Octobre 1919

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Auteur·e(s) Karl Radek
Écriture octobre 1919

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Source : numéro 49 du Bulletin communiste (première année), 16 décembre 1920, le nom de l'auteur étant orthographié Radeck, précédé de l'introduction suivante :
« La Révolution prolétarienne se critique elle-même : cette vérité du marxisme révolutionnaire a toujours inspiré les communistes, qui ne craignent pas de critiquer impitoyablement leurs propres fautes, dont le prolétariat doit tirer profit pour accroître son expérience politique. En dévoilant sans réticence les erreurs que commirent les communistes d'Autriche en 1919, Karl Radeck, dans l'article que nous publions ici, instruit la classe ouvrière d'Autriche et des autres pays. Les communistes ne redoutent pas les cris de joie que poussent leurs adversaires quand ceux-ci « découvrent » les fautes des communistes, révélées par les communistes eux-mêmes. »
Recueil(s): Bulletin communiste


I.— Les révélations de Bettelheim[1][modifier le wikicode]

Celui qui, au cours de ces derniers mois, a observé la marche du mouvement communiste en Autriche allemande (même s'il en a été réduit aux seuls communiqués de journaux) a pu se persuader que ce mouvement traverse une crise sérieuse. Déjà, dès les premiers jours de la révolution prolétarienne de Hongrie des tentatives avaient eu lieu, à Vienne, de provoquer une explosion de révolte. Les initiateurs de ce plan partaient de la supposition profondément erronée que c'était là un moyen de porter secours à la République soviétiste hongroise. Pour atteindre ce but ils distribuèrent à droite et à gauche des sommes d'argent qui n'eurent d'autre effet que d'apporter la décomposition dans le mouvement communiste autrichien. Cette tactique eut l'inévitable résultat que le mouvement fut abandonné par tous les camarades qui ne voulaient en aucun cas porter la responsabilité de la décomposition du Parti et qui en même temps considéraient comme impossible, vu la situation embarrassante de la République soviétiste hongroise, de combattre ouvertement ses agents.

Cela eut pour conséquence, après la chute de la République soviétiste hongroise, de créer une pénible atmosphère d'accusations réciproques de caractère politique et purement personnel, qui entraîna la démission du Parti de toute une série de camarades et qui entrava l'action de ceux qui restaient. Grâce à l'intervention des militants dirigeants des autres organisations de l'Internationale Communiste, on réussit à si bien purifier l'atmosphère que désormais on put espérer en la possibilité d'une action combinée des représentants des divers courants du Parti autrichien.

Cependant des difficultés ultérieures surgirent, motivées par l'impossibilité d'examiner publiquement ce qu'on avait réussi à élucider dans l'intimité d'un petit cercle. De plus, on fut obligé de compter avec les camarades hongrois qui, tels que le docteur Bettelheim, jouèrent pendant la crise un rôle marquant et qui, par la suite, furent arrêtés à Vienne. Ces difficultés sont maintenant dissipées. Le docteur Friedrich Adler a publié dans le Kampf de Vienne, du 4 octobre 1919, un manuscrit saisi chez Bettelheim lors de son arrestation, dans lequel est exposée la marche de ces événements. Ce faisant M. Friedrich Adler voulait, disait-il, jeter un rayon de lumière sur ce « marécage qu'on appelle le Parti Communiste ». Nous ne pouvons en être que reconnaissants envers Friedrich Adler, bien que la lâcheté et la vénalité dont il dénonça jadis le règne au sein de la social-démocratie autrichienne (voir son discours d'accusation dans l'édition berlinoise des procès-verbaux de son procès rédigés par lui-même) dussent bien l'inciter plutôt à s'occuper de ce « marais » dans lequel, après sa coalition avec les antisémites, la social-démocratie s'est certainement bien plus profondément enlisée qu'en 1916. Mais, comme nous l'avons déjà dit, nous ne pouvons qu'être reconnaissants à Bettelheim et Adler d'avoir rendu possible l'examen public de cette question. Et cette possibilité nous avons l'intention de la mettre à profit d'ores et déjà.

II. — Naissance du Parti Communiste en Autriche allemande[modifier le wikicode]

Pour comprendre comme il convient la crise qui s'est manifestée si nettement de mai en août, il est nécessaire de ne pas perdre de vue que le Parti Communiste autrichien était considérablement plus faible que le Parti Communiste allemand.

En Allemagne, déjà bien avant la guerre, il existait dans la social-démocratie une tendance radicale de gauche qui s'était formée dans la lutte contre l'opportunisme tant avoué que voilé (tendance Kautsky, Haase) et qui jetait les fondements du futur Parti Communiste allemand. Pendant la guerre cette tendance élargit son idéologie, acquit au milieu de difficultés exceptionnelles et au prix de pertes considérables toute une pléiade de nouveaux partisans, créa des organisations illégales et gagna rapidement les masses. La scission qui se produisit en 1917 dans la social-démocratie allemande facilita ce travail. La fondation d'un Parti Communiste autonome fut le résultat d'une activité de huit années de lutte d'idées et de quatre années d'organisation menée par des centaines de personnalités marquantes.

