire. Mais les masses de Pétrograd n'écoutaient plus le Comité exécutif central.
   −
=== Tentatives de réaction ===
+
Dans de nombreuses localités des ouvriers se mettaient en lien d'autres usines pour s'approvisionner, court-circuitant les patrons et les administrations. Face au dysfonctionnement généralisé du pays et au sabotage des [[Possédants|possédants]], le [[Contrôle_ouvrier|contrôle ouvrier]] montait comme une revendication populaire. Avant même l'insurrection, le ''«&nbsp;pouvoir aux soviets&nbsp;»'' sous direction du prolétariat s'était déjà fortement matérialisé.
 +
 
 +
== Les derniers jours du gouvernement provisoire ==
 +
 
 +
=== Les rumeurs et les pressions ===
   −
Les peurs de la [[Réaction|réaction]] et des [[Conciliateurs|conciliateurs]] prenaient la formes de rumeurs grotesques. Le [[Menchevik|menchevik]] [[Potressov|Potressov]], s'appuyant vraisemblablement sur les informations du contre-espionnage ou bien de la mission militaire française (qui n'hésitait pas à faire des faux), exposa dans la presse bourgeoise un ''«&nbsp;plan du soulèvement bolcheviste&nbsp;»'' censé avoir lieu dans la nuit du 16 au 17 octobre. Cela fit beaucoup rire les soldats et les gardes rouges. Les autorités menaient des enquêtes dans les quartiers ouvriers, et constataient beaucoup de [[Propagande|propagande]] et de détermination, mais aussi un grand calme, et personne ne semblait savoir quand l'insurrection éclateraient.
+
Les peurs de la [[Réaction|réaction]] et des [[Conciliateurs|conciliateurs]] prenaient la formes de rumeurs. Le [[Menchevik|menchevik]] [[Potressov|Potressov]], s'appuyant vraisemblablement sur les informations du contre-espionnage ou bien de la mission militaire française (qui n'hésitait pas à faire des faux), exposa dans la presse bourgeoise un ''«&nbsp;plan du soulèvement bolcheviste&nbsp;»'' censé avoir lieu dans la nuit du 16 au 17 octobre. Cela fit beaucoup rire les soldats et les gardes rouges. Les autorités menaient des enquêtes dans les quartiers ouvriers, et constataient beaucoup de [[Propagande|propagande]] et de détermination, mais aussi un grand calme, et personne ne semblait savoir quand l'insurrection éclateraient.
   −
Le matin du 14 eut lieu, chez [[Kérensky|Kérensky]], une réunion des ministres qui approuva les mesures prises par l'Etat-major contre "la manifestation" qui se préparait. Ils se demandaient si bolchéviks se limiteraient à une manifestation armée comme [[Journées_de_juillet_1917|en juillet]] ou s'ils iraient jusqu'à une insurrection. Le commandant de l'arrondissement militaire déclarait aux représentants de la presse&nbsp;: ''«&nbsp;Dans tous les cas, nous sommes prêts&nbsp;»''.
+
Le matin du 14 eut lieu, chez [[Kérensky|Kérensky]], une réunion des ministres qui approuva les mesures prises par l'Etat-major contre "la manifestation" qui se préparait. Ils se demandaient si bolchéviks se limiteraient à une manifestation armée comme [[Journées_de_juillet_1917|en juillet]] ou s'ils iraient jusqu'à une insurrection. Le commandant de l'arrondissement militaire (Etat-major local), Polkovnikov, déclarait à la presse&nbsp;: ''«&nbsp;Dans tous les cas, nous sommes prêts&nbsp;»''.
   −
Le 16, le commandant de l'arrondissement militaire, Polkovnikov, faisait de nouveau un rapport optimiste sur ses forces au gouvernement. Le maire de la ville, Schreider, [[Parti_SR|SR]], suppliait, de son côté, ''«&nbsp;de ne pas faire de désordres, risquant de provoquer certainement la famine dans la capitale&nbsp;»''.&nbsp; Dans son journal, [[Gorki|Gorki]] exige des bolcheviks, si seulement ils ne sont pas ''«&nbsp;le jouet sans défense d'une foule ensauvagée&nbsp;»'', qu'ils démentent les bruits.
+
Le 16, Polkovnikov faisait un rapport optimiste sur ses forces au gouvernement. Le maire de la ville, Schreider, [[Parti_SR|SR]], suppliait de son côté ''«&nbsp;de ne pas faire de désordres, risquant de provoquer certainement la famine dans la capitale&nbsp;»''.&nbsp; Dans son journal, [[Gorki|Gorki]] exige des bolcheviks qu'ils démentent les bruits si seulement ils ne sont pas ''«&nbsp;le jouet sans défense d'une foule ensauvagée&nbsp;»''.
   −
Pour le 17, l'état-major du front, avec les organisations de l'armée, convoquait les représentants du soviet de Petrograd pour les intimider devant les tranchées, à Pskov. Le soviet accepta le défi et envoya une délégation de quelques dizaines d'hommes. Profondément convaincue d'avoir raison, la délégation tint facilement tête à l'attaque de l'Etat-major et rentra à Petrograd plus unanime qu'au moment où elle était partie. Les preuves historiques ont ensuite montré que c'était surtout Kerensky qui voulait envoyer les troupes au front, et pas les officiers du front qui les réclamaient.
+
Pour le 17, l'état-major du front, avec les [[comités_d'armée_(Russie)|comités d'armée]], convoquait les représentants du soviet de Petrograd pour les intimider devant les tranchées, à Pskov. Le soviet accepta le défi et envoya une délégation de quelques dizaines d'hommes. Profondément convaincue d'avoir raison, la délégation tint facilement tête à l'attaque de l'Etat-major et rentra à Petrograd plus unanime qu'au moment où elle était partie. Les preuves historiques ont ensuite montré que c'était surtout Kerensky qui voulait envoyer les troupes au front, et pas les officiers du front qui les réclamaient.
   −
== L'insurrection ==
+
=== La tactique bolchévique ===
    
