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Souvenirs sur Lénine du Congrès de Londres au début de la Guerre mondiale
| Auteur·e(s) | Wladislaw Kraievski |
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| Écriture | 1926 |
Source : Lénine tel qu’il fut. Souvenirs de contemporains , tome 3. Moscou : Editions du Progrès, 1965, pp. 106-120. Notes MIA.
Pour la première fois, je vis Lénine au Congrès de Londres en 1907[1]. Son sang-froid et sa fermeté firent sur moi une impression inoubliable. Lors des affrontements les plus acharnés, quand l’atmosphère était surchauffée, lorsque Plékhanov était nerveux et que Martov était hors de lui et piquait une crise d’hystérie ou presque, lorsque Tzérétéli jetait feu et flamme, Lénine restait imperturbable et souriait à sa manière. Ce n’était pas le sourire méprisant et hautain de Plékhanov quand celui-ci sentait sa supériorité sur son adversaire, ce n’était pas non plus le sourire sarcastique et vénéneux de Martov. C’était le sourire d’un homme qui aperçoit l’avenir lointain à travers le brouillard momentané, d’un homme qui seul discerne les contours des grands événements venus à maturité. J’étais alors un jeune militant du parti (membre de la social-démocratie polonaise, c’était la première fois que j’entrais en contact direct avec mes camarades russes) ; à cette époque, je ne comprenais pas encore très bien à quel point Lénine voyait plus loin que les autres. Mais le fait qu’il voyait plus loin, que Lénine et non Plékhanov, Martov ou Axelrod était la principale figure du congrès, c’était tellement évident qu’il était impossible de ne pas s’en rendre compte.
Je n’ai pas l’intention de raconter mes souvenirs sur le Congrès de Londres. Je voudrais me borner à un seul épisode. C’était une conversation dans un petit restaurant de Londres où, après les séances, se réunirent pour dîner Lénine, Rosa Luxembourg et Tyszka-Jogiches. Il y avait là aussi d’autres camarades bolchéviks, mais je ne me souviens plus de leurs noms. Je me trouvais là grâce à la sympathie du camarade Tyszka qui aimait « sonder » la jeune génération du parti et m’emmenait souvent avec lui en bavardant sur les sujets les plus différents, ou plus exactement en me mettant à l’épreuve.
Pendant le dîner, le principal sujet de conversation était, bien entendu, les menées des menchéviks au congrès. Ensuite on parla de la possibilité d’un travail en commun entre bolchéviks et menchéviks dans un seul parti. Lorsque Lénine se mit à parler de la nécessité de la scission, quelqu’un dit qu’elle n’est peut-être pas indispensable. Puisqu’en Occident une lutte impitoyable est possible au sein d’un seul parti, entre marxistes et révisionnistes, il se peut que chez nous, malgré tout l’acharnement de la lutte fractionnelle, il y aura une certaine réconciliation, et l’unité du parti sera sauvegardée.
Après une minute de silence Lénine dit en souriant : « Pourquoi devons-nous sur ce point imiter l’Europe occidentale ? Je ne reconnais qu’une seule forme de réconciliation avec un adversaire politique : l’écraser ! »[2]
Ces paroles exprimées sans la moindre emphase s’ancrèrent dans ma mémoire pour toujours.
En décembre 1908, je me rendis à Paris à la conférence du parti, en qualité de délégué de la socialdémocratie polonaise.
AÀ ce moment-là, le courant liquidateur commençait à s’amplifier notablement parmi les menchéviks, et la lutte entre le bolchévisme et le menchévisme s’accentua à l’extrême. La question de l’insurrection armée rebondit au cours des débats. Le menchévik Dan déclara sur le ton le plus sérieux : « Il ne faut pas se fourrer là où l’on a ete une fois battu. » Il fallait voir avec quelle fureur Lénine se rua sur lui. Reprenant ses paroles, il lança au menchévik : « Justement nous allons nous fourrer là où nous avons ete une fois battus. » Et selon son habitude, il répéta cette phrase sur tous les tons, de sorte qu’elle ne pouvait manquer de se graver dans la mémoire de tous. Elle devint vraiment le leitmotiv des bolchéviks à cette conférence, la première pendant le déchânement de la contre-révolution.
