Différences entre les versions de « Question juive en Russie »

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'''Les populations juives, plus ou moins dispersées sur le territoire de l'ancien Empire russe, ont subi une longue histoire d'oppression raciste, mais aussi d'organisation et de résistance, en lien parfois conflictuel avec le mouvement socialiste.'''
 
'''Les populations juives, plus ou moins dispersées sur le territoire de l'ancien Empire russe, ont subi une longue histoire d'oppression raciste, mais aussi d'organisation et de résistance, en lien parfois conflictuel avec le mouvement socialiste.'''
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== Les Juifs et l'antisémitisme sous l'Empire russe ==
 
== Les Juifs et l'antisémitisme sous l'Empire russe ==
  
En Russie, on assiste à la mise en place d’un antisémitisme gouvernemental, une législation spécifique pour les Juifs de Russie et l’organisation des [[Pogroms|pogroms]] à partir de 1881. L'antisémitisme conduisait à des traitements différenciés en cas de répression politique. Par exemple, lors de la répression qui les frappe tous deux en 1896, [[Martov|Martov]], juif, subira des conditions d'exil plus difficiles que [[Lénine|Lénine]].<ref>Simon Sebag Montefiore, Young Stalin, page 96</ref>
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L'[[Empire_russe|Empire russe]], au fur et à mesure de son expansion, s'est retrouvé à englober sous la [[Question_nationale_en_Russie|domination d'une majorité russe une grande variété de peuples différents]], jusqu'à environ la moitié de la population totale. La politique du tsar était tellement répressive que la Russie était surnommée par les progressistes ''la prison des peuples''.
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Il y avait environ 4% de [[Juifs|Juifs]] dans la population de l'Empire russe au début du 20<sup>e</sup> siècle.<ref>https://web.archive.org/web/20070328175501/http://www.jewishencyclopedia.com/table.jsp?table_id=427&volid=11&title=STATISTICS</ref> Les [[Pogroms|pogroms]] contre les juifs étaient fréquents et attisés par les nobles réactionnaires et les [[Cent-Noirs|Cent-Noirs]]. Un véritable [[racisme_d'État|racisme d'État]] avait été mis en place, avec une législation spécifique pour les Juifs.
  
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A partir de 1881, les pogroms se multiplient. L'antisémitisme conduisait à des traitements différenciés en cas de répression politique. Par exemple, lors de la répression qui les frappe tous deux en 1896, [[Martov|Martov]], juif, subira des conditions d'exil plus difficiles que [[Lénine|Lénine]].<ref>Simon Sebag Montefiore, Young Stalin, page 96</ref>
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<div class="capturedImage floatright">[[File:Zone-de-résidence.jpg|right|Zone-de-résidence.jpg]]</div>
 
La première vraie organisation socialiste au sein de l'[[Empire_russe|Empire russe]] fut par ailleurs l'[[Union_générale_des_travailleurs_juifs|Union générale des travailleurs juifs]] (''Bund''), et elle le resta jusqu'en 1903. Les rapports entre le Bund et le reste des socialistes souleva de nombreux clivages.
 
La première vraie organisation socialiste au sein de l'[[Empire_russe|Empire russe]] fut par ailleurs l'[[Union_générale_des_travailleurs_juifs|Union générale des travailleurs juifs]] (''Bund''), et elle le resta jusqu'en 1903. Les rapports entre le Bund et le reste des socialistes souleva de nombreux clivages.
  
 
En avril 1903 eut lieu le pogrom de Kichinev, le plus terrible pogrom jamais exécuté jusqu’alors en Russie, qui consterna le monde entier et engendra l’adoption par toutes les langues du terme «&nbsp;pogrom&nbsp;» comme synonyme de «&nbsp;massacre&nbsp;». Il eut lieu dans la partie ukrainienne de la «&nbsp;zone de résidence&nbsp;». Les quartiers juifs de Kichinev furent détruits, les maisons dévastées, des centaines de Juifs blessés ou tués. Le pogrom fut déclenché des policiers du tsar et par des [[Cent-Noirs|Cent-Noirs]], mais exécuté en grande partie par des gens du peuple, ouvriers et travailleurs comme les Juifs qu’ils persécutaient. La confiance des ouvriers juifs en leurs frères de classe en fut sérieusement affectée.
 
En avril 1903 eut lieu le pogrom de Kichinev, le plus terrible pogrom jamais exécuté jusqu’alors en Russie, qui consterna le monde entier et engendra l’adoption par toutes les langues du terme «&nbsp;pogrom&nbsp;» comme synonyme de «&nbsp;massacre&nbsp;». Il eut lieu dans la partie ukrainienne de la «&nbsp;zone de résidence&nbsp;». Les quartiers juifs de Kichinev furent détruits, les maisons dévastées, des centaines de Juifs blessés ou tués. Le pogrom fut déclenché des policiers du tsar et par des [[Cent-Noirs|Cent-Noirs]], mais exécuté en grande partie par des gens du peuple, ouvriers et travailleurs comme les Juifs qu’ils persécutaient. La confiance des ouvriers juifs en leurs frères de classe en fut sérieusement affectée.
  
