Insurrection d'Octobre

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Jusqu'en 1918, la Russie utilisait le calendrier julien, qui avait à l'époque 13 jours de retard sur le calendrier grégorien. Le 23 février « ancien style » correspond donc au 8 mars « nouveau style » (n.s.).

L'insurrection des 24-25 octobre 1917 (n.s : 6-7 novembre) est le point de basculement qui marque la Révolution d'Octobre. Dans la nuit, le Comité militaire révolutionnaire - dirigé par les bolchéviks et quelques socialistes-révolutionnaires de gauche - s'empare des points stratégiques de la capitale, Petrograd. Le lendemain s'ouvre le Second congrès pan-russe des soviets d'ouvriers et de soldats, qui prend les premières mesures révolutionnaires et vote la mise en place du nouveau gouvernement.

Conditions de l'insurrection

Majorité populaire

Juste après l'insurrection de Février 1917, dans les soviets qui se forment partout, la majorité appartient aux socialistes modérés et conciliateurs (en faveur de la coalition avec les libéraux bourgeois) : les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires (SR). Un premier congrès pan-russe des soviets d'ouvriers et de soldats se réunit en juin, et les bolchéviks n'y ont alors que 13% des délégués.

Mais au fil du temps, le gouvernement provisoire et les socialistes qui le soutenaient se sont fortement discrédités. Ils poursuivaient la guerre qui exaspéraient les paysans-soldats, ils refusaient de satisfaire les revendications paysannes de partage des terres, et les revendications ouvrières. Ils reportaient toute question d'importance à la future Assemblée constituante qui devait se tenir plus tard, mais sans cesse reportée au prétexte de la guerre. Les socialistes bolchéviks, eux, ne faisaient que se renforcer. Depuis avril, ils revendiquaient « tout le pouvoir aux soviets », comme seuls organes réellement populaires.

Les bolchéviks, en tant que marxistes, ne souhaitaient pas et ne pensaient pas possible de réaliser une véritable révolution par un coup d'Etat qui ne représente pas les aspirations des larges masses. En cela ils se différencient du blanquisme. Mais à partir de septembre, cette condition est réunie : les bolchéviks obtiennent la majorité parmi les ouvriers et les soldats, et des soulèvements éclatent dans les campagnes, que le gouvernement fait tout pour réprimer. Les bolchéviks prennent la majorité au soviet de Petrograd le 31 août et au soviet de Moscou 5 septembre.

Dans les insitutions représentatives classiques, comme les Doumas municipales et les zemstvos, le poids des bolchéviks est plus réduit que dans les soviets. Les masses ne sont pas en contact, ne discutent pas entre elles et votent dans l'isoloir, la bourgeoisie et la petite-bourgeoisie sont plus présentes directement et idéologiquement... Par ailleurs les élections ont eu lieu il y a longtemps et beaucoup de zemstvos ont été élus au suffrage censitaire. Mais néanmoins en Octobre les voix pour les bolchéviks progressent partout, au fur et à mesure des réélections[1]. En août-septembre, les garnisons se bolchévisent rapidement. Et dans les institutions plus prolétariennes que les soviets, comme les syndicats et les comités d'usine, l'hégémonie des bolchéviks était quasi-totale.

A ce moment-là, le mot d'ordre du « pouvoir aux soviets » s'était déjà fortement matérialisé. Dans de nombreuses localités des ouvriers se mettaient en lien d'autres usines pour s'approvisionner, court-circuitant les patrons et les administrations. Face au dysfonctionnement généralisé du pays et au sabotage des possédants, le contrôle ouvrier montait comme une revendication populaire.

Milioukov craignait à raison que cette force soit devenue invincible : « De soi-même se posait la question fatale : N'est-il pas trop tard ? N'est-il pas trop tard pour déclarer la guerre aux bolcheviks ? »[2]

Pays en ébullition

Août et septembre deviennent les mois d'une rapide aggravation de la situation économique. Déjà, pendant les journées korniloviennes, la ration de pain avait été réduite, à Moscou comme à Pétrograd, à une demi-livre par jour. Dans le district de Moscou, on commença à ne plus délivrer que 2 livres par semaine. Les contrées de la Volga, le Midi, le front et l'arrière tout proche, toutes les régions du pays passent par une terrible crise d'approvisionnement. Dans la région textile voisine de Moscou, certaines fabriques commencèrent à être affamées au sens littéral du mot.

Les journaux, chaque jour, enregistraient de nouveaux et de nouveaux foyers de conflits et de révoltes. Les protestations venaient des ouvriers, des soldats, du petit peuple des villes. Beaucoup d’ouvriers se mettent en grève, sans suivre les appels à la prudence des soviets, des syndicats, du parti. Mais les plus avancés, déjà passés par ces étapes de débrayes, de politisation, d'organisation, considèrent déjà ce mode d’action comme dépassé. Ils comprenaient bien que des grèves ne pouvaient quasiment plus rien apporter dans le contexte actuel. Convaincus de la direction révolutionnaire proposée par le parti bolchévik, ils se rallient à l’objectif de l’insurrection. Paradoxalement, c'était Pétrograd qui restait le plus calme dans le mois qui précède l'insurrection.

Il ne fait aucun doute qu'un des camps, celui de la réaction ou de la révolution, devait prendre l'initiative. La presse bourgeoise, avec en tête la Rietch des KD, répétait de jour en jour qu'il ne fallait pas laisser aux bolcheviks la possibilité « de choisir leur moment pour déclarer la guerre civile ».

Convaincre le parti

Dès le 12 septembre, Lénine envoyait au Comité central bolchévik une lettre allant droit au but : « Ayant obtenu la majorité aux Soviets des députés ouvriers et soldats des deux capitales, les bolchéviks peuvent et doivent prendre en mains le pouvoir. Ils le peuvent, car la majorité agissante des éléments révolutionnaires du peuple de [Moscou et Petrograd] suffit pour entraîner les masses »[3] A ce moment-là, on n'est pas certain d'une majorité exacte pour les bolchéviks. Mais Lénine défend une vision dynamique : «  Attendre une majorité "formelle" serait naïf de la part des bolchéviks : cela aucune révolution ne l'attend ». Vu la montée des révolutionnaires, les réactionnaires vont frapper si on leur en laisse le temps. A l'inverse, si l'on agit, « en proposant sur-le-champ une paix démocratique, en donnant aussitôt la terre aux paysans, en rétablissant les institutions et les libertés démocratiques foulées aux pieds et anéanties par Kérenski, les bolchéviks formeront un gouvernement que personne ne renversera ».

On s'inquitétait alors particulièrement d'une prise de Petrograd par les Allemands, qui aurait porté un coup dur au coeur révolutionnaire, et que le gouvernement aurait pu mettre à profit. Ce danger-là s'est éloigné par la suite.

Le 29 septembre (a.s), Lénine écrit (de sa clandestinité) un article intitulé La crise est mûre, qui reconnaît ce moment historique : « Que nous ayons maintenant avec les socialistes-révolutionnaires de gauche la majorité à la fois dans les Soviets, dans l'armée et dans le pays, cela ne fait pas l'ombre d'un doute »[4]. Il souligne que l'ensemble des couches populaires, y compris petite-bourgeoises, sont en révolte. Il ajoute que des mutineries viennent d'éclater parmi les matelots de la flotte allemande en août, et replace la Russie dans un processus mondial de transformation de la guerre mondiale en révolution internationale.

Il en déduit qu'il est impératif que le parti bolchévik prenne ses responsabilités et renverse le gouvernement provisoire, sans attendre le congrès des soviets ni l'Assemblée constituante, car ce serait laisser le temps au gouvernement de réprimer les paysans, de truquer les élections, donc ce serait laisser se refermer la situation révolutionnaire. «  Tout l'avenir de la révolution ouvrière internationale pour le socialisme est en jeu. »[4]

Dans une partie privée destinée au Comité central, Lénine insistait plus explicitement sur l'urgence de l'insurrection, dénonçant avec agacement le courant «  en faveur de l'attente du Congrès des Soviets et hostile à la prise immédiate du pouvoir, hostile à l'insurrection immédiate ». Il conclut en menaçant de démissionner pour être libre de faire de la propagande dans le parti. En effet il y avait de fortes réticences dans le parti. Zinoviev et Kamenev renouvelaient leur opposition aux thèses d'avril, affirmant que la prise du pouvoir par la classe ouvrière était impossible. Trotsky lui, était pour l'insurrection mais préconisait d'attendre le Congrès des soviets, alors prévu le 20 octobre.

Lénine répondait qu'attendre officiellement le Congrès pour décider de la question du pouvoir revenait à annoncer publiquement la date de l'insurrection. « On réunira les cosaques pour le jour sottement « fixé » (...) On peut prendre le pouvoir aujourd'hui, mais du 20 au 29 octobre, on ne vous le laissera pas prendre ».

Dans l'Organisation militaire du parti bolchévik, on débattait âprement des questions pratiques, qui prenaient une importance extrême : quel organe devait réaliser l'insurrection ? à quelle date ? Comment concilier la légitimité d'une émanation des soviets avec son pluralisme et les préparatifs nécessairement secrets ?

Préparatifs de l'insurrection

Les agitateurs

Vers octobre, un certains nombre de leaders bolchéviks manquent : à la fois du fait de la répression (en particulier Lénine), et du fait des désaccords de certains d'entre eux avec l'insurrection (Zinoviev, Kamenev...). Quant à Staline, il n'a eu qu'un rôle mineur dans la révolution, et il ne semble avoir presque jamais pris la parole devant les masses. Une agitation sans relâche était menée par Volodarsky, Lachévitch, Kollontaï, Tchoudnovsky, Sverdlov, Lounatcharsky... et des dizaines d'agitateurs de moindre calibre. Mais de l'avis de la plupart des observateurs de l'époque (les proches comme les Blancs), c'est Trotsky , le président du Soviet de Petrograd, qui fut le principal agitateur. Soukhanov raconte :

« S'arrachant au travail de l'état-major révolutionnaire [il] volait de l'usine Oboukhovsky à l'usine Troubotchny, de l'usine Poutilov à l'usine Baltique, du manège aux casernes, et, semblait-il, parlait simultanément dans tous les endroits. Il était connu personnellement et avait été entendu de chaque ouvrier et soldat de Petrograd. Son influence, et dans les masses, et dans l'état-major, était écrasante. Il était la figure centrale de ces jours-là et le héros principal de cette page remarquable de l'histoire. »

Mais l'immense majorité de la diffusion des idées révolutionnaires fut faite par des bolchéviks anonymes, ouvriers, matelots, soldats... Trotsky parle « d'agitation moléculaire ». Ils achevaient de convaincre les hésitants, se cotisaient pour partir convaincre dans les villes périphériques, les campagnes dont ils étaient originaires...

« Des mois de vie politique fébrile avaient créé d'innombrables cadres de la base, avaient éduqué des centaines et des milliers d'autodidactes qui s'étaient habitués à observer la politique d'en bas et non d'en haut et qui, par conséquent, appréciaient les faits et les gens avec une justesse non toujours accessible aux orateurs du genre académique. »[1]

L'enjeu de la garnison de Petrograd

Le contrôle de la garnison de Petrograd est un des enjeux cruciaux. Les soldats de Petrograd, qui se sont révoltés en Février, jouissent d'un grand prestige dans les classes populaires. Le Gouvernement provisoire s'était engagé en mars (auprès du Comité exécutif soviétique auquel ils étaient liés) à ne pas les envoyer au front, ce qui était le fondement du double pouvoir. La promesse a été trahie après la répression de Juillet où les régimes les plus radicaux ont été éloignés de la capitale.

Le 8 septembre, la section des soldats du soviet réclame le retour à Petrograd des régiments évacués en Juillet. Le gouvernement et les conciliateurs cherchaient au contraire à évacuer les autres régiments, en voie de radicalisation.

En août les conciliateurs prédominaient encore dans la garnison. Les calmonies contre les « bolchéviks agents de l'Allemagne » ont fait beaucoup de mal. Courant septembre, la méfiance laisse place à des sympathies ou a une neutralité expectative. Mais pas encore à une sympathie active. Et il restait une minorité à peu prés irréductible hostile aux bolcheviks (de cinq à six mille junkers, 3 régiments de Cosaques, un bataillon d'automobilistes, une division d'autos blindées). L'issue du conflit n'était donc pas encore certaine, et il fallait être prudent.

Si les franges les plus radicales des ouvriers et soldats bolchéviks étaient impatientes, aux yeux de larges masses indécises, la légitimité dépendait largement de qui était responsable d'une agression. Par ailleurs le gouvernement et la presse réactionnaire tentait de monter le front contre « l'oisiveté » des soldats de Pétrograd qui refusaient d'y aller.

Le Comité militaire révolutionnaire

Le Soviet de Pétrograd restait prudent, insistait sur l'attitude défensive des soviets face à la contre-révolution, et affirmait qu'après l'expérience de Kornilov, il fallait que les soviets contrôlent eux-mêmes les besoins militaires. Ce fut une revendication transitoire extrêmement efficace vers le pouvoir des soviets.

C'est dans ce but que l'idée du Comité militaire révolutionnaire (CMR) est actée par le bureau du Soviet le 9 octobre. C'était la pièce venant résoudre le dilemme des bolchéviks, qui cherchaient à créer un organe qui émane des soviets, donc composant avec les partis hostiles, mais qui soit capable de se préparer à l'insurrection.

Le lendemain même, le 10, le Comité central des bolcheviks adopta dans une réunion secrète (chez Soukhanov et à son insu) la motion de Lénine, faisant de l'insurrection armée la tâche pratique des journées les plus prochaines. Le parti adoptait dés lors une position de combat claire et impérative. Le CMR s'insérait dans la perspective de la lutte immédiate pour la conquête du pouvoir.  Comme le dira Trotsky :

« À partir du moment où nous, le Soviet de Petrograd, avions invalidé l'ordre de Kerensky de transférer deux tiers de la garnison au front, nous étions réellement entré dans un état d'insurrection armée... les résultats de l'insurrection du 25 octobre ont été au moins aux trois quarts réglés » [5]

A la tête de la commission chargée d'élaborer les statuts fut placé un jeune SR de gauche proche des bolchéviks, Lasimir. Les statuts restent généraux, et flirtent avec la limite entre défense de Petrograd et revue des forces pour l'insurrection : se mettre en liaison avec le front Nord et avec l'Etat-major de l'arrondissement de Petrograd, avec l'organisation centrale de la Baltique (Tsentrobalt) et le soviet régional de Finlande pour élucider la situation de guerre et prendre les mesures indispensables; procéder au recensement du personnel de la garnison de Petrograd et de ses environs, ainsi qu'à l'inventaire des munitions et de l'approvisionnement ; prendre des mesures pour maintenir la discipline dans les masses des soldats et des ouvriers. Comme le sougline Trotsky, ce n'était pas seulement une manoeuvre conspirative :

« Ces deux problèmes, qui s'excluaient jusqu'alors l'un l'autre, se rapprochaient maintenant en fait : ayant pris en main le pouvoir, le soviet devra se charger aussi de la défense militaire de Petrograd. L'élément du camouflage de la défense n'était point introduit par force du dehors, mais procédait jusqu'à un certain degré des conditions d'une veille d'insurrection.  »

Approuvé par le Comité exécutif, malgré les protestations de deux mencheviks, le projet actait comme composition du CMR : les bureaux du soviet et de la section des soldats, des représentants de la flotte, du Comité régional de Finlande, du syndicat des cheminots, des comités d'usine, des syndicats, des organisations militaires du parti, de la Garde rouge, etc.

