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La pensée libérale

Les propos précédents touchant les insuffisances de la philosophie française depuis les années 1960 méritent d’être mieux argumentés.

Nous le soutenons : dans le désert social de la dépression politique créé par le coup d’État gaulliste (1958), la génération des nouveaux philosophes des années 1960 n’a eu aucune conscience du danger majeur qui tombait sur l’espace idéologique français avec l’importation massive du nouvel empirisme en psychologie (Reuchlin 1957, 1962) en même temps que de sa sœur jumelle la nouvelle économie libérale (Debreu 1959). Ils préféraient jouer aux cubes avec Nietzsche et Heidegger pour démolir Hegel, Marx et Freud, en fait les piliers de l’édifice culturel français depuis la Libération. Cela peut paraître aujourd’hui insensé, et faire partie de l’aliénation nationale, que personne ne s’en soit pas jusqu’ici rendu et ne s’en rende toujours pas compte.

Reuchlin Maurice : Histoire de la psychologie 1957 ; Les méthodes quantitatives en psychologie 1962.

Debreu Gérard : Théorie de la valeur 1959.

Une remarque de détail avant de vraiment entrer dans le vif du sujet : un auteur récent (Thomas Guénolé : Antisocial, 2018) fait remarquer à bon escient, à propos du poncif touchant le « néolibéralisme » qu’il n’est pas si « néo-» que ça, et qu’il s’agit en fait d’une Rossinante très ancienne, appelée ainsi par antiphrase du fait d’un humour inconscient, et qu’il conviendrait plutôt, c’est ma propre suggestion à moi EJ, « paléo-libéralisme » ou encore « archéo-libéralisme ». La conscience postmoderne patauge à ce propos dans le passé.

En avant maintenant. À partir de ce premier tournant des années 1960 (vs 1980, puis 2000), va se développer de façon progressive et croissante (Lévi-Strauss : La pensée sauvage 1962) une attitude hostile à l’égard de la dialectique hégélienne et marxiste, en rapport avec l’affirmation du privilège de la dimension structurale sur la dimension historique. Mais en rapport également avec un désintérêt profond pour toute critique à l’égard de la philosophie empiriste tout de comme de l’économie libérale. Ces points différents, ainsi que leur articulation, n’ont pas encore été bien repérés jusqu’ici.

La connexion entre l’empirisme philosophique et le libéralisme économique ne saute pas partout aux yeux. Elle est très apparente chez des auteurs comme Thomas Hobbes (1588-1679) et John Locke (1632-1704), comme cela a été bien montré par Louis Althusser dans ses cours à l’École normale Supérieure (1958-1959 ; voir Jalley 2014, 71, 102).

L’empirisme en philosophie est une doctrine selon laquelle la connaissance humaine toute entière dérive, directement ou indirectement de l’expérience et qui n’attribue par la suite à l’esprit aucune activité propre (Cuvillier, 1925, 42). À l’empirisme s’oppose le rationalisme, doctrine selon laquelle il existe des vérités a priori, universelles et nécessaires, indépendantes de l’expérience et qui affirme que la raison est innée, immuable et égale chez tous les hommes (ibid. 91). Cet apriorisme n’exclut pas, au contraire et c’est paradoxal, l’activité du sujet (Descartes, Kant).

L’empirisme insiste sur la passivité et la dépendance exogène du sujet à l’égard de son milieu de vie, alors qu’au contraire le rationalisme marque l’activité et l’indépendance endogène du sujet par rapport à l’expérience.

L’empirisme fonde la connaissance sur la perception, selon un modèle « bottom up » d’associationnisme atomistique, de liaison automatique d’éléments sensoriels. Alors que le rationalisme la dérive de la notion, du concept, de la catégorie selon un modèle « top down » de synthèse organisatrice, de structuration active et dynamique.

L’empirisme sera, à partir du XVIIe siècle, un modèle surtout anglo-américain, à certaines exceptions françaises près (Gassendi, Condillac). Il a existé aussi dans l’Antiquité grecque et latine (Épicure, Lucrèce). Le rationalisme a été une philosophie surtout continentale, qui va intégrer, à partir d’un certain tournant (Kant) le paradigme dialectique d’une genèse des structures (Fichte, Hegel, Marx).

Malgré tout, du XVIIe siècle à nos jours, ont toujours existé des courants d’influences réciproques plus ou moins marqués, selon les configurations et les époques, entre l’Allemagne et l’Angleterre, la France et l’Angleterre, l’Europe et les États-Unis. On ne peut pas ici entrer dans tous les détails.

L’empirisme idéologique, l’idéologie empiriste fait retour en France, surtout après la Deuxième Guerre mondiale, avec l’importation par la psychologie universitaire (Fraisse, Reuchlin) du béhaviorisme américain (Watson, Hull, Skinner). Ce modèle de l’homme-machine entrera en conflit à l’université pendant les décennies suivantes jusqu’à nos jours avec une forme d’humanisme inspiré par la psychanalyse (Lagache), sans que cette question cardinale n’ait jamais intéressé d’aucune manière des philosophes (sauf peut-être Simondon).

Pourtant le courant empiriste est bien connu des histoires de la philosophie de source francophone : F. Bacon, P. Gassendi, T. Hobbes, J. Locke, G. Berkeley, A. Shaftesbury, D. Hume, E. Condillac, D. Hartley, J. Priestley, F. Hutcheson, E. Platner, A. Smith, Ch. Bonnet, P. Cabanis, A. Destutt de Tracy, J. Bentham, Maine de Biran, James Mill, Stuart Mill, A. Bain, G. H. Lewes, Bailey, H. Maudsley, H. Taine, H. Spencer.

Le modèle empiriste faisait l’objet de critiques courantes et classiques dans les Manuels de philosophie traditionnels, du moins les plus anciens et les meilleurs (Cuvillier 1937, Burloud 1948, Alquié 1951)

Le dédain du « psychologisme » affiché par la plupart des philosophes de la génération des années 1960 (sauf Sartre et Merleau-Ponty) va les détourner de percevoir le danger d’invasion atlantique du continent par les nouvelles bio- et cybersciences à visée technocratique, pour les centrer à peu près uniquement sur la critique de la bureaucratie stalinienne, dans la foulée d’un déboulonnage préalable, mais longuement persévérant aussi, du trio Hegel-Marx-Freud. On se laissait obséder par l’ennemi de l’est, sans voir celui venant de l’ouest. Passons à l’économie.

L’intérêt de la philosophie ancienne et classique pour les questions économiques, sans être inexistant, était resté et restera malgré tout plutôt marginal : Aristote, Thomas d’Aquin (1225-1274), Oresme (1320-1382), Bodin (1529-1596), Hume (1711-1776), Rousseau (1712-1778), Fichte (1762-1814).

De véritables courants économiques vont apparaître, tout d’abord avec les mercantilistes (XVIe- XVIIIe s.), personnalités diverses préoccupées, dans plusieurs pays d’Europe, de la recherche de la puissance de l’État et de la défense du protectionnisme : John Hales (angl. 1549), Bodin (franç. 1576), Botero (ital. 1589), Houtman (holl. 1592), Grotius (holl.. 1609), Montchrestien (franç. 1576-1621), Colbert (franç. 1619-1689), W. Petty (angl. 1623-1687), Montesquieu (franç. 1689-1755), Christian IV de Danemark (1577-1648), Christine de Suède (1626-1689), Pierre le Grand (1672-1725). Frédéric le Grand (1712-1786).

Viennent les Physiocrates français (F. Quesnay : 1694-1774), qui considèrent que toute richesse vient de la nature.

Surviennent ensuite les classiques de l’école anglaise (Smith, Ricardo), ainsi que de l’école française (Say), qui ont en commun la défense du libre-échange et du libéralisme économique. Adam Smith (1723-1790) avance les notions de main invisible, d’avantages absolus, et de division du travail, tandis que David Ricardo soutient la notion d’avantages comparatifs. De son côté, Jean-Baptiste Say (1767-1832) formule la loi des débouchés, en tenant la monnaie comme un facteur neutre) ; il soutient que les crises ne peuvent être que passagères.

