Droit à l'autodétermination des peuples

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Célébration de l'indépendance algérienne (1962)

Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, ou droit à l’autodétermination, est un principe affirmé théoriquement par le libéralisme bourgeois et régulièrement piétiné... pour préserver les intérêts des bourgeoisies impérialistes.

C'est une question clé au sein de ce que l'on appelle parfois la question nationale.

Pour les communistes révolutionnaires, défendre ce principe est une des bases de l'anti-impérialisme.

Définition[modifier | modifier le wikicode]

Le droit à l’autodétermination signifie que chaque peuple doit pouvoir choisir librement, sans ingérence étrangère, de déterminer son régime politique, son indépendance ou son rattachement à un autre État.

Quand il s'agit d'un État constitué, ce principe consiste en l'exercice de sa pleine souveraineté. C'est un principe qui est affirmé formellement par le "droit international" (c'est-à-dire le vernis démocratique de la diplomatie entre impérialistes mondiaux).

Quand il s'agit d'un peuple au sein d'un État existant, ce principe consiste en la possibilité de décider (par un référendum ou par des luttes si nécessaires) de faire sécession. Ce droit fait l'objet de beaucoup plus de controverses.

Attitude des classes dominantes[modifier | modifier le wikicode]

Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes est un principe qui a été revendiqué par des démocrates, notamment au 19e siècle lorsque la question nationale a secoué le continent européen. Face à la difficulté à définir a priori des frontières "objectives" de nations, la volonté populaire est pour les progressistes le meilleur critère.

« Une nation n’a jamais un véritable intérêt à s’annexer ou retenir un pays malgré lui. Le vœu des nations est en définitive le seul critérium légitime, celui auquel il faut toujours en revenir […]. Pour disposer des populations, il faut préalablement avoir leur avis […]. Au-dessus de la langue, de la race, des frontières naturelles, de la géographie, nous plaçons le consentement des populations. »[1]

Même s'il a été de plus en plus affirmé théoriquement par le libéralisme bourgeois, ce principe est régulièrement piétiné... pour préserver les intérêts des bourgeoisies impérialistes.

A l'inverse, certaines puissances n'hésitent pas à instrumentaliser le droit à l'auto-détermination nationale pour nuire à d'autres pays (dominés ou impérialistes). Marx et Engels dénonçaient déjà la façon dont Napoléon III utilisait le principe des nationalités pour attaquer les intérêts de la Saint-Alliance et les frontières issues du Congrès de Vienne (1815), ou la façon dont la Russie promouvait le panslavisme dans les Balkans[2] ou les droits des Lapons de Scandinavie[3]. Pendant la guerre civile russe, la question nationale a aussi été fréquemment instrumentalisée par les réactionnaires.

Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes est officiellement inscrit dans la Charte des Nations-Unis de 1945. Ce qui n'empêchera pas les principales puissances impérialistes de garder leurs colonies jusqu'à ce qu'elles s'émancipent par la lutte.

Attitude du mouvement des travailleurs[modifier | modifier le wikicode]

L'anti-impérialisme en général[modifier | modifier le wikicode]

Même si Marx et Engels, et plus largement la Première internationale n'ont pas abordé la question de l'oppression nationale dans toute son ampleur, ils considéraient que les travailleurs devaient s'opposer aux politiques de domination et de guerre contre d'autres peuples. C'est ce que montrent notamment leurs prises de position pour le peuple irlandais[4], le peuple polonais[5]... Ils se sont opposés fermement aux principales puissances "impérialistes" de l'époque, le tsarisme et l'Angleterre.

La Deuxième internationale social-démocrate a affirmé un certains nombre de principes, mais qu'elle a peu défendu dans la pratique, ce qui a marqué un recul par rapport à ces premiers acquis. Elle affirmait un vague pacifisme, s'opposait aux actes les plus barbares des colons, mais ne dénonçait pas à la racine la domination occidentale et la colonisation. C'est cette tendance que les communistes ont appelé social-chauvinisme.

Lors de la rupture communiste et de la formation de la Troisième internationale, un tournant radical vers les luttes des peuples colonisés a été entrepris. Déjà en octobre 1913, une résolution du POSDR affirmait le droit d'autodétermination. En 1916, Lénine argumentait résolument pour le "droit des nations à disposer d'elles-mêmes"[6]. Ce sera une période d'efforts de propagande vers les travailleurs et paysans des pays dominés et vers les immigrés des pays dominants. Cela donnera lieu notamment au Congrès des peuples de l'Orient en 1920. En parallèle, une élaboration stratégique va avoir lieu, visant à combiner la lutte contre l'oppression nationale et la préservation des intérêts du prolétariat (front unique anti-impérialiste).