Le 12, le Comité exécutif examina les dispositions élaborées par la commission de Lasimir. Les menchéviks, indignés mais impuissants, comprenaient très peu où les bolchéviks voulaient en venir. Le but affiché était de relever les capacités combatives de la garnison. Comme le dit ironiquement Trotsky : « Il n'y avait là rien de faux. Mais la capacité combative pouvait être appliquée diversement ».

Le 13, c'est la section des soldats du soviet qui débat de la question du CMR. Dybenko, président du Tsentrobalt, expliqua dans un langage cru que la Flotte avait rompu définitivement avec le gouvernement et n'hésiterait pas à pendre l'amiral. Au grand soulagement des bolchéviks, les soldats montrèrent de l'enthousiasme. Dybenko démentit les ordres de l'Etat major :

« On parle de la nécessité de faire marcher la garnison de Petrograd pour la défense des approches de la capitale et, en partie, de Reval. N'y croyez pas. Nous défendrons Reval nous-mêmes. Restez ici et défendez les intérêts de la révolution... Quand nous aurons besoin de votre appui, nous vous le dirons nous-mêmes et je suis certain que vous nous soutiendrez. »

Dans l'enthousiasme général, on vote pour le projet avec 283 voix contre une, avec 23 abstentions. Ce même jour, le Comité exécutif annonce la création à ses côtés d'une section spéciale de la Garde rouge.

Le CMR est officiellement créé lors de la séance plénière du 16 octobre. Les conciliateurs interpellent les bolchéviks :

« Les bolcheviks ne donnent point de réponse à cette question directe : préparent-ils un soulèvement ? C'est de la lâcheté ou bien un manque d'assurance en leurs propres forces. »

Dans l'assemblée on éclate de rire et on se moque de ces alliés du gouvernement qui voudraient qu'on leur dise tout. Dans sa réplique, Trotsky ne nie pas que le projet d'insurrection (« Nous n'en faisons pas un secret. »), mais ajoute qu'il ne s'agit pour l'instant que de répondre au gouvernement qui veut évacuer les troupes de Pétrograd. Le projet de Lasimir est adopté par une écrasante majorité de voix. Les menchéviks refusent de prendre part au CMR.

Armement du prolétariat

Pour agrandir la garde rouge il fallait plus d'armes. En grande partie, l'initiative pour résoudre les questions pratique venait des masses. Trotsky raconte comment des ouvriers sont venus lui signaler qu'ils avaient pris contact avec les ouvriers de la fabrique d'armes de Sestroretsk, et qu'ils pouvaient en livrer sur demande du Soviet. « Je donnai l'ordre de livrer cinq mille fusils, et les ouvriers les reçurent le jour même. C'était une première expérience. » Une usine d'État livrait des armes sur ordre d'un individu qui était accusé de haute trahison et relaxé sous caution : la presse réactionnaire hurlait de rage.

Le Comité exécutif central pan-russe (toujours aux mains des conciliateurs depuis le premier congrès des soviets) ordonna qu'on ne délivre des armes à personne sans son autorisation, court-circuitant le gouvernement, qui n'osait rien dire. Mais les masses de Pétrograd n'écoutaient plus le Comité exécutif central.

Tentatives de réaction

Les peurs de la réaction et des conciliateurs prenaient la formes de rumeurs grotesques. Le menchevik Potressov, s'appuyant vraisemblablement sur les informations du contre-espionnage ou bien de la mission militaire française (qui n'hésitait pas à faire des faux), exposa dans la presse bourgeoise un « plan du soulèvement bolcheviste » censé avoir lieu dans la nuit du 16 au 17 octobre. Cela fit beaucoup rire les soldats et les gardes rouges. Les autorités menaient des enquêtes dans les quartiers ouvriers, et constataient beaucoup de propagande et de détermination, mais aussi un grand calme, et personne ne semblait savoir quand l'insurrection éclateraient.