En général, dans l'Autriche allemande il n'existait pas, avant la guerre, d'opposition marxiste au sein de la social-démocratie. A l'exception de Josef Strasser, tous les marxistes autrichiens, Otto Bauer et Fritz[2] Adler les premiers, se donnaient pour tâche non de lutter avec l'opportunisme, mais de l'éclairer théoriquement. Cette circonstance fait que dans l'Autriche allemande les Partis ne furent pas obligés de voter pour les crédits militaires ; les sessions de parlement autrichien n'eurent généralement pas lieu, ce qui donna aux dirigeants du Parti social-démocrate autrichien, qui avait en Viktor Adler un chef d'une grande — et légitime — autorité morale et en Renner un guide politique éprouvé, la possibilité de masquer et de confondre les oppositions existantes dans le Parti. Jusqu'à quel point se sentait faible l'opposition modérée qui apparut dans le Parti autrichien pendant la guerre, c'est ce que démontre l'attentat de Fritz Adler, qui usa du revolver parce qu'il savait que les masses ne le suivaient pas et se sentait incapable d'une vaste action politique. Surgissant en pleine guerre et se groupant autour du camarade Franz Koritschoner, l'opposition radicale de gauche ne compta que quelques partisans.

Lorsque la révolution éclata, les éléments qui se groupèrent bientôt dans un Parti Communiste d'Autriche allemande formèrent un groupe insignifiant de très jeunes intellectuels qui sous l'influence de la guerre se pénétrèrent de tendances révolutionnaires prolétariennes, mais qui n'en étaient pas moins étrangers à toute expérience politique ; les prisonniers de guerre de retour de Russie se joignirent à eux, mais il va de soi qu'ils n'étaient guère au courant de la situation en Autriche. Dès lors il est évident qu'un Parti composé de semblables éléments ne pouvait pas, dans un court laps de temps, devenir le centre des tendances révolutionnaires qui apparurent dans le prolétariat lorsque la social-démocratie autrichienne, dirigée par Renner et Seitz[3] avec le concours de Fritz Adler (qui après avoir perdu dès 1916, sous l'influence de la guerre, toute maîtrise de soi-même, fut pendant la révolution le plus paisible des petits bourgeois) conclut une alliance avec la bourgeoisie.

Le jeune Parti Communiste autrichien devait inévitablement commettre beaucoup d'erreurs avant de pouvoir trouver sa voie légitime dans la lutte. La politique communiste n'est pas une simple application des principes inventés et brevetés à Moscou, elle consiste à conduire les masses révolutionnaires, dont les conditions sont de beaucoup différentes dans les divers pays.

Ce n'est qu'après s'être enrichies de l'expérience de leur lutte naturelle et avoir appris à tirer les conclusions de cette expérience que les masses ouvrières peuvent se frayer une voie vers le communisme. Et plus les combattants d'avant-garde du prolétariat seront instruits et expérimentés, plus vite ils sauront évaluer l'importance de cette expérience, plus et mieux ils aideront le prolétariat à s'orienter.

Le Parti Communiste d'Autriche allemande, vu la jeunesse de ses chefs, n'a pu faire dans les premiers mois de son existence que de timides tentatives dans la voie de la propagande et de l'organisation. Il n'avait pas pu prévoir combien la route qui mène au but serait longue et sinueuse. L'impétuosité du mouvement révolutionnaire d'Allemagne qui se prolongea de janvier en avril, les grèves d'Angleterre leur paraissaient être le présage de la victoire prochaine de la révolution universelle. Et c'est dans l'état d'esprit suscité par ces espoirs que venait les surprendre la proclamation de la République soviétiste hongroise et peu après celle des soviets de Munich.

III. — La tactique insurrectionnelle hongroise à Vienne[modifier le wikicode]

Les travailleurs révolutionnaires de Vienne, non seulement les communistes, mais aussi les social-démocrates, furent absolument électrisés par les événements de Hongrie et de Bavière. Les chefs communistes se considéraient comme obligés de mener la propagande la plus énergique en faveur de la proclamation de la république soviétiste. Ils avaient pleinement raison, lorsqu'ils répliquaient aux social-démocrates que l'établissement de la république des Soviets à Vienne élargirait le champ d'action et donnerait la possibilité de lutter avec les difficultés alimentaires qui prenaient alors, à Vienne, une grave tournure et qui servaient d'argument principal à F. Adler et ses disciples contre l'institution du pouvoir soviétiste en Autriche allemande.

