Contrôle ouvrier

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Le contrôle ouvrier sur la production peut consister à contrôler les moyens d’approvisionnement en matières premières, le coût de ces matières, le prix de revient, l’évaluation des frais généraux, le prix de vente, les bénéfices approximatifs, les formes de l’écoulement du produit fini, la valeur du salaire qui peut être revendiqué, pénétrer les secrets de fabrication, etc...

Le contrôle ouvrier est une revendication fréquente chez les communistes révolutionnaires, pour qui il est une mesure transitoire permettant à la classe ouvrière d'aiguiser sa conscience de classe et de se radicaliser.

Le contrôle ouvrier est à différencier de la gestion ouvrière des entreprises (autogestion), même s'il peut y conduire.

Historique[modifier | modifier le wikicode]

Premiers théoriciens[modifier | modifier le wikicode]

L'idée de contrôle ouvrier commence à apparaître dans les écrits de socialistes utopiques du 19e  siècle tels que Fourier et Owen qui voyaient dans les coopératives de petits producteurs le moyen d’échapper à l’aliénation de la société industrielle. Ce thème trouvera un écho plus tard dans l’œuvre de Kropotkine, particulièrement dans son Champs, usines et ateliers (1898). C’est en France, cependant, dans la dernière décennie de ce siècle que les ouvriers qualifiés, qui luttaient pour défendre la maîtrise de leur travail contre leurs employeurs, forgèrent le mot d’ordre de « contrôle ouvrier ». Les socialistes comme De Leon et les wobblies en Amérique, ou le mouvement des Guild Socialists en Grande-Bretagne, approfondirent cette notion de contrôle ouvrier.

Pendant la révolution russe[modifier | modifier le wikicode]

Le mot d’ordre du contrôle ouvrier surgit « spontanément » parmi les ouvriers de Petrograd au printemps 1917, sans référence explicite ni au bolchévisme (qui n'avait pas développé ce thème) ni aux anarchistes. Dans les Thèses d'avril, Lénine préconisait « le passage immédiat au contrôle de la production sociale et de la répartition des produits par le Soviet des députés ouvriers », mais ne parlait pas des comités d'usine, et il ne s'agissait pas d'exproprier immédiatement le patronat.

Le 10 mars, le Soviet négocie avec le patronat de Petrograd et signe une charte reconnaissant notamment la journée de 8 heures, et instituant des Chambres de conciliation paritaires dans les entreprises, appelant aussi à généraliser des comités d'usine devant s'intégrer à cette conciliation. Mais de nombreux comités d'usine allaient plus loin que ce rôle-là, comme celui de l'usine Dynamo ou l'usine de câbles de Petrograd qui décident le 11 mars de s'octroyer un droit de regard sur les embauches et licenciements et sur les salaires. Les anarchistes étaient les seuls à aller plus loin que les revandications ouvrières au sein de l'usine, leur programme publié fin mars prônait « la saisie des usines et l’expropriation des bourgeois par les travailleurs ».

La motivation première n'était pas idéologique mais pratique : résoudre les problèmes immédiats de l'économie russe en crise, éviter le chômage en maintenant la production coûte que coûte (et parfois plus en appui aux directeurs qu'en opposition). Ce fut ce qui poussa les ouvriers de Petrograd à organiser la première conférence des comités d'usines de Pétrograd (mai 1917), où le  SR V. M. Lévine dit dans son discours d’ouverture :

« Tous les ateliers et les usines de Pétrograd sont en crise, mais les directions ne font pas assez d’efforts pour fournir leurs établissements en quantités suffisantes de matières premières et de combustibles. De sorte que les travailleurs se retrouvent au chômage, à la merci du tsar Famine. En conséquence, ce sont les travailleurs eux-mêmes qui doivent y remédier, puisque les employeurs ne font rien. Seule l’organisation unifiée des comités d’usine à travers toute la Russie, et pas seulement à Pétrograd, pourra le faire. Il est clair que pour cela il doit y avoir partout des organisations de travailleurs qui agiront de concert pour intervenir dans la vie industrielle d’une manière organisée.  »[1]

Le 17 mai, Lénine appuie explicitement dans la Pravda le mot d'ordre du contrôle ouvrier, déclarant que « les travailleurs doivent demander la réalisation immédiate du contrôle, effectif et sans exceptions, par les travailleurs eux-mêmes ».

