Révolte des vignerons de 1907

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Les soldats du 17e régiment d'infanterie se mutinent et sympathisent avec les vignerons manifestants.

La révolte des vignerons du Languedoc en 1907 désigne un vaste mouvement de manifestations monstres dans de nombreuses villes du Languedoc et du pays catalan en raison d’une crise viticole.

Le "Midi Rouge"[modifier]

Après l'épidémie de phylloxéra qui avait ruiné les exploitants dans les années 1880, ceux-ci commençaient à s'en sortir économiquement quand une crise de surproduction survient en 1900 et entraîne une chute des prix, une forte baisse de la production jusqu’en 1903. Les vignerons dénonçaient aussi les fraudes pratiquées par de gros négociants qui mettaient du sucre dans le moût pour faire monter le degré d'alcool, avant de le couper d'eau pour augmenter le volume produit, ainsi que la concurrence des vins italiens, espagnols ou ceux produits par les gros colons algériens.

Lorsque les cours remontent, les ouvrières et ouvriers agricoles n’acceptent plus leurs salaires de misère, qui avaient été réduits de moitié depuis 1899. La plupart des vignerons du Languedoc et du Roussillon qui formaient le « Midi rouge » étaient de petits propriétaires, loin d'être fortunés ; avec les ouvriers agricoles qu'ils employaient, les commerçants et les emplois induits, toute la région vivait de la culture de la vigne. Les idées socialistes y étaient bien implantées et nombre de communes avaient un maire socialiste. Pourtant, les socialistes ne cherchèrent jamais à se mettre à la tête du mouvement, qui resta représenté par un viticulteur d'Argelliers, Marcellin Albert, se maintenant dans le cadre de revendications corporatistes. Une Fédération des travailleurs agricoles et parties similaires du Midi (FTAM), affiliée à la CGT, est créée en 1903. Elle est dirigée par Paul Ader, un ouvrier agricole de l’Aude, qui sera en 1906 l’un des signataires de la charte d’Amiens.

Le 24 novembre à Nézignan-l’Évêque dans l’Hérault, une grève des ouvriers et ouvrières agricoles débute pour de meilleurs salaires et une baisse du temps de travail. L’exemple est suivi rapidement dans de nombreuses communes de tout le département, puis dans l’Aude et les Pyrénées-Orientales. Les grévistes bénéficient du soutien des bourses du travail, des mairies socialistes de ce « midi rouge », et même de la bienveillance du gouvernement Combes. Les propriétaires, isolés, cèdent : le temps de travail est revu à la baisse (7 heures dans l’Aude, 6 heures dans l’Hérault), les salaires augmentent nettement (19 à 68 %). La FATM, forte de ses 15 000 membres un an après sa création, déclenche une grève générale en décembre 1904 pour unifier les législations des quatre départements. La grève est très dure, les échauffourées avec les briseurs de grève et les arrestations sont fréquentes, mais la victoire est au rendez-vous en janvier 1905. Deux ans avant 1907, on est donc bien loin de l’union sacrée entre les classes qui marquera le mouvement de 1907.

La révolte de 1907[modifier]

Dans le village d’Argelliers, au nord de Narbonne, Marcellin Albert organise un comité de défense viticole de 87 membres le 11 mars 1907 à l’occasion de la venue à Narbonne d’une commission parlementaire d’enquête sur la crise viticole. En quelques semaines, des comités similaires se créent, d’abord dans l’Aude et l’Hérault.

Le 24 mars, le premier meeting du comité d’Argelliers remplit une salle de 300 places à Sallèles et donne le coup d’envoi d’une série de meetings tous les dimanches, avec manifestation : de 500 personnes le 31 mars à Bize, la fréquentation passe à 10 000 ou 15 000 le 21 avril à Capestang.

À partir de ce jour-là, le journal du comité d’Argelliers, Le Tocsin, sortira tous les dimanches (jusqu’au 15 septembre), pour fédérer les divers comités et expliquer la stratégie pensée par Marcellin Albert :

« Le but poursuivi par nous est de crier notre misère devant le pays tout entier, et de le crier assez haut et assez fort pour en émouvoir ­l’opinion publique de France, en lui faisant connaître notre détresse et notre ferme volonté d’y mettre un terme.

Nous voulons, par une organisation forte, digne et consciente, mettre l’État en demeure de prendre immédiatement les mesures capables de conjurer la crise dont le pays se meurt.

Les Comités locaux devront écarter momentanément toute discussion sur ces mesures et sur les moyens d’en obtenir l’adoption. De pareilles controverses prêtant à trop d’avis différents pourraient, sans autre avantage pour notre campagne d’organisation, provoquer des froissements, des mésintelligences qu’-il est indispensable d’éviter. »

Le gouvernement de Clemenceau refusant de répondre aux demandes des viticulteurs, à partir du 10 juin, 600 maires des départements de l'Aude, de l'Hérault et des Pyrénées-Orientales démissionnèrent les uns après les autres en signe de protestation ; les services d'état-civil furent fermés, certaines mairies furent même murées. En même temps se développait une grève de l'impôt.

Gloire au 17e[modifier]

Le 19 juin, Clemenceau décida alors d'employer la force, envoyant la troupe arrêter le comité d'Argelliers (sauf Marcellin Albert qui s'était caché), ainsi que Ferroul, le maire socialiste de Narbonne. Cela ne se fit pas facilement, la population résista, s'en prit aux soldats et, à Narbonne, attaqua la sous-préfecture. Le lendemain, les émeutes se poursuivirent : à Perpignan, la préfecture fut prise d'assaut et incendiée. Mais à Narbonne, la troupe tira sur les manifestants, faisant six morts en deux jours. C'est alors, dans la soirée du 20 juin, que 500 soldats du 17e régiment d'infanterie se mutinèrent.

Le 23 juin, Marcellin Albert fut reçu par Clemenceau et accepta de retourner dans le Midi pour calmer la révolte. Le président du Conseil acheva de le déconsidérer en lui donnant un billet de cent francs pour payer son retour en train. Mais tout de même, le gouvernement estima plus prudent de faire voter, le 29 juin, une loi contre le sucrage et le mouillage des vins. Après quoi, durant tout l'été, les mairies rouvrirent les unes après les autres.

Une révolte qui aurait pu être contagieuse[modifier]

La révolte des vignerons, qui avait vu la mobilisation de centaines de milliers de personnes, n'a abouti finalement qu'à une victoire limitée à la revendication du « vin pur » défendue par les propriétaires viticoles.

Pourtant, par nombre d'aspects, cette révolte fut inquiétante pour le gouvernement. Elle l'était tout d'abord par son étendue : loin de faiblir avec le temps, la révolte gagnait en ampleur semaine après semaine ; elle menaçait de s'étendre à d'autres régions viticoles et recueillait une large sympathie dans le reste de la population, à commencer par la classe ouvrière. Inquiétante aussi à cause de la solidarité que les maires manifestèrent envers les révoltés. Mais elle inquiéta surtout le pouvoir quand l'épisode de la mutinerie des soldats du 17e montra que ceux-ci pouvaient se ranger du côté de la population révoltée. À une époque où les gouvernements utilisaient surtout la troupe pour réprimer les grèves et les manifestations ouvrières et paysannes, ils se rendaient compte que ces soldats pouvaient leur faire défaut, laissant ainsi le pouvoir désarmé. Un mouvement général de la classe ouvrière ne pouvait-il pas alors déboucher sur une révolution ?

Notes et références[modifier]

  1. 1907 : Le Midi fait trembler Clemenceau, Alternative Libertaire
  2. Il y a cent ans, de mars à juin 1907 : La révolte des vignerons du midi, Journal Lutte Ouvrière n°2029