AÀ la même conférence, tout en menant une lutte implacable contre les opportunistes menchéviques, en raillant sans pitié leur couardise et leur vanterie, en dénonçant sans se lasser leurs velléités liquidatrices, leur honteuse capitulation devant le régime du 3 juin, Lénine était obligé de mener une lutte intransigeante au sein de sa propre fraction. Le fait est qu’à cette époque celle-ci était loin d’être un tout uni. Comme cela arrive toujours dans la première période après la victoire de la contrerévolution se firent jour également des divergences dans l’avant-garde révolutionnaire de la classe ouvrière ; des tiraillements et une lutte intestine commencèrent à se manifester.
C’était l’époque où Lénine, profitant de l’expérience des victoires et des défaites de la révolution de 1905-1907, forgeait une nouvelle arme de lutte, redressait la ligne du parti, apportait les correctifs nécessaires dans la théorie et la pratique du bolchévisme. Sur ce terrain, il fallait combattre de la manière la plus implacable tout esprit simpliste dans les rangs des bolchéviks, tout schématisme et tout manque de souplesse révolutionnaire. AÀ la Conférence de 1908, la fraction bolchevique comprenait des « otzovistes » et des « ultimatistes ». Si je ne me trompe, le camarade Liadov représentait les « otzovistes », révolutionnaires impatients qui ne pouvaient « se résigner » à la défaite de la révolution, au cours lent des événements, à la nécessité d’un travail révolutionnaire opiniâtre, systématique et méticuleux ; ils exigeaient le rappel (en russe otzyv ) de la fraction social-démocrate de la Douma et la « lutte résolue » contre l’autocratie. Les « ultimatistes » étaient d’un esprit plus « conciliateur ». Ils demandaient seulement de signifier à la fraction de la Douma un ultimatum : « se corriger » dans un délai déterminé et utiliser la tribune de la Douma pour une « action véritablement révolutionnaire ». A. Bogdanov-Maximov représentait les « ultimatistes » à la conférence.
Lénine se dressa violemment contre l’« otzovisme » aussi bien que contre l’« ultimatisme » en démontrant que la situation politique avait radicalement changé, et que ce changement réclamait une modification appropriée de la tactique. Ses discours anticipaient sur son futur ouvrage Le « gauchisme », maladie infantile du communisme qu’il devait écrire dix ans plus tard dans une situation historique différente et à une échelle tout autre. Au cours de la conférence, il répéta maintes fois avec assurance et opiniâtreté : « Nous n’acceptons aucune action extremiste. Nous apprendrons à utiliser en bolchéviks la Douma d’État ! »
Quand on regardait cet homme d’une volonté inébranlable, ce révolutionnaire de génie, on pouvait être certain que le but qu’il s’était assigné serait atteint.
J’eus la chance de voir Lénine tout au début de la guerre mondiale. En apparence, il était imperturbable comme toujours, plein de passion et de haine contenues.
Les lâches, les transfuges, les trâtres à la classe ouvrière pouvaient ricaner : lors du déchânement le plus furieux du chauvinisme, de l’obscurantisme réactionnaire le plus honteux, Lénine et son groupe relativement peu nombreux de partisans parlaient ouvertement de la guerre civile imminente. Ces « politiciens lucides » qui s’étaient vendus à l’impérialisme affirmaient que c’était un « délire d’insensés ».
Mais rien n’était plus étranger à Lénine que des rêves vains d’avenir. Au contraire, il était ces jourslà comme un arc tendu : toujours prêt à agir, toujours prêt à lutter. Il s’imprégnait de tout ce que la guerre apportait sur ses vagues troubles comme s’il voulait incruster dans sa mémoire cette image hideuse de la sarabande infernale de l’impérialisme, comme s’il voulait connâtre jusqu’au bout toute l’avidité féroce et sanglante de la bourgeoisie, toute l’étendue de la trahison des social-chauvins. Il voulait connâtre la figure de l’ennemi jusque dans ses traits les plus fugitifs, et cette connaissance se transformait dans son cerveau en une précieuse expérience révolutionnaire. Froidement, il calculait toutes les chances de la lutte future, il pesait les pour et les contre. Il ne nourrissait aucune illusion et voyait nettement toute la complexité et toute la difficulté de la situation.
