Grèves de 2010 en France

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En 2010 ont eu lieu en France de grandes grèves contre la réforme des retraites de Sarkozy. Elles ont cependant été un échec, en grande partie du fait de la stratégie d'essouflement des directions syndicales, et de l'absence totale de soutien aux secteurs les plus mobilisés.

Contexte[modifier | modifier le wikicode]

La mobilisation[modifier | modifier le wikicode]

En 2010, c’est au tour de Sarkozy de s’attaquer aux retraites, par le report de l’âge légal de départ. Une réforme brutale, qui cette fois, contrairement à 1995 et 2003, frappe clairement toutes les catégories de salariés à la fois. Bien entendu, il compte sur la résignation de la population, frappée par la crise, pour imposer cette nouvelle régression, et martèle toujours la même argumentation inepte sur les sacrifices inévitables. Il compte aussi sur un calendrier encore plus cynique et antidémocratique qu’à l’habitude, en présentant la première esquisse de la réforme le 16 juin, puis, après la pause estivale, un passage rapide de la loi au parlement à l’automne.

Sauf que cette fois, la réaction est massive.

Il faut dire aussi que toutes les organisations syndicales nationales se retrouvent cette fois dans une intersyndicale commune, d’accord pour rejeter la réforme. Sans pour autant être claires, c’est le moins qu’on puisse dire, sur le fond, et ce n’est pas que la Cfdt qui insiste davantage pour réclamer une autre réforme et le retour des négociations plutôt qu’un retrait pur et simple du projet sarkoziste.

Deux mois de manifestations exceptionnelles[modifier | modifier le wikicode]

Le 24 juin 2010, une journée d’action à l’appel de l’intersyndicale nationale est déjà très suivie. Puis, après l’été, sur lequel comptait tant Sarkozy, vient la surprise de la journée nationale de grève et manifestation du 7 septembre. A la surprise de tous, elle est massivement suivie, et se traduit par plus d’un million de personnes dans la rue. Surtout, d’emblée, toutes les catégories du monde du travail et des classes populaires sont représentées dans la rue, y compris des salariés du privé, parfois dans des cortèges de leur entreprise. C’est un mouvement qui s’annonce déjà très général, et très politique, de rejet profond de toute la politique de la droite au pouvoir, et de la façon dont elle fait payer la crise aux travailleurs et aux plus pauvres.

Pendant deux mois, les journées de grève et de manifestations (certaines le samedi) vont se succéder : 23 septembre, 12 octobre, 19 octobre, 28 octobre… En octobre, c’est plus de trois millions de personnes qui vont manifester trois fois en moins de dix jours. Largement autant, voire plus, que tous les grands mouvements précédents ! Résultat, et là aussi beaucoup en sont surpris : le gouvernement et le Medef se retrouvent très isolés politiquement sur leur réforme des retraites. L’opinion est majoritairement pour son retrait et favorable au mouvement.

Grève générale ou grève par procuration ?[modifier | modifier le wikicode]

Mais chacun sent bien qu’une série de manifestations, même massives, ne peut suffire. La question de la grève se pose. A partir du 12 octobre, le mouvement atteint son sommet. Le lendemain de la journée nationale, une grève reconductible, appelée par les grandes fédérations syndicales, démarre dans un certain nombre de secteurs : la Sncf, les agents territoriaux, les ports et docks, les raffineries. Cette semaine-là, autre surprise du mouvement tant il est général et multiforme : une partie de la jeunesse scolarisée se mobilise, les lycéens descendent dans la rue et bloquent un bon nombre d’établissements ! Le slogan « Les vieux au repos, les jeunes au boulot » se concrétise…

Mais force est de constater que la grève ne s’installe que dans de peu de secteurs. Le mouvement de ce point de vue ne se radicalise pas, et du coup un certain fantasme se répand, qui n’aide pas vraiment à faire passer la lutte à une autre échelle : et si les cheminots (et eux seuls…) bloquaient le pays, comme en 1995 ? Les cheminots vont faire effectivement jusqu’à 18 jours de grève reconductible. Il y a autour de 50 % de grévistes les 7 septembre et 12 octobre à la Sncf, puis les jours qui suivent le 12, 60 % chez les « roulants », peut-être autour de 30 % dans l’ensemble de l’entreprise. Ces chiffres sont en réalité proches de 1995 ! Mais la moitié des trains de voyageurs, cette fois, circule, le pays n’est pas bloqué comme alors. La direction, contrairement à 1995, utilise à la fois la loi du « service minimum », ses armées de cadres, le gel du fret, pour faire circuler le plus de possible de trains aux heures de pointe. Et en plus les taux de grévistes sont faibles à la Ratp.

Et après tout, les cheminots eux-mêmes ne peuvent être à eux tout seuls la grève nationale, certains disent même : « on ne veut pas être la locomotive, les autres doivent s’y mettre ». Les espoirs de blocage, du bras-de-fer décisif, se répercutent alors sur les raffineries, qui comme celle de Grandpuits, deviennent les bastions de la grève, et reçoivent le soutien de centaines de grévistes d’autres secteurs. Pendant quelques jours, les pénuries d’essence apparaissent un peu partout, et le pouvoir envoie ses CRS débloquer brutalement des dépôts de carburant.

La lutte des travailleurs de ces secteurs est décisive pour mettre en difficulté le gouvernement et maintenir intacte la possibilité d’une vraie généralisation de la grève. Mais celle-ci, justement, ne peut se faire « par procuration », et elle ne peut pas l’emporter si elle reste cantonnée à quelques secteurs, malgré la sympathie de la majorité de l’opinion.