En 1903, peu après le progrom, le Bund tient une conférence à Karlsruhe, à laquelle participe [[Trotski|Trotski]]. [[Vladimir_Medem|Vladimir Medem]], militant local et théoricien du Bund, relate dans ses mémoire cette conférence<ref>Vladimir Medem, ''Ma vie'', 1923 (traduit en français en 1969)</ref>. Il raconte que Trotski répondit ''«&nbsp;cordialement et avec humour&nbsp;»'' à de jeunes spectateurs [[Sionistes|sionistes]] qui prirent la parole. La discussion s’envenima lorsque fut abordée la politique que le POSDR devait adopter pour combattre l’[[antisémitisme]]. Medem accusa le parti de négliger cette tâche. Trotski lui répondit que le parti distribuait des tracts à ce sujet, mais qu'il était peu utile de combattre spécifiquement l’antisémitisme&nbsp;: pour éliminer un sentiment solidement enraciné, vestige de l’ignorance qui dominait à l’époque médiévale, il fallait surtout élever le niveau général de conscience des masses. Pour Medem, ce discours ''«&nbsp;n’était rien d’autre qu’une façon de se dissimuler à ses propres yeux la grave et réelle responsabilité des socialistes russes&nbsp;»''.<ref>Arlene Clemesha, [http://www.mondialisme.org/spip.php?article269 ''Trotsky et la question juive''], En defensa del marxismo n°27, juin 2000</ref>
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En 1903, peu après le progrom, le Bund tient une conférence à Karlsruhe, à laquelle participe [[Trotski|Trotski]]. [[Vladimir_Medem|Vladimir Medem]], militant local et théoricien du Bund, relate dans ses mémoire cette conférence<ref>Vladimir Medem, ''Ma vie'', 1923 (traduit en français en 1969)</ref>. Il raconte que Trotski répondit ''«&nbsp;cordialement et avec humour&nbsp;»'' à de jeunes spectateurs [[Sionistes|sionistes]] qui prirent la parole. La discussion s’envenima lorsque fut abordée la politique que le POSDR devait adopter pour combattre l’[[Antisémitisme|antisémitisme]]. Medem accusa le parti de négliger cette tâche. Trotski lui répondit que le parti distribuait des tracts à ce sujet, mais qu'il était peu utile de combattre spécifiquement l’antisémitisme&nbsp;: pour éliminer un sentiment solidement enraciné, vestige de l’ignorance qui dominait à l’époque médiévale, il fallait surtout élever le niveau général de conscience des masses. Pour Medem, ce discours ''«&nbsp;n’était rien d’autre qu’une façon de se dissimuler à ses propres yeux la grave et réelle responsabilité des socialistes russes&nbsp;»''.<ref>Arlene Clemesha, [http://www.mondialisme.org/spip.php?article269 ''Trotsky et la question juive''], En defensa del marxismo n°27, juin 2000</ref>
  
C'est dans ce contexte qu'eut lieu,&nbsp;en août 1903, le [[Second_congrès_du_POSDR|2<sup>e</sup> congrès]] du [[Parti_social-démocrate_ouvrier_de_Russie|Parti social-démocrate ouvrier de Russie]] (POSDR), qui fut le vrai congrès de fondation. Le Bund revendiquait une [[Autonomie_nationale-culturelle|autonomie nationale-culturelle]] au sein du futur Etat démocratique (sans faire cependant de ce point une condition sine qua non). Il réclamait aussi une autonomie à l'intérieur du POSDR (droit d’élire son propre comité central et de déterminer sa propre politique sur les questions concernant la population juive). Le congrès, majoritairement composé d’ «&nbsp;[[Iskra|iskristes]]&nbsp;», s’opposait au Bund car il entrevoyait dans leurs exigences un séparatisme qui créerait des précédents pour d’autres groupes et mettrait en péril l’unité du parti. C’est aux iskristes juifs [[Martov|Martov]] et [[Trotsky|Trotsky]] que revint la tâche de réfuter les exigences du Bund. Martov avait été l’un de ses membres fondateurs&nbsp;; quant à Trotsky, il prit la parole en tant que ''«&nbsp;représentant des iskristes d’origine juive&nbsp;»''. Ce fut là une des rares fois où Trotsky fit référence à sa judéité<ref>Isaac Deutscher, The Prophet Armed, New York, Vintage Books, 1954, p. 74. (Trad. en français par P. Péju et E. Bolo, Le Prophète armé, Julliard, 1962.)</ref>. Mené «&nbsp;entre Juifs&nbsp;», le débat n’en fut pas pour autant facile. Trotsky prit la parole dix fois contre le Bund durant le débat, provoquant leur colère et indignation. Mis en minorité, les délégués du Bund quittèrent le Congrès.
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C'est dans ce contexte qu'eut lieu,&nbsp;en août 1903, le [[Second_congrès_du_POSDR|2<sup>e</sup> congrès]] du [[Parti_ouvrier_social-démocrate_de_Russie|Parti ouvrier social-démocrate de Russie]] (POSDR), qui fut le vrai congrès de fondation. Le Bund revendiquait une [[Autonomie_nationale-culturelle|autonomie nationale-culturelle]] au sein du futur Etat démocratique (sans faire cependant de ce point une condition sine qua non). Il réclamait aussi une autonomie à l'intérieur du POSDR (droit d’élire son propre comité central et de déterminer sa propre politique sur les questions concernant la population juive). Le congrès, majoritairement composé d’ «&nbsp;[[Iskra|iskristes]]&nbsp;», s’opposait au Bund car il entrevoyait dans leurs exigences un séparatisme qui créerait des précédents pour d’autres groupes et mettrait en péril l’unité du parti. C’est aux iskristes juifs [[Martov|Martov]] et [[Trotsky|Trotsky]] que revint la tâche de réfuter les exigences du Bund. Martov avait été l’un de ses membres fondateurs&nbsp;; quant à Trotsky, il prit la parole en tant que ''«&nbsp;représentant des iskristes d’origine juive&nbsp;»''. Ce fut là une des rares fois où Trotsky fit référence à sa judéité<ref>Isaac Deutscher, The Prophet Armed, New York, Vintage Books, 1954, p. 74. (Trad. en français par P. Péju et E. Bolo, Le Prophète armé, Julliard, 1962.)</ref>. Mené «&nbsp;entre Juifs&nbsp;», le débat n’en fut pas pour autant facile. Trotsky prit la parole dix fois contre le Bund durant le débat, provoquant leur colère et indignation. Mis en minorité, les délégués du Bund quittèrent le Congrès.
  
 
Le Bund rejoignit formellement les rangs du [[POSDR|POSDR]] lorsque toutes ses factions se réunifièrent au 4<sup>e</sup> congrès (de l'Unité) tenu à Stockholm en avril 1906, néanmoins le parti resta fracturé autour de dissensions ethniques et idéologiques. En général, le Bund tendait à soutenir la faction des [[Mencheviks|Mencheviks]] conduite par [[Julius_Martov|Martov]] et s'opposait à la faction bolchévique conduite par [[Vladimir_Ilitch_Lénine|Lénine]], et ce durant toutes les luttes factionnelles qui agitèrent le Parti social-démocrate jusqu'à la [[Révolution_russe|Révolution d'octobre 1917]]. Par ailleurs, les juifs étant un peu plus nombreux parmi les [[Menchéviks|menchéviks]] que parmi les [[Bolchéviks|bolchéviks]], [[Staline|Staline]] n'hésita pas opposer&nbsp; ''«&nbsp;la véritable faction russe&nbsp;»'' à la ''«&nbsp;faction juive&nbsp;»''...
 