Et pourtant, même Lénine fut stupéfait par la première nouvelle annonçant la trahison des socialdémocrates allemands. Il avait beau hâïr et mépriser le lâche opportunisme des révisionnistes, il avait beau se méfier de la bassesse philistine des marxistes orthodoxes de la tendance Kautsky, mais lorsqu’arrivèrent les nouvelles annonçant la trahison des social-démocrates Allemands, l’union des révisionnistes et des kautskistes sous le drapeau de la « défense de la patrie » et leur vote des crédits de guerre pour le gouvernement du kaiser, même Lénine ne pouvait y croire au premier abord. Je me rappelle nettement que Lénine s’écria en regardant le Vorwärts , organe des marxistes orthodoxes, qui, hier encore, publiait de vibrants appels contre la guerre et qui reproduisait à présent une déclaration honteuse de la fraction social-démocrate au parlement : « Impossible, c’est un mensonge ! Ce sont eux, messieurs les impérialistes, qui ont commis un faux ! Le véritable Vorwärts est sûrement saisi ! »
Mais aussitôt, après avoir feuilleté tout le numéro, il se tut. Il fallait voir l’expression concentrée de son visage à ce moment.
Le lendemain, en lisant les journaux social-démocrates allemands, il se moquait de lui-même en se reprochant d’avoir cru à l’impossibilité d’une trahison des social-démocrates allemands. « Oui, il faut croire que nous sous-estimons ses gaillards-là, disait-il, ils sont capables de tout. Nous en verrons bien d’autres ! »
AÀ cet instant-là, il se rua sur l’un d’entre nous qui pensait que l’évolution des événements sanglants empêcherait le kautskisme de soutenir l’impérialisme : « Que non ! Ne comptez pas là-dessus, une fois sur ce chemin, on ne revient plus ! » Lénine envisageait la situation avec une si grande lucidité
que, dès les premières semaines de la guerre, à propos d’une conversation sur sa durée probable, il se mit à railler sans pitié ceux qui affirmaient que la guerre ne durerait pas plus de trois à six mois, notamment Kautsky qui disait qu’un capitalisme si hautement évolué ne pouvait résister à une guerre prolongée.
Un jour, Lénine nous dit : « Songez-y donc ! C’est la lutte entre les plus grands États impérialistes, une lutte à mort. Peuvent-ils se reconnâtre vaincus avant d’avoir épuisé toutes leurs ressources ? Cette guerre ne sera pas finie avant quelque trois années sans doute. »
Tous nous n’étions pas alors d’accord avec Lénine. Il fallut cependant reconnâtre que cette fois aussi, c’est lui qui avait raison.
Les premières journées et semaines de la guerre étaient pour nous tous à Poronin extrêmement pénibles. Ce n’était pas seulement parce que la situation générale n’avait rien de gai, mais aussi parce que l’attitude était très hostile envers nous tous en tant qu’étrangers. Je dis bien nous tous, parce qu’il ne s’agit pas seulement des Russes ; nous aussi, Polonais originaires de ce qu’on appelle la Pologne russe, nous étions considérés comme des étrangers. Cependant, les paysans de l’endroit ne s’intéressaient nullement à ces questions et étaient parfaitement aimables avec le camarade Lénine et aussi avec nous autres, Polonais de « Kongressuwka »[3] . Mais les intellectuels qui demeuraient à Poronin ou dans les environs menaient contre nous une campagne systématique en cherchant par tous les moyens à dresser la population locale contre nous. D’ailleurs, cette campagne menée par messieurs les Twardowski ne nous troublait pas beaucoup. Chaque jour, Lénine partait de Biély-Dounâïetz sur son vélo pour se rendre à la poste de Poronin (il n’y avait pas de bureau de poste à Biély-Dounâïetz), et bien souvent, il restait un certain temps chez l’un d’entre nous. Bien des fois nous nous réunîmî es chez le camarade Hanecki dont le logement était le plus confortable, et nous y discutions sur des questions actuelles ; parfois Lénine jouait aux échecs avec Hanecki. Le jeu d’échecs était sa distraction préférée.