Le (petit) jeu syndical[modifier | modifier le wikicode]

Il faudrait donc alors un grand volontarisme des organisations syndicales. Non seulement qu’elles appellent clairement à la grève générale, mais aussi, puisque celle-ci ne se déclenche pas magiquement par un simple appel, qu’elles fassent tout leur possible pour, avec les équipes et les secteurs les plus combatifs, jeter les bases de la construction de cette grève.

Ce qu’elles se gardent bien de faire. En fait, les confédérations, contrairement à 2003, ont lâché la bride aux meilleures volontés, mais si elles n’ont pas fait moins que ce qu’attendaient la majorité des grévistes, elles n’ont pas fait plus non plus ! Et au moment où le mouvement, devenu populaire et « installé » dans la durée par la grève de certains secteurs, touche un point critique, elles vont même se retrouver d’accord pour le laisser sans vraies perspectives. Le soir de la journée du 19 octobre, l’intersyndicale ne propose rien, puis attend le 21 pour proposer deux journées… lointaines (le 28 octobre et le 6 novembre), qui ne peuvent pas être des points d’appui pour des travailleurs déjà en grève depuis longtemps.

C’est que les confédérations syndicales, en fait, ont d’une certaine façon atteint une partie de leurs objectifs. La réforme n’est pas retirée, mais elles ont rappelé leur existence, leur force, à la droite et au patronat. Peut-être se satisfont-elles aussi d’avoir affaibli Sarkozy et accru les chances du candidat socialiste à la future présidentielle, supposé leur être plus favorable ? En attendant, les Thibault et Chérèque peuvent se flatter d’être apparus plus en phase avec leur base syndicale, parfois remontée contre les directions confédérales (la Cfdt avait trahi le mouvement de 2003, la CGT avait sabordé celui de novembre 2007 à la Sncf contre la réforme des « régimes spéciaux », et les grandes journées de mobilisation de 2009 avaient été laissées sans perspective réelle, en pleine cascade de licenciements et de fermetures d’usines).

Des petits calculs de bureaucrates politiques et syndicaux qui ne servent en rien la cause du mouvement, évidemment.

La journée du 28 octobre, pourtant relativement réussie malgré les vacances scolaires, voit en fait le début de la fin du mouvement. Le travail reprend progressivement à la Sncf, dans les ports, les raffineries et chez les territoriaux. Même si les éboueurs de la ville de Paris, eux, ne lèvent leur blocage de l’incinérateur d’Ivry, que le 8 novembre ! La dernière manif, le samedi 6 novembre, voit encore des centaines de milliers de travailleurs défiler, fiers d’avoir tenu la dragée haute à Sarkozy.

Qui, pour sa part, va se satisfaire, à la télé, pendant le journal télévisé de Claire Chazal du 16 novembre… de l’attitude des syndicats : « Hommage soit rendu aux forces syndicales dans notre pays, nous avons fait cette réforme considérable des retraites sans violence. (…) Les Français peuvent être fiers. Ils ont manifesté leur différence, leur inquiétude, mais en se respectant les uns les autres. Et je ne partage pas votre avis. Les syndicats ont été responsables. (…) Woerth, à qui je veux rendre un hommage signalé, a eu 56 réunions avec les organisations syndicales, qui lui ont dit dès le départ : nous, nous n’assumerons pas l’impopularité de cette réforme. Et je les comprends. C’est au gouvernement de le faire. »

Des tentatives prometteuses[modifier | modifier le wikicode]

Une fois de plus, même si ces directions syndicales n’ont pas semblé cette fois s’opposer frontalement au mouvement lui-même, on ne pouvait décidément pas compter sur elles pour rendre possible la victoire.

En revanche, des minorités combatives, des équipes syndicales (parfois lasses voire écoeurées de l’inertie de leurs directions), ainsi que des militants de l’extrême-gauche, ont fait des tentatives prometteuses pour l’avenir. Ainsi, certains ont retrouvé des réflexes démocratiques et interventionnistes dans la lutte. Même s’il n’y a pas eu cette fois des coordinations aussi importantes qu’en 2003 chez les profs, ou de vrais comités de grève à la Sncf, ici ou là il y a eu des expériences de coordinations interprofessionnelles.

Dans le 92, une AG interpro s’est tenue plusieurs fois, à l’initiative d’enseignants et de postiers, et a organisé des blocages ou encore un cortège interpro départemental de centaines de personnes lors des manifs parisiennes. A Toulouse, jusqu’à 600 personnes issues de tous les secteurs possibles, des profs, des postiers, des hospitaliers, des gens d’Air France et d’entreprises privées, des chômeurs, ont joint leurs forces pour bloquer des centres de logistique ou l’aéroport. A Rouen, une AG intersyndicale a coordonné toutes sortes d’actions professionnelles (blocage des accès de Rouen, soutien aux camarades de la raffinerie, etc.) et publié plusieurs fois par semaine un Bulletin de mobilisation sur l’agglomération rouennaise. Et à Marseille, et ailleurs… Impossible de tout restituer de cette multitude d’initiatives à la base !

Il s’agissait à chaque fois de tenter de construire la reconductible dans son propre secteur, mais aussi de mettre en place des embryons d’organisations démocratiques et d’établir des liens militants actifs entre gens de tous les secteurs. Ces embryons ont eu pour limites celles de l’extension du mouvement lui-même, sans doute aussi les limites des forces et de l’implantation des militants d’extrême-gauche sans doute aussi.

Mais pour ceux qui espèrent voir se construire une grève générale illimitée pour faire reculer le gouvernement, c’est eux l’avenir.

Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]