Pierre Broué, Révolution en Allemagne (1917-1923)

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Pierre Broué, Révolution en Allemagne (1917-1923), Éd. de Minuit, Paris, 1971, 988 p.

P. Broué partage avec les bolcheviks la certitude que le sort du monde ou tout au moins de l’Europe s’est joué en Allemagne entre 1918 et 1923 : victo­rieuse, la révolution allemande eût chan­gé le cours de l’histoire.

D’abord parce qu’elle aurait porté un coup terrible au capitalisme et peut-être fait basculer le rapport des forces sociales et politiques en Europe, ce qui est en effet assez probable. Ensuite parce qu’en donnant au développement du socialisme des bases économiques et culturelles beau­coup plus élevées qu’en Russie elle aurait permis un épanouissement de la démocratie des Soviets que le retard historique de l’ancien empire des tsars rendait impossible, ce qui est beaucoup plus discutable : c’est là postuler que le stalinisme trouve entièrement son origine dans l’isolement de la Russie barbare.

Quoi qu’il en soit, cette conviction qu'a P. Broué de se trouver en face d’événements privilégiés qui auraient pu bouleverser la configuration du XXe siècle marque toute son entreprise. P. Broué n’a pas seulement maîtrisé une énorme érudition en vue de faire resurgir sous nos yeux — ce qui est un travail im­mense — les combats sauvages que, pendant cinq ans, se livrent la révolution et la contre-révolution en Allemagne. En reconstruisant le passé, il a voulu élucider les raisons pour lesquelles dans cette Allemagne qui était devenue le cœur du capitalisme européen et qui avait longtemps passé pour la plus puis­sante citadelle du marxisme, la révolu­tion subit échec sur échec. Cette thèse de doctorat est un livre à thèse, ce qui, après tout, n’est pas en soi illégitime.

Mais il est vrai aussi que les conclusions vers lesquelles P. Broué achemine patiemment le lecteur ne vont pas sans susciter de sérieuses réserves : la révolution a en fin de compte échoué en Allemagne parce que le mouvement ouvrier de ce pays n’a pas eu les délais histori­ques nécessaires pour créer un parti de type bolchevik, c’est-à-dire, pense P. Broué, l’outil indispensable au succès de la lutte prolétarienne. A partir de cette certitude, P. Broué a tout naturel­lement consacré l’essentiel de sa recher­che aux factions qui se groupent, s’opposent, se déchirent, s’excluent sans parvenir à faire surgir sur le terrain social et politique de l’Allemagne une formation révolutionnaire conforme au modèle bolchevik. A cet égard, ce livre est bien davantage qu’une histoire de la révolution allemande une histoire du Parti Communiste allemand et de la politique du Komintem en Allemagne dont P. Broué a exploré avec une infati­gable curiosité les méandres, apportant un soin exceptionnellement attentif aux problèmes de tactique et de stratégie qui furent débattus dans les sommets de l’appareil allemand et dans l’Internationale.

Ce faisant, P. Broué, qui est persuadé qu’au point culminant d’une situation révolutionnaire tout dépend de l’action d’un parti et en définitive des décisions de son noyau dirigeant, n’est pas inco­hérent avec lui-même, encore qu’il lui arrive par instants de s’avancer jus­qu’aux extrêmes limites de sa propre conception de l’histoire. Lorsque analy­sant les faiblesses du Parti Communiste allemand il finit par dire qu’il aurait fallu un Lénine allemand pour que la révolution réussisse, on est sur le point de se demander si l’accomplissement de l’histoire ne dépend pas de l’action des grands hommes. Mais, bien sûr — le contexte et l’ensemble de son livre le montrent assez —, P. Broué n’est quand même pas parti de Marx pour retourner à Plutarque. L’incapacité du P.C.A. à s’élever à la hauteur de ses tâches lui apparaît comme le produit de toute l’histoire du mouvement ouvrier alle­mand et, en définitive, du développement du système capitaliste lui-même. Au moment où, après une longue phase d’essor, le capitalisme entre dans une période de crise chaotique, le prolétariat reste dans sa majorité captif des menta­lités, des conceptions et des organisations qui se sont formées avant 1914... La classe ouvrière profondément divisée ne parvient pas à s’adapter à la situation nouvelle dans laquelle elle se trouve trop brutalement projetée, et par suite l’entre­prise de construire, malgré tout, une force révolutionnaire capable de vaincre est hérissée de difficultés insurmontables. D’un côté les dirigeants communistes doivent lutter contre l’état d’esprit social-démocrate qui se diffuse jusque dans les rangs de leur organisation et qui les pousse eux-mêmes à adopter vis- à-vis du Komintem, dont ils attendent les avis « comme les lois et les prophètes », une attitude de « survisme » et de passi­vité incompatibles avec la promptitude de décision qu’exigerait la mise en œuvre d’une stratégie révolutionnaire. De l'au­tre, ils doivent se garder contre le « gauchisme », dans lequel P. Broué ne voit qu’une réaction excessive et infan­tile contre le bureaucratisme de la social-démocratie et des syndicats qui, par impatience et sectarisme, entretient de tragiques illusions sur le rôle des minorités agissantes et contribue à compro­mettre l’exploitation de la situation révolutionnaire. A cet égard, on peut regretter que Broué se soit à peu près borné à appliquer à l’extrême-gauche marxiste l’analyse qu’en firent ses adver­saires léninistes et à parler le plus sou­vent de ce courant comme d’un phéno­mène pathologique. Car cette extrême- gauche ne fut pas qu’un conglomérat de sectes ne regroupant que quelques aventuriers irresponsables et n’influen­çant que quelques éléments fraîchement prolétarisés et instables. Elle plongeait ses racines dans la plupart des minorités ouvrières radicalisées et son implantation était assez forte pour que les dirigeants de l’I.C. ne jugent pas mutile de la ména­ger sans pour autant d'ailleurs éviter la scission du mouvement communiste. La vérité est que le « radicalisme de gauche » constituait un courant révolutionnaire « sui generis » qui était inassimilable pour le bolchevisme parce qu’il en diffé­rait pour toutes ses conceptions de base. Les quelques pages que P. Broué a consacrées à exposer honnêtement les vues de Pannekoek, de Gorter et de quel­ques autres le montrent sans ambiguïté.

Faut-il reprocher à P. Broué d’avoir écrit une histoire captive de présupposi­tions idéologiques et politiques ? Il l’a fait sans nul doute. Seulement son cas n’est pas unique : aucun des historiens qui dans les pays de l’Est ou dans ceux ae l’Occident ont abordé avant lui les problèmes de la révolution allemande n’est parvenu à s’abstraire de considé­rations analogues. Mais il n’en reste pas moins que la préoccupation essentielle de P. Broué — démontrer que la révo­lution allemande pouvait vaincre et que son échec ne prouve pas l’impossibilité d’une révolution dans un pays avancé — a trop lourdement pesé sur son travail d’historien. La minutie avec laquelle l’auteur a reconstitué la vision que les dirigeants des partis avaient des événe­ments conduit à des longueurs lassantes et son livre laisse trop ignorer comment les choses étaient perçues à la base, dans la tête de centaines de milliers de prolé­taires allemands. On le regrette d’autant plus que les temps forts de cet ouvrage sont précisément ceux où P. Broué met en scène cette Allemagne lugubre des années qui suivent la défaite et nous fait apercevoir enfin ce qui se passait dans les usines, les meetings, les locaux clandestins où se préparaient les actions armées et les rues où elles tentaient de se déployer.

Pierre Souyri.