Vassili Nikolaïevitch Kaïourov

De Wikirouge
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Vassili Nikolaïevitch Kaïourov (1876-1936) était un ouvrier serrurier, et cadre bolchévik.

Biographie

Ouvrier serrurier, il adhère au POSDR en 1900. En 1903, il prend le parti des bolcheviks.

En Février 1917

En 1917, il dirige le rayon ("district") de Vyborg, le grand faubourg ouvrier de Petrograd. Avec ses camarades (Tchougourine, Khakharev, etc.) il eut un rôle important dans révolution de Février. En termes de responsabilités, il était en dessous de Chliapnikov, qui était alors un des seuls dirigeants du Comité central présents à Pétrograd (Lénine est dans l'émigration à Zurich, Staline est en exil en Sibérie...).

Ni les bolchéviks, ni encore moins les autres socialistes n'ont été à l'origine du déclenchement de l'insurrection de Février, largement spontanée. Kaïourov témoigne :

« On ne sentait venir aucun principe directeur des centres du parti ... Le Comité de Pétrograd était emprisonné, et le représentant du Comité central, le camarade Chliapnikov, se trouvait dans l’impuissance de donner des directives pour la journée suivante. »

Cependant la présence d'une implantation socialiste dans les quartiers ouvriers, même affaiblie par la répression et la conscription, a nettement contribué à politiser rapidement et à organiser les cortèges et les manifestations.

Le 23 février, jour qui inaugura la révolution, était organisée la Journée internationale des droits des Femmes. Les social-démocrates avaient prévu des réunions, discours, tracts... Mais ils déconseillaient la grève, par peur de conduire les ouvriers à dure répression, étant donné la nervosité des autorités. Mais de nombreuses ouvrières, exhaspérées par le rationnement, prirent l'initiative de réclamer du pain. Trotsky raconte les débuts de la révolution en se basant largement sur le témoignage de Kaïourov :

« Mais le lendemain matin, en dépit de toutes les directives, les ouvrières du textile quittèrent le travail dans plusieurs fabriques et envoyèrent des délégués aux métallos pour leur demander de soutenir la grève. C’est « à contre-cœur », écrit Kaïourov, que les bolcheviks marchèrent, suivis par les ouvriers mencheviks et socialistes révolutionnaires. [...]

Le lendemain, le mouvement, loin de s’apaiser, est doublement en recrudescence : environ la moitié des ouvriers industriels de Pétrograd font grève le 24 février. Les travailleurs se présentent le matin dans leurs usines et, au lieu de se mettre au travail, ouvrent des meetings, après quoi ils se dirigent vers le centre de la ville. [...] Les ouvriers de l’usine Erikson, qui compte parmi les plus modernes du rayon de Vyborg, après s’être assemblés le matin, s’avancèrent en masse, au nombre de 2 500 hommes, sur la Perspective Sampsonovsky, et, dans un passage étroit, tombèrent sur des Cosaques.

Poussant leurs chevaux, les officiers fendirent les premiers la foule. Derrière eux, sur toute la largeur de la chaussée, trottaient les Cosaques. Moment décisif ! Mais les cavaliers passèrent prudemment, en longue file, par le couloir que venaient de leur ouvrir leurs officiers. « Certains d’entre eux souriaient, écrit Kaïourov, et l’un d’eux cligna de l’œil, en copain, du côté des ouvriers ». Il signifiait quelque chose, ce clin d’œil ! [...] L’homme qui avait cligné de l’œil eut des imitateurs. [...] Les cosaques se mirent à répondre individuellement aux questions des ouvriers et même eurent avec eux de brefs entretiens. De la discipline, il ne restait plus que les apparences les plus minces, les plus tenues, avec le danger d’un déchirement évident. Les officiers se hâtèrent d’éloigner leurs troupes de la foule et, renonçant à l’idée de disperser les ouvriers, disposèrent leurs troupes en barrage d’une rue pour empêcher les manifestants de gagner le centre. Et ce fut peine perdue : postés et montant la garde en tout bien tout honneur, les Cosaques ne s’opposèrent cependant pas aux « plongeons » que faisaient les ouvriers entre les jambes des chevaux. La révolution ne choisit pas ses voies à son gré : au début de sa marche à la victoire, elle passait sous le ventre d’un cheval cosaque. [...]