Un des problèmes principaux était la difficulté à trouver de l'approvisionnement en combustible. Dès mars et avril, les comités d'usine de Vulcain et de Poutilov en cherchent. A partir de l'été, les comités de l’Usine de tubes, de l’Arsenal, de Rosenkrantz et d’autres sites commencèrent à envoyer des « prospecteurs » (tolkatchi) dans le Donbass et dans d’autres régions du Sud en quête de combustible. En octobre, le Conseil central des comités d’usine annonça qu’il réquisitionnerait le carburant de toute usine qui détiendrait plus de trois mois de réserves afin de le donner aux centrales électriques, aux stations d’alimentation en eau potable et aux moulins, là où il était le plus nécessaire.

La solidarité ouvrière dans ce contexte de pénurie entraînait de plus en plus de conflits avec la logique de concurrence patronale. Chez Rosenkrantz, la direction nia posséder encore des pièces détachées lorsque le Comité des industries de guerre en fit la demande, mais le 14 juillet, le comité d’usine découvrit 4 000 pouds (65,5 tonnes) de métal ; il les offrit à des usines à l’arrêt.  Le comité ouvrier de Rosenkrantz offrit un peu de laiton aux usines Baranovski et Ekval. Celui de Sestroretsk reçut un peu d’acier auto-durcissant de la part de Poutilov...  Les patrons parfois tentaient de tout vendre au meilleur prix avant de fermer l'usine. De plus en plus, les comités se mettent à contrôler activement les stocks, les entrées et sorties.

Parmi les forces organisées, c'est le parti bolchevik qui met en avant cette revendication pour la première fois. C'est notamment cela qui lui permet de devenir hégémonique dans les comités d'usine entre mai et juin. Entre juillet et août, la crise économique s'aggrave et la lutte des classes s’approfondit. Les patrons tentent de s'en prendre aux comités d'usine, qui se radicalisent.

Un mois avant la Révolution d'Octobre, Lénine exposa cette mesure dans sa brochure La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer en raison du sabotage économique, de la famine menaçante et de l'inaction gouvernementale qui ne souhaite pas toucher à la « sacro-sainte propriété privée » :

«  La mesure de lutte fondamentale, essentielle, propre à conjurer la catastrophe et la famine […], c’est le contrôle, la surveillance, le recensement, la réglementation par l’État ; la répartition rationnelle de la main d’œuvre dans la production et la distribution des produits, l’économie des forces populaires, la suppression de tout gaspillage de ces forces, qu’il faut ménager. Le contrôle, la surveillance, le recensement, voilà le premier mot de la lutte contre la catastrophe et la famine. Personne ne le conteste, tout le monde en convient. Mais c’est justement ce qu’on ne fait pas, de crainte d’attenter à la toute-puissance des grands propriétaires fonciers et des capitalistes, aux profits démesurés, inouïs, scandaleux qu’ils réalisent sur la vie chère et les fournitures de guerre (et presque tous « travaillent » aujourd’hui, directement ou indirectement, pour la guerre) profits que tout le monde connaît, que tout le monde peut constater et au sujet desquels tout le monde pousse des « oh ! » et des « ah ! ». Et l’État ne fait absolument rien pour établir un contrôle, une surveillance et un recensement tant soit peu sérieux.  »

Le contrôle ouvrier est même envisagé par certains bolchéviks comme un levier pour l'insurrection révolutionnaire. Ainsi le 23 octobre le Soviet de Moscou adopte, sur proposition des comités d'usine, le "Décret révolutionnaire n°1" : les ouvriers et les employés dans les fabriques et les usines ne peuvent être désormais embauchés ou congédiés que du consentement des comités d'usine. Dans l'esprit des bolchéviks qui proposaient cette mesure, la résistance inévitable du gouvernement entraînerait un conflit ouvert. L'insurrection de Petrograd donna une raison plus immédiate au soulèvement.

En tant que communistes, les bolchéviks défendaient que l'objectif à terme était la planification de la production. Mais d'octobre 1917 au printemps 1918, il n'y a pas encore de nationalisations généralisées, au nom du fait que l'économie russe est arriérée, et qu'il vaut mieux trouver des compromis avec certains capitalistes. Beaucoup de nationalisations vont avoir lieu très vite sur l’initiative de comités d'usines. De fait, en janvier 1918 le Vesenkha déclara qu'aucune nationalisation ne devait intervenir sans son autorisation explicite, et ajoute en avril que toute entreprise nationalisée sans son autorisation ne recevrait pas de financement. Selon Voline : « Les anarchistes rejetaient le mot d'ordre vague, douteux, de « contrôle de la production ». Ils prêchaient l'expropriation progressive mais immédiate — de l'industrie privée par des organismes de production collective »[2].

Contrôle ouvrier et gestion ouvrière dans la jeune URSS[modifier | modifier le wikicode]

Déjà avant 1917, des débats ont lieu dans les comités d'usine entre bolchéviks (qui défendent le contrôle ouvrier) et certains anarchistes qui avancent la gestion directe. Entre septembre et octobre, dans quelques usines les comités prirent effectivement la direction, face à des patrons qui tentaient de cesser l'activité.[3]

Le nouveau pouvoir bolchévik-SR de gauche normalise en premier lieu la sphère gouvernementale. La forme soviet est refusée dans le sein des institutions gouvernementales. Un soviet d'employés avait pris le contrôle du Commissariat du Peuple des Postes et Télégraphes et un autre s'était établi dans l'Amirauté. Le 9 novembre (a.s), le commissaire du peuple du Ministère (sic) des Postes et Télégraphes, lançait un appel qui concluait ainsi : «  je déclare qu'aucun soi-disant groupe d'initiative ou comité pour l'administration des Postes et Télégraphes ne peut usurper des fonctions qui sont celles du pouvoir central, et celles qui m'appartiennent en tant que Commissaire du Peuple ». Le soviet de l'Amirauté sera dissout par décret du 28 novembre.

Le décret sur le contrôle ouvrier fut le troisième publié par le nouveau pouvoir soviétique, juste après l'insurrection. La première proposition de Lénine laisse une assez grande place à l'autogestion, mais d'autres dirigeants bolchéviks veulent déjà la limiter fortement au profit du pouvoir de commissaires du gouvernement, au nom de l'efficacité. Lors du débat, il est proposé de n’introduire le contrôle ouvrier que dans les grandes usines et fabriques ou dans les chemins de fer. Plusieurs auteurs, comme l'historien Marc Ferro, ont fait remarquer que si ce décret semble s'appuyer sur la vitalité des comités d'usine, il marquerait plutôt un tournant centralisateur, limitant fortement les prérogatives des comités. En terme de représentation, le nombre de membres du bureau du conseil pan-russe des comités d'usine (créé par ce décret) est fixé d'avance à 5, alors que pour les syndicats la délégation est établie en fonction de leur nombre.

Après la prise du pouvoir, les bolchéviks laissèrent tomber le soviet central des comités d'usine, censé être remplacé par le Conseil pan-russe du contrôle ouvrier. Celui-ci se réunit pour la première fois le 28 novembre 1917. Il est traversé des mêmes débats que les comités d'usines, le porte-parole des Comités d'usine, Jivotov, déclara ainsi :

«  Dans les Comités d'usine nous élaborons les instructions qui viennent de la base, dans la perspective de voir comment elles peuvent s'appliquer à l'industrie dans son ensemble ; ce sont là des instructions de l'atelier, de la vie ; ce sont les seules instructions qui puissent réellement avoir de la valeur. Elles montrent de quoi sont capables les Comités d'usine et devraient donc tenir la première place dans tout ce qui concerne le contrôle ouvrier ». Pour le porte-parole des Comités, «  le contrôle est l'affaire du Comité dans chaque établissement. Les Comités de chaque ville devraient se réunir (...) et établir ensuite une coordination sur des bases régionales ».

Mais les délégués étaient en grande partie nommés par le parti bolchévik, et la position centralisatrice prévalut, telle qu'exprimée par Larine, représentant de la fraction bolchevik dans les syndicats, qui affirma que les «  syndicats représentent les intérêts de la classe dans son ensemble, tandis que les comités d'usine ne représentent que les intérêts particuliers de leur entreprise. Il faut donc que les comités d'usine soient subordonnés aux syndicats ». Le Conseil pan-russe du contrôle ouvrier, après avoir été un écho affaibli des comités d'usine, fut lui-même aussitôt délaissé. En Janvier 1918, Riazanov déclara qu'il ne s'était réuni qu'une fois, et en mai 1918, qu'il ne s'était jamais réellement réuni. (D'après une autre source «  il essaya de se réunir » mais ne put rassembler le quorum[4]). Le conseil suprême de l'économie (Vesenkha) créé en décembre centralisera de plus en plus la gestion de l'économie.

Début décembre, les comités d'usine publient un Manuel Pratique pour l’exécution du contrôle ouvrier dans l’industrie, largement distribué dans les faubourgs de Pétrograd, initiative qui déplaît aux dirigeants bolcheviks car il va explicitement plus loin que le sens étroit qu'ils donnaient au contrôle ouvrier. Le Manuel tentait de tracer un chemin allant rapidement vers la « gestion ouvrière ». Alors que Lénine centrait son discours sur l'aide des ouvriers au recensement (« Le socialisme, c'est le recensement ; chaque fois que vous comptabilisez un stock de fer ou de tissus, c'est du socialisme » Lénine, Discours du 4 novembre 1917 au Soviet des députés ouvriers et soldats de Pétrograd), le Manuel affirme que le contrôle ouvrier ne doit pas s'y limiter mais aborder la production elle-même. La « commission de la production » devait se charger d'établir les liaisons nécessaires entre les différentes sections de l'usine, de surveiller l'état des machines, de prévoir et de surmonter les nombreuses déficiences dans l'aménagement des usines ou des ateliers, de déterminer les coefficients d'exploitation dans chaque section, de décider du nombre optimum d'ateliers et de travailleurs dans chaque atelier, de calculer l'amortissement des machines et des bâtiments, de déterminer l'attribution des salaires (depuis le poste d'administrateur jusqu'au manoeuvre) et de prendre en charge les problèmes financiers de l'usine. Les auteurs du Manuel annoncent qu'ils ont l'intention de grouper les Comités d'usine en Fédérations Régionales, et celles-ci à leur tour dans une Fédération Panrusse. Et pour être sûrs qu'il n'y ait pas de malentendu, ils précisent que « le contrôle ouvrier sur l'industrie, en tant que partie indivise du contrôle sur l'ensemble de la vie économique du pays, ne doit pas être considéré dans le sens étroit d'une vérification mais dans le sens le plus large d'ingérence (...). Le contrôle suppose la participation à la gestion de la production ».

Le Manuel fait un certain nombre de suggestions concrètes aux Comités d'usine. Chaque Comité devrait organiser quatre commissions de contrôle, « qui seraient autorisées à inviter des techniciens choisis parmi le personnel, avec voix consultative ». La fonction des quatre commissions devait être : a) l'organisation de la production ; b) la reconversion de la production de guerre ; c) l'approvisionnement en matières premières ; d) l'approvisionnement en combustible.

Le 13 décembre, les Izvestia publient les Instructions générales sur le contrôle ouvrier conformément au décret du 14 novembre, qui seront vite connues sous le nom de « Contre-manuel ». Les quatre premières parties traitent de l'organisation du contrôle ouvrier dans les usines et de l'élection des commissions de contrôle. Les cinq parties suivantes des devoirs et des droits de ces commissions quelles sont les fonctions qu'elles doivent assumer, et quelles sont celles qui doivent rester entre les mains des directeurs-propriétaires. La 5e partie précise que dans la mesure où les commissions de contrôle joueraient un rôle réel dans la gestion des entreprises, ce rôle devrait se limiter à vérifier l'exécution .des directives des organes du gouvernement central « spécifiquement chargés de la régulation de l'activité économique à l'échelle nationale ». La 7e partie signale que « le droit de donner des ordres concernant la gestion, la marche et le fonctionnement des entreprises revient au seul propriétaire. La commission de contrôle ne participe pas à la gestion de l'entreprise, et n'a aucune responsabilité se rapportant à son fonctionnement. Cette responsabilité incombe toujours au propriétaire ». La 8e partie spécifie que les commissions ne s'occuperont pas elles-mêmes des problèmes financiers ; si des problèmes surgissent, ils doivent être signalés aux organes du gouvernement central, et réglés par ceux-ci. La 9e partie interdit nettement aux commissions d'exproprier et de gérer les entreprises. Elles sont cependant autorisées à « présenter des demandes au Gouvernement concernant le fonctionnement des entreprises, et ce, par l'intermédiaire des organes dirigeants du contrôle ouvrier ». Le 14e point met finalement par écrit ce que les dirigeants bolcheviks avaient discrètement préparé depuis plusieurs semaines : les comités d'usine doivent fusionner avec l'appareil syndical, même au niveau de l'entreprise. « La commission de contrôle de chaque entreprise constitue l'organe exécutif de la commission de contrôle de distribution de l'union syndicale professionnelle de la branche d'industrie à laquelle elle appartient et elle est tenue de faire concorder son activité avec les décisions de cette dernière ».

Cependant globalement les ouvriers n'eurent pas de sentiment de dépossession à ce moment-là. L'antagonisme avec les anciens patrons était le plus fort (d'autant plus que cet antagonisme est avivé par le déclenchement de la guerre civile), et a occulté la question de l'autogestion ou de la gestion centrale par l'Etat, considéré comme « ouvrier ».

En janvier 1918, un journal de métallos écrivait que « la classe ouvrière de par sa nature (...) doit occuper la place centrale dans la production et spécialement dans son organisation (...). À l'avenir toute la production (...) doit refléter l'esprit et la volonté du prolétariat ».[5]

Dans les premières années suivant la Révolution d'octobre, la question du contrôle ouvrier dans les entreprises fut au cœur de profonds débats et clivages dans le parti bolchévik.

« De 1917 à 1921, le problème de la gestion de l'industrie devint le baromètre le plus sensible de l'affrontement des conceptions sur la création d'un nouvel ordre social... Ce fut de tous les sujets de conflit réel entre les factions communistes, le plus constant et le plus explosif. »[6]

Une critique récurrente que faisaient les dirigeants bolchéviks aux comités d'usine étaient qu'ils étaient trop localistes et anarchisants. Ainsi le bolchevik Stepanov publie en 1918 une brochure intitulée Du contrôle ouvrier à la gestion ouvrière de l’industrie et de l’agriculture, dans laquelle il écrit : « Au lieu d'une rapide normalisation de toute la production et de la distribution, au lieu de mesures qui auraient constitué une approche vers une organisation socialiste de la société, nous trouvons une pratique qui rappelle les rêves anarchistes des communes productives autonomes ».

Le premier congrès pan-russe des syndicats se réunit les 7-11 janvier 1918, avec des délégués bolcheviks, mencheviks et SR. Il adopte un texte qui revient largement sur la logique du décret sur le contrôle ouvrier. Il est affirmé que « pour que le contrôle ouvrier puisse apporter le maximum d’avantages au prolétariat, il est nécessaire de rejeter une fois pour toutes toute idée d’éparpiller ce contrôle en donnant aux ouvriers des entreprises le droit de prendre des décisions ayant valeur opératoire sur des questions qui affectent la vie même de leur entreprise ». Les comités d’usine doivent opérer sur « la base d’un plan général formulé par les instances supérieures du contrôle ouvrier et les organes qui décident de l’organisation de l’économie ». Enfin, il faut rendre « clair à leurs délégués le fait que le contrôle ne signifie pas le transfert de l’entreprise aux ouvriers, le contrôle ouvrier n’étant que le premier pas vers la socialisation ».

Très vite, la majorité derrière Lénine et Trotsky défend l'idée que le prolétariat n'est pas encore capable de gérer lui même, directement, la production. Pour cette raison, il faut surtout se reposer sur les compétences des anciens techniciens ou administrateurs (les « spets », spécialistes), en exerçant un contrôle ouvrier sur eux.

« On peut s'emparer des usines avec l'aide de la Garde rouge; mais pour les gérer de nouvelles prémisses juridiques et administratives sont nécessaires; il faut aussi des connaissances, des habitudes, des organismes appropriés. Tout cela rend nécessaire une période d'apprentissage. Durant cette période le prolétariat a intérêt à laisser la gestion entre les mains d'une administration expérimentée tout en la forçant à ouvrir tous ses livres de compte et en instaurant un contrôle vigilant sur toutes ses liaisons et ses actions. »[7]

La majorité communiste défendra aussi que la gestion ouvrière est équivalente à la gestion par l'Etat ouvrier. En conséquence, aussi bien Lénine que Trotsky défendront qu'il fallait privilégier dans les entreprises la direction unipersonnelle à la direction collégiale.[8] Le 8e Congrès du PC (mars 1918) demande aux ouvriers de voir dans le patron de l’usine seulement un « spécialiste ».

Le décret du 28 mai 1918, qui étend la collectivisation à toute l’économie, réintègre les socialisations spontanées dans le cadre des nationalisations. De nombreux exemples d’initiatives ouvrières sombrant dans les tracasseries administratives sont cités, aussi bien par Voline que par Kollontai. Progressivement, les directions des entreprises sont nommées par le Vesenkha ou ses déclinaisons régionales, c’est-à-dire par le PC. A la fin de 1920, sur 2051 entreprises importantes, 1783 étaient déjà sous contrôle uninominal.

Cette politique déclenchera de nombreuses oppositions dans le parti bolchévik (Kommunist, Opposition ouvrière...) et des contestations ouvrières, même au cœur révolutionnaire de Petrograd. Une lutte s'engage entre les comités d'usine et les organes de planification qui se mettent vraiment en place en juin 1918. Mais la guerre civile a un effet désagrégateur sur les comités, ne serait-ce que parce que de janvier à juin 1918, à Petrograd, le nombre de salariés au travail est passé de 340 000 à 145 000. L'obéissance va assez rapidement prendre le dessus, même des grèves ont lieu dans les grands centres entre 1919 et 1921.

En 1919, le 2e Congrès de l’Économie nationale opère une redéfinition du contrôle ouvrier, décrit au passé, comme une « arme puissante entre les mains des organisations ouvrières » nécessaire avant Octobre, mais que maintenant que l'industrie est étatisée, les représentants des ouvriers dirigent l'économie à travers les syndicats (les comités d'usine ne sont plus mentionnés), et le contrôle ouvrier « doit suivre plutôt que précéder le travail de l’administration ».

En 1923 la dirigeante bolchévique Pankratova exprimera la ligne suivie par la majorité de la direction bolchévique :

«  À l'époque transitoire il fallait accepter les côtés négatifs du contrôle ouvrier, simple moyen de lutte contre la résistance du Capital. Mais lorsque le pouvoir passa entre les mains du prolétariat, la « politique de propriétaire » des Comités d'usine isolés devint antiprolétarienne (...) Il fallait ici disposer d'une forme d'organisation plus efficace que le Comité d'usine et d'une méthode plus large que le contrôle ouvrier. Il fallait lier la gestion de la nouvelle usine au principe d'un plan économique unique en fonction des perspectives socialistes générales du jeune État prolétarien (...). Les Comités d'usine manquaient de pratique et de connaissances techniques (...). [L]es tâches économiques immenses de la période de transition vers le socialisme exigeaient la création d'un centre universel normalisant toute l'économie nationale à l'échelle de l'État. Le prolétariat comprit cette nécessité et, libérant de leurs mandats les comités d'usine qui ne répondaient plus aux nouvelles exigences économiques, délégua ses pouvoirs aux organes nouvellement créés, aux Soviets de l'Économie Nationale »[9]

Une des questions sensibles fut également la question du rôle des « spécialistes » (souvent des bourgeois ou petit-bourgeois). La grande majorité des bolchéviks étaient d'accord pour chercher à les rallier au nouveau régime, et estimaient leurs compétences nécessaires, notamment dans l'industrie. Mais leur rôle de spécialiste (même « technique ») sous le capitalisme correspondait aussi souvent à une position sociale hiérarchique par rapport aux ouvriers. Ainsi reproduire la division du travail risquait d'aller de pair avec la reproduction de la subordination dans les usines. C'est ce danger que dénonçaient des bolchéviks oppositionnels comme l'Opposition ouvrière. La majorité réaffirme sa position au 9e congrès (1920) :

« Le Congrès oblige tous les membres du Parti à combattre sans merci cette conception erronée selon laquelle la classe ouvrière serait capable de résoudre tous les problèmes sans l’assistance, dans les cas les plus importants, de spécialistes de l’école bourgeoise. Les éléments démagogiques qui spéculent sur des préjugés de cette sorte le plus répandus chez les plus arriérés de nos travailleurs ne peuvent avoir de place dans les rangs du parti du socialisme scientifique. »

Des courants libertaires[10] ou de la gauche communiste ont critiqué le pouvoir bolchévik pour n'avoir pas réellement instauré la gestion ouvrière, mais seulement un contrôle ouvrier devenu concrètement la gestion par l'Etat ouvrier, dans une logique substitutiste.

Il est à noter que certaines critiques d'un point de vue « démocratique », qui peuvent paraître des critiques « de gauche », se placent en fait d'un point de vue bourgeois et sont hostiles à l'auto-activité ouvrière qui se manifestait alors. Par exemple le menchévik Martov parle « d’expériences de "contrôle ouvrier" d’une conception complètement anarchiste ».[11]

Une revendication de l'Internationale communiste[modifier | modifier le wikicode]

La revendication du contrôle ouvrier trouve son origine dans la politique mise en œuvre par l’Internationale communiste à ses débuts. Le contenu en est différent : le contrôle ouvrier est envisagé comme pouvant s’appliquer sur des branches entières avant la prise du pouvoir. Une fois cette étape franchie, le contrôle ouvrier deviendrait contrôle de l’Etat (ouvrier) sur la production.

« Quel est le régime social correspondant au contrôle ouvrier sur la production ? Il est clair que le pouvoir n’est pas aux mains du prolétariat : car dans ce cas nous n’aurions pas le contrôle ouvrier sur la production mais le contrôle de l’Etat ouvrier sur la production comme introduction au régime de la production étatique sur la base de la nationalisation. »[12]

Cette formulation pose le problème suivant : revendiquer le contrôle ouvrier avant la prise du pouvoir politique risque de détourner les masses de la lutte pour celui-ci au profit de tâches gestionnaires dans le cadre d’un capitalisme étatisé. Les tentatives de réorganisation générale de l’économie risquent alors d’être réduites à quelques mesures d’urgence, tandis que l’Etat et les fractions les plus collectives du capitalisme peuvent s’accommoder un temps de la dualité de pouvoir dans les entreprises.