Le 18, pour la première fois, fut convoquée la Conférence de la garnison. Sous l'effet des rumeurs omniprésentes, spontanément chaque délégué de régiment aborde la question du "soulèvement". Une majorité se déclara prête à répondre à l'appel du [[Soviet_de_Petrograd|Soviet]]. Une poignée de régiments est contre ou ne veulent obéir qu'au [[Comité_exécutif_central_pan-russe|Comité exécutif central]], d'autres se disent neutres. D'autres encore disent qu'ils répondront au [[Deuxième_congrès_des_soviets|Congrès des soviets]], ce qui convient aux bolchéviks, étant donné qu'ils sont sur le point d'y représenter la majorité.
 
Le 18, pour la première fois, fut convoquée la Conférence de la garnison. Sous l'effet des rumeurs omniprésentes, spontanément chaque délégué de régiment aborde la question du "soulèvement". Une majorité se déclara prête à répondre à l'appel du [[Soviet_de_Petrograd|Soviet]]. Une poignée de régiments est contre ou ne veulent obéir qu'au [[Comité_exécutif_central_pan-russe|Comité exécutif central]], d'autres se disent neutres. D'autres encore disent qu'ils répondront au [[Deuxième_congrès_des_soviets|Congrès des soviets]], ce qui convient aux bolchéviks, étant donné qu'ils sont sur le point d'y représenter la majorité.
   −
Mais la multiplication des rumeurs crée aussi du doute dans les quartiers ouvriers et les régiments. On se demande si quelque chose est effectivement programmé alors qu'ils ne sont pas au courant et que leurs délégués sont incapable de répondre sur la question de la date. La position contradictoire du soviet, en tant que parlement ouvert et qu'état-major révolutionnaire, créait, au dernier tournant, de grandes difficultés. A la fin de la séance du soir du soviet, [[Trotsky|Trotsky]] déclare&nbsp;:
+
Mais la multiplication des rumeurs crée aussi du doute dans les quartiers ouvriers et les régiments. On se demande si quelque chose a été décidé sans eux. Dans cette dernière ligne droite, la position contradictoire du soviet, entre parlement ouvert et état-major révolutionnaire, créait un des difficultés. A la fin de la séance du soir du soviet, [[Trotsky|Trotsky]] déclare&nbsp;:
 
<blockquote>''«&nbsp;Depuis quelques jours la presse est pleine d'informations, de bruits, d'articles au sujet du prochain soulèvement... Les résolutions du soviet de Petrograd sont portées à la connaissance de tous. Le soviet est une institution élective et ne peut prendre de résolutions qui ne seraient point connues des ouvriers et des soldats. Je déclare, au nom du Soviet&nbsp;: aucune manifestation armée n'a été fixée par nous. Mais si le Soviet, d'après la marche des choses, était forcé de faire appel à une manifestation, les ouvriers et les soldats marcheraient sur un signe de lui comme un seul homme... On dit que j'ai signé l'ordre de livrer cinq mille fusils... Oui, je l'ai signé... Le Soviet continuera à organiser et à armer la Garde ouvrière.&nbsp;»''</blockquote>  
 