Le Bund rejoignit formellement les rangs du [[POSDR|POSDR]] lorsque toutes ses factions se réunifièrent au 4<sup>e</sup> congrès (de l'Unité) tenu à Stockholm en avril 1906, néanmoins le parti resta fracturé autour de dissensions ethniques et idéologiques. En général, le Bund tendait à soutenir la faction des [[Mencheviks|Mencheviks]] conduite par [[Julius_Martov|Martov]] et s'opposait à la faction bolchévique conduite par [[Vladimir_Ilitch_Lénine|Lénine]], et ce durant toutes les luttes factionnelles qui agitèrent le Parti social-démocrate jusqu'à la [[Révolution_russe|Révolution d'octobre 1917]]. Par ailleurs, les juifs étant un peu plus nombreux parmi les [[Menchéviks|menchéviks]] que parmi les [[Bolchéviks|bolchéviks]], [[Staline|Staline]] n'hésita pas opposer&nbsp; ''«&nbsp;la véritable faction russe&nbsp;»'' à la ''«&nbsp;faction juive&nbsp;»''...
  
 
== La Révolution de Février 1917 ==
 
== La Révolution de Février 1917 ==
 
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<div class="capturedImage floatright">[[File:ManifestationBund1917.jpg|right|ManifestationBund1917.jpg]]</div>
 
Lors de la [[Révolution_de_Février_1917|révolution bourgeoise de Février 1917]], l'antisémitisme d'Etat disparaît officiellement. Près de 700 textes de lois et décrets tsaristes sur les Juifs sont abolis. Un des délégués du soviet, Moishe Grouzenberg, s'exclame&nbsp;:
 
Lors de la [[Révolution_de_Février_1917|révolution bourgeoise de Février 1917]], l'antisémitisme d'Etat disparaît officiellement. Près de 700 textes de lois et décrets tsaristes sur les Juifs sont abolis. Un des délégués du soviet, Moishe Grouzenberg, s'exclame&nbsp;:
 
<blockquote>''«&nbsp;A présent par la volonté souveraine du peuple révolutionnaire nous sommes des citoyens. Camarades, si l'Etat russe d'avant la révolution était une prison de dimensions monstrueuse, qui ne connaissait que des prisonniers et des géôliers, la cellule la plus infecte, la chambre de la torture, en était réservée à nous, peuple juif de six millions d'âmes.&nbsp;»<ref name="JJM-2009">Jean-Jacques Marie, [https://books.google.fr/books?id=HKhSCwAAQBAJ&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q&f=false ''L'antisémitisme en Russie, de Catherine II à Poutine''], 2009</ref>''</blockquote>  
 
<blockquote>''«&nbsp;A présent par la volonté souveraine du peuple révolutionnaire nous sommes des citoyens. Camarades, si l'Etat russe d'avant la révolution était une prison de dimensions monstrueuse, qui ne connaissait que des prisonniers et des géôliers, la cellule la plus infecte, la chambre de la torture, en était réservée à nous, peuple juif de six millions d'âmes.&nbsp;»<ref name="JJM-2009">Jean-Jacques Marie, [https://books.google.fr/books?id=HKhSCwAAQBAJ&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q&f=false ''L'antisémitisme en Russie, de Catherine II à Poutine''], 2009</ref>''</blockquote>  
Mais cet antisémitisme structurel en Russie n'a pas disparu subitement. D'abord, les [[Cent-noirs|cent-noirs]] font une propagande haineuse contre les Juifs qu'ils accusent d'être partout parmi les révolutionnaires (libéraux comme socialistes), de spéculer, de comploter pour diriger la Russie... Quand des émeutes d'affamés s'en prennent aux boutiquiers, comme cela arrive souvent en 1917, les boutiques juives sont plus fréquemment visées. L'antisémitisme est très présent dans la paysannerie, et les soldats en sont majoritairement issus. Suite au fiasco de ''«&nbsp;l'[[Offensive_Kerensky|offensive Kerensky]]&nbsp;»'' en juin, des soldats en repli dévastent sur leur passage les villages juifs.
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Mais cet antisémitisme structurel en Russie n'a pas disparu subitement. D'abord, les [[Cent-noirs|cent-noirs]] font une propagande haineuse contre les Juifs qu'ils accusent d'être partout parmi les révolutionnaires (libéraux comme socialistes), de spéculer, de comploter pour diriger la Russie... Quand des émeutes d'affamés s'en prennent aux boutiquiers, comme cela arrive souvent en 1917, les boutiques juives sont plus fréquemment visées. L'antisémitisme est très présent dans la [[Mouvement_paysan_en_Russie|paysannerie]], et les soldats en sont majoritairement issus. Suite au fiasco de ''«&nbsp;l'[[Offensive_Kerensky|offensive Kerensky]]&nbsp;»'' en juin, des soldats en repli dévastent sur leur passage les villages juifs.
  