La méthode de répression était ordonnée de la façon suivante : on ferait d’abord marcher la police ; ensuite on lancerait les Cosaques avec leurs nagaïkas [fouet de cuir] ; enfin, à toute extrémité, l’on mettrait en ligne les troupes avec leurs fusils et des mitrailleuses. Ce fut précisément ce plan, application élargie de l’expérience de 1905, qui fut mis en œuvre en Février. Le malheur n’était pas dans un défaut de prévoyance, ni dans une conception vicieuse, mais dans le matériel humain. C’est par là que l’arme devait être enrayée. [...]

Un des authentiques meneurs de ces journées, l’ouvrier bolchevik Kaïourov, raconte que les manifestants s’étaient tous enfuis, en certain point sous les coups de nagaïka de la police à cheval ; alors lui, Kaïourov, et quelques autres ouvriers qui n’avaient pas suivi les fuyards se décoiffèrent, s’approchèrent des Cosaques, le bonnet à la main : « Frères Cosaques, venez au secours des ouvriers dans leur lutte pour de pacifiques revendications ! Vous voyez comment nous traitent, nous, ouvriers affamés, ces pharaons. Aidez-nous ! » [...] Toute l’histoire des combats de rues et des victoires révolutionnaires fourmille de pareilles improvisations. Mais elles se perdent d’ordinaire dans le gouffre des grands évènements, et les historiens ne ramassent qu’un tégument de lieux communs. « Les cosaques échangèrent entre eux des coups d’œil singuliers, dit encore Kaïourov, et nous n’avions pas eu le temps de nous éloigner qu’ils se jetaient en plein dans la mêlée. » Quelques minutes plus tard, devant le perron de la gare, la foule portait en triomphe un Cosaque qui venait de sabrer un commissaire de police.

Les fusillades dirigées sur les manifestants augmentent l’incertitude des meneurs. L’ampleur même du mouvement commence à leur sembler périlleuse. Même à la séance du Comité de Vyborg, le soir du 26, c’est-à-dire douze heures avant la victoire, certains en vinrent à demander s’il n’était pas temps de mettre fin à la grève. Le fait peut sembler surprenant. Mais on doit comprendre qu’une victoire se constate plus facilement le lendemain que la veille. [...] Les Kaïourov et les Tchougourine ont du courage en suffisance, mais, par moments, ce qui les pince au cœur, c’est le sentiment de leur responsabilité devant la masse. [...] Dans ses Mémoires, Chlipanikov, principale figure d’alors au centre des bolcheviks de Pétrograd, raconte que, sur la demande des ouvriers qui voulaient des armes, tout au moins des révolvers, il leur opposait un refus, les envoyant en réclamer aux casernes. Il voulait ainsi éviter des collisions sanglantes entre ouvriers et soldats, en misant exclusivement sur l’agitation, c’est-à-dire sur la conquête des soldats par la parole et l’exemple. [...] A la réunion du matin, chez l’infatigable Kaïourov, une quarantaine de délégués d’usine se prononcèrent en majorité pour la continuation du mouvement. [...] D’ailleurs, cette décision retardait sur les faits : la réunion fut interrompue par une enivrante nouvelle ; les soldats s’étaient soulevés et les portes des prisons avaient été forcées. »

De Février à Octobre

Avec une légitime fierté, Kaïourov écrivait au sujet des ouvriers de Vyborg : « Ils ont été les premiers à entrer en lutte avec l'autocratie, les premiers à instituer dans leur district la journée de huit heures, les premiers à sortir en armes pour protester contre les dix ministres capitalistes, les premiers à protester, le 7 juillet, contre les persécutions infligées à notre parti, et ils n'ont pas été les derniers dans la journée décisive du 25 octobre. »

Pendant la guerre civile

Au début de l’été 1918 il est chargé de mission en Sibérie. A son retour Lénine l’envoie à Pétrograd, avec une lettre aux Ouvriers de Pétrograd dans laquelle il charge son « vieil ami » Kaïourov d’inviter les ouvriers de Pétrograd affamés à partir en masse dans les campagnes pour s’y ravitailler et combattre les koulaks (lettre du 12 juillet 1918). Huit jours plus tard Lénine appelle Kaïourov à d’autres tâches : sur le front de Kazan c’est la déroute. Les régiments de la V° armée s’enfuient devant les légions tchèques. [...] Quelques jours plus tard, Kaïourov et Tchougourine emmènent sur le front de Kazan un détachement de plusieurs milliers de militants communistes de Pétrograd, le premier de ces détachements de militants qui après avoir fait Février, après avoir fait Octobre, périront sur l’un des huit ou neuf fronts de la guerre civile.