<blockquote>''«&nbsp;Depuis quelques jours la presse est pleine d'informations, de bruits, d'articles au sujet du prochain soulèvement... Les résolutions du soviet de Petrograd sont portées à la connaissance de tous. Le soviet est une institution élective et ne peut prendre de résolutions qui ne seraient point connues des ouvriers et des soldats. Je déclare, au nom du Soviet&nbsp;: aucune manifestation armée n'a été fixée par nous. Mais si le Soviet, d'après la marche des choses, était forcé de faire appel à une manifestation, les ouvriers et les soldats marcheraient sur un signe de lui comme un seul homme... On dit que j'ai signé l'ordre de livrer cinq mille fusils... Oui, je l'ai signé... Le Soviet continuera à organiser et à armer la Garde ouvrière.&nbsp;»''</blockquote>  
Trotsky présente devant les masses de Petrograd la prise du pouvoir en lien étroit avec le [[Deuxième_congrès_des_soviets|Congrès des soviets]], prévu le 20, et se couvre l'insurrection d'une logique défensive&nbsp;:
+
Trotsky présente devant les masses de Petrograd la prise du pouvoir en lien étroit avec le [[Deuxième_congrès_des_soviets|Congrès des soviets]], prévu le 20, et couvre l'insurrection d'une logique défensive&nbsp;:
 
<blockquote>''«&nbsp;La bourgeoisie sait que le Soviet de Petrograd proposera au Congrès des soviets de prendre le pouvoir en main... Prévoyant la bataille inévitable, les classes bourgeoises s'efforcent de désarmer Petrograd. (...) A la première tentative de la contre-révolution pour supprimer le Congrès, nous répondrons par une contre-offensive qui sera implacable et que nous pousserons jusqu'au bout.&nbsp;»''</blockquote>  
 
<blockquote>''«&nbsp;La bourgeoisie sait que le Soviet de Petrograd proposera au Congrès des soviets de prendre le pouvoir en main... Prévoyant la bataille inévitable, les classes bourgeoises s'efforcent de désarmer Petrograd. (...) A la première tentative de la contre-révolution pour supprimer le Congrès, nous répondrons par une contre-offensive qui sera implacable et que nous pousserons jusqu'au bout.&nbsp;»''</blockquote>  
Le Soviet est assez puissant pour proclamer ouvertement un programme d'insurrection dans l'Etat et même pour en fixer la date.
+
Le Soviet se sent assez puissant pour fixer ouvertement une date d'insurrection. Mais le pouvoir n'est pas encore entre ses mains. [[Lénine|Lénine]] est toujours caché, [[Kerensky|Kerensky]] est toujours au Palais d'Hiver, et à Smolny l'administration de la caisse, de l'expédition, des automobiles ou des téléphones se trouve encore entre les mains du [[Comité_exécutif_central_panrusse|Comité exécutif central]].
 
  −
Mais le pouvoir n'est pas encore entre ses mains. [[Lénine|Lénine]] est toujours caché, [[Kerensky|Kerensky]] est toujours au Palais d'Hiver, et à Smolny l'administration de la caisse, de l'expédition, des automobiles ou des téléphones se trouve encore entre les mains du [[Comité_exécutif_central_panrusse|Comité exécutif central]].
      
Le 19 matin, le [[Comité_exécutif_central_pan-russe|Comité exécutif central]] tente une opération&nbsp;: il convoque une assemblée "légale" de la garnison, y appelant même les comités arriérés, non renouvelés par élection depuis longtemps, qui n'ont pas été présents la veille. Mais la majorité bolchévique est confirmée. En revanche cela permet de constater que la forteresse Pierre-et-Paul et la division des autos blindées n'étaient pas prêtes à l'insurrection.
 
Le 19 matin, le [[Comité_exécutif_central_pan-russe|Comité exécutif central]] tente une opération&nbsp;: il convoque une assemblée "légale" de la garnison, y appelant même les comités arriérés, non renouvelés par élection depuis longtemps, qui n'ont pas été présents la veille. Mais la majorité bolchévique est confirmée. En revanche cela permet de constater que la forteresse Pierre-et-Paul et la division des autos blindées n'étaient pas prêtes à l'insurrection.
Ligne 116 : Ligne 110 :     
En fait, le CMR n'est mis sur pied que le 20. Mais il dispose d'emblée d'une forte influence et efficacité. Il place des commissaires auprès des régiments, et rapidement son contrôle s'étend à toujours plus de dépôts d'armes, même à des magasins privés d'armuriers. Il suffisait de s'adresser au comité de soldats, d'ouvriers ou d'employés pour briser la résistance de l'administration ou du patron.
 
En fait, le CMR n'est mis sur pied que le 20. Mais il dispose d'emblée d'une forte influence et efficacité. Il place des commissaires auprès des régiments, et rapidement son contrôle s'étend à toujours plus de dépôts d'armes, même à des magasins privés d'armuriers. Il suffisait de s'adresser au comité de soldats, d'ouvriers ou d'employés pour briser la résistance de l'administration ou du patron.
 +
 +
=== Le dimanche 22 octobre et le bras de fer avec l'Etat-major ===
    
Le Soviet fixa ouvertement, le dimanche 22, une revue pacifique de ses forces sous forme de meetings.
 
