Une question capitale (comment raisonnent les socialistes passés à la bourgeoisie)

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Auteur·e(s) Lénine
Écriture 3 mai 1917

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Rédigé le 20 avril (3 mai) 1917. Paru le 4 mai (21 avril) 1917 dans le n° 37 de la Pravda. Conforme au texte du journal.
Œuvres t. 24, Paris-Moscou
Recueil(s): Pravda


M. Plékhanov l'explique admirablement. Voici ce qu'il écrit dans sa « Lettre du 1er mai » au « groupe de travail des étudiants socialistes », publiée aujourd'hui par la Retch, le Dielo Naroda et l'Edinstvo :

...« Il (le congrès socialiste international de 1889) comprenait que la révolution sociale, ou, plus exactement, socialiste, suppose un long travail d'éducation et, d'organisation au sein de la classe ouvrière. C'est ce qu'oublient aujourd'hui chez nous ceux qui appellent la masse laborieuse de Russie à s'emparer du pouvoir politique, ce qui ne pourrait avoir un sens que si les conditions objectives nécessaires à la révolution sociale se trouvaient réunies. Ces conditions font encore défaut »...

Et ainsi de suite, jusqu'à l'appel à « soutenir unanimement » le Gouvernement provisoire.

Ce raisonnement de M. Plékhanov est le raisonnement ultra-typique d'une poignée de « ci-devant » qui se disent social-démocrates. Et c'est précisément parce qu'il est typique qu'il vaut la peine que nous nous y arrêtions. En premier lieu, est-il raisonnable et loyal d'invoquer le premier congrès de la IIe Internationale et non le dernier ?

Le premier congrès de la IIe Internationale (1889-1914) s'est tenu en 1889, et le dernier à Bâle en 1912. Le Manifeste de Bâle, voté à l'unanimité, parle avec beaucoup de précision, de netteté, de franchise et de clarté (si bien que MM. les Plékhanov eux-mêmes ne peuvent altérer ce fait) de la révolution prolétarienne et justement en liaison avec la guerre qui devait éclater en 1914.

On comprend sans peine pourquoi les socialistes passés à la bourgeoisie sont amenés à « oublier », sinon tout le Manifeste de Bâle, du moins ce passage capital.

En second lieu, la prise du pouvoir politique « par la masse laborieuse de Russie», écrit notre auteur, « ne pourrait avoir un sens que si les conditions nécessaires à la révolution sociale se trouvaient réunies ».

Une vraie salade en guise d'idées.

Admettons même que le mot « sociale » soit un simple lapsus et qu'il faille lire « socialiste ». La salade n'est pas seulement là. Quelles sont les classes qui forment la masse laborieuse de Russie ? Chacun sait que cette masse est formée d'ouvriers et de paysans. Lesquels sont en majorité ? Les paysans. Que sont ces paysans de par leur situation de classe ? De petits ou de tout petits propriétaires. La question se pose : si les tout petits propriétaires forment la majorité de la population et si les conditions objectives du socialisme ne sont pas réunies, comment la majorité de la population peut-elle se prononcer pour le socialisme ? ! Qui peut parler et qui parle d'introduire le socialisme contre la volonté de la majorité ? !

M. Plékhanov s'est tout de suite fourvoyé de la façon la plus grotesque.

Se mettre en posture grotesque n'est que le moindre châtiment de celui qui, à l'instar de la presse des capitalistes, se fabrique à lui-même un « ennemi » au lieu de citer textuellement les paroles de tel ou tel de ses adversaires politiques.

Poursuivons. A qui doit appartenir le « pouvoir politique », même si l'on se place au point de vue du vulgaire démocrate bourgeois de la Retch ? A la majorité de la population. La « masse laborieuse de Russie », dont notre social-chauvin fourvoyé a parlé si mal à propos, forme-t-elle la majorité de la population ? Incontestablement, et même l'écrasante majorité !

Comment donc peut-on se prononcer, sans trahir la démocratie, même telle que la conçoit Milioukov, contre la « prise du pouvoir politique » par la « masse laborieuse de Russie » ? Et plus on va, plus on en trouve. A chaque étape de notre analyse, nous découvrons chez M. Plékhanov de nouveaux abîmes de confusion.

