Massacre de Mazargues

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Le massacre de Mazargues fut un affrontement violent qui eut lieu le 15 mai 1948 dans un camp de travailleurs vietnamiens (emmenés de force par la France coloniale pour soutenir son effort de guerre en 1939). Alors que les trotskistes avaient réalisé un travail d'organisation important dans les camps d'ouvriers non spécialisés (ONS) et y avaient acquis une influence considérable, les staliniens déclenchèrent une tuerie à l'aide de gros bras (5 morts et une soixantaine de blessés).


Contexte[modifier | modifier le wikicode]

Manifestation devant le camp de Mazargues

Des militants trotskistes avaient fondé un journal large dans un cadre de front unique, Tranh Ðấu (La lutte), à un moment où les staliniens mettaient en veilleuse leur anticolonialisme (résultat du virage nationaliste du PCF en 1935 et de l'alignement de Staline sur les Alliés). Ce journal était donc devenu très majoritaire (selon certains, 90 % des Vietnamiens de France se reconnaissent dedans en 1945), et à travers lui les trotskistes avaient une influence prépondérante sur les organismes élus des ONS.

En face, les journaux staliniens – Thuy Thu Lao Dong (Marins et Travailleurs), Cuu Quôc (Salut national) – multipliaient les attaques contre ces organismes. Après la révolution d'août 1945 au Viêt Nam, le Viêt Minh stalinien tente de reprendre l'ascendant sur les Vietnamiens de France, par tous les moyens. Le représentant de Hô Chi Minh, Trân Ngoc Danh, essaie d'abord de contourner les structures élues qui existent dans les camps en en créant d’autres.

« Devant les ONS il était toujours d’accord mais il cachait son jeu. C’était ça nuire aux autres en cachant son jeu. Le comité central des ONS avait organisé une collecte, Danh en parrainait une autre organisée par le groupe « le Salut National » qui nous était violemment hostile. à Marseille, il n’avait trouvé pour le soutenir qu’une bande de voyous que nous avions mis à la porte du camp à cause des trafics et des méfaits de toutes sortes qu’ils commettaient. Et bien, du jour au lendemain, ces énergumènes ont déclaré être fidèles à Hô Chi Minh et sont devenus membre du Salut National . » Dang Van Long

Le camp de Mazargues situé dans la banlieue Est de Marseille est le plus grand de France. C’est une des places forte du mouvement des ONS où, dès 1944, il fut mis fin aux jeux et aux trafics divers. Environ 2 000 Vietnamiens y vivent. Par manque de place, les autorités ont créé un second camp à environ deux kilomètres, appelé Colgate. Il est surtout utilisé pour regrouper les ONS en partance pour l’Indochine. Là, la discipline est quasiment inexistante et c’est là que vous se regrouper les éléments dénoncés par les trotskystes comme « malandrins, voyous et criminels ».

À la suite de l’expulsion des délégués ONS vers le Viêt Nam dont les plus connus étaient Hoàng Nghinh, Bui Dinh Thiêp, Nguyên Dinh Lâm… un certain relâchement dans la bonne tenue du camp se fit ressentir, ce qui fut, pour les soi-disant militants du groupe Salut National l’occasion d’investir la place. Quoique très minoritaire ce groupe se livra à des provocations diverses.

Le massacre[modifier | modifier le wikicode]

Dang Van Long se souvenait :

« Ce groupe se composait de 60 à 70 éléments. Outre les voyous, il y avait des membres de la 41e compagnie qui étaient originaires de Ha Tinh qui était la terre natale de Phan Nhuân et certains membres de la 12e compagnie. Ils injuriaient les gens en désaccord avec eux, les agressaient parfois. Il y avait une tension extrême dans le camp à cause d’eux. Quand ils étaient majoritaires dans une compagnie, ils interdisaient nos journaux. Malgré leurs attaques calomnieuses nous n’avons jamais procédé de la même façon, nous avons toujours préféré le débat démocratique. À la veille du rapatriement des premiers ONS, les Staliniens se sont efforcés d’effrayer les travailleurs coupables de ne pas s’inféoder à leur politique en les menaçant « des tribunaux de la république démocratique du Viêt Nam ».

Les dirigeants des travailleurs furent qualifiés « de renégats et d’accusés en liberté provisoire » par leur journal Lao Dong. En février un membre du Comité d’autodéfense a reçu un coup de poignard. Au mois de mai durant la première quinzaine il y eut cinq agressions physiques contre des délégués ou des membres du comité. » Au début du même mois le Lao Dong publie une brochure en quoc ngu au titre évocateur : « Les travailleurs démasquent les traîtres trotskystes vietnamiens ». On y lit en autre :

« Aux traîtres trotskystes vietnamiens nous disons : le jour de l’extermination de votre clique est arrivé. Plus vous crierez fort plus vite vous serez détruits. Aux camarades encore hésitants nous disons revenez à la patrie. La patrie généreuse acceptera tous ses enfants vietnamiens. Chaque jour où vous resterez liés aux traîtres trotskystes vietnamiens est un crime de plus à votre actif. Ne tardez plus vous en supporteriez les conséquences avec eux. »[1]

Le 14 mai, deux trotskystes sont roués de coups par des staliniens devant leur responsable réduit à l’impuissance par les agresseurs.

Dang Van Long :

« Le soir du 15 mai le Comité d’autodéfense chargé de la sécurité du camp apprit que le groupe Salut National organisait une réunion dans un réfectoire. Comme par le passé ils avaient dressé des listes de personnes à éliminer, et comme les violences des jours précédents ne laissaient rien présager de bon, la nouvelle se répandit qu’ils préparaient l’élimination de leurs opposants les plus farouches. En un clin d’œil des dizaines d’ONS sortirent des baraques pour se joindre au groupe d’autodéfense se munissant de manière préventive de toutes sortes d’armes et d’objets divers. Jamais, nous Trotskystes, n’avons donné l’ordre d’aller attaquer cette réunion. L’extrême tension des jours précédents avait rendu Mazargues comme un baril de poudre, cette réunion a été l’étincelle fatale. Nous avons essayé de calmer la situation, mais c’était impossible. Des gens qui n’avaient rien à voir avec tout ça ont même été menacés ; c’était une nuit d’horreur. »

Des témoins affirment que des ONS avaient ceint leur front de tissu blanc : signe de reconnaissance pour une rixe dont ils savaient qu’elle aurait lieu dans le noir ? ou ce signe du deuil vietnamien était-il un avertissement que l’affaire allait être sanglante ? Personne n’a répondu à la question. Une violente dispute éclate entre les deux groupes. Soudain, la lumière est éteinte dans tout le camp[2], l’affrontement éclate, violent, meurtrier, des détonations, des clameurs et des cris sont entendus jusqu’aux abords du camp. La police est prévenue par la standardiste du camp (une Irlandaise mariée à un interprète vietnamien) mais reste à la lisière n’entrant qu’au matin pour découvrir cinq morts[3] et une soixantaine de blessés dont certains, très gravement atteints, resteront handicapés à vie. Lê Van Dich le responsable du Salut National est parmi les victimes. Beaucoup d’ONS ont quitté le campement après les violences, certains sont partis en ville, d’autres au camp Colgate.

Dans un rapport de police du 19 mars, il est signalé que « 130 Indochinois ont quitté d’autorité le camp Viêtnam pour le camp Colgate. Il s’agit d’éléments de la 12 Cie qui seraient favorables à la politique de Bao Dai. Selon l’encadrement, 400 travailleurs ont déserté le camp pour passer la nuit en ville. » Le problème des archives policières est que la compréhension politique des faits échappe le plus souvent aux inspecteurs et aux commissaires chargés des rapports. Trouver des partisans de l’empereur Bao Dai à Mazargues semble relever de la plus pure fantaisie. Les premiers articles de journaux qui se basent sur les explications des policiers sont tout aussi incongrus : « des pacifistes auraient attaqué des anarchistes ».

Deux jours plus tard, Bui Ngan, responsable du comité d’autodéfense qui s’était caché dans un poulailler proche du camp se trouva cerné par des policiers en armes. Selon eux, il fit feu et fut alors abattu immédiatement.

Dang Van long : « Au lendemain des affrontements nous pleurons tous les morts. C’est un deuil pour l’ensemble des ONS. Nous avons de la compassion pour l’ensemble des morts et des blessés. Nous ne les considérons nullement comme des ennemis mais comme des victimes de M. Danh et du groupe Salut National, c’est-à-dire de ceux qui usèrent des calomnies à la place de l’argumentation, qui abusèrent de la violence pour imposer aux ONS une politique qu’ils refusaient. »

Le message adressé « aux Vietnamiens de France » par Trân Ngoc Danh le 18 mai, dans lequel « il regrettait l’incident sanglant de Marseille et réprouvait totalement tous actes de violence entre compatriotes contraires à la politique de large union nationale préconisé et poursuivie par le gouvernement du président Hô Chi Minh », fut ressenti par certains comme le comble du cynisme.

La presse locale fit ses gros titres sur « La Saint Barthélemy indochinoise », sur « La secte des Tu Vê organisme d’exécuteurs du groupe trotskyste de la IVe Internationale »[4]. Certains articles regorgent de poncifs coloniaux et racistes : « Sauvage scène de carnage au camp indochinois » (Le Méridional). « Ce fut un carnage et les hommes s’adonnèrent à des scènes de sauvagerie inexplicable » (commissaire principal Mevel). « Déchaînés, assoiffés de sang, les attaquants sautèrent sur leurs camarades » (Le Provençal du 17 mai). Force détails sont donnés sur les yeux crevés ; un corps transpercé par un tube de métal, fiché sur le sol comme un papillon ; les râles des blessés…

Pendant plusieurs jours le bruit courut que des cadavres avaient été enterrés à la hâte dans le camp, puis que des groupes de tueurs se cachaient dans les calanques… Ce n’est que le 22 mai que Le Provençal commence à publier les déclarations de la Délégation Générale des Travailleurs Vietnamiens qui « attribue la responsabilité des évènements à des éléments qui, depuis trois mois, se sont livrés à des provocations incessantes allant jusqu’à menacer et frapper violemment certains représentants démocratiquement élus par les travailleurs ». Une déclaration de la section vietnamienne de la IVe internationale va dans le même sens.

Environ 80 arrestations sont opérées. Après enquête, dix-huit ONS sont inculpés. Rapidement un des délégués élus du camp et responsable du comité d’auto défense, Do Than Ky, 28 ans, est désigné comme le maître d’œuvre de l’attaque. C’est le plus jeune des inculpés, tous les autres ont plus de trente ans. Un comité de défense des travailleurs vietnamiens se met en place et publie un bulletin dès le mois d’août 1948. Sous le parrainage d’André Breton, Benjamin Perret ou encore René Dumont, il s’oppose à la manière brutale qui est la règle pour les rapatriements et pour la défense des emprisonnés.

Le procès[modifier | modifier le wikicode]

Do Tham Ky et certains de ses camarades ont pour avocat Émile Pollak qui quelques années plus tard deviendra un ténor du barreau marseillais. Le procès commence le 6 mai 1952 à la Cour d’Assises d’Aix-en-Provence. Parmi les dix-huit inculpés, dix ont été mis en liberté provisoire. Entre temps, 52 autres inculpés avaient bénéficié de non-lieu et un certain nombre avait été présenté devant un tribunal correctionnel pour coups et blessures. À cette date, la quasi-totalité des ONS ont été rapatriés. Les témoins, y compris ceux à décharge pour les accusés, ont été renvoyés « à la demande du représentant de l’empereur Bao Dai à Marseille selon lequel ils se livraient à des activités subversives dans les milieux indochinois » d’après Le Monde. Le 20 juin 1950, le camp de Mazargues était vide de tout Indochinois[5]. La presse, certes mieux renseignée qu’en mai 1948, n’en continue pas moins à égrener les clichés les plus éculés sur les Annamites : « Comme ils sont sages et courtois ces hommes que leur race a prévu de la taille “garçonnet” » ; « Imaginez un vol de corbeaux se battant sous un ciel obscur. Il y a des corbeaux morts et des corbeaux blessés. Un coup de filet arrête les corbeaux survivants. Ils se ressemblent au point qu’ils ne se distinguent même plus entre eux ».

Do Than Ky est présenté comme l’homme clé du procès. C’est à lui que la presse accorde le plus d’attention, pour son rôle présumé, pour sa parfaite maîtrise du français, pour son allure et ses capacités intellectuelles : « C’est un inquiétant personnage. Il a vingt-huit ans. Il est fin, racé, intelligent, nourri de culture française. Il parle parfaitement notre langue. C’est un fanatique, raisonneur, insolent, et risque tout. » (L’Aurore) ; « Do Than Ky un garçon fin, distingué, exceptionnellement intelligent. Encore qu’il soit autodidacte, il a un physique d’intellectuel. On le verrait fort bien paré de quelques titres princiers… ». L’explication crapuleuse des faits par Combat : « Le “fan tan”[6] et les femmes ont causé une rixe. Celle-ci dégénère en bagarre générale, le sang a coulé » ne résiste pas une seconde. Il est vrai que cette explication eût arrangé bien des gens ; une rixe entre indigènes excités par le jeu, l’alcool et les femmes aurait été moins gênante qu’une affaire politique.