Le Soviet fixa ouvertement, le dimanche 22, une revue pacifique de ses forces sous forme de meetings.
Ligne 132 : Ligne 128 :     
En ces jours-là, Kerensky est complètement illusionné sur ses forces, persuadé d'être capable de réprimer si nécessaire, sans réaliser à quel point sa chaîne de commandement était brisée et n'était plus reliée aux soldats. Mais la plupart des KD sont également dans cet état d'esprit. Ils espèrent même une offensive des bolchéviks qui permettrait de les éliminer une bonne fois pour toute. Leur journal écrit&nbsp;: ''«&nbsp; Il y a de l'orage dans l'air, mais peut-être purifiera-t-il l'atmosphère&nbsp;»''.
 
En ces jours-là, Kerensky est complètement illusionné sur ses forces, persuadé d'être capable de réprimer si nécessaire, sans réaliser à quel point sa chaîne de commandement était brisée et n'était plus reliée aux soldats. Mais la plupart des KD sont également dans cet état d'esprit. Ils espèrent même une offensive des bolchéviks qui permettrait de les éliminer une bonne fois pour toute. Leur journal écrit&nbsp;: ''«&nbsp; Il y a de l'orage dans l'air, mais peut-être purifiera-t-il l'atmosphère&nbsp;»''.
 +
 +
== L'insurrection ==
    
=== Prise de la capitale ===
 
=== Prise de la capitale ===
Ligne 140 : Ligne 138 :     
La prise de Moscou fut plus violente, et dura du 28 octobre au 2 novembre. Les bolchéviks occupent le Kremlin puis la direction locale hésite et signe une trêve avec les autorités [[Socialistes-révolutionnaires|SR]] locales avant d’évacuer le bâtiment. Les troupes gouvernementales en profitent alors pour abattre à la mitrailleuse 300 [[Gardes_rouges|gardes rouges]] désarmés, sous les ordres du maire [[Socialistes-révolutionnaires|SR]] [[Vadim_Roudnev|Roudnev]]. Les SR s'associent à des monarchistes pour mener une sanglante répression. Il faudra une semaine de combats acharnés avant que les bolcheviks, conduits par [[Boukharine|Boukharine]], ne s’emparent finalement de la ville.
 
La prise de Moscou fut plus violente, et dura du 28 octobre au 2 novembre. Les bolchéviks occupent le Kremlin puis la direction locale hésite et signe une trêve avec les autorités [[Socialistes-révolutionnaires|SR]] locales avant d’évacuer le bâtiment. Les troupes gouvernementales en profitent alors pour abattre à la mitrailleuse 300 [[Gardes_rouges|gardes rouges]] désarmés, sous les ordres du maire [[Socialistes-révolutionnaires|SR]] [[Vadim_Roudnev|Roudnev]]. Les SR s'associent à des monarchistes pour mener une sanglante répression. Il faudra une semaine de combats acharnés avant que les bolcheviks, conduits par [[Boukharine|Boukharine]], ne s’emparent finalement de la ville.
 +
 +
== Débats sur l'insurrection ==
 +
 +
=== L'insurrection évitable ? ===
 +
 +
Après la débâcle de Kornilov, [[Lénine|Lénine]] interpelle les [[Menchéviks|menchéviks]] et les [[Parti_SR|SR]]&nbsp;: qu'ils prennent le pouvoir, et qu'on s'en remette ensuite au [[Deuxième_congrès_des_soviets|congrès des soviets]]. Mais les conciliateurs s'obstinent dans la coalition avec la bourgeoisie, ce qui ferme cette possilité de développement pacifique de la révolution. Lénine presse alors le comité central bolchévik de se fixer comme tâche l'[[Insurrection_d'Octobre_1917|insurrection]] avant le [[Deuxième_congrès_des_soviets|congrès des soviets]], pour lui remettre tout le pouvoir.
 +
 +
=== Marxisme et blanquisme ===
 +
 +
Les [[Bolchéviks|bolchéviks]], en tant que [[Marxistes|marxistes]], ne souhaitaient pas et ne pensaient pas possible de réaliser une véritable [[Révolution_sociale|révolution]] par un [[Coup_d'Etat|coup d'Etat]] qui ne représente pas les aspirations des larges masses. En cela ils se différencient du [[Blanquisme|blanquisme]]. Mais à partir de septembre, cette condition est réunie. Lénine considère aussitôt que l'insurrection devient une tâche du moment.
    
== Notes ==
 
== Notes ==

Menu de navigation