Mais voilà qu’un malheur s’abattit sur nous : Lénine fut arrêté et conduit à la prison la plus proche, à Nowy-Targ (une petite ville à une vingtaine de verstes de Poronin). La cause de l’arrestation était absurde, comme on l’apprit par la suite. Je viens de rappeler que Lénine partait tous les jours en vélo de Biély-Dounâïetz pour se rendre à Poronin. Le chemin le plus court longeait la voie ferrée. En route, Lénine parcourait souvent les journaux et les lettres. Il avait pour voisine à Biély-Dounâeï tz la femme de l’instituteur Bogoutski, une femme sotte de Galicie qui craignait terriblement que le Russe, son voisin (naturellement un anarchiste, comme tous les Russes) ne jette un jour une bombe, ce qui ferait sauter son propre logement comme le sien.
Madame Bogoutskâïa patienta longtemps. Mais ne pouvant lutter sans cesse contre une telle épouvante, elle finit par courir Poronin et déclarer à la gendarmerie en suffoquant : « Je vous en prie, arrêtez mon voisin, un certain Oulianov, c’est un anarchiste russe, et très probablement un espion du gouvernement tsariste. Chaque jour, il part on ne sait où en vélo le long de la voie ferrée et prend on ne sait quelles notes. Dieu m’a punie en me donnant un tel voisin. Je ne dors plus la nuit, je tremble sans cesse. J’ai peur qu’il ne lance une bombe ! »
Le gendarme naturellement crut madame Bogoutskâaï . Il est vrai que par la suite, après que Lénine ait été relâché, il se repentit en toute sincérité. Mais comment ne pas croire la « femme de monsieur le professeur Bogoutski ! » N’est-ce pas une source des plus autorisées ? Au reste, le gendarme était un homme consciencieux et vérifia personnellement la délation de la femme du professeur. Il s’avéra que tout cela était parfaitement vrai. Un certain Oulianov était là ; ses voyages mystérieux en vélo étaient également un fait incontestable ; ce qui n’était pas moins vrai, c’est que pendant ces voyages, il feuilletait on ne sait quels papiers.
Sur la foi de ces pièces à conviction « sérieuses », Lénine fut arrêté comme espion du gouvernement tsariste.
Cette arrestation nous effraya pour de bon. AÀ cette époque, il arrivait souvent qu’une accusation stupide de ce genre fût prise au sérieux et aboutisse au bout de un ou de deux jours à l’exécution de l’inculpé. Il y avait des raisons d’être inquiets. Il fallait agir sans perdre une minute. Or, il n’était pas du tout facile d’agir parce que le petit groupe de camarades russes, à la suite de l’arrestation de Lénine, devait s’attendre à être arrêté d’un moment à l’autre, et ne pouvait alors attirer l’attention sur lui. Notre groupe de Polonais, lui aussi, était très embarrassé.
J’ai déjà parlé plus haut de l’atmosphère d’hostilité et de suspicion dont nous étions entourés. Il est certain que si le juge d’instruction à Nowy-Targ, chargé de l’affaire de Lénine, avait songé à y regarder « de plus près », tous les « complices » de Lénine auraient subi le même sort. Mais nous avons empêché le juge d’instruction d’y regarder « de près ». Nous n’avions pas de temps à perdre, et l’instruction judiciaire n’était pas terminée lorsque Lénine fut relâché grâce aux efforts des camarades.
Toutefois ne prenons pas les devants. Lorsque nous apprîmes l’arrestation de Lénine, le camarade le plus expérimenté d’entre nous dans ce domaine s’occupa de cette affaire. C’était le camarade Hanecki. Au début, on fit des démarches sur place, car il nous semblait que les efforts de citoyens influents locaux suffiraient pour classer l’affaire et relâcher Lénine.
Bien entendu il était impossible de s’adresser à messieurs Twardowski ; Hanecki se rendit chez le poète bien connu Jan Kasprowicz qui habitait alors Poronin. Cet écrivain ne fréquentait pas beaucoup les milieux intellectuels de la ville, et en tout cas ne prenait aucune part à la campagne menée contre nous. Kasprowicz s’intéressa à l’affaire de Lénine, demanda des détails sur lui et promit d’en parler en haut lieu. De plus Hanecki s’adressa à un autre écrivain polonais, Wladislaw Orkan, qui habitait à Zakopany. Lui aussi s’intéressa vivement à l’affaire de Lénine et promit de faire des démarches pour obtenir son relâchement.