Dans son édition du 9 mai, Le Monde pose une question intéressante : « Les témoins à charge ont-ils été l’objet de pressions ? ». « Au moment de l’instruction, un des témoins à charge Tran Hou Hanh fut trouvé porteur d’une liste de noms dactylographiés portant cette mention “Liste des meneurs de la IVe internationale”. Tran Hou Hanh indiqua que le papier lui avait été remis par l’un des chefs de la tendance stalinienne du camp N’Guyen Van Duong avec la consigne de dire aux magistrats que tous les meneurs dont les noms figuraient sur la liste se livrèrent au massacre du 15 mai et qu’ils avaient été vus en train d’y participer. Telle serait la “machination” montée par un comité qui aurait influencé les témoins d’un bout à l’autre de l’instruction ». C’est ce même Duong que, dans une lettre au juge d’instruction le 11 avril 1949, Do Than Ky accusait de « fabriquer des faux témoins ». Les avocats de la défense et en particulier maître Kamoun insistèrent sur le fait que Nguyen Van Duong qui avait été la cheville ouvrière de l’instruction avait été surpris plus d’une fois, au cours de l’audience du 9 mai, « en flagrant délit de mensonge » ; et de conclure : « nous sommes en présence d’une accusation qui peut se traduire par un mot : le néant ».

Il était impossible au tribunal de prouver la participation de tel ou tel individu dans une rixe qui avait eu lieu dans l’obscurité. « Ce qui est curieux, c’est que tant de gens m’aient reconnu, alors que l’affaire s’est déroulée dans l’obscurité », avait beau jeu de déclarer Do Than Ky. Les témoignages à charge provenaient de personnes ayant eu des griefs divers envers les accusés qui s’occupaient du service d’ordre dans le camp. Surtout l’instruction et les débats mirent en lumière que la violence avait pour origine l’attitude des « plaignants ». Enfin, l’accusation s’appropria l’ensemble des victimes comme si, dans cette rixe, les morts et les blessés n’avaient été que d’un seul côté. Ce procès fut l’occasion pour la presse de se pencher sur ce qu’avait été la vie de ces milliers d’Indochinois depuis 1940 et la manière dont ils avaient été maltraités. Pierre Scize dans Le Figaro : «  on traita cette main-d’œuvre avec une désinvolture qu’explique mais que n’excuse pas le désordre de l’époque ». L’arrière-fond de l’affaire, le traitement déplorable que les ONS avaient eu à subir pendant des années, explique que les tensions aient pu s’exacerber à ce point, mais il ne s’agissait pas alors de mettre en cause les diverses autorités responsables de cet état de fait.

Quatre accusés furent acquittés, les autres furent condamnés à des peines s’étalant de quatre ans à dix-huit mois couvrant leur détention en préventive. Les charges retenues : complicité de coups mortels, complicité de coups suivis d’incapacité permanente, complicité de coups suivis d’incapacité de plus de vingt jours. Cette affaire traumatisa durablement l’ensemble des gens présents à Mazargues cette nuit-là. Le silence se fit.  Des décennies plus tard le malaise était toujours palpable, peu de gens souhaitaient évoquer ces évènements. Contacté par l’auteur à Saigon en 1995, Do Than Ky, après un premier accord de principe, refusa de parler de cette période.

Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

  1. Journal La Vérité n° 219, 18 juin 1948.
  2. Les descriptions de cette nuit de violence diffèrent selon les sources, témoins ou journaux en particulier à propos de la coupure d’électricité et de l’heure à laquelle la police est intervenue. Lors du procès de 1952, les mêmes incohérences subsistent à propos de la coupure d’électricité.
  3. Les décédés sont Bui Van Ngo (matricule TJ 901), Lê Van Dich (TJ 1257), Bui Van La (TJ 927), Pham Van Doai (TJ 746) ; une dernière personne ne put être identifiée. En fait, deux d’entre eux décédèrent à l’hôpital.
  4. Dans le même article du Provençal du 20 mai 1948, quelques lignes plus bas le Tu Vê devient tout à coup « un groupe d’auto-défense regroupant marxistes staliniens et trotskystes ».
  5. Vide de Vietnamiens, le camp continuera de recevoir durant des années des migrants de tous horizons ; voir Émile Temime & Nathalie Deguigne, Le camp du grand Arénas, Marseille, 1944-1966, éd. Autrement, 2001.
  6. Le fan tan jeu d’origine chinoise tombé en désuétude. Il s’agit de prendre une poignée de haricots, de les mettre sous un bol au centre d’une table ou d’un carton. Les parieurs misent ensuite sur les chiffres 4, 3, 2 ou 1 inscrits de part et d’autre du bol. Le meneur de jeu enlève les haricots quatre par quatre. Le nombre de haricots correspond au chiffre gagnant. Faute de haricots on peut jouer avec quatre pièces de monnaie et parier sur le nombre qui se retrouveront coté pile ou face après avoir secoué et retourné le bol.