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Rapport au congrès international ouvrier et syndical socialiste tenu à Amsterdam
| Auteur·e(s) | Rosa Luxemburg |
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| Écriture | 1904 |
Référence 667 p. 897 de JP Nettl dans sa biographie : La Vie et l'oeuvre de Rosa Luxemburg.
Dans le courant des quatre dernières années, depuis le congrès international de Paris, le mouvement social.démocratique dans la Pologne russe a fait de grands progrès. Pendant les deux premières années de la période mentionnée, on a pu, il est vrai, constater un certain assoupissement de la lutte socialiste dans notre pays. La cause doit en être attribuée, en grande partie, à la dépression économique générale qui, après la période d'épanouissement précédente, avait d'abord frappé l'empire Russe avant de sévir en Europe occidentale. Par contre, les deux dernières années virent une très grande recrudescence de l'intensité de la lutte et de l'agitation.
L'extraordinaire impulsion prise par le mouvement ouvrier en Russie à partir du printemps de 1901, ainsi que la guerre criminelle avec le Japon suscitée au cours de cette dernière année par le gouvernement Tsarien, ébranlèrent également les masses prolétariennes de la Pologne. Sous l'influence de ces circonstances, non seulement l'agitation social-démocratique a pris des proportions telles que les forces d'élite au service du parti dans le pays ne pouvaient suffire à satisfaire tous les besoins créés par le nouvel état des choses, mais la lutte politique elle-même contre le gouvernement absolu a pris en outre un caractère beaucoup plus ouvert et plus aigu. Tandis qu'auparavant, on ne connaissait et ne pratiquait, - en tant qu'expression politique immédiate de l'action en masse du prolétariat, - que les manifestations du 1er mai et les démonstrations aux obsèques de camarades connus dans ces derniers temps, les masses se sont ébranlées de plus en plus souvent, spontanément, à toute occasion. Sous la pression irrésistible du mouvement révolutionnaire des masses, les cadres étroits, imposés par un gouvernement despotique qui veut réduire à néant tout mouvement politique ouvrier et cherche à étouffer, sous la poigne brutale du gendarme, toute manifestation d'une vie publique. se sont disloqués.
Aussi ces mois derniers, à l'occasion de la guerre, le parti social·démocrate de Pologne et de Lithuanie, a organisé à Varsovie des manifestations pour la paix et contre le tsarisme (cortèges, drapeaux rouges, inscriptions, chants et cris révolutionnaires).
Plus tard, à Bialystok, par exemple, ville industrielle de la Lithuanie, une grève de tisserands Polonais et Israélites a éclaté qui, bien qu'elle fût causée par des demandes d'augmentation de salaires, a pris un caractère nettement politique.
Pendant cette grève, à laquelle prirent part plusieurs milliers d'ouvriers et d'ouvrières de l'industrie textile, on organisa dans un bois voisin, à ciel ouvert, quelques assemblées ouvrières auxquelles assistèrent des milliers de prolétaires et où l'on prononça des discours politiques.
Ces temps derniers des batailles de rue en règle eurent même lieu à Varsovie entre les ouvriers, la police tsarienne et l'armée . Elles furent provoquées par l'attitude brutale de la police pendant un grand incendie qui avait
éclaté aux dépôts de la maison Louis Spiess , et Cie. Les " gardiens de l'ordre public" se jetèrent, le sabre à la main, sur l'épaisse foule ouvrière qui regardait l'incendie. Il en résulta une rixe sanglante entre la foule indignée et les cosaques armés ainsi que les troupes qui tirèrent sur la foule. Les ouvriers, aux cris de: "A bas le tsarisme! Vive la Social·Démocratie!» se défendirent avec acharnement. Beaucoup de cosaques et d'agents de police furent tués à coups de pierre; des deux parts, il y eut beaucoup de blessés. Un membre du Parti social.démocratique fut tué dans la fusillade .
Le sentiment révolutionnaire de la classe ouvrière en Pologne fut relevé à un haut degré par un fait extraordinaire qui se produisit la veille de la fête du 1err Mai, - le 27 Avril de l'année courante (1904), - dans l'imprimerie clandestine du parti social·démocratique. Une poignée de social·démocrates - dont une jeune femme- furent assaillis en plein jour par une bande de gendarmes et de policiers et leur firent une résistance armée . En cette circonstance furent tués: un officier de gendarmerie, un officier de police et deux agents de police. Un troisième agent fut grièvement blessé. Le fait que les estafiers tsariens ont dû payer si cher la capture de quelques révolutionnaires, fait unique dans l'histoire du mouvement révolutionnaire de la Russie même, a fait naturellement grande impression aussi bien sur la population que dans les sphères gouvernementales.
Les pompeuses obsèques faites à dessein par le gouvernement aux serviteurs du knout, - la proclamation du gouverneur de Varsovie, encor e plus provocante pour la population ouvrière, affichée d'après ses instructions dans les rues de la ville da ns le but de maintenir "l'ordre public", - enfin, la convocation d'un conseil de guerre dans le but de juger les camarades arrêtés dans l' imprimerie, - tout cela excitait au plus haut point la colère. aisée à comprendre, des masses ouvrières, ainsi que leur désir ardent de lutte.
L'attitude prise par le parti en face de la résistance armée qui devait être le point de départ des événements qui suivirent, est montrée très clairement par une proclamation largement répandue par les soins du parti social-démocratique. Ce document souligne que nous sommes des adversaires décidés de ce qu'on appelle "la tactique terroriste", par laquelle nous ne pensons pas atteindre la réalisation de notre but. On y fait observer
que sous un régime semblable à celui de la Russie, - où toute parole de liberté, ou toute agitation politique, si pacifique soit elle, est châtiée par la Sibérie, par les prisons ou les travaux forcés, - le droit de défense personnelle doit être considéré par chacun comme le droit le plus sacré de t out homme et citoyen: la résistance armée dans l'imprimerie n'était donc rien d'autre qu'un acte de défense personnelle.
Un autre fadeur qui, ces derniers temps, favorise beaucoup le réveil des masses prolétariennes, c'est le man que de travail causé dans la Pologne russe par la guerre et la crise économique. Vu que l'industrie et le commerce polonais sont en étroits rapports avec les provinces orientales de la Russie, avec la Sibérie et en partie même avec l'Asie orientale, la guerre actuelle a eu sa plus proche et plus puissante répercussion sur la vie économique du Royaume de Pologne : à Varsovie, Lodz, Bialystok, Czestochowa, des dizaines de mille de familles prolétariennes ont été ainsi jetées sur le pavé.
Ici, le part i a dû s'entremettre, d' une part, pour utiliser au profit d e l'agitation politique le mécontentement amassé dans le peuple, d 'autre part pour prévenir, dans la mesure de ses forces, les explosions aveugles et tumultueuses . Et dans ce sens, le parti social démocratique a fait également preuve d'activité,répandant en masse une proclamation appropriée aux circonstances et organisant une manifestation dans la rue à Varsovie. Bien que dans ces derniers temps, l'agitation politique se soit concentrée, naturellement, sur le thème de la guerre et des faits du jour, néanmoins la social-démocratie polonaise s'est efforcée de remplir les autres fonctions , indépendamment de celles- là. Elle a notamment renforcé son organisation et fait pénétrer plus profondément dans la conscience des masses nos principes fondamentaux et nos postulats politiques.
Les questions d'organisation - aussi bien politique que syndicale - ont été l'objet de la sollicitude des congrès et des conférences du parti. Dans la période dont nous donnons le compte -rendu, on a tenu: 3 congrès généraux du parti - en juillet 19OO, en novembre 1901 et en juillet 1904, ainsi que 3 conférences pendant les années 1901, 1902, 1903, dont une conférence du parti et deux conférences locales (à Varsovie et à Bialystok). Le résultat de ces conciliabules a été de donner plus d'ordre et de cohésion à l' organisation du parti, en tant qu'on puisse parler de travail systématique et continu dans des conditions politiques si anormales. sous le règne du knout, en présence de commotions fatales se reproduisant avec une fatale régularité et même parfois en présence de l'écrasement momentané de certaines organisations locales. Dans l'organisation de Varsovie, constituant en quelque sorte le centre moral du Parti, on a séparé pour des raisons d'ordre pratique l'organisation qui se consacre à préparer et à former les éléments d'agitation, de l'organisation pour la lutte politique proprement dite. En province, on a complété le système des comités locaux, emprunté à la social démocratie allemande, par le système des camarades de confiance locaux - notamment pour les localités où le mouvement en est à ses débuts. Ces deux innovations ont eu des résultats très pratiques. Actuellement, le Parti a des comités et des camarades de confiance à Varsovie, Lodz, Czestochowa, Bialystok, Wilno, dans le sud du Royaume (dans le gouvernement de Lublin) ainsi que dans divers autres centres industriels du district minier. La direction du mouvement dans le pays est entre les mains du Comité Directeur du Parti.
A l'étranger, la social démocratie de Pologne et de Lithuanie est représentée par le Comité du Parti pour l'Etranger. Nous avons à citer en outre l' Union des ouvriers social·démocrates polonais à l'étranger, qui a ses sections à Londres, Paris, Zürich, Genève, Cracovie et dans quelques villes de l'Allemagne (que nous ne citons pas par déférence pour la police), et enfin à Chicago et à New- York. Ces groupes entrent également dans la composition du Parti. La social-démocratie de la Pologne russe et de la Lithuanie est représentée au Bureau Socialiste International, par la citoyenne Rose Luxembourg.
Les publications du Parti ont fait en ces dernières années des progrès très satisfaisants. De 1900 à 1902 le Parti a fait paraître: dans l'imprimerie clandestine de Pologne, le Courrier Ouvrier qui n'a pu paraître qu'irrégulièrement et dont deux numéros seulement ont pu être imprimés; à l'étranger, un journal populaire La Revue ouvrière.
Depuis 1902, parait chaque mois, un organe scientifique marxiste la Revue social-démocratique , qui insère également des articles d'éminents écrivains de la social·démocratie internationale; à côté de cela paraît, encore mensuellement, une feuille populaire d'agitation , Le Drapeau Rouge. En outre, on a fait revivre la La Revue ouvrière sous forme de revue populaire.scientifique non périodique. De même, on fait paraître, non périodiquement, la Bibliothèque social·démocratique qui comprend des brochures d'agitation.
Quant aux proclamations,qui comme moyen d'agitation, jouent un si grand rôle dans les conditions politiques crées par le tsarisme, la social-démocratie de Pologne en a imprimé et répandu 22, du 1 er Mai 1900, au 1 er Mai 1901, et ceci à diverses occasions: ainsi , nous pouvons citer la proclamation du 1 er Mai, la proclamation d 'Août 1900, en réponse aux brutalités policières et aux arrestations en masse pendant la démonstration qui eut lieu aux obsèques du camarade Wegvsynow ; ensuite, une proclamation en Octobre 1900 à l'occasion de la réunion du conseil de guerre convoqué pour juger le procès de Czerwinski, Jezisrowski , Swiderski, etc.ensuite, d'autres proclamations: en Janvier 1901 à l'occasion du nouveau siècle, en Avril de la même année pour rendre hommage aux mouvements révolutionnaires de Mars à Petersbourg et à Moscou; une, à l'occasion de la mort du général-gouverneur de la Pologne russe lmeretinski, et beaucoup d ' autres proclamations encore Parmi les proclamations , parues à partir de mai 1901, nous citerons, comme les plus importantes qui furent lancées: à l'occasion de la fustigation des ouvriers manifestants à Vilno, sur l'ordre du gouverneur von Wahl, en mai 1902; au moment où l 'o n org anisa les grèves gigantesques et les démonstrations des ouvriers de la Rus sie Méridionale, de Rostow-sur-Don; à cause des arrestations en masse à Lodz; pour inciter à la grève en masse à Bialyst oc k. Ajoutons la proclamation aux recrues à l'occasion de la levée des troupes, et celle qui parut à l'occasion du massacre des juifs à Kichinew etc. Nous citerons enfin, une proclamation particulière du Comité méridional polonais aux soldats, - celle du Comité de Bialystock adressée aux tisserands , l'une et l'autre de 1903, - la proclamation du Comité de Varsovie pour honorer la mémoire des 4 socialistes polonais pendus par le tsarat en 1886 (datée du janvier 1904), -la proclamation du Comité Directeur à l'occasion de la guerre, au mois de mars de l'année courante, - la proclamation du Comité de Varsovie à toutes les ouvrières de l'industrie textile, - celle, du Comité de Lodz sur l'influence réactionnaire du clergé (après les arrestations en masse de février 1904), - la proclamation du 1 mai du Comité Directeur en avril de l'année courante; une proclamation adressée à toute la société à l'occasion de la résistance armée dans l'imprimerie secrète (en mai), - une proclamation du Comité Directeur aux ouvriers chômeurs (en juin), - une autre, adressée à toute la société, à l'occasion d'une lutte de rue avec la troupe (en juillet), - une autre, à cause des horribles traitements infligés aux prisonniers politiques dans la prison de Kalisch, - enfin, une proclamation à l'occasion des sessions du conseil de guerre dans l'affaire des camarades arrêtés les armes à la main dans notre imprimerie"(en juillet).
En outre, dans la période englobée par notre compte-rendu, on a répandu , en quantité considérable, des proclamations spéciales destinées à éclaircir des questions d'ordre syndical, et à apprendre comment on organise une grève, consacrées à la question des salaires pour les diverses branches de l'industrie.
Les grèves sont des phénomènes persistants aussi bien en Pologne qu'en Russie, malgré qu 'elles soient formellement interdites et que la police ne manque jamais d'intervenir brutalement en faveur des patrons. Au début de 1900, des grèves générales se sont répandues rapidement à Varsovie englobant divers métiers; cordonniers, tailleurs, boulangers:, ouvriers métallurgistes. Ce mouvement avait pour but une augmentation des salaires et une réduction de la journée de travail. A Vilno vers fin de mai 1900, a éclaté une grève générale des cordonniers qui, malgré l'absence d'une caisse de grève, a duré tout un mois et a été malgré tout gagnée, grâce à l'aide active prêtée par les organisations syndicales allemandes . La même année, à Bialystock, eurent lieu quelques grèves plus petites, dans diverses branches de l'industrie, comme par exemple chez les tisserands travaillant à domicile. En 1901 et 1902, il se produisit dans la lutte syndicale une certaine stagnation causée par la crise industrielle. Par contre, les années suivantes, le mouvement ne s'en est que plus accru. En I903 , nous a"on s eu à Varsov ie toute une série de grèves se terminant victorieusement: chez les cordonniers, chez les serruriers. chez les fumistes, chez les tailleuses, chez les lampistes.
A Czenstochowa , on a gagné une grève dans la fabrique de ( Warta a mais par contre une aulre a été per due dans la fabrique de "Czenstochowianka". A Bialystok, en 1903, eurent lieu tout d'abord beaucoup de petites grèves par tielles dans des fabriques, puis, en novembre, la grève générale des tisserands, déjà mentionnée.
En 1904, (en janvier, février, mars) la social·démocratie du Royaume (dans un cas, en commun avec l'Union ouvrière juive) a conduit à Varsovie 4 grèves. En Avril eut lieu, avec la coopération de notre Parti, une grève de quelques mille ouvriers maçons, à Varsovie. A L omza eut lieu en avril une petite grève de menuisiers. La majeure partie des grèves ci-dessus mentionnèes se sont terminées par des victoires partieiles.
