Parti bolchévik

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Le Parti bolchévik, né en 1903 d’une scission au sein du Parti ouvrier social-démocrate de Russie, était l’une des deux organisations marxistes de la Russie tsariste, l’autre étant le Parti menchevik. En 1917, le Parti bolchévik prit une part éminente dans les événements révolutionnaires et dirigea l’insurrection d’octobre. Il gouverna ensuite la Russie soviétique, puis l’URSS, sous Lénine mais aussi pendant la période stalinienne. Le parti bolchévik disparut officiellement en 1952 : à cette date, il fut remplacée par le Parti communiste de l’Union soviétique. Le Parti bolchévik connut donc plusieurs mutations, il fut successivement l’instrument d’une révolution et celui d’une contre-révolution, et ne saurait être envisagé comme un tout monolithique et invariable.

Création du Parti bolchévik

Le POSDR tient, en 1903, son second congrès. Lénine et Martov ne parviennent pas à s’entendre sur la question des statuts : Lénine veut que l’adhésion au POSDR soit réservée à ceux qui militent activement, alors que Martov veut l’étendre à ceux qui partagent le programme du parti. Les deux vues étant irréconciliables, le parti se scinde en deux fractions, même s’il maintient une unité organique. On distingue désormais les « majoritaires » (bolchéviks en russe) et les « minoritaires » (menchéviks).

Les bolchéviks ne sont alors qu’une fraction au sein du POSDR. Ils deviendront une organisation indépendante en 1912.

Le Parti bolchévik avant 1917

L’idée de Lénine était de faire du POSDR, puis de la fraction bolchévik du POSDR, une organisation de révolutionnaires professionnels, capables de résister à la répression politique menée par l’Okhrana, la police tsariste. Les évolutions numériques respectives des bolchéviks et des menchéviks nous renseignent sur le type de militants de ces deux organisations : en 1906, après la défaite de la première révolution russe et alors que le reflux du mouvement ouvrier russe commence seulement, les mencheviks sont beaucoup plus nombreux (34 000 militants contre 14 000). Mais en 1907, les bolchéviks ont dépassé les mencheviks. Car si les militants bolchéviks sont plus longs à former, ils résistent également mieux à la répression, d’autant que les bolchéviks ont une structure et une activité clandestines. A partir de 1908, les effectifs des deux fractions s’effondrent, sous l’effet de la répression. La fraction bolchévik, en particulier, est dispersée, morcelée, mais ses militants valeureux sont toujours là et s’illustreront, pour beaucoup d’entre eux, en 1917.

Mais si les militants et les cadres bolchéviks sont bien formés au travail clandestin et à la lutte contre la répression, il n’en va pas nécessairement de même au niveau de la formation théorique. Les écrits de certains militants importants, comme Molotov ou Staline, montrent tantôt une faible culture marxiste, tantôt, dans le cas de Staline par exemple, un nombre considérable de lectures marxistes mais une assimilation grossière de la dialectique. Même les dirigeants bolchéviks sont parfois idéologiquement fragiles. Autour de 1910 se développe dans les cercles dirigeants du parti le courant idéaliste « machiste » (du nom de Mach) autour de Bogdanov, Bazarov et Lounatcharski. Cela explique pourquoi Lénine éprouva, en 1911, alors qu’il était en exil, le besoin d’ouvrir une école du parti pour les ouvriers venant de Russie, à Longjumeau. Mais bien souvent, ces mêmes dirigeants bolchéviks méprisent les ouvriers sans formation qui veulent adhérer, et filtrent leur entrée dans le parti.

En 1914, avec l’éclatement de la guerre, la répression, aidée par des provocateurs infiltrés, s’abat sur le Parti bolchévik et le réduit à presque rien – d’autant que certains militants, par faiblesse idéologique, se sont rangés derrière les Menchéviks sur une ligne de défense de la patrie. Les contacts avec l’exil se réduisent à presque rien : en novembre 1916, Zinoviev et Lénine, en exil, ne savent pas ce qu’est devenu leur parti.

Le parti réel était donc fort éloigné du modèle théorique que l’on trouve dans les textes de Lénine. La faiblesse théorique des dirigeants bolchéviks est encore illustrée, de façon dramatique, en mars 1913, lorsque des dirigeants déportés menés par Kamenev et Staline imposent à l’organisation une ligne de ralliement à la politique menchévik de soutien au gouvernement provisoire et de poursuite de la guerre.

Malgré tout, l’acharnement de Lénine aura permis que, malgré la répression et la dispersion, subsiste un corps de militants dévoués, animés par une claire conscience de classe, d’où va sortir l’instrument de la révolution d’octobre.

Le Parti bolchévik en 1917

Lénine rentre en Russie le 3 avril, et publie ses « Thèses d’avril » le 7 du même mois. Dès lors commencent la cristallisation et le redressement du parti. Le 24 avril a lieu une conférence réunissant 149 délégués (qui représentent 79 000 adhérents) : Lénine y obtient une quasi-unanimité contre la guerre, ainsi qu’une forte majorité pour transférer aux soviets les pouvoirs d’Etat, une faible majorité pour entrer dans la voie de la révolution socialiste, mais échoue à changer le nom du parti de « social-démocrate » en « communiste ».

Le parti renaît donc avec des forces inconnues, et un grand radicalisme. Le nombre de militants au moment de la conférence démontre le ralliement au parti de nombreux groupes ou organisations autonomes ou isolés. Mais l’échec ou le semi-succès de Lénine sur certains votes montre aussi que la fraction la plus avancée de la classe ouvrière est encore myope sur les perspectives à long terme. Tout cela bouleverse les structures organisationnelles préexistantes. Les bolchéviks droitiers quittent le parti, les menchéviks de gauche le rejoignent.

Notamment, le comité Interrayons, dirigé par Trotsky, et qui compte à sa tête des dirigeants de qualité, fusionne avec le Parti bolchévik en juillet (lors du VIe Congrès du Parti bolchévik). Auparavant, Staline et Kamenev s’étaient opposé à cette fusion. Au cours de ce congrès, qui regroupe 175 délégués pour 112 organisations et 177 000 membres, Lénine, Kamenev, Zinoviev et Trotsky sont élus au comité central à la quasi-unanimité.

Le parti de la révolution d’octobre est donc un parti refondu dans la lutte. C’est lui qui, forgé sous la répression de l’été 1917, va conquérir en trois mois la majorité dans les soviets et diriger une insurrection victorieuse. Dans ces moments, les mots d’ordre viennent de Lénine (exilé en Finlande) et de Trotsky. Le nombre d’agitateurs diminue, et on n’entend plus guère les voix de Staline, Kamenev et Zinoviev. Ces deux derniers sont explicitement contre la prise de pouvoir. Mais le plus efficace, dans cette période, c’est l’agitation menée à la base par les anonymes, ouvriers et soldats. Voici ce qu’écrit Trotsky à ce sujet :

Des mois de vie politique fébrile avaient créé d'innombrables cadres de la base, avaient éduqué des centaines et des milliers d'autodidactes qui s'étaient habitués à observer la politique d'en bas et non d'en haut et qui, par conséquent, appréciaient les faits et les gens avec une justesse non toujours accessible aux orateurs du genre académique. En première place se tenaient les ouvriers de Piter [Petrograd], prolétaires héréditairement, qui avaient détaché un effectif d'agitateurs et d'organisateurs d'une trempe exceptionnellement révolutionnaire, d'une haute culture politique, indépendants dans la pensée, dans la parole, dans l'action. Tourneurs, serruriers, forgerons, moniteurs des corporations et des usines avaient déjà autour d'eux leurs écoles, leurs élèves, futurs constructeurs de la République des Soviets. Les matelots de la Baltique, les plus proches compagnons d'armes des ouvriers de Piter, provenant pour une bonne part de ceux-ci, envoyèrent des brigades d'agitateurs qui conquéraient de haute lutte les régiments arriérés, les chefs-lieux de district, les cantons de moujiks. La formule généralisatrice lancée au cirque Moderne par un des leaders révolutionnaires prenait forme et corps dans des centaines de têtes réfléchies et ébranlait ensuite tout le pays. [...] Les usines conjointement avec les régiments envoyaient des délégués au front. Les tranchées se liaient avec les ouvriers et les paysans du plus proche arrière-front. [...] Les usines et les régiments de Petrograd et de Moscou frappaient avec de plus en plus d'insistance aux portes de bois du village. Se cotisant, les ouvriers envoyaient des délégués dans les provinces d'où ils étaient originaires. [...] Le bolchévisme conquérait le pays. Les bolcheviks devenaient une force irrésistible[1].

Voilà donc quel était le parti qui prit le pouvoir. Et voilà qui tord le cou à tous les discours qui font de l’insurrection d’octobre un coup d’Etat !