Je ne sais pas exactement ce que firent Kasprowicz et Orkan pour libérer Lénine. Si je ne me trompe, ce dernier fut plus pratique et s’entretint lui-même avec le juge d’instruction de Nowy-Targ. Mais il était impossible de faire relâcher Lénine avec l’aide de ces personnes ; l’affaire suivait son cours « normal ». Nous ne pouvions nous réjouir que d’une chose : l’affaire n’était pas encore soumise à un tribunal militaire. Voyant que les démarches de Kasprowicz et d’Orkan n’aboutissaient pas, nous décidâmes de tenir une « conférence de guerre ». Comment agir ? Il était évident que la situation devenait grave. La machine bureaucratique une fois mise en marche, il est difficile de l’arrêter. Il fallait des moyens plus efficaces.
N’oublions pas qu’il s’agissait tout simplement de la vie de Lénine, ni plus ni moins. On comprendra alors à quel point nous étions tous inquiets. Si aujourd’hui le monde entier sait qui était Lénine, nous le savions déjà alors, nous savions qu’il s’agissait du destin du plus grand chef de la classe ouvrière, Le chef de la révolution future.
On commença par envoyer un télégramme à Vienne au vieux Victor Adler lui annonçant que Lénine était arrêté à Poronin et accusé d’espionnage au profit du tsarisme. Nous demandions Adler de prendre sur-le-champ toutes les mesures nécessaires pour faire relâcher Lénine. Mais nous ne pouvions pas nous contenter de cela ; nous ne pouvions pas rester inactifs lorsque l’affaire de Lénine devait être soumise à un tribunal militaire. C’était absolument impossible. On finit par décider de faire une démarche qui, nous semblait-il, pouvait aboutir au relâchement de Lénine, mais
une démarche très risquée.
Le camarade Hanecki devait aller chez le juge d’instruction à Nowy-Targ et essayer d’obtenir la libération de Lénine sous caution ou moyennant un gage. Il est vrai que nous n’avions pas d’argent mais nous étions sûrs de le trouver à tout prix, s’il ne s’agissait que de cela.
C’était une démarche risquée parce que le juge d’instruction pouvait soupçonner Hanecki de complicité et nous aurions pu être arrêtés tous. Et alors, naturellement, tout aurait été perdu. Il n’aurait pu être question d’aider Lénine. Comprenant toute la difficulté de la situation, Hanecki décida d’étaler tout son talent d’acteur afin d’inspirer au juge d’instruction le respect voulu. Il mit son plus beau costume et se rendit à Nowy-Targ comme s’il était un lord blasé. Le juge d’instruction le reçut poliment, mais se mit en garde lorsqu’il apprit que Hanecki venait pour l’affaire de « Monsieur Oulianov » . Hanecki déclara sous la forme la plus élégante qu’il connaissait personnellement Monsieur Oulianov, arrêté il y a quelques jours, que de toute évidence ce dernier n’avait rien de commun avec l’espionnage au profit d’un État quelconque et que lui, Hanecki, si le juge estime que c’est possible, était prêt à donner caution volontiers pour Monsieur Oulianov afin de libérer un homme innocent.
Le juge d’instruction écouta attentivement ce discours éloquent, mais pour dissiper un reste de doute, se risqua à poser une seule question :
— Je vous demande bien pardon, cher monsieur, mais permettez-moi de savoir qui vous êtes ?
Hanecki, plein de dignité, se leva et dit son nom fièrement :
— Qui je suis ? Mais voyons, je suis un obyvatel de Poronin.
Le visage du juge d’instruction s’éclaira d’un sourire. Il faut dire que ce mot en polonais a un double sens : il signifie « citoyen » aussi bien que « seigneur » au sens figuré. Hanecki s’exprima sur un ton tel que le juge d’instruction perspicace comprit aussitôt ce mot non pas dans le sens propre mais dans le sens figuré. Il pensa qu’il était en présence d’un seigneur authentique. Aussi le juge d’instruction se leva-t-il poliment et déclara :
— Je suis très heureux de voir qu’un seigneur de chez nous se porte garant de l’innocence de ce monsieur que personne ne connât ici malheureusement. Il se peut fort bien qu’il s’agisse d’une erreur judiciaire. Je ferai tout mon possible pour alléger le sort de Monsieur Oulianov. Je ferai savoir immédiatement à Cracovie que vous êtes prêt à vous porter garant. AÀ mon regret, je n’ai pas les moyens d’accepter directement votre proposition : l’affaire n’est plus de mon ressort, elle est remise à Cracovie.
De sorte que la démarche impressionnante de monsieur Hanecki n’avait pas donné de résultats immédiats, sauf peut-être un seul dont Lénine nous parla par la suite après sa libération en riant : aussitôt après le départ de Hanecki, le juge d’instruction lui annonça qu’un monsieur, un seigneur de Poronin, était prêt à se porter garant, qu’il était très important sans doute dans cette affaire qu’un habitant connaisse personnellement Monsieur Oulianov. Ce fait serait immédiatement annoncé à Cracovie.
Je ne me rappelle pas exactement si Lénine après cette conversation fut transféré dans une meilleure cellule ou bien si on était devenu tout simplement plus poli avec lui.
Un juge d’instruction plus perspicace, s’il avait pu faire une enquête sur les « domaines » du camarade Hanecki, aurait été cruellement déçu. Par bonheur, il n’eut pas le temps de le faire. A Vienne, Victor Adler, une fois en possession du télégramme, était effrayé. Il craignait que Lénine ne fût vraiment fusillé comme espion du tsar. Or, il avait tous les moyens de faire relâcher Lénine ; pour lui c’était une bagatelle. Il s’adressa au premier ministre autrichien, le comte Sturgkh (celui-là même qui devait être tué peu de temps après par Frédéric, fils Adler) et lui déclara :
— Oulianov-Lénine est arrêté à Poronin comme espion russe. Vous connaissez peut-être ce nom. C’est un chef éminent des ouvriers russes. Je vous conseille de le relâcher immédiatement. Si les ouvriers russes apprennent que Lénine est arrêté, ils auront tant de haine pour l’Autriche que vous en pâtirez.
Sturgkh médita les paroles d’Adler. Dans tous les pays belligérants, les classes dirigeantes comptaient au début de la guerre sur la révolution qui pourrait éclater chez l’adversaire. Les spéculations sur la révolution russe étaient une des considérations stratégiques principales de la monarchie autrichienne.
Cela paraissait une affaire extrêmement avantageuse : l’essentiel était de vaincre au début, après, on verrait bien ; rien ne serait plus facile que d’écraser la révolution. Et tout à coup, un tel ennui : le chef de la révolution est arrêté, et de surcrôt comme espion russe. Aller jusqu’à le fusiller, ce serait vraiment une grosse bévue. Sturgkh finit par se décider. Il envoya un télégramme aux autorités compétentes leur enjoignant de relâcher immédiatement Oulianov et même de lui faire des excuses. Lénine riait de bon cœur en nous racontant avec quel empressement les représentants des autorités étaient venus lui annoncer la bonne nouvelle et s’excuser des désagréments qu’il avait subis. Le juge d’instruction était sans doute stupéfait du dénouement de cette affaire.
Tout est bien qui finit bien. On poussa un soupir de soulagement après toute cette histoire. Lénine décrivit avec humour toutes les péripéties de son emprisonnement.
Tout de même, nous estimions qu’il ne fallait pas rester dans ce trou perdu de Poronin. Nous avions l’intention depuis longtemps de partir en Suisse, parce qu’il était absolument impossible de se livrer à la moindre activité politique, d’exercer la moindre influence sur les événements. AÀ présent, nous estimions que pour Lénine il était même dangereux de rester plus longtemps à Poronin.
Je réussis à partir le premier. Bientôt, vers la fin de 1914 ou au début de 1915, les autres camarades quittèrent également Poronin. Lénine arriva à Berne[4] où il s’installa pour entreprendre une nouvelle activité qui dans l’histoire du mouvement ouvrier occupera une des places les plus marquantes.
Nous voici én Suissé. En cette première période de la guerre, des dirigeants éminents des partis bolchévique et menchévique s’étaient réunis dans ce pays. Lénine était à Berne ; le centre menchévique presque au complet se trouvait à Zuïrich : Martov, Martynov et Axelrod, Semkovski et Astrov. Les premiers mois, on pouvait avoir l’impression que les contradictions entre bolchéviks et menchéviks diminuaient (du moins entre ceux qui étaient en Suisse). L’explosion de protestations contre le carnage des peuples semblait avoir rapproché les uns et les autres. Martov écrivait dans le Golos de Paris des articles animés d’esprit internationaliste ; Axelrod, transporté d’enthousiasme, décrivait la fraternisation des troupes sur le front Est dans la nuit de Noeïl 1914.