Quant aux démonstrations organisées par le Parti social-démocratique , nous en avons déjà en partie parlé au début do compte-rendu. Nous n'ajouterons ici que quelques détails. La démonstration de mai, en I900, a été organisée le 29 avril dans les Allées Ujazdowski, en commun avec les autres organisations socialistes de ' Varsovie. Près de 5.000 personnes y prirent part et elle ne se pa ssa pas sans de violentes altercations avec la police et les cosaques. Le 8 août 1900, eut lieu une manifestation aux obsèques d'un membre de la social-démocratie, du menuisier Wegvzynowicz dont le cortège funéraire comprenait environ 3000 ouvriers de Varsovie.
Le 14 janvier 1901, fut organisée une démonstration analogue, aux obsèques du boulanger Andrzejwski, aussi membre de notre parti. La manifestation de mai 1901 fut organisée par la Social-·Démocratie de Pologne et de Lithuanie en commun avec l'Union Ouvrière juive, rue Marszalkowska; il en fut de même les années suivantes ainsi que l'année coulante. Les deux dernières années, l'organisation du "Proletaryat" s'adjoignit à ces démonstrations de la social-démocratie et du Bund juif.
Le 21 février 1904, notre parti a organisé à Varsovie une démonstration de protestation à l'occasion de la guerre. Dans la lutte qu'elle eut alors à soutenir avec la police, la foule blessa grièvement un agent de police trop zélé et blessa mortellement un concierge qui prêtait main-forte à la police.
En mars eurent lieu, à Varsovie, des démonstrations aux obsèques de deux camarades; le 4 mai, une démonstration analogue, à la mort du membre de la Social-Démocratie , - Birencweig. En juin eut lieu la manifestation déjà mentionnée, à l'occasion du chômage. Enfin, le 7 août, avant-midi, eut lieu, à Varsovie , une démonstration devant l'édifice où siégeait le conseil de guerre: un drapeau r ouge fut déployé et on distribua e n quantité la proclamation du Comité Directeur du P arti Social-Démocratique.
Un des grands moyens d'agitation pratiqués est l'organisation de reunions - évidemment clandestines - à ciel ouvert ou dans des locaux appropriés. Ainsi, ces derniers mois, le Comité de Varsovie a organisé es réunions auxquells assistèrent jusque 100 personnes, - nombre considérable si l'on tient compte de très dures conditions policières.
Avec la lutte social-démocratique croissant en intensité et en acuité, il se produit dans la même mesure un accroissement des persecutions et des représailles du gouvernement. A côté des incessantes arrestations individuelles de camarades militants,on se met à pratiquer le système des arrestations en masse, de jour ou de nuit: on se permet de rafler tout simplement dans la rue des gens n'ayant souvent aucun rapport avec le mouvement ouvrier. (En Russie les arrestati ons se font ordinairement de nuit.) Parmi les faits les plus imPortants touc hant également des membres de la Social -Démocratie de Pologne, nous citerons: l'arrestation à Varsovie, en Février 1900, d'environ 15 personnes qu'on tint en prison préventive de 9 à 24 mois pour les envoyer ensuite pour 3-5 ans soit dans les gouvernements septentrionaux de la Ru ssie, soit en Sibérie, ou bien pour les enfermer pour 26 mois dans la "Croix" de Pétersbourg . En août 1900, pendant une démonstration en masse à des obsèq ues social-démocratiques, onanêta 256personnes, qui après 3 mois de prison préventive furent renvoyées pour 2-3 ans à leurs lieux d'origine ou bien exilées dans les provinces centrales de la Rus sie, en restant sous la surveillance de la police. Pendant la démonstration de mai 1901, la police prit 15 camarades social-démocrates qu'elle tint 3 mois en prison. En mars et en juin 1901, plus de 10 personnes tombèrent dans ses mains; en octobre, novembre, décembre de la même année - plus de 150 personnes furent arrêtées; elles firent 12-24 mois de pri son préventive; certaines en firent même davantage ! Beaucoup d'entre elles furent ensuite exilées pour 3 à 10 ans dans les .gouvernements d'Archangelsk,de Wologda et en Sibérie. En avril 1902, la police découvrit l'imprimerie clandestine du Parti social-démocratique de Pologne et de Lithuanie et arrêta simultanément 12 personnes à Varsovie. En août 1902, elle s'empare encore d'une dizaine de membres de notre parti. En 1903, tout d'abord la démonstration de mai donne comme chaque année aux sbires de la police l'occasion d'arrêter du monde et de le tenir sous clef pendant 3 mois. Le 16 et l7 décembre, nous avons doc nouvelles grandes arrestations. A Lodz déjà en mars 1903, des centaines d'ouvriers sont arrêtés (surtout des juifs mais aussi beaucoup de polonais et d'allemands).