Surgit alors Karl Marx (1818-1883), dont la critique scientifique du capitalisme s’appuie d’abord sur la celle des auteurs anglais et français dont on vient de parler. Il préconise l’appropriation collective des moyens de production.

Le modèle marxiste est l’obstacle principal contre lequel n’auraient pas eu d’autre objectif que de tenter en vain de le renverser les auteurs de la génération suivante en Angleterre (William Stanley Jevons : 1835-1882 ; Alfred Marshall : 1842-1924), en Autriche (Carl Menger : 1840-1921) et en France (Léon Walras : 1834-1910). En vain, parce qu’avec des moyens théoriques désormais insuffisants.

Ces auteurs appelés néoclassiques privilégient l’analyse microéconomique, en partant de la supposition d’individus capables d’un choix rationnel. Ils considèrent la monnaie comme neutre. Et envisagent le marché comme un mode optimal des échanges, régi par une tendance à l’équilibre.

La lignée directe des Marx, en dehors de ses disciplines marxistes proprement dit, se prolonge d’une certaine manière par deux générations : celle de l’américain Thorstein Veblen (1857-1929) qui décrit la « consommation ostentatoire », puis celle de l’autrichien Joseph A. Schumpeter (1883-1950), contemporain de Keynes, et qui insiste sur le rôle de l’innovation dans les cycles et la croissance économiques, en parlant même de « destruction créatrice »

Surgit alors un second très grand météore : l’anglais John Maynard Keynes (1883-1946), qui lui met l’accent sur l’analyse macroéconomique. Toujours à la différence des néoclassiques, il critique le présupposé d’un mécanisme d’autorégulation des marchés. Et soutient que l’État doit intervenir pour réguler les déséquilibres.

À partir de là, la discussion de l’héritage de Keynes va séparer à droite une lignée d’économistes dits « orthodoxes » qui vont ressouder avec la lignée des classiques en se divisant eux-mêmes en deux tiroirs :

Les plus conservateurs sont dits « monétaristes et nouveaux classiques » et démontrent l’inefficacité des politiques macroéconomiques : les trois américains Milton Friedman (1912-2006), Robert Barro (1944-), Robert Lucas (1937-).

Les (un peu) moins conservateurs dits « néokeynésiens » analysent les dysfonctionnements microéconomiques du marché : les trois américains Robert Solow (1924-), Joseph Stiglitz (1943-), Paul Krugman (1953-), et la canadien Rober Mundell (1932-).

La lignée de gauche dans l’héritage de Keynes regroupent les économistes dits hétérodoxes », en ce qu’ils ne se reconnaissent pas dans le paradigme de l’économie standard (la lignée orthodoxe dans son ensemble). Ils étudient les institutions et pensent que la puissance publique peut améliorer le fonctionnement de l’économie.

Ils se répartissent en 4 groupes :

  • Les « post-keynésiens » avec le britannique Nicholas Kaldor (1908-1986) préconisent l’encadrement nécessaire du capitalisme.
  • L’ « école des conventions » avec le français André Orléan (1950-) invoque la confiance nécessaire en la croissance dans un monde d’incertitude.
  • La « théorie de la régulation », représentée par le français Michel Aglietta (1938-) décrit les crises systémiques qui se produisent au sein de marchés non régulateurs.
  • L’ « économie du développement » de l’indien Amartya Sen (1933-) considère démocratie et développement comme des facteurs nécessaires à la croissance et à la liberté.

D’une importance majeure est l’intervention récente dans la discipline de l’Australien Steve Keen, auteur récent de L’imposture économique (), et qui se définit lui-même comme « économiste critique », sorte de véritable Emmanuel Kant de la discipline au sens où il instaure un impitoyable « tribunal de la raison » économique chargé d’instruire les erreurs de la prétendue science économique depuis Jevons, Menger et Walras.

Steve Keen se situe lui-même dans la descendance directe de la généalogie selon lui positive, la seule véritablement créative dans l’histoire de la discipline, formée par Marx, Keynes, Schumpeter, plus un américain nommé Hyman Minsky (1919-1996).

Keen simplifie beaucoup la classification assez complexe que nous avons suivie ci-dessus dans l’histoire de l’économie, et qui est de tradition dans les ouvrages pédagogiques sur celle-ci

D’après lui existe une école d’économistes « classiques » (c’est ainsi qu’il les appelle) jusqu’à Keynes. Ce dernier introduit une révolution dans le mode de pensée, qui aurait pu être profitable à l’avenir scientifique de la discipline, si cette révolution avait était prise en compte de manière à être suivie d’effets. Or ce n’a pas été du tout le cas. Et les économistes postkeynésiens, qu’il appelle tout simplement « néoclassiques », ont récupéré les erreurs de base de leurs prédécesseurs du XIXe siècle. On verra un peu plus loin lesquelles.

Keen dit que Keynes s’est senti parfois très proche de Marx, mais qu’il a dissimulé le fait par opportunisme politique, pour ne pas trop paraître trop concéder, dans l’univers anglo-saxon, à l’univers communiste alors plutôt montant à l’époque, voire même plutôt inquiétante pour le monde libre (1936).

Il en est résulté une certaine obscurité dans la présentation de son ouvrage majeur sur la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt de la monnaie.

Il dit la même chose pour Hyman Minsky, qui ne pouvait pas afficher ses sympathies pour une assez large partie des idées de Marx, en menant une carrière universitaire et scientifique normale, à l’époque du maccarthisme triomphant aux USA.

Un fait négatif majeur a été la parution de la Théorie de la valeur de Robert Debreu (Theory of value, 1959), mathématicien et économiste franco-américain (1921-2004), ouvrage qui a été très critiqué par l’économiste français Maurice Allais (1988 ; 1911-2010), puis par l’économiste américain Mark Blaug (1998), avant d’être sévèrement étrillé à nouveau par Steve Keen lui-même. Or cet ouvrage, paru à ce tournant décisif des années 1960, où l’installation du coup d’État gaulliste s’accompagnait de l’expansion française d’un structuralisme marqué par la triple tare d’une antidialectique, chapeautée d’antihumanisme et d’antipsychologisme, a contribué à l’instauration d’ensemble d’une configuration idéologique particulièrement conservatrice, et qui n’aura probablement pas été pour rien dans l’échec idéologico-politique de la révolution manquée de 1968.

J’ai dit ailleurs que l’installation de l’économie libérale en France s’était produite à partir des années 1980 avec la traduction des ouvrages de Hayek dans la période 1980-1990. Mais c’est une erreur. La pesanteur du paradigme libéral en économie sévit de façon croissante de 1960 jusqu’après 2000. Raymond Barre publie son propre Manuel d’économie la même année 1959, en étroit compagnonnage avec l’ouvrage de Debreu.

L’empirisme en philosophie puis en psychologie est le frère jumeau du paradigme libéral en économie.

Pour les deux modèles conjoints n’existent en réalité que des individus rencontrés dans l’expérience perceptive.

Sur cette base, la description idéologico-scientifique va fabriquer les collectifs sociaux de la réalité économique à partir d’acheteurs et de vendeurs isolés, conçus comme agissant de façon rationnelle en vue d’obtenir le maximum d’utilité, ou encore la satisfaction maximale.

Leur rencontre se fait en un point d’équilibre défini par l’intersection d’une courbe descendante de la demande et d’une courbe ascendante de l’offre, dont le dessin d’ensemble forme une sorte de X.

Cette courbe de l’offre et de la demande existe encore de nos jours dans tous les livres d’économie pour débutants. Steve Keen démontre avec verve qu’elle ne peut pas exister et qu’en réalité ses deux branches forment des lignes droites aplaties. Les acheteurs n’ont pas les mêmes demandes en pommes de terre ou en voitures de sport selon leurs revenus. Il n’y a pas d’acheteurs isolés standard qui ont la même évaluation du prix, tout comme d’ailleurs de la monnaie.

Les économistes orthodoxes construisent une macroéconomie factice à partir d’une microéconomie elle-même abstraite où tous les processus tendent vers une configuration d’équilibre. La monnaie n’est en réalité qu’un signe neutre : en fait elle n’existe pas comme telle, pas plus du reste que les banques.

La prévalence des individus sur les totalités est une notion typique de l’empirisme, de même que la prévalence de l’analyse sur la synthèse. Pour le rationalisme cartésien, il y a primat de la synthèse sur l’analyse ; pour le rationalisme hégélien, « le vrai, c’est le tout ».

La difficulté vient alors pour l’empirisme dès que se pose la question du passage de la perception singulière à l’idée générale. L’un des procédés efficaces pour en sortir est de baptiser telle perception singulière (Jacques) d’un nom (homme), ce qui permet de lui attribuer la valeur d’une idée générale. C’est ce que l’on appelle le nominalisme, et dont il a existé une longue tradition de représentants depuis l’Antiquité et le Moyen âge (Épicure, Roscelin, Buridan, Ockham, Nicolas d’Autrécourt, Berkeley, Condillac, Hume, Stuart Mill, Taine, Poincaré, Duhem). L’idée générale n’est qu’un nom, qui n’a aucune réalité, ni dans l’esprit ni hors de l’esprit. Dès lors, c’est toute espèce de construction théorique faite de propositions éprouvées qui est mise en péril.

Ce vieux cheval épistémologique s’est conservé sous la rénovation d’un principe dit de l’ « individualisme méthodologique » où le badaud ordinaire ne voit pas malice (Max Weber ( ?), Popper, Schumpeter 1908, Von Mises, Hayek, North, Boudon).

La notion d’un choix de l’utilité maximale en fonction d’une évaluation rationnelle de l’individu vient l’utilitarisme de Jeremy Bentham, qu’il voit comme la mise en œuvre d’une arithmétique des plaisirs gérée par des maximes de prudence.

Cette idée vient de l’épicurisme antique, cependant que le principe de réalité freudien, coordonné à un principe de réalité, n’en est pas si éloigné non plus.

Le concept d’une tendance des systèmes vers l’équilibre n’est pas en soi familière à l’empirisme en philosophie et en psychologie. En psychologie, cette notion est valorisée plutôt par la Gestalt-théorie, qui est l’adversaire de l’atomisme associationniste et de du béhaviorisme. Évidemment aussi par la psychologie de l’intelligence de Piaget, comme par celle du développement de la personnalité chez Wallon.

La notion d’équilibre n’est pas en tant que telle familière à l’histoire de la philosophie. Ce qui s’en rapproche le plus dans l’Antiquité est la notion de « justice », chez Platon comme aussi Aristote, de même que les Stoïciens (ataraxie).

À l’époque classique on trouverait le double principe du maximum et du minimum formulé par Leibniz, selon qui le calcul divin produit le maximum d’effets avec le minimum de principes. Et évidemment aussi la troisième loi de Newton concernant l’égalité de l’action et de la réaction, qui deviendra chez Kant la catégorie d’action réciproque, de réciprocité (Gemeinschaft), ou encore d’interaction (Wechselwirkung), catégorie dialectique fondamentale pour Fichte et Hegel. Plus tard, le principe de conservation de l’énergie de Mayer, qui est aussi le premier principe de la thermodynamique de Carnot (opposé au second, celui de dissipation de l’énergie ou d’entropie) trouve une forme de prolongement dans le « principe de constance », posé par Freud comme un des régulateurs du fonctionnement psychique. Principe repris dans une certaine mesure par le principe d’homéostasie biologique de Cannon.