La stalinisation de l'Internationale communiste va modifier cette attitude. L'IC ne soutiendra plus de façon inconditionnelle les luttes des opprimés, mais en fonction de ses intérêts. Dans le même temps, quand elle les soutiendra, elle le fera non plus dans une optique révolutionnaire, mais en subordonnant les partis communistes aux nationalistes bourgeois. Seul le courant trotskiste (Quatrième internationale) tentera de faire vivre l'héritage anti-impérialiste.

Le droit à l'autodétermination en particulier[modifier | modifier le wikicode]

La question des délimitation des États, par sa nature socio-historiquement arbitraire, soulève nombre de difficultés. Comment délimite-t-on une nation ? Un État peut-il être plurinational ? En 1882, Ernest Renan écrit « Le sentiment des nationalités n’a pas cent ans […]. Le principe national a pris depuis 1848 un développement extraordinaire. »[7] La plupart des marxistes, comme Rosa Luxemburg ou Karl Kautsky, associaient l’unification d’un marché interne, une tendance à la démocratie politique et la diffusion de l’éducation dans les classes populaires.

Marx et Engels considérait que les mouvements démocratiques bourgeois visant à constituer les nations européennes étaient progressistes, et que les revendications comme le droit à l'auto-détermination faisaient partie d'un démocratisme conséquent. Cependant, ils tendaient à restreindre ce droit aux grandes nations, et à en écarter ce qu'ils appelaient les « peuples sans histoire » (Tchèques, Ukrainiens, Slaves des Balkans[2]...). Cette position fut critiquée par le marxiste Roman Rosdolsky.[8]

Au congrès de la Deuxième Internationale tenu à Londres en 1896, ses deux organisations polonaises s’affrontent sur la question de l’indépendance de la Pologne. Le Parti socialiste polonais (fondé en 1892 et dont le dirigeant le plus connu est Pilsudski) est pour, la SDKPiL est contre. Kautsky fait adopter une résolution qui fait office de compromis (mais qui a été peu discutée), laquelle ne se prononce pas sur l'indépendance de la Pologne, mais affirme :

« Le congrès proclame qu’il s’affirme pour le droit complet de libre disposition de toutes les nations ; et il exprime sa sympathie aux ouvriers de tout pays qui souffre à l’heure actuelle sous le joug de l’absolutisme militaire, national ou autre : le congrès appelle les ouvriers de tous ces pays à rejoindre les rangs des ouvriers conscients du monde entier, afin de lutter avec eux pour vaincre le capitalisme international et réaliser les objectifs de la social-démocratie internationale. »

Plus généralement, les social-démocrates russes ont beaucoup plus débattu que d'autres du droit à l'autodétermination, en raison du grand nombre de peuples opprimés sous le tsarisme. Pour les territoires considérés comme des colonies, il y avait unanimité (excepté parmi les social-chauvins) pour revendiquer leur indépendance (il faisait peu de doute que c'était la façon dont s'autodétermineraient ces populations si elles en avait la possibilité). Mais pour Lénine, il n'y avait pas de raison de ne pas appliquer le même droit à l'autodétermination aux peuples d'Europe.[9]

Les principales thèses qu'ont défendu Lénine, Trotsky et les révolutionnaires des débuts de l'Internationale communiste sont :

  • L'autodétermination de peuples opprimés, y compris l'indépendance, sont des revendications "nationalistes", mais le nationalisme d'un peuple opprimé n'a pas le caractère réactionnaire du nationalisme d'un pays dominant (qui consiste à défendre cette domination).
  • Des puissances impérialistes sont parfois amenés à soutenir les revendications d'autodétermination de certaines minorités, par exemple dans des pays dont ils ont intérêt à affaiblir l'État. Cela ne peut pas justifier de bafouer le droit à l'autodétermination de ces minorités.
  • Les communistes ne sont pas "en soi" pour le morcellement en États plus petits. Ils pensent au contraire que les travailleurs, surtout dans les petits pays, ont vivement intérêt, économiquement et politiquement, à se coordonner au delà des frontières. Et par ailleurs, ils pensent que les États ouvriers sont amenés à disparaître après la révolution. Mais cela ne doit pas justifier ici et maintenant de dénier le droit à un peuple qui en ressent le besoin de se séparer. Par ailleurs, « plus le régime démocratique d'un État est proche de l'entière liberté de séparation, plus seront rares et faibles, en pratique, les tendances à la séparation ».