A Bialystok le gouvernement profita de la grève de novembre 1903, pour organiser une rafle en masse de nos camarades. Les victimes de cette expédition policière sont encore jusqu'à ce jour en prison préventive. Il ne se passe pas un seul mois de l'année 1904 sans que l'on arrtête quelques-uns de nos camarades, non seulement à Varsovie mais aussi à Lodz et à Czenstochowa.
A Kalisch, en avril, la police surprit deux de nos camarades avec un assez grand lot de littérature du parti passée en contrebande.
A Varsovie seule, le 4 mai, on arrêta à des obsèques environ 70 personnes, étudiants et ouvriers. Le 26 février, à Lodz, on assista à de nouvelles arrestations et perquisitions en masse: plus de 2oo personnes furent arrêtées, dont beaucoup appartenant à notre organisation.
Ainsi, les prisons de . Varsovie, Lodz, Kalisch sont toujours remplies de prisonniers. En outre, surtout dans les prisons de Lodz et Kalisch, on inflige toutes sortes d'avanies aux prisonniers (coups, blessures, etc.). Certains de nos cama rades ont été tout simplement torturés à mort, comme par exemple, l'ouvrier Pakoul à Lodz et Birenncweig à Varsovie. Ce dernier fut transporté de la prison à l'hôpital où un gendarme le garda jusqu' au dernier soupir. Quelques membres de la social·démocratie de Pologne moururent dans la fleur de l'âge à la suite des tortures de prison et des souffrances de l'exil, comme les camarades Caïler, Rosol , Cas-Ratynski et d'autres.
Dans tous les cas mentionnés, où des peines furent infligées à nos camarades arrêtés, les verdicts furent prononcés suivant une méthode particulière à la justice tsarienne: ils furent jugés par "voie administrative », c'est-à-dire sans aucune procédure légale, tout simplement selon l'arbitraire des conseillers ministériels.
Le Parti social-démocratique de Pologne, qui, dei:mis le moment de son apparition, a été comblé des bénédictions de la Justice tsarienne, a vu pour la première fois un conseil de guerre faire comparaître deux de ses membres : l'ouvrier Martin Kasprzak, ainsi que l'ingénieur Benedict Gurcman - l'un et l'autre inculpés de résistance armée dans l'imprimerie, dont nous avons déjà parlé, Le principal accusé, sous les balles duquel sont tombés quatre gendarmes et agents de police, est le camarade Martin Kasprzak de Posnanie, sujet prussien, membre de la social-démocratie allemande, et qui, en 1901, était candidat à Posen pour le Parlement 'd'Allemagne. Bien que le deuxième accusé, le camarade Gurcman, n'ait été mêlé au procès que sur la base de déclarations d'agents de police, manifestement fausses, le procureur réclama pour les deux accuses la peine de mort. Cependant, après deux jours de délibérations, le procès fut renvoyé à une date ultérieure - sur l'ordre de Pétersbourg, naturellement. Quant aux personnes arrêtées pendant la même attaque par les sbires policiers chargés de la surveillance de l'imprimerie social-démocratique, elles seront jugées par le plus haut tribunal criminel de la circonscription judiciaire de Varsovie, où les attendent de graves condamnations à la prison, pour le seul fait de faire partie de la social·démocratie de Pologne, et pour s'être trouvé dans l'imprimerie clandestine du parti !