A tel point qu'en réaction, le 21 juin, le 1<sup>er</sup> [[Congrès_des_soviets|congrès des soviets]] vote à l'unanimité un appel aux soviets locaux ''«&nbsp;à la plus grande vigilance face à l'activité des agitateurs antisémites, à une action incessante, à un travail constant d'explication parmi les masses populaires les plus larges afin de combattre les campagnes antisémites.&nbsp;»'' Une conférence de délégués militaires juifs se réunit spéficiquement sur le sujet de l'antisémitisme le 10 octobre, et constate&nbsp;: ''«&nbsp;Le pouvoir est impuissant et ne peut donner aucune garantie pour la défense des droits et de la vie des juifs. La Rada centrale est impuissante à lutter contre les pogroms. La Garde rouge ne garantie pas une véritable défense car l'antisémitisme s'y développe.&nbsp;»'' La conférence appelle donc à constituer des organismes d'autodéfense juive.<ref name="JJM-2009" />
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Pendant la révolution de 1917, les contre-révolutionnaires accusaient les socialistes d'être juifs, donc de mener le ''«&nbsp;vrai peuple russe&nbsp;»'' à sa perte, souvent à grand renfort de [[Théories_du_complot|théories du complot]]. Ces accusations pouvaient même viser [[Kerenski|Kerenski]]. Des Cent-Noirs attisaient la haine antisémite en s'appuyant sur la situation. [[John_Reed|John Reed]] témoigne que ''«&nbsp;de mystérieux individus tournaient autour des femmes qui faisaient la queue en grelottant pour du pain et du lait, chuchotant que les Juifs ont accaparés les stocks alimentaires et que les membres des soviets vivent dans le luxe&nbsp;»''<ref>John Reed, ''[[Dix jours qui ébranlèrent le monde]]'', 1919</ref>. L'ouvrier [[Afanassiev|Afanassiev]] témoigne que pendant les journées de juillet des commerçants, dans les quartiers de la ville où ils se sentaient en force, se jetaient avec fureur sur les ouvriers et les rouaient de coups impitoyablement aux cris de ''«&nbsp;cognez sur les youpins et sur les bolcheviks, foutez-les à l'eau&nbsp;!&nbsp;».<ref>Léon Trotsky, ''[https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr26.htm Histoire de la révolution russe - 26 Les Journées de juillet, le point culminant et l'écrasement]'', 1932</ref>''
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En réaction, le 21 juin, le 1<sup>er</sup> [[Congrès_des_soviets|congrès des soviets]] vote à l'unanimité un appel aux soviets locaux ''«&nbsp;à la plus grande vigilance face à l'activité des agitateurs antisémites, à une action incessante, à un travail constant d'explication parmi les masses populaires les plus larges afin de combattre les campagnes antisémites.&nbsp;»'' Une conférence de délégués militaires juifs se réunit spéficiquement sur le sujet de l'antisémitisme le 10 octobre, et constate&nbsp;: ''«&nbsp;Le pouvoir est impuissant et ne peut donner aucune garantie pour la défense des droits et de la vie des juifs. La Rada centrale est impuissante à lutter contre les pogroms. La Garde rouge ne garantie pas une véritable défense car l'antisémitisme s'y développe.&nbsp;»'' La conférence appelle donc à constituer des organismes d'autodéfense juive.<ref name="JJM-2009" />
  
 
L'antisémitisme s'exprimait confusément y compris au coeur des troupes bolchéviques à Petrograd, lors de la prise du Palais d'Hiver. Ainsi au cours de sa fuite cette nuit-là, Kerensky voit sur un mur l'inscription&nbsp;: ''«&nbsp;A bas le juif Kerensky, vive Trotsky&nbsp;!&nbsp;»'' Un autre témoin, [https://en.wikipedia.org/wiki/Arnold_D._Margolin Margoline], a rencontré des soldats déserteurs qui vantaient les mérites de [[Trotsky|Trotsky]] et crachaient sur ''«&nbsp;Kerensky et ses 12 ministres, tous des juifs&nbsp;!&nbsp;»'' Lorsque Margoline a essayé d'expliquer qu'en réalité Kerensky n'était pas juif mais Trotsky si, les soldats ont rétorqué&nbsp;: ''«&nbsp;Et alors&nbsp;? C'est peut-être un juif mais il est pour la paix, ça veut dire qu'il est l'un de nous&nbsp;!&nbsp;»<ref name="JJM-2009" />''
 
L'antisémitisme s'exprimait confusément y compris au coeur des troupes bolchéviques à Petrograd, lors de la prise du Palais d'Hiver. Ainsi au cours de sa fuite cette nuit-là, Kerensky voit sur un mur l'inscription&nbsp;: ''«&nbsp;A bas le juif Kerensky, vive Trotsky&nbsp;!&nbsp;»'' Un autre témoin, [https://en.wikipedia.org/wiki/Arnold_D._Margolin Margoline], a rencontré des soldats déserteurs qui vantaient les mérites de [[Trotsky|Trotsky]] et crachaient sur ''«&nbsp;Kerensky et ses 12 ministres, tous des juifs&nbsp;!&nbsp;»'' Lorsque Margoline a essayé d'expliquer qu'en réalité Kerensky n'était pas juif mais Trotsky si, les soldats ont rétorqué&nbsp;: ''«&nbsp;Et alors&nbsp;? C'est peut-être un juif mais il est pour la paix, ça veut dire qu'il est l'un de nous&nbsp;!&nbsp;»<ref name="JJM-2009" />''
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Factuellement, la majorité des organisations juives, des [[Sionistes|sionistes]] jusqu'au [[Bund|Bund]], se sont opposées à la [[Révolution_d'Octobre|révolution d'Octobre]]. Réunis les 7-9 novembre à Minsk, 5 membres du bureau du comité central du Bund déclarent&nbsp;: ''«&nbsp;La terreur bolchévique, appuyée sur la dictature militaire de soldats en armes, est un grand danger pour la révolution et ouvre la voie à l'instauration d'une dicature militaire de la contre-révolution.&nbsp;»'' Trois d'entre eux (Esther Froumkina, Mikhail Rafes, Tcheremiski) seront pourtant plus tard, 3 ans plus tard, les principaux dirigeants des sections juives du parti communiste. Certains militants juifs ont néanmoins rejoint dès 1917 les bolchéviks, comme [[Boris_Hessen|Boris Hessen]], dirigeant du soviet d'Elizabethgrad, qui organisa la [[Nationalisation|nationalisation]] de la banque fondée par son propre père.
 