Début 1919, la disette s’aggrave provoquant des troubles de la faim et le mécontentement des paysans. Kaïourov rapport à V. Serge : « A cette époque, écrit un militant ouvrier, on ne voyait guère de chevaux à Pétrograd : ils étaient crevés, mangés, réquisitionnés ou emmenés dans les campagnes. On ne rencontrait plus ni chats ni chiens [...] les gens se nourrissaient de thé et de galettes de pommes de terre à l’huile de lin. Membre de l’Exécutif du Soviet de Vyborg (Pétrograd), je sais qu’il y eut des semaines entières pendant lesquelles les ouvriers ne reçurent ni pain ni pommes de terre : on leur distribuait des graines de tournesol et des noix [...]. » - « Ce rapport de forces étant donné : les villes affamées face à face avec cent millions de paysans hostiles, la situation du pouvoir des Soviets semblait désespéré. » 

Face à Staline

Membre de l’Opposition unifiée - « il se range du côté de Zinoviev, mais n’occupe pas le devant de la scène. » [JJ Marie, page 116]-, puis du groupe Rioutine, il est exclu en 1932. Arrêté en 1935, il meurt en prison en 1936.

Importance et méconnaissance

Kaïourov fait partie d'une couche de cadres intermédiaires beaucoup moins connus que les principaux dirigeants du parti (souvent des intellectuels) mais sans qui l'implantation parmi les ouvriers n'aurait pas pu se faire. La plupart d'entre eux ont été oubliés. Kaïourov est un peu plus connu parce qu'il militait dans le faubourg de Vyborg, d'une importance capitale, et parce qu'il a écrit ses mémoires sur l'insurrection de Février.

« Rien, sans doute, ne peut mieux expliquer les victoires du bolchevisme, et surtout leur conquête, lente puis foudroyante, de ceux queBoukharine appelle le « deuxième cercle concentrique du parti », ses antennes et ses leviers en période révolutionnaire, les ouvriers révolutionnaires, organisateurs de syndicats et de comités du parti, pôles de résistance, centre d’initiatives, animateurs et éducateurs infatigables par qui le parti a pu s’intégrer dans la classe et la diriger. De tous ceux-là, l’histoire a presque oublié les noms dans tous les cas : Lénine, parlant d’eux, dit les cadres « à la Kaiourov », du nom de l’ouvrier qui le cache en 1917 pendant quelques jours et à qui il gardera toujours sa confiance. Sans leur existence, le « miracle » bolchevique ne peut se comprendre. » Pierre Broué, Le Parti Bolchévique

Les éléments sur la vie de Kaïourov sont très ténus, et contradictoires. Pierre Broué, dans son dernier livre « Communistes contre Staline », parle de Vassili Nikolaiévitch Kaïourov, né en 1888 et mort en 1939, comme d’ailleurs dans son « Trotsky »... Olivier Besancenot en parle également dans son livre Que faire de 1917 ? (2017).

Notes et sources

  • http://www.collectif-smolny.org/article.php3?id_article=957
  • Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, tome 1 - Février, 1930
  • Pierre Broué, Le Parti bolchévique, 1963
  • Pierre Broué, Trotsky, 1988 [sur le groupe Rioutine-Slepkov.]
  • Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire et autres écrits politiques, Paris, Robert Laffont Bouquins, 2001 ; cf. pp. 390 [Rioutine et « En prison, le vieil ouvrier bolchevik Kaïourov, estimé de Lénine, et presque toute sa famille. »], 420, 713-714 [Sur le groupe Rioutine.] ;
  • Jean-David AVENEL, Interventions Alliées pendant la Guerre civile russe (1918-1920), Paris, Economica, 2001 ;
  • Georges HAUPT et Jean-Jacques MARIE, Les bolcheviks par eux-mêmes, paris, Maspero, Bibliothèque Socialiste n°13, 1969 ; cf. pp. 115-116 ;
  • Jean MARABINI, L’Etincelle. Lénine, organisateur de la Révolution russe, Paris, Arthaud, 1962 ; cf. pp. 337, 340, 343-344, 347, 355 ;
  • Gérard WALTER, Lénine, paris, Marabout, 1950 ; cf. pp. 342-343
  • Olivier Besancenot, Que faire de 1917 ?, 2017