Or, bien que ce principe d’équilibre ait une valeur incontestable dans les sciences physiques, et même du psychique – ce qu’il ne songe pas à contester ni du reste à concéder, car il n’y songe même pas – Steve Keen va soutenir d’une façon tout aussi implacable qu’il n’a aucune application, sinon idéologique, en économie scientifique.

Les crises modernes montrent que les systèmes économiques ne tendent jamais vers l’équilibre, mais sont par principe et constamment menacés de déséquilibres. Ces systèmes précaires se développent sous régime constant de déséquilibre, plutôt que polarisés par une tendance à l’équilibre. Certaines mathématiques spéciales, dites différentielles permettent aujourd’hui de mieux gérer ces systèmes en perpétuel basculement dynamique. Les auteurs « classiques » ne disposaient que des systèmes d’équations linéaires en usage encore aujourd’hui dans la formation scolaire, quitte à y juxtaposer parfois des équations par centaines, en paquets traitables par les puissants ordinateurs modernes, ce qui ne changeait rien au fond de l’affaire.

Le champ des processus économiques est un espace où se rencontrent à foison des oppositions, des contradictions dont on peut faire des listes interminables, à consulter seulement la vingtaine des derniers parus depuis une dizaine d’années. Ces contradictions ont ceci de particulier qu’elles agissent dans le réel lui-même, et ne fonctionnent pas seulement dans l’esprit – soit qu’elles y trouvent un fondement légitime, soit qu’il ne s’agisse que de simples fautes logiques. Ces contradictions organisent une dialectique du réel, du type de ce qu’est la dialectique matérialiste – ceci, c’est nous qu’il le disons, pas Steve Keen, qui ne serait d’accord que sur le principe.

Ces dialectiques sont du genre « marxien » plutôt qu’ « hégélien ». En ceci que les oppositions qui s’y confrontent, en couples ou en paquets, s’y bousculent jusqu’à produire des crises sans solution « naturelle », faute de quoi, le système une fois détruit ou gravement perturbé, de nouveaux cycles apparaissent sans se totaliser en un devenir cohérent.

Les dialectiques « hégéliennes », à l’encontre, s’organisent selon le schéma ternaire : affirmation/négation/négation de la négation, ou encore : thèse/antithèse/synthèse (ce qui est plutôt du Fichte). Les oppositions s’inégalisent jusqu’à produire un troisième terme supérieur qui s’offre comme le support d’une nouvelle opposition plus positive, etc.

Les dialectiques « hégéliennes » sont optimistes et formatrices : on en trouve de plusieurs sortes dans le développement psychique de l’intelligence (Piaget) ou de la personnalité (Wallon, et déjà Freud).

L’espace optimiste des dialectiques « hégéliennes » ne connaît que des « cygnes blancs », alors que l’espace des dialectiques « marxiennes » est de nature « catastrophique » (Thom), en ce sens que peuvent y apparaître des « cygnes noirs » que nul n’attendait (la crise de 1929, celle de 2008).

Steve Keen a conquis ces dernières une grande célébrité, en ce qu’il a démontré avoir été le seul, ou à peu près, à avoir anticipé plusieurs année d’avance la grande crise de 2008, rien qu’à avoir étudié de manière sérieuse, les courbes d’allure exponentielle de l’endettement des particuliers dans un large éventail de pays.

S. Keen pense que la crise de 2008 n’est pas du tout finie, et qu’il s’en prépare une autre, qui devrait surgir autour de 2020 dans un certain nombre de pays « zombies » dont il donne la liste dans un second ouvrage récent (2017) par ordre décroissant de risque, et dont la France fait partie, à côté d’autres pays, soit dans l’ordre : Irlande, Hong-Kong, Chine, Australie, Belgique, Canada, Corée du Sud, Norvège, Suède, Finlande, France, Nouvelle-Zélande, Malaisie, Singapour, Thaïlande.

Certaines crises graves abiment les pays pour très longtemps – comme d’une sorte de cancer endogène : le Japon se trouve toujours dans un état de déflation chronique après avoir subi une crise financière systémique en 1990, soit près de 30 années plus tard. Les USA n’ont pu se sortir définitivement de la crise de 1929, qu’à la faveur du renouveau de l’industrie militaire réclamée par la Deuxième Guerre mondiale. Il s’agirait du même genre de danger grave à long terme que le réchauffement climatique – ce que soutient plus clairement son préfacier Gaël Giraud dans son Illusion financière (2012).

Steve Keen admire Marx – comme ancêtre de Keynes, Schumpeter, Minsky. Mais il le critique aussi en se référant à des tableaux statistiques produits par Sraffa (1926). D’une manière d’ailleurs qui reste peu claire.

Dans le dernier chapitre de son livre, S. Keen produit un assez large éventail de théories modernes alternatives en économie : école autrichienne, école postkeynésienne, école sraffienne, théorie de la complexité (éconophysique), école évolutionniste. À moins que l’économie ne disparaisse, par impuissance à produire une « révolution de la pensée économique. »

L’économie est une fausse science particulière, en ce sens que les préjugés – ainsi celui de l’ « équilibre » - y sont conservés et reproduits avec un esprit de résistance et de conformisme extraordinairement résistant, comme dans aucune autre science, même la psychologie. C’est comme si par exemple la psychologie moderne restait attachée par exemple au système de l’abbé de Condillac.

Pourquoi ? Parce qu’avec les racontars sur l’équilibre, la science économique raconte « aux riches ce qu’ils aiment entendre ». De même, soutient Keen, Obama aurait mieux réussi à donner de l’argent aux particuliers endettés qu’à renflouer les banques en défaut avec la même somme. Cela s’est fait en Australie. Steve Keen n’y va donc pas par quatre chemins.

D’autres chercheurs se réclament aujourd’hui plus particulièrement du marxisme : Pierre Ivorra (La finance au pas, 2015), mais surtout François Morin, dont le livre récent sur L’économie du XXe siècle. De la valeur-capital à la valeur-travail (2017) entend vraisemblablement faire pièce au très important livre de Thomas Piketty sur Le Capital au XXIe siècle (2013).

D’après F. Morin, le livre II du Capital présenterait une théorie élargie de la valeur-capital à trois étages, dans laquelle viendrait s’intégrer la valeur-travail qui centre le livre I. Soit un cycle en trois moments de la valeur-capital : Argent, Marchandise, Production (c’est là que se reloge le travail, la valeur-travail).

Même les économistes hétérodoxes refusent pour un certain nombre (la plupart ?) de fonder la valeur économique sur le travail (Aglietta, et même Keen).

L’examen de la science économique, parmi les sciences humaines, pose un assez gros problème d’ordre épistémologique : comment un concept très général (l’équilibre) dont l’usage serait valable dans telle science humaine et sociale (SHS) – la psychologie - se trouverait-il n’avoir aucune valeur utile dans une science somme toute assez voisine de celle-ci – justement l’économie ?

L’enseignement moderne – par exemple en Terminales – semble avoir bien compris que le champ de l’économie était solidaire de celui de la sociologie. Mais le pas n’a pas encore été fait du côté de la psychologie, pas plus que de la psychanalyse. Pourtant les exposés économiques font un assez large usage de notions empruntées à l’une et à l’autre. La nécessité sous-jacente de la psychologie pour l’économie est mieux comprise, de façon même tout à fait explicite, par certains auteurs (Jean Tirole, 2016).

Mais il est fort probable que les psychologues cognitivistes, qui sont attendus partout – par exemple aussi dans la pédagogie nouvelle – sont loin d’être prêts à pouvoir répondre à de pareilles attentes. Il y aurait un problème de déficience intellectuelle collective. Cela fait près de 60 années que l’enseignement universitaire de la psychologie est tombé au ras des pâquerettes (par exemple refus obstiné de tout concours d’« agrégation »), sous le patronage « catastrophique » de « cygnes noirs » du genre de Paul Fraisse et Maurice Reuchlin.                                             Emile Jalley 18 avril 2018