Factuellement, la majorité des organisations juives, des [[Sionistes|sionistes]] jusqu'au [[Bund|Bund]], se sont opposées à la [[Révolution_d'Octobre|révolution d'Octobre]]. Réunis les 7-9 novembre à Minsk, 5 membres du bureau du comité central du Bund déclarent&nbsp;: ''«&nbsp;La terreur bolchévique, appuyée sur la dictature militaire de soldats en armes, est un grand danger pour la révolution et ouvre la voie à l'instauration d'une dicature militaire de la contre-révolution.&nbsp;»'' Trois d'entre eux (Esther Froumkina, Mikhail Rafes, Tcheremiski) seront pourtant plus tard, 3 ans plus tard, les principaux dirigeants des sections juives du parti communiste. Certains militants juifs ont néanmoins rejoint dès 1917 les bolchéviks, comme [[Boris_Hessen|Boris Hessen]], dirigeant du soviet d'Elizabethgrad, qui organisa la [[Nationalisation|nationalisation]] de la banque fondée par son propre père.
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Au dernier moment de l'[[Insurrection_d'Octobre_1917|insurrection]], les [[Cosaques|cosaques]] qui gardaient le [[Palais_d'Hiver|Palais d'Hiver]] désertent. Parmi les défenseurs, il y avait un [[Bataillons_de_femmes|bataillon de femmes]], et surtout des [[Junkers|junkers]], et une bonne partie d'entre eux étaient juifs. [[Trotski|Trotski]] décrit ainsi l'état d'esprit qui fait basculer les cosaques&nbsp;: ''«&nbsp;Qui restait pour défendre Kerensky&nbsp;? Des juifs et des babas... mais le peuple russe, lui, était resté avec Lénine&nbsp;»''<ref>Léon Trotsky, ''[https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr46.htm Histoire de la révolution russe - 46 La prise du palais d'Hiver]'', 1932</ref>.
  
 
Aussitôt après la [[Révolution_d'Octobre|révolution d'Octobre]], Lénine pousse Trotski à accepter les plus hautes responsabilités, et celui-ci freine, notamment parce qu'il craint que sa judéité serve d'angle d'attaque favori aux réactionnaires. Lénine minimisait ce problème. Trotski fait le retour suivant sur cette question dans son autobiographie&nbsp;:
 
Aussitôt après la [[Révolution_d'Octobre|révolution d'Octobre]], Lénine pousse Trotski à accepter les plus hautes responsabilités, et celui-ci freine, notamment parce qu'il craint que sa judéité serve d'angle d'attaque favori aux réactionnaires. Lénine minimisait ce problème. Trotski fait le retour suivant sur cette question dans son autobiographie&nbsp;:
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*[[Armée_rouge|Armée rouge]]&nbsp;: 8,6&nbsp;%  
 
*[[Armée_rouge|Armée rouge]]&nbsp;: 8,6&nbsp;%  
  
Des groupes juifs au sein du camp révolutionnaire ont été les premiers à réagir et à faire pression pour que la direction bolchévique condamne ces pogroms.<ref>Brendan McGeever, [http://revueperiode.net/auto-organisation-des-juifs-et-bolchevisme-lantisemitisme-dans-la-revolution-russe/ ''Auto-organisation des juifs et bolchévisme : l’antisémitisme dans la révolution russe''], 2016</ref>
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Des groupes juifs au sein du camp révolutionnaire ont été les premiers à réagir et à faire pression pour que la direction bolchévique condamne ces pogroms.<ref>Brendan McGeever, [http://revueperiode.net/auto-organisation-des-juifs-et-bolchevisme-lantisemitisme-dans-la-revolution-russe/ ''Auto-organisation des juifs et bolchévisme : l’antisémitisme dans la révolution russe''], 2016</ref> En 1918 fut créée la section juive du parti bolchévik, la ''[[Yevsektsia|Yevsektsia]]''.
  
 
En mars 1919, [[Lénine|Lénine]] prononçait un discours contre l'antisémitisme&nbsp;:
 
En mars 1919, [[Lénine|Lénine]] prononçait un discours contre l'antisémitisme&nbsp;:
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Lénine accusait principalement les capitalistes de ''«&nbsp;fomenter la haine contre les juifs afin d’aveugler les ouvriers, de détourner leur attention du véritable ennemi du peuple travailleur, le capital&nbsp;»'', il pensait que l'antisémitisme appartenait au passé&nbsp;:
 
Lénine accusait principalement les capitalistes de ''«&nbsp;fomenter la haine contre les juifs afin d’aveugler les ouvriers, de détourner leur attention du véritable ennemi du peuple travailleur, le capital&nbsp;»'', il pensait que l'antisémitisme appartenait au passé&nbsp;:
 
<blockquote>''«&nbsp;Cela est une survivance des anciens temps féodaux, où les prêtres brûlaient les hérétiques au bûcher, où les paysans vivaient dans le servage, et que où les gens étaient écrasés et amorphes. Cette vieille ignorance féodale est en train de s’éteindre&nbsp;; les yeux du peuple sont en train de s’ouvrir. &nbsp;»''</blockquote>  
 
<blockquote>''«&nbsp;Cela est une survivance des anciens temps féodaux, où les prêtres brûlaient les hérétiques au bûcher, où les paysans vivaient dans le servage, et que où les gens étaient écrasés et amorphes. Cette vieille ignorance féodale est en train de s’éteindre&nbsp;; les yeux du peuple sont en train de s’ouvrir. &nbsp;»''</blockquote>  
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== Postérité ==
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Suite à l'[[Assassinat_de_la_famille_impériale_russe|assassinat de la famille impériale]], un mythe antisémite va circuler dans les milieux les plus réactionnaires&nbsp;: celui selon lequel il s'agirait d'un ''«&nbsp;meurtre rituel juif&nbsp;»''. En 2017, sous le régime de Poutine, la justice ouvre offciellement une enquête pour étudier cette thèse.<ref>Le Monde, [http://www.lemonde.fr/europe/article/2017/11/29/la-justice-russe-etudie-la-theorie-antisemite-d-un-meurtre-rituel-de-la-famille-imperiale-en-1918_5222258_3214.html ''La justice russe étudie la théorie antisémite d’un « meurtre rituel » de la famille impériale en 1918''], 29 novembre 1917</ref>
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Le régime bolchevik a fini par interdire le [[Bund_juif|Bund]], non pas en tant qu'organisation juive mais en tant qu'organisation combattant le nouveau pouvoir, comme les [[Menchéviks|menchéviks]] auxquels il était lié. Sous le régime stalinien, l'antisémitisme a vite connu une résurgence, finissant par frapper même ceux des juifs qui étaient les plus zélés staliniens, comme le journaliste/dénonciateur [[David_Zaslavski|David Zaslavski]]<ref>Mediapart, [https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/120817/octobre-17-david-zaslavski-le-zele-travailleur-de-la-libre-presse-sovietique ''Octobre 17. David Zaslavski, le zélé «travailleur de la libre presse soviétique»''], Août 2017</ref>.
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Un grand nombre de juifs figureront parmi les dissidents russes émigrés. Certains ont remarqué, que parmi les juifs résidant aux Etats-Unis, les juifs d'origine soviétique étaient plus racistes que la moyenne, ce qui s'expliquerait par un rejet de la politique soviétique de soutien aux tiers-mondistes et à son opposition à Israël.<ref>AntidoteZine, ''[https://antidotezine.com/2017/11/27/peculiar-racism/ On the Peculiar Racism of Soviet Émigrés]'', 27 novembre 2017</ref>
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== Notes et sources ==
 