Les révolutionnaires ont porté la plus grande attention sur les expériences de contrôle ouvrier qui ont été faites au fil de la lutte dans différents pays. Ces exemples sont autant de mises en garde contre la croyance dans le caractère transitoire « en soi » du contrôle ouvrier.

Trotsky écrivait dans son Programme de Transition :

« Les premières tâches du contrôle ouvrier consistent à éclairer quels sont les revenus et les dépenses de la société, à commencer par l’entreprise isolée ; à déterminer la véritable part du capitaliste individuel et de l’ensemble des exploiteurs dans le revenu national ; à dévoiler les combinaisons de coulisses et les escroqueries des banques et des trusts ; à révéler enfin, devant toute la société, le gaspillage effroyable de travail humain qui est le résultat de l’anarchie capitaliste et de la pure chasse au profit. »

Contrôle ouvrier : gestionnaire ou révolutionnaire ?[modifier | modifier le wikicode]

Lorsque les premiers exemples de contrôle ouvrier émergent au début du 20e siècle, ce n'est que dans des situations révolutionnaires. Donc des situations instables, ne pouvant se conclure que par une victoire révolutionnaire ou par une défaite conduisant au retour de la subordination absolue au patron. C'est ce qui fait que Trotsky écrit par exemple en 1932 :

« Le contrôle ouvrier est une mesure transitoire, dans des conditions d'extrême tension de la lutte des classes, et envisageable seulement comme un pont vers la nationalisation révolutionnaire de l'industrie. »[7]

Dans le Mexique de Cárdenas (1934-1940), que Trotsky considérait comme un régime bourgeois progressiste (bonapartisme sui generis), le gouvernement cherchait à s'appuyer sur les ouvriers face au capital étranger. Il nationalise notamment le rail et le pétrole, et propose aux syndicats de participer à la gestion de ces entreprises. Trotsky estimait qu'il ne fallait pas refuser par principe, tout en percevant les risques d'intégration à l'État, et en mettant en avant la nécessaire lutte contre la bureaucratie dans les syndicats.[13]

Avec le temps, on a vu apparaître de plus en plus d'exemples de comités d'entreprise tout à fait tolérés par les capitalistes, dirigés par des syndicats toujours plus réformistes.

Notes et sources[modifier | modifier le wikicode]

  1. Stephen A. Smith, Pétrograd Rouge. La Révolution dans les usines (1917-1918), éd. les Nuits Rouges, 2017
  2. Voline La Révolution inconnue Paris, 1947, rééd. P. Belfond, Paris, 1970
  3. Didier L. Limon, « Lénine et le contrôle ouvrier », dans le N° 4, déc. 1967, d'Autogestion (publ. orig. dans les N° 4 et 5, avril et mai 1946, de La Revue Internationale].
  4. E. H. Carr, The Bolshevik Revolution, 1917-1923, Penguin éd., vol. 2
  5. Filipov, Ob organizatsii proizvodstva [Sur l'organisation de la production], Vestnik metallista [La voix des métallurgistes], janvier 1918
  6. R. V. Daniels, The conscience of the revolution, Harvard University Press, 1960, p. 81.
  7. 7,0 et 7,1 Léon Trotsky, La révolution allemande et la bureaucratie stalinienne, janvier 1932
  8. Léon Trotsky, Terrorisme et communisme, 1920
  9. A.M. Pankratova, Fabzavkomy Rossii v borbe za sotsialisticheskuyu fabriku (Les Comités d'usine russes dans la lutte pour l'usine socialiste), Moscou, 1923
  10. Maurice Brinton, Les bolcheviks et le contrôle ouvrier 1917-1921, Revue Autogestion et socialisme n°24-25, septembre-décembre 1973
  11. Julius Martov, Le bolchevisme mondial, 1923
  12. Léon Trotsky, Au sujet du contrôle ouvrier de la production, 20 août 1931
  13. Trotsky, L’industrie nationalisée et la gestion ouvrière, Juin 1938