Le parti au pouvoir

Le parti victorieux enregistre, au lendemain d’octobre, des adhésions en masse. En mars 1919, le parti compte 250 000 militants, dont 52% d’ouvriers, 15% de paysans, 18% d’employés, 14% d’intellectuels (étant inclus dans cette dernière catégorie tous ceux qui ont reçu une éducation secondaire). 27% de ces militants sont, à ce moment, dans l’Armée rouge, au combat. C’est un parti jeune : la moitié de ses effectifs a moins de 30 ans. A ce moment, le parti est encore de bonne qualité. Mais ses effectifs vont rapidement exploser, pour atteindre 730 000 membres en mars 1921. Parmi tous ces membres, nombreux sont les arrivistes, attirés moins par le combat bolchévik que par l’ « obséquiosité devant le pouvoir du jour[2] », pour reprendre une expression de Trotsky. En 1922, 97% des militants bolchéviks ont rejoint le parti après octobre 17. La purge de 1923, la première de l’histoire du parti, l’ampute de 180 000 membres – Trotsky s’en félicite au nom de la lutte contre l’arrivisme.

Le problème est que le parti a aussi besoin de ces éléments idéologiquement peu sûrs et socialement hétérogènes à la masse du prolétariat – les employés et les fonctionnaires qui, à l’époque, n’étaient pas aussi prolétarisés qu’aujourd’hui. Car pour faire fonctionner un Etat moderne, on a besoin de spécialistes. Les mêmes qui, en octobre 1917, ont accueilli très hostilement la prise de pouvoir par les bolchéviks, vont voler, en 1918, au secours de la révolution en faisant valoir leurs compétences techniques et en profitant des avantages que procure le fait d’être dans le parti au pouvoir. Le phénomène de corruption par le pouvoir se développe, surtout que nombre de militants perçoivent l’exercice du pouvoir par leur parti comme une sorte de récompense due après des années de misère, de souffrances, de répression et de tensions.

De plus, après la victoire contre les armées blanches, une grande partie des masses s’éloignent des bolchéviks tant le chaos et la misère restent grands, tant les sacrifices exigés ont été insupportables. La guerre civile a également saigné, décimé la fleur du parti, détruisant numériquement une bonne partie de la classe ouvrière et sabrant le moral de ceux qui restaient.

Dégénérescence

A cela s’ajoute qu’il y a un énorme fossé, au niveau de la culture politique, entre les vieux cadres formés et les nouveaux militants. Cela entraîne une hiérarchisation qui ne va avoir de cesse de se creuser. Des rapports de commandement tendent à se substituer aux rapports d’égalité démocratique. Cela favorise l’émergence d’une couche de bureaucrates, capables de rallier à eux des militants non formés et acritiques vis-à-vis de leur mentor. La montée dans l’appareil de Khrouchtchev, par exemple, a été permise par cette fidélité aveugle au cadre sous l’égide duquel il s’est formé. La NEP, en outre, accentua encore le champ de la corruption en rétablissant les privilèges de l’argent pour faire face à la misère engendrée par la guerre civile. Cela permit l’émergence d’une masse de cadres socialement privilégiés qui, d’instinct, protégèrent cette situation par la consolidation de leurs privilèges sociaux.

A partir de 1921, les soviets sont vidés de leurs meilleurs éléments et ne peuvent plus servir de base à la démocratie soviétique. Une opposition, dès lors, ne peut plus être qu’intérieure au Parti bolchévik. L’Opposition ouvrière se forme en 1920. Mais Lénine fait voter, au Xe Congrès (1921), l’interdiction des fractions au nom des menaces de contre-révolution, ainsi que l’attribution au comité central de pouvoirs temporaires d’exclusion. Ces mesures vont favoriser la cristallisation de la bureaucratie. En 1922, Staline s’installe au poste stratégique de secrétaire général du comité central, qui lui permet de contrôler les effectifs du parti.

Le parti bolchévik devenu stalinien purgera les bolchéviks ayant appartenu aux diverses oppositions, et ceux suspectés d’y avoir appartenu. En 1937, les épurateurs sont épurés à leur tour. Les dirigeants bolchéviks ont compris trop tard le problème, Lénine le premier, mais alors qu’il agonise. Trotsky ne suit pas ses conseils et renonce à lutter contre Staline, en 1923, lors du XIIe Congrès.

Sources

Notes

  1. Léon Trotsky, ''Histoire de la révolution russe'', t. 1, Ed. du Seuil, p. 390-392.
  2. Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe, t. 2, op. cit., p. 210.