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*Brendan McGeever, ''The Bolsheviks and Antisemitism in the Russian Revolution,'' Cambridge University Press, 2017
  
 
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Version du 30 octobre 2018 à 17:00


Les populations juives, plus ou moins dispersées sur le territoire de l'ancien Empire russe, ont subi une longue histoire d'oppression raciste, mais aussi d'organisation et de résistance, en lien parfois conflictuel avec le mouvement socialiste.

1 Les Juifs et l'antisémitisme sous l'Empire russe

L'Empire russe, au fur et à mesure de son expansion, s'est retrouvé à englober sous la domination d'une majorité russe une grande variété de peuples différents, jusqu'à environ la moitié de la population totale. La politique du tsar était tellement répressive que la Russie était surnommée par les progressistes la prison des peuples.

Il y avait environ 4% de Juifs dans la population de l'Empire russe au début du 20e siècle.[1] Les pogroms contre les juifs étaient fréquents et attisés par les nobles réactionnaires et les Cent-Noirs. Un véritable racisme d'État avait été mis en place, avec une législation spécifique pour les Juifs.

A partir de 1881, les pogroms se multiplient. L'antisémitisme conduisait à des traitements différenciés en cas de répression politique. Par exemple, lors de la répression qui les frappe tous deux en 1896, Martov, juif, subira des conditions d'exil plus difficiles que Lénine.[2]

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La première vraie organisation socialiste au sein de l'Empire russe fut par ailleurs l'Union générale des travailleurs juifs (Bund), et elle le resta jusqu'en 1903. Les rapports entre le Bund et le reste des socialistes souleva de nombreux clivages.

En avril 1903 eut lieu le pogrom de Kichinev, le plus terrible pogrom jamais exécuté jusqu’alors en Russie, qui consterna le monde entier et engendra l’adoption par toutes les langues du terme « pogrom » comme synonyme de « massacre ». Il eut lieu dans la partie ukrainienne de la « zone de résidence ». Les quartiers juifs de Kichinev furent détruits, les maisons dévastées, des centaines de Juifs blessés ou tués. Le pogrom fut déclenché des policiers du tsar et par des Cent-Noirs, mais exécuté en grande partie par des gens du peuple, ouvriers et travailleurs comme les Juifs qu’ils persécutaient. La confiance des ouvriers juifs en leurs frères de classe en fut sérieusement affectée.

En 1903, peu après le progrom, le Bund tient une conférence à Karlsruhe, à laquelle participe Trotski. Vladimir Medem, militant local et théoricien du Bund, relate dans ses mémoire cette conférence[3]. Il raconte que Trotski répondit « cordialement et avec humour » à de jeunes spectateurs sionistes qui prirent la parole. La discussion s’envenima lorsque fut abordée la politique que le POSDR devait adopter pour combattre l’antisémitisme. Medem accusa le parti de négliger cette tâche. Trotski lui répondit que le parti distribuait des tracts à ce sujet, mais qu'il était peu utile de combattre spécifiquement l’antisémitisme : pour éliminer un sentiment solidement enraciné, vestige de l’ignorance qui dominait à l’époque médiévale, il fallait surtout élever le niveau général de conscience des masses. Pour Medem, ce discours « n’était rien d’autre qu’une façon de se dissimuler à ses propres yeux la grave et réelle responsabilité des socialistes russes ».[4]

C'est dans ce contexte qu'eut lieu, en août 1903, le 2e congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR), qui fut le vrai congrès de fondation. Le Bund revendiquait une autonomie nationale-culturelle au sein du futur Etat démocratique (sans faire cependant de ce point une condition sine qua non). Il réclamait aussi une autonomie à l'intérieur du POSDR (droit d’élire son propre comité central et de déterminer sa propre politique sur les questions concernant la population juive). Le congrès, majoritairement composé d’ « iskristes », s’opposait au Bund car il entrevoyait dans leurs exigences un séparatisme qui créerait des précédents pour d’autres groupes et mettrait en péril l’unité du parti. C’est aux iskristes juifs Martov et Trotsky que revint la tâche de réfuter les exigences du Bund. Martov avait été l’un de ses membres fondateurs ; quant à Trotsky, il prit la parole en tant que « représentant des iskristes d’origine juive ». Ce fut là une des rares fois où Trotsky fit référence à sa judéité[5]. Mené « entre Juifs », le débat n’en fut pas pour autant facile. Trotsky prit la parole dix fois contre le Bund durant le débat, provoquant leur colère et indignation. Mis en minorité, les délégués du Bund quittèrent le Congrès.

Le Bund rejoignit formellement les rangs du POSDR lorsque toutes ses factions se réunifièrent au 4e congrès (de l'Unité) tenu à Stockholm en avril 1906, néanmoins le parti resta fracturé autour de dissensions ethniques et idéologiques. En général, le Bund tendait à soutenir la faction des Mencheviks conduite par Martov et s'opposait à la faction bolchévique conduite par Lénine, et ce durant toutes les luttes factionnelles qui agitèrent le Parti social-démocrate jusqu'à la Révolution d'octobre 1917. Par ailleurs, les juifs étant un peu plus nombreux parmi les menchéviks que parmi les bolchéviks, Staline n'hésita pas opposer  « la véritable faction russe » à la « faction juive »...

2 La Révolution de Février 1917

Lors de la révolution bourgeoise de Février 1917, l'antisémitisme d'Etat disparaît officiellement. Près de 700 textes de lois et décrets tsaristes sur les Juifs sont abolis. Un des délégués du soviet, Moishe Grouzenberg, s'exclame :

« A présent par la volonté souveraine du peuple révolutionnaire nous sommes des citoyens. Camarades, si l'Etat russe d'avant la révolution était une prison de dimensions monstrueuse, qui ne connaissait que des prisonniers et des géôliers, la cellule la plus infecte, la chambre de la torture, en était réservée à nous, peuple juif de six millions d'âmes. »[6]

Mais cet antisémitisme structurel en Russie n'a pas disparu subitement. D'abord, les cent-noirs font une propagande haineuse contre les Juifs qu'ils accusent d'être partout parmi les révolutionnaires (libéraux comme socialistes), de spéculer, de comploter pour diriger la Russie... Quand des émeutes d'affamés s'en prennent aux boutiquiers, comme cela arrive souvent en 1917, les boutiques juives sont plus fréquemment visées. L'antisémitisme est très présent dans la paysannerie, et les soldats en sont majoritairement issus. Suite au fiasco de « l'offensive Kerensky » en juin, des soldats en repli dévastent sur leur passage les villages juifs.

Pendant la révolution de 1917, les contre-révolutionnaires accusaient les socialistes d'être juifs, donc de mener le « vrai peuple russe » à sa perte, souvent à grand renfort de théories du complot. Ces accusations pouvaient même viser Kerenski. Des Cent-Noirs attisaient la haine antisémite en s'appuyant sur la situation. John Reed témoigne que « de mystérieux individus tournaient autour des femmes qui faisaient la queue en grelottant pour du pain et du lait, chuchotant que les Juifs ont accaparés les stocks alimentaires et que les membres des soviets vivent dans le luxe »[7]. L'ouvrier Afanassiev témoigne que pendant les journées de juillet des commerçants, dans les quartiers de la ville où ils se sentaient en force, se jetaient avec fureur sur les ouvriers et les rouaient de coups impitoyablement aux cris de « cognez sur les youpins et sur les bolcheviks, foutez-les à l'eau ! ».[8]

En réaction, le 21 juin, le 1er congrès des soviets vote à l'unanimité un appel aux soviets locaux « à la plus grande vigilance face à l'activité des agitateurs antisémites, à une action incessante, à un travail constant d'explication parmi les masses populaires les plus larges afin de combattre les campagnes antisémites. » Une conférence de délégués militaires juifs se réunit spéficiquement sur le sujet de l'antisémitisme le 10 octobre, et constate : « Le pouvoir est impuissant et ne peut donner aucune garantie pour la défense des droits et de la vie des juifs. La Rada centrale est impuissante à lutter contre les pogroms. La Garde rouge ne garantie pas une véritable défense car l'antisémitisme s'y développe. » La conférence appelle donc à constituer des organismes d'autodéfense juive.[6]

L'antisémitisme s'exprimait confusément y compris au coeur des troupes bolchéviques à Petrograd, lors de la prise du Palais d'Hiver. Ainsi au cours de sa fuite cette nuit-là, Kerensky voit sur un mur l'inscription : « A bas le juif Kerensky, vive Trotsky ! » Un autre témoin, Margoline, a rencontré des soldats déserteurs qui vantaient les mérites de Trotsky et crachaient sur « Kerensky et ses 12 ministres, tous des juifs ! » Lorsque Margoline a essayé d'expliquer qu'en réalité Kerensky n'était pas juif mais Trotsky si, les soldats ont rétorqué : « Et alors ? C'est peut-être un juif mais il est pour la paix, ça veut dire qu'il est l'un de nous ! »[6]

Par ailleurs, si les nationalistes russes rejettent les juifs hors de la nation, les traditionnalistes juifs rejettent les révolutionnaires hors du peuple juif. Par exemple Simon Doubnov déclare dans un meeting du 8 juin : « De notre milieu sont issus quelques démagogues, qui se sont joints aux héros de la rue et aux prophètes de la confiscation. Ils interviennent sous des pseudomnymes russes, par honte de leur origine juive (Trotsky, Zinoviev...). Mais ce sont plutôt leurs noms juifs qui sont des pseudonymes : ils n'ont pas de racines dans notre peuple. »

3 La Révolution d'Octobre 1917

Factuellement, la majorité des organisations juives, des sionistes jusqu'au Bund, se sont opposées à la révolution d'Octobre. Réunis les 7-9 novembre à Minsk, 5 membres du bureau du comité central du Bund déclarent : « La terreur bolchévique, appuyée sur la dictature militaire de soldats en armes, est un grand danger pour la révolution et ouvre la voie à l'instauration d'une dicature militaire de la contre-révolution. » Trois d'entre eux (Esther Froumkina, Mikhail Rafes, Tcheremiski) seront pourtant plus tard, 3 ans plus tard, les principaux dirigeants des sections juives du parti communiste. Certains militants juifs ont néanmoins rejoint dès 1917 les bolchéviks, comme Boris Hessen, dirigeant du soviet d'Elizabethgrad, qui organisa la nationalisation de la banque fondée par son propre père.

Au dernier moment de l'insurrection, les cosaques qui gardaient le Palais d'Hiver désertent. Parmi les défenseurs, il y avait un bataillon de femmes, et surtout des junkers, et une bonne partie d'entre eux étaient juifs. Trotski décrit ainsi l'état d'esprit qui fait basculer les cosaques : « Qui restait pour défendre Kerensky ? Des juifs et des babas... mais le peuple russe, lui, était resté avec Lénine »[9].