Le social-chauvin est contre le passage du pouvoir politique à la majorité de la population de Russie !

M. Plékhanov a entendu le carillon, mais sans discerner d'où vient le son. Il a confondu de même, bien que Marx ait, dès 1875, mis tout spécialement en garde contre cette illusion, la « masse laborieuse » avec la masse des prolétaires et des semi-prolétaires. Expliquons cette différence à l'ex-marxiste qu'est M. Plékhanov.

La majorité des paysans de la Russie peut-elle exiger instituer la nationalisation du sol ? Oui, sans nul doute. Serait-ce là une révolution socialiste ? Non, ce ne serait encore qu'une révolution bourgeoise, car la nationalisation du sol est une mesure compatible avec le capitalisme. Mais ce serait, en même temps, un coup porté à la propriété privée d'un moyen de production très important. Un coup qui renforcerait les prolétaires et les semi-prolétaires infiniment plus que ne l'avaient fait les révolutions des XVIIe XVIIIe et XIXe siècles.

Poursuivons. La majorité des paysans de Russie peut-elle se prononcer pour la fusion de toutes les banques en une seule ? Pour qu'il y ait dans chaque village la succursale d'une banque d'Etat unique ?

Oui, car les avantages et les commodités qui en résultaient pour le peuple sont indéniables. Les « jusqu'au-boutistes » eux-mêmes peuvent préconiser cette mesure, car elle élèverait très sensiblement la capacité de « défense » de la Russie.

Cotte fusion de toutes les banques en une seule est-elle économiquement réalisable tout de suite ? Sans aucun doute.

Serait-ce une mesure socialiste ? Non, ce ne serait pas encore du socialisme.

Poursuivons. La majorité des paysans de Russie peut-elle se prononcer pour le passage du syndicat des raffineurs à l'Etat, sous le contrôle des ouvriers et des paysans, et pour une diminution du prix du sucre ?

Elle le peut parfaitement, car la majorité du peuple y trouverait son avantage.

Est-ce une chose économiquement réalisable ? Oui, parfaitement réalisable, car le syndicat des raffineurs n'est pas seulement devenu en fait, au point de vue économique un organisme unique de production à l'échelle du pays tout entier, mais se trouvait déjà sous le contrôle de l'« Etat » (c'est-à-dire de fonctionnaires au service des capitalistes), dès l'époque du tsarisme.

Le passage du syndicat aux mains d'un Etat démocratique bourgeois, paysan, serait-il une mesure socialiste ?

Non, ce ne serait pas encore du socialisme. M. Plékhanov s'en convaincrait facilement s'il se souvenait de vérités archiconnues du marxisme.

La question se pose : des mesures telles que la fusion de toutes les banques en une seule et le passage du syndicat des raffineurs aux mains d'un Etat démocratique paysan renforceraient-elles ou affaibliraient-elles l'importance, le rôle, l'influence des prolétaires et des semi-prolétaires dans l'ensemble de la population ?

Elles les renforceraient sans nul doute, car ce ne seraient pas des mesures « petites-propriétaires », car la possibilité en est créée justement par les « conditions objectives », qui n'existaient pas encore en 1889, mais qui se trouvent réunies dès à présent.

Ces mesures ne manqueraient pas de renforcer l'importance, le rôle, l'influence qu'exercent plus spécialement les ouvriers des villes, avant-garde des prolétaires et de semi-prolétaires de la ville et de la campagne, sur l'ensemble de la population.

Après ces mesures, la marche vers le socialisme deviendrait parfaitement possible en Russie ; et si nos ouvriers étaient soutenus par les ouvriers plus développés et mieux préparés d'Europe occidentale, après que ceux-ci auraient rompu avec les Plékhanov de chez eux, le passage effectif de la Russie au socialisme serait inévitable, et son succès assuré.

Ainsi doit raisonner tout marxiste et tout socialiste qui ne s'est pas rangé aux côtés de « sa » bourgeoisie nationale.