Au demeurant, cette idylle ne dura pas longtemps. On ne tarda pas à s’apercevoir que l’enthousiasme antimilitariste des menchéviks avait un caractère typiquement pacifiste et n’avait rien de commun avec la lutte révolutionnaire contre la guerre.
En mars-avril 1915, Lénine se rendit à Zuïrich (moi-même je m’étais installé dans cette ville). Il devait faire un rapport sur le sujet suivant : La tactique de la social-démocratie dans la guerre impérialiste[5] . Les émigrés russes affluaient dans la salle. Tous étaient intéressés et surexcités. Martov, qui à ce moment-là était allé plus loin que les autres menchéviks dans la lutte contre la guerre, était particulièrement ému.
Lorsque Lénine prit la parole, un silence profond s’établit dans la salle. Il parla des perspectives de la guerre, de la nécessité de lutter pour transformer la guerre impérialiste en guerre civile, de répandre dans les tranchées le mot d’ordre de la fraternisation, de la lutte pour le renversement du capitalisme. Lénine n’aimait ni les effets déclamatoires ni les expressions recherchées ; son langage était d’une simplicité et d’une clarté rares. Ce soir-là, il parla avec une ardeur particulière ; tout son discours était animé d’une passion contenue, d’une assurance lucide, d’une force invincible. On sentait nettement qu’il n’avait pas seulement médité sur les questions qu’il évoquait, il voyait les événements prochains. Je connaissais fort bien Lénine.
Mais je me rappelle que j’étais frappé d’un ton nouveau, prophétique, dirait-on, d’une force passionnée qui éclatait à travers la structure logique, la structure inébranlable de son discours. Dans la première partie du rapport, Lénine aborda la position de Martov à cette époque, et il dit :
— Je dois déclarer que cet écrivain, malgré toutes ses hésitations, fait ce qu’il convient de faire de nos jours à un écrivain social-démocrate révolutionnaire.
Martov s’épanouit littéralement. Mais Lénine n’avait que faire d’amabilités. Il attaqua violemment la lâcheté, l’équivoque, l’opportunisme des émigrés menchéviques, dévoila sans pitié tout ce qu’il y avait de contre-révolutionnaire dans leurs misérables phrases pacifistes. Les menchéviks étaient furieux. Les protestations se mirent à pleuvoir, et des cris d’indignation éclatèrent, des répliques partaient de la salle. Mais Lénine poursuivit son discours et obligea toute l’assistance à l’écouter attentivement.
Quand il termina, il était déjà tard. C’était près de minuit, l’heure du fameux Polizeistunde (le couvre-feu), lorsque toutes les réunions publiques prenaient fin. Martov lance une question :
— Et la discussion, quand aura-t-elle lieu ?
Lénine répond :
— C’est votre affaire, quand vous voudrez.
— Mais vous viendrez ? crient les menchéviks.
Lénine hausse les épaules.
— Moi ? Pourquoi faire ? Je n’en ai aucune intention.
Les menchéviks sont indignés.
— Mais permettez, hurle Martov hors de lui. Vous nous avez critiqué publiquement, nous avons écouté jusqu’au bout, et maintenant quand nous devons répondre, vous filez à l’anglaise. C’est une discussion, ça d’après vous ? Nous exigeons que vous veniez !
Lénine sourit :
— Mais voyons, j’ai fait un rapport, et, en effet, je vous ai critiqués assez vertement. Mais je ne vous ai pas obligé à venir m’écouter. Vous voulez me répondre et me rendre la monnaie de la pièce. Parfait. Je n’ai aucune intention de vous en empêcher. Mais pourquoi donc avez-vous besoin de moi ? Je n’ai pas le temps d’entendre vos objections. J’ai autre chose à faire.
Et après avoir mis son pardessus, Lénine, sous les applaudissements de ses partisans peu nombreux, se dirigea très tranquillement vers la sortie.
Un de mes derniers souvenirs, c’est mon départ de Suisse, pour un travail clandestin. Je me rendis chez Lénine pour faire mes adieux. C’était en juin 1916.
Je me rappelle nettement cet entretien. Je passai une heure avec Lénine et Kroupskâïa dans un petit logement très gentil, et on parla du travail, des difficultés, des événements prochains.
Le soir tombait, mais Lénine n’allumait pas la lampe. Son visage, qui exprimait la sagesse d’un chef éminent et la simplicité d’un moujik russe, s’estompait dans la pénombre. Sa voix semblait plus douce et plus profonde.
— Oui, disait-il, on aura encore beaucoup de mal. Pour le moment, nous sommes mis à l’écart, pour le moment, on ne peut compter sur le prompt dégrisement des masses. Eh bien, nous avons appris à attendre. Ce n’est pas un malheur. Pourvu qu’ici en Occident, on tienne mieux. C’est une chose incroyable à quel point les ouvriers d’Occident sont soumis et patients. On parle toujours de la patience infinie du moujik russe ; ma foi, les ouvriers d’Occident nous surpasseront.
Après une minute de silence, il ajouta :
— Si l’on pouvait savoir seulement que ces Européens accepteront la scission ! AÀ présent, il est évident qu’il faudra fonder la IIIe Internationale. Croyez-vous que nous vivrons assez longtemps, jusqu’à la scission dans les partis occidentaux ?
— Il me semble, dis-je, que dans le parti allemand, la scission est inévitable. Rosa Luxembourg et Liebknecht, et d’ailleurs Tyszka aussi, ne resteront pas dans le même parti que Scheidemann. Il me semble qu’il est parfaitement évident qu’une fraction tout au moins du parti les suivra. En ce qui concerne les autres partis, il est difficile de se prononcer. Mais il est peu probable qu’ils demeurent sans changement le jour où la scission chez les Allemands sera un fait accompli.
— Oui, répondit Lénine, pensif ; sans doute, tôt ou tard, la scission éclatera. Mais saurons-nous utiliser le moment exceptionnel où les masses de soldats refuseront de se battre davantage ? Pour cela, il faut un parti révolutionnaire résolu. Chez nous, les choses seront plus faciles. Mais en Occident ? Quand est-ce qu’un parti de ce genre y sera-t-il formé ? Et quand courra-t-il entrâner les masses ? Pourvu qu’on ne rate pas le coup, qu’on ne permette pas à la bourgeoisie de se ressaisir après la bataille.
Soudain, il chassa ses pensées et sourit. J’ai senti ce sourire plutôt que je ne l’ai vu.
— Ça suffit de philosopher. Il faut se mettre à la tâche. Et il faut vous souhaiter du succès. Cela ne sera pas facile, n’est-ce pas ?
Je fis mes adieux affectueux à Lénine et à Kroupskâïa. Lorsque je revis Lénine, il n’était plus un émigré, mais le chef du grand État ouvrier et paysan. Désormais, il n’avait plus du tout le temps de « philosopher ». Il se borna à me poser quelques questions à la va-vite.
— Le plus dur nous attend, dit-il en souriant. Il faut en mettre un coup.
Dans les moments difficiles, je pense à toi, mon grand maître. Combien tout nous aurait été plus facile maintenant avec toi, sous ta direction inébranlable !
Mais cela ne fait rien, Ilitch, nous tiendrons bon. Du moment qu’il le faut, eh bien, nous saurons en « mettre un coup » .
- ↑ Le Ve Congrès du POSDR s’est tenu à Londres en mai 1907 avec 89 délégués bolcheviques et 88 délégués mencheviques. Ce fut le dernier congrès rassemblant les deux fractions de la social-démocratie russe.
- ↑ En français dans le texte. (N. R.)
- ↑ « Kongressuwka », Pologne du Congrès, on appelait ainsi la partie de Pologne qui, sous le titre officiel de Royaume de la Pologne, avait été attachée à la Russie par décision du Congrès de Vienne de 1814-1815. (N. R.)
- ↑ Lénine arriva à Berne le 5 septembre 1914. (N. R.)
- ↑ L’auteur se trompe probablement la conférence dont il est question a été faite à Zürich en automne 1914. Cette description rappelle plutôt les circonstances dans lesquelles Lénine fit un rapport à Zürich le 26 février