Aussitôt après la révolution d'Octobre, Lénine pousse Trotski à accepter les plus hautes responsabilités, et celui-ci freine, notamment parce qu'il craint que sa judéité serve d'angle d'attaque favori aux réactionnaires. Lénine minimisait ce problème. Trotski fait le retour suivant sur cette question dans son autobiographie :

Mais il se trouva que Lénine avait raison. Pendant les années où la révolution montait, cette question n'était d'aucune importance. Les Blancs tentèrent, il est vrai, d'utiliser dans leur agitation, à l'intérieur de l'Armée rouge, des idées antisémites, mais ils n'eurent aucun succès. Nous en avons un bon nombre de preuves, même dans la presse des Blancs. Dans les Archives de la Révolution russe, cahiers édités à Berlin, un auteur, contre-révolutionnaire, raconte le fait significatif que voici :
«Un Cosaque qui était venu nous voir fut vexé d'entendre de quelqu'un qui cherchait à le blesser, qu'il était au service d'un youpin, qu'il marchait au combat sous les ordres du youpin Trotsky. Il répliqua avec tout le feu de la conviction :
«--Rien de pareil... Trotsky n'est pas un youpin !... Trotsky est un combattant... Un homme à nous... Un Russe !... Voilà, Lénine, c'est un communiste. Un youpin !... Mais Trotsky est à nous... Un batailleur... Un Russe ! Des nôtres !...»
On peut retrouver le même motif chez Babel, celui de nos jeunes écrivains qui a le plus de talent, dans sa Cavalerie rouge... [Traduction française de Maurice-Parijanine, aux Editions Rieder. --N.d.T.]

La question de mes origines juives ne prit de l'importance qu'au début de la campagne politique engagée contre moi. Les antisémites relevèrent la tête en même temps que les anti-trotskystes. Les uns et les autres puisaient à la même source : réaction de la petite bourgeoisie contre Octobre.[10]

Les violences de la guerre civile russe ont été particulièrement génératrices de pogroms anti-Juifs. La plupart d'entre eux ont été commis par les forces réactionnaires, qui attisaient officiellement l'antisémitisme (par exemple l'Osvag, le service de propagande du gouvernement de Dénikine, fait courir de nombreuses rumeurs pendant la guerre sur l'existence de complots juifs). Mais des bataillons de l'Armée rouge en ont également commis spontanément, surtout dans les débuts où elle était très peu structurée. Les estimations sur la responsabilité de chacune des principales forces sont les suivantes :

  • Armée nationaliste ukrainienne de Petlioura : 40 %
  • Armées vertes : 25 %
  • Armée blanche de Dénikine : 17 %
  • Armée rouge : 8,6 %

Des groupes juifs au sein du camp révolutionnaire ont été les premiers à réagir et à faire pression pour que la direction bolchévique condamne ces pogroms.[11] En 1918 fut créée la section juive du parti bolchévik, la Yevsektsia.

En mars 1919, Lénine prononçait un discours contre l'antisémitisme :

« Ce ne sont pas les juifs qui sont les ennemis du peuple travailleur. Les ennemis des ouvriers sont les capitalistes de tous les pays. Parmi les juifs, il y a des travailleurs, et ils forment la majorité. Ce sont nos frères, qui, comme nous, sont opprimés par le capital ; ce sont nos camarades dans la lutte pour le socialisme. Parmi les juifs, il y a des koulaks, des exploiteurs et des capitalistes, tout simplement comme il y en a chez les russes, et parmi les peuples de toutes les nations. »[12]

Lénine accusait principalement les capitalistes de « fomenter la haine contre les juifs afin d’aveugler les ouvriers, de détourner leur attention du véritable ennemi du peuple travailleur, le capital », il pensait que l'antisémitisme appartenait au passé :

« Cela est une survivance des anciens temps féodaux, où les prêtres brûlaient les hérétiques au bûcher, où les paysans vivaient dans le servage, et que où les gens étaient écrasés et amorphes. Cette vieille ignorance féodale est en train de s’éteindre ; les yeux du peuple sont en train de s’ouvrir.  »

4 Postérité

Suite à l'assassinat de la famille impériale, un mythe antisémite va circuler dans les milieux les plus réactionnaires : celui selon lequel il s'agirait d'un « meurtre rituel juif ». En 2017, sous le régime de Poutine, la justice ouvre offciellement une enquête pour étudier cette thèse.[13]

Le régime bolchevik a fini par interdire le Bund, non pas en tant qu'organisation juive mais en tant qu'organisation combattant le nouveau pouvoir, comme les menchéviks auxquels il était lié. Sous le régime stalinien, l'antisémitisme a vite connu une résurgence, finissant par frapper même ceux des juifs qui étaient les plus zélés staliniens, comme le journaliste/dénonciateur David Zaslavski[14].

Un grand nombre de juifs figureront parmi les dissidents russes émigrés. Certains ont remarqué, que parmi les juifs résidant aux Etats-Unis, les juifs d'origine soviétique étaient plus racistes que la moyenne, ce qui s'expliquerait par un rejet de la politique soviétique de soutien aux tiers-mondistes et à son opposition à Israël.[15]

5 Notes et sources

  • Brendan McGeever, The Bolsheviks and Antisemitism in the Russian Revolution, Cambridge University Press, 2017
  1. https://web.archive.org/web/20070328175501/http://www.jewishencyclopedia.com/table.jsp?table_id=427&volid=11&title=STATISTICS
  2. Simon Sebag Montefiore, Young Stalin, page 96
  3. Vladimir Medem, Ma vie, 1923 (traduit en français en 1969)
  4. Arlene Clemesha, Trotsky et la question juive, En defensa del marxismo n°27, juin 2000
  5. Isaac Deutscher, The Prophet Armed, New York, Vintage Books, 1954, p. 74. (Trad. en français par P. Péju et E. Bolo, Le Prophète armé, Julliard, 1962.)
  6. 6,0 6,1 et 6,2 Jean-Jacques Marie, L'antisémitisme en Russie, de Catherine II à Poutine, 2009
  7. John Reed, Dix jours qui ébranlèrent le monde, 1919
  8. Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe - 26 Les Journées de juillet, le point culminant et l'écrasement, 1932
  9. Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe - 46 La prise du palais d'Hiver, 1932
  10. Léon Trotsky, Ma vie, 1930
  11. Brendan McGeever, Auto-organisation des juifs et bolchévisme : l’antisémitisme dans la révolution russe, 2016
  12. Lénine, Contre l’antisémitisme (discours enregistré), mars 1919.
  13. Le Monde, La justice russe étudie la théorie antisémite d’un « meurtre rituel » de la famille impériale en 1918, 29 novembre 1917
  14. Mediapart, Octobre 17. David Zaslavski, le zélé «travailleur de la libre presse soviétique», Août 2017
  15. AntidoteZine, On the Peculiar Racism of Soviet Émigrés, 27 novembre 2017