Cette dernière méthode de juger est déjà le résultat du changement de front de l'absolutisme dans sa lutte contre le mouvement socialiste. Dans' sa lutte contre l'hydre de la révolution le gouvernement tsarien est décidé à transformer, du moins dans les cas les plus graves, l'ancien moyen de la guillotine "administrative" en meurtre judiciaire avec une apparence "civilisée". Les jésuites de l'absolutisme, avec une perversité vraiment asiatique, comptent évidemment obtenir ainsi double profit; d'une part, ils essaieront de réhabiliter devant l'Europe les agissements de la justice russe qui, aux yeux de tout le monde civilisé. fut mise au pilori, il n'y a pas longtemps , dans ·le procès de Kœnigsberg; d'autre part, ils espèrent avoir découvert le moyen de fortement aggraver les peines prononcées contre "l'ennemi intérieur" , attendu que l'échelle des peines à la disposition du tribunal dépasse de, quelques degrés importants l'échelle de peines de la procédure administrative. On sait que le tribunal peut condamner à l'exil perpétuel et aux travaux forcés. Quant aux plus grands pécheurs, le conseil de guerre et le gibet leur sont toujours réservés.
Après cette courte esquisse du mouvement social·démocratique dans le Royaume de Pologne et en Lithuanie , nous voulons ajouter pour terminer quelques remarques sur l'état politique général dans notre pays.
La social-démocratie de la Pologne-Russe peut constater avec joie que les évènements de c,es dernières années ainsi que le sens général de l'évolution sociale en Pologne et en Russie ont parfaitement justifié et confirmé le point de vue et les opinions manifestés dans son programme. Les tentatives faites depuis dix ans pour amener le mouvement socialiste ouvrier en Pologne dans la voie d 'un nationalisme petit bourgeois ainsi que pour lui imposer comme problème le plus proche le programme utopique de la reconstitution de la Pologne - que ces tentatives se sont vues déjouées -chaque année d ' une façon plus .éclatante. D'une part, le développement inattendu du mouvement ouvrier social·démocratique en Russie même, mit à néant les spéculations du camp nationaliste -socialiste (« Parti Socialiste Polonais» appelé aussi P. P. S.) basées sur la stagnation politique et sur la prétendue
éternelle apathie sociale régnant dans l'état russe. II confirma en même temps la thèse depuis longtemps proclamée par la social-démocratie de la PoIogne russe que le mouvement ouvrier russe es,t un allié naturel du mouvement ouvrier Polonais, et que de la communauté de leurs conditions politiques découlait, en tant que but politique le plus proche commun à tous les prolétaires de l'état tsarien, le renversement du tsarisme et la conquête de libertés politiques pour tout l'Etat russe.
D'un autre côté, les évènements survenus en Pologne même depuis le commencement de la guerre russo· japonaise, ont, avec une étrange clarté, prouvé à tout le monde ce que soutenait déjà depuis longtemps la social·Démocratie de Pologne, se basant sur l'évolution générale économique et politique de la Pologne ainsi que sur les faits les plus frappants de la vie politique. Cette thèse peut se résumer en ces mots: banqueroute complète des tendances nationalistes dans la Pologne capitaliste d'aujourd'hui. Le loyalisme envers l'a bsolutisme des classes régnantes en.Pologne, de la bourgeoisie et de la noblesse, lesquelles, dans leur préoccupation de sauvegarder leurs intérêts matériels, sont tout simplement devenues les soutiens de l'annexion russe en Pologne. Ceci était un fait connu. Cependant, ce que nous voyons en Pologne à ce point de vue dépasse toute attente. Le plus lâche aplatissement de la société polonaise devant le tsarisme depuis le commencement de la guerre actuelle, l'abandon officiel par la petite.bourgeoisie et son parti appelé "démocratie nationale" de toute tentative active de réaliser son idéal nationaliste, tout cela, pris ensemble, présente un tableau éclatant de la dernière banqueroute du nationalisme polonais.
Pour un social:démocrate éclairé de l'Europe occidentale , il n 'est pas besoin de plus longues démonstrations ni explications, pour voir que la tentative faite dans le but de ranimer le cadavre du nationalisme en cherchant à l'unir, d'une façon artificielle et anormale, avec le mouvement ouvrier actuel tout bouillant de vie, qu'une telle tentative ne peut mener qu'à une dépravation de la lutte de classe. En réalité, le mouvement social·nationaliste (P. P. S.) qui depuis longtemps spéculait sur une guerre, à laquelle serait mêlé le tsarat, et qui réservait toutes ses espérances pour ce moment, n'a pu. depuis le début de la guerre, entreprendre rien de mieux que des simulacres d'action désespérés sous la forme de proclamations ingénues et d'appels aux recrues polonaises, pour qu'ils désertent l'armée russe par fuir chez les Japonais et d'autres arlequinades analogues. Le but d'une telle "action" était de masquer l'impuissance véritable du mouvement social·nationaliste en Pologne, jetant à cet effet beaucoup d'alarmes imaginaires et inondant la presse étrangère de fantastiques et bruyantes correspondances.
En même temps, le caractère anormal et pervers du séparatisme nationaliste d ans un mouvement ouvrier s'est aussi manifesté ces dernières années en ceci que le mouvement social·nationaliste polonais s'est mis en contradiction complète avec tous les partis ouvriers social-démocratiques des deux états conquérants dans lesquels il existe . En Russie, ce mouvement est officiellement considéré par le parti ouvrier social·démocratique russe, non comme une organisation prolétarienne, mais comme un mouvement chauviniste-petit bourgeois. En Allemagne, grâce à sa politique de discorde et d'excitation des ouvriers dans un sens nationaliste, ce parti en
est arrivé à être éliminé complètement de la Social démocratie allemande, et à cette occasion, à plusieurs reprises, le Comité Directeur du parti allemand déclara officiellement que dans les cadres du parti social-démocratique il n'est pas de place pour des tendances séparatistes et nationalistes ainsi que pour des utopies dans le genre du rétablissement de fa Pologne. De même, au point de vue théorique, les anciennes traditions de la social-démocratie internationale quant à la question polonaise, après avoir subi ces dernières années une révision à tond par Mehring , Kautsky et d'autres, ont fini par être reconnues comme surannées.- En résumé, ces dernières quatre années écoulées depuis le Congrès international de Paris marquent la banqueroute du nationalisme, non seulement devant la société polonaise, mais aussi devant le mouvement socialiste international.
D'autre part, la Social-Démocratie de Pologne peut enregistrer un grand progrès à son point de vue, qui implique pouir le programme, la tactique et l'organisation du parti, une corrélation politique complète des ouvriers polonais et du prolétariat des autres nationalités dans chacun des Etats conquérants. Le développement du mouvement social-démocratique russe, si agréable à constater, a rendu probable pour un très proche avenir l'union de toutes les forces social-démocratiques de l'empire russe dont la réalisation jusqu'à ce jour semblait tellement problématique. L'année dernière, les représentants de la Social-Démocratie de la Pologne russe et de Lithuanie étaient également présents au congrès des social-démocrates russes qui avait à résoudre le problème de la constitution d'un parti social-démocratique unifié pour tout l'état russe. L'union avec le parti russe, qui ne s'est pas encore effectuée à ce congrès, n'est plus qu'une question d'entente plus précise entre les deux organisations.
Déposé par la délégation de la Social-Dénocratie de la Pologne russe et de Lithuanie au Congrès
d'Amsterdam.