Le matin du 14 eut lieu, chez Kérensky, une réunion des ministres qui approuva les mesures prises par l'Etat-major contre "la manifestation" qui se préparait. Ils se demandaient si bolchéviks se limiteraient à une manifestation armée comme en juillet ou s'ils iraient jusqu'à une insurrection. Le commandant de l'arrondissement militaire déclarait aux représentants de la presse : « Dans tous les cas, nous sommes prêts ».

Le 16, le commandant de l'arrondissement militaire, Polkovnikov, faisait de nouveau un rapport optimiste sur ses forces au gouvernement. Le maire de la ville, Schreider, SR, suppliait, de son côté, « de ne pas faire de désordres, risquant de provoquer certainement la famine dans la capitale ».  Dans son journal, Gorki exige des bolcheviks, si seulement ils ne sont pas « le jouet sans défense d'une foule ensauvagée », qu'ils démentent les bruits.

Pour le 17, l'état-major du front, avec les organisations de l'armée, convoquait les représentants du soviet de Petrograd pour les intimider devant les tranchées, à Pskov. Le soviet accepta le défi et envoya une délégation de quelques dizaines d'hommes. Profondément convaincue d'avoir raison, la délégation tint facilement tête à l'attaque de l'Etat-major et rentra à Petrograd plus unanime qu'au moment où elle était partie. Les preuves historiques ont ensuite montré que c'était surtout Kerensky qui voulait envoyer les troupes au front, et pas les officiers du front qui les réclamaient.

L'insurrection

Le 18, pour la première fois, fut convoquée la Conférence de la garnison. Sous l'effet des rumeurs omniprésentes, spontanément chaque délégué de régiment aborde la question du "soulèvement". Une majorité se déclara prête à répondre à l'appel du Soviet. Une poignée de régiments est contre ou ne veulent obéir qu'au Comité exécutif central, d'autres se disent neutres. D'autres encore disent qu'ils répondront au Congrès des soviets, ce qui convient aux bolchéviks, étant donné qu'ils sont sur le point d'y représenter la majorité.

Mais la multiplication des rumeurs crée aussi du doute dans les quartiers ouvriers et les régiments. On se demande si quelque chose est effectivement programmé alors qu'ils ne sont pas au courant et que leurs délégués sont incapable de répondre sur la question de la date. La position contradictoire du soviet, en tant que parlement ouvert et qu'état-major révolutionnaire, créait, au dernier tournant, de grandes difficultés. A la fin de la séance du soir du soviet, Trotsky déclare :

« Depuis quelques jours la presse est pleine d'informations, de bruits, d'articles au sujet du prochain soulèvement... Les résolutions du soviet de Petrograd sont portées à la connaissance de tous. Le soviet est une institution élective et ne peut prendre de résolutions qui ne seraient point connues des ouvriers et des soldats. Je déclare, au nom du Soviet : aucune manifestation armée n'a été fixée par nous. Mais si le Soviet, d'après la marche des choses, était forcé de faire appel à une manifestation, les ouvriers et les soldats marcheraient sur un signe de lui comme un seul homme... On dit que j'ai signé l'ordre de livrer cinq mille fusils... Oui, je l'ai signé... Le Soviet continuera à organiser et à armer la Garde ouvrière. »

Trotsky présente devant les masses de Petrograd la prise du pouvoir en lien étroit avec le Congrès des soviets, prévu le 20, et se couvre l'insurrection d'une logique défensive :

« La bourgeoisie sait que le Soviet de Petrograd proposera au Congrès des soviets de prendre le pouvoir en main... Prévoyant la bataille inévitable, les classes bourgeoises s'efforcent de désarmer Petrograd. (...) A la première tentative de la contre-révolution pour supprimer le Congrès, nous répondrons par une contre-offensive qui sera implacable et que nous pousserons jusqu'au bout. »

Le Soviet est assez puissant pour proclamer ouvertement un programme d'insurrection dans l'Etat et même pour en fixer la date.

Mais le pouvoir n'est pas encore entre ses mains. Lénine est toujours caché, Kerensky est toujours au Palais d'Hiver, et à Smolny l'administration de la caisse, de l'expédition, des automobiles ou des téléphones se trouve encore entre les mains du Comité exécutif central.

Le 19 matin, le Comité exécutif central tente une opération : il convoque une assemblée "légale" de la garnison, y appelant même les comités arriérés, non renouvelés par élection depuis longtemps, qui n'ont pas été présents la veille. Mais la majorité bolchévique est confirmée. En revanche cela permet de constater que la forteresse Pierre-et-Paul et la division des autos blindées n'étaient pas prêtes à l'insurrection.

Etant donné que le Congrès des soviets était initialement prévu le 20, le gouvernement prend des mesures préventives : des patrouilles de Cosaques parcourent les quartiers ouvriers toute la nuit, la milice et des réserves de cavalerie se tiennent prêtes, et devant le palais d'Hiver sont disposées des autos blindées, de l'artillerie légère, des mitrailleuses... Le lendemain, n'ayant rien vu, certains se croient sauvés comme Dan qui écrit dans les Izvestia : «  Leur aventure au sujet d'une manifestation armée dans Petrograd est une affaire finie. (...) Ils se rendent déjà. »

En fait, le CMR n'est mis sur pied que le 20. Mais il dispose d'emblée d'une forte influence et efficacité. Il place des commissaires auprès des régiments, et rapidement son contrôle s'étend à toujours plus de dépôts d'armes, même à des magasins privés d'armuriers. Il suffisait de s'adresser au comité de soldats, d'ouvriers ou d'employés pour briser la résistance de l'administration ou du patron.

Le Soviet fixa ouvertement, le dimanche 22, une revue pacifique de ses forces sous forme de meetings.

«  Par l'unanimité de la multitude, il fallait forcer les ennemis à se cacher, à disparaître, à ne pas se montrer. Par la démonstration de l'impuissance de la bourgeoisie devant les formations de masse des ouvriers et des soldats, il fallait effacer dans la conscience de ceux-ci les derniers souvenirs rétenteurs des Journées de Juillet. Il fallait arriver à ceci que les masses, se voyant elles-mêmes, se disent : personne et rien ne pourra plus nous résister.  » Trotsky

Des religieux réactionnaires et des cosaques fixèrent le même jour une procession dans les rues, certains espérant sans doute créer une provocation. John Reed témoigne du renforcement de la sécurité au coeur de l'Etat-major de la révolution : « Il devint dès lors peu facile d'entrer à l'Institut Smolny, le système des laissez-passer était modifié à des intervalles de quelques heures, car des espions pénétraient constamment à l'intérieur ».

La Conférence de la garnison du 21 discuta de la préparation du 22 et confirma l'hégémonie des révolutionnaires. Dans la journée on apprit que la procession était annulée sur pression des autorités.

Le chef de l'Etat-major de l'arrondissement de Petrograd refuse de voir ses ordres validés par le CMR. Celui-ci déclare alors publiquement que l'Etat-major a rompu avec la garnison de Petrograd, et qu'il prend le contrôle de la garnison pour protéger la ville de la contre-révolution.

Alors qu'une nouvelle fois les bourgeois et les conciliateurs redoutent l'insurrection, la journée se déroule pacifiquement et dans un immense enthousiasme, à l'exception des bourgeois qui se calfeutrent chez eux. Partout des foules immenses écoutent les orateurs, ressentent profondément que ce n'est plus un prêche lointain mais un ferme espoir en un changement imminent.

Prise de la capitale

Prise du palais d'Hiver

Suites immédiates

La prise de Moscou fut plus violente, et dura du 28 octobre au 2 novembre. Les bolchéviks occupent le Kremlin puis la direction locale hésite et signe une trêve avec les autorités SR locales avant d’évacuer le bâtiment. Les troupes gouvernementales en profitent alors pour abattre à la mitrailleuse 300 gardes rouges désarmés, sous les ordres du maire SR Roudnev. Les SR s'associent à des monarchistes pour mener une sanglante répression. Il faudra une semaine de combats acharnés avant que les bolcheviks, conduits par Boukharine, ne s’emparent finalement de la ville.

Notes

Bibliographie