A l'inverse, parmi les social-chauvins, certains ont ouvertement justifié des annexions sous prétexte que la concentration politique et économique serait "progressiste", et refusé l'autodétermination en la déclarant utopique, illusoire, petite-bourgeoise, etc. Certains résumaient même leur conception en disant que « en régime capitaliste, la libre disposition est impossible, en régime socialiste, elle est superflue » souvent au nom de l'accroissement des forces productives sur une plus large échelle. Lénine critiquait frontalement cette « conception absurde du point de vue théorique, et chauvine du point de vue de la politique pratique »[10]. Il appelait cela de « l'économisme impérialiste ». Il prenait aussi l'exemple de la séparation de la Norvège d'avec la Suède en 1905, qui montrait que l'autodétermination n'était pas impossible en régime capitaliste.

D'autres, "centristes", tout en affirmant verbalement le droit d'autodétermination, rejoignent en pratique les premiers. Par exemple le principal représentant du centrisme, Karl Kautsky, estimait "exagérée" ("zu viel verlangt": Kautsky dans la Neue Zeit du 21 mai 1915) la revendication du droit de séparation politique.

Cas concrets[modifier | modifier le wikicode]

En novembre 1913 dans la ville alsacienne de Saverne, des vexations infligées par un officier prussien aux alsaciens soulevèrent l'indignation de la population locale, en majorité française, contre le joug de la clique militaire prussienne. Lénine considérait qu'il fallait utiliser ce genre de situation pour faire de la propagande contre l'oppression nationale.

La Première guerre mondiale a soulevé de nombreuses "questions nationales", notamment en Europe, en même temps qu'elle a fait apparaître des divergences irrémédiables de principes dans le mouvement socialiste face à ces questions.

A la fin de la guerre, les impérialistes victorieux (France, Angleterre, États-Unis) ont affirmé lors de la signature du traité de Versailles le droit à l'autodétermination... sauf pour les colonies de la France et de l'Angleterre ! Par ailleurs, ce droit à l'autodétermination, même en Europe, a été totalement hypocrite.

En février 1918, à Brest-Litovsk, Trotsky et Kaménev défendent le droit des peuples de disposer d’eux-mêmes et exigent de l’Allemagne victorieuse que ce principe soit appliqué en Pologne, en Lituanie, en Lettonie sous forme d’un scrutin universel et égal.

En 1919 au congrès du parti communiste russe, Boukharine s'oppose au principe de l’auto-détermination des peuples au nom de l’auto-détermination des classes laborieuses. Lénine réussit à défendre le maintien du principe de l’auto-détermination pour les peuples dominés et peu développés, où la lutte de classe n'est pas assez développée.

Les communistes font campagne contre l'occupation de la Ruhr par l'armée française en 1923.

Trotsky défend le droit à l'autodétermination de l'Ukraine en 1939 contre l'URSS, bien qu'il considère cette dernière comme un Etat ouvrier.[11] Il va donc plus loin que le seul droit à l'autodétermination (dans le contexte, aucune voix ukrainienne ne pouvait se faire entendre pour revendiquer quoi que ce soit). Cela rejoint les positions qu'avait la social-démocratie (d'avant 1914) envers les colonies.

Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

Lénine, Thèses sur la question nationale,1913

Lénine, La classe ouvrière et la question nationale, 1913

  1. Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation ?, 1882
  2. 2,0 et 2,1 Friedrich Engels, Le panslavisme démocratique, 14 février 1849
  3. Friedrich Engels, En quoi la Pologne concerne-t-elle la classe ouvrière ?, 1866
  4. http://www.matierevolution.org/spip.php?article2971
  5. Karl Radek, La question polonaise et l'Internationale, 1920
  6. Lénine, La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, 1916
  7. Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation, 1882
  8. Roman Rosdolsky, Friedrich Engels et le problème des peuples « sans histoire », 1948
  9. Lénine, Bilan d'une discussion sur le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, Partie 6, 1916
  10. Lénine, Une caricature du marxisme et à propos de l’ « économisme impérialiste », 1916
  11. Léon Trotsky, L’indépendance de l’Ukraine et les brouillons sectaires, 30 juillet 1939