La proclamation de la République des Soviets austro-allemande n'entraînait pas que la nécessité de nourrir une plus grande quantité d'hommes, ce que criaient les social-démocrates, mais eût réuni au fougueux prolétariat hongrois des centaines de milliers d'ouvriers autrichiens aptes à l'organisation ; il est certain qu'elle eût considérablement accru la force militaire des républiques soviétistes alliées et leur eût donné la possibilité d'occuper les territoires, si riches en blé, de la Hongrie, la victoire du prolétariat austro-allemand d'Autriche eût été incontestablement suivie d'une réponse chez les ouvriers tchèques et eût servi de calmant à l'Entente, en changeant radicalement la situation qui se créa lors de l'isolement de Budapest. Les communistes d'Autriche allemande n'ont donc fait que leur devoir, en tendant toutes leurs forces pour entraîner le prolétariat autrichien à proclamer la république des Soviets.

Les « réalistes », Fritz Adler et Bauer en tête en mettant en garde le prolétariat contre cette « expérience », le trahirent en fait, aidant les Renner et les Ellenbogen à le livrer pieds et poings liés à la bourgeoisie ; et si le prolétariat est aujourd'hui définitivement vendu à la bourgeoisie par ces mêmes Ellenbogen et Renner, c'est là le résultat de leur tactique de renoncement à tonte lutte. Le même sort a été réservé aux Renner et aux Ellenbogen d'une part, aux Haase et aux Dittmann, leurs frères en esprit, de l'autre.

Mais l'agitation en faveur de la dictature des Soviets semblait à une partie des camarades hongrois un soutien trop insuffisant de la part du prolétariat autrichien. Il ne faut pas perdre de vue que le Parti Communiste hongrois ne disposait que d'un tout petit nombre de militants éduqués et expérimentés, qu'après sa facile victoire il fut obligé de désigner à beaucoup de postes importants des camarades dépourvus de toute expérience, sans parler de tous les aventuriers qui s'étaient glissés dans ses rangs uniquement parce qu'il était victorieux. Il est bien difficile d'établir en ce moment dans quelle mesure participèrent à la propagande étrangère de la république des Soviets ces éléments inexpérimentés, ces aventuriers et ces chacals qui se risquent toujours sur les champs de bataille après le combat. C'est un fait que ces éléments menèrent à Vienne une agitation active, poussant le jeune Parti Communiste autrichien à la révolte.

Vers le milieu de mai, le docteur Bettelheim arriva à Vienne, en qualité d'émissaire hongrois, il se donna comme fondé de pouvoir de la 3e Internationale qui l'avait soi-disant mandaté à l'effet de proclamer au plus tôt la république des Soviets en Autriche allemande. En réalité, le Comité Exécutif de l'Internationale Communiste connaissait Bettelheim — personnage qui jusqu'alors avait été totalement étranger au mouvement — tout juste autant que Bettelheim connaissait l'Internationale Communiste : c'est dire qu'il l'ignorait absolument.

Nous ignorons si ce fut le docteur Bettelheim lui-même qui inventa la fable de cette fantastique mission, afin de pouvoir agir plus facilement sur les camarades inexpérimentés de Vienne ou si une institution quelconque de la République des Soviets hongroise l'induisit consciemment en erreur, désirant donner plus de hardiesse pour l'accomplissement d'un plan élaboré en Hongrie. En tout cas, le « mandat de Moscou » du docteur Bettelheim est le produit de la fantaisie d'un jeune camarade n'ayant pas la moindre idée du communisme ou la manœuvre frauduleuse d'un aventurier.

A aucun moment le Parti Communiste russe — avant et après la fondation de la 3e Internationale — n'a mandaté aucun camarade à l'effet de se rendre dans un pays déterminé pour y proclamer à un moment donné la République des Soviets.

Le Parti Communiste russe et le Comité Exécutif de l'Internationale Communiste dirigé par lui ne se sont jamais leurrés de cette pensée qu'ils pouvaient de Moscou diriger la politique concrète des Partis Communistes étrangers qui travaillent en pleine action de leur propre mouvement.

Celui qui écrit ces lignes et qui dirigea jusqu'en décembre 1918 la propagande étrangère des bolcheviks, dans ses pourparlers avec les communistes allemands, hongrois, tchèques, yougoslaves, lesquels, entre autres, visitèrent en octobre 1918 l'Autriche-Hongrie, les mit en garde catégoriquement au nom du Parti Communiste russe contre une simple copie des exemples russes dans la première phase de la révolution austro-allemande et leur conseilla même de modifier leur position vis-à-vis de l'Assemblée nationale par rapport aux conditions de lieu et de temps, et à la phase déjà atteinte par le mouvement.

Le Comité Exécutif de l'Internationale Communiste, dirigé par des tacticiens aussi avisés que Zinoviev et Trotski, disciples de Marx, qui travaillent dans le parti depuis de longues années (Trotski depuis 25 ans, Zinoviev depuis 17 ans) ne prouvait assurément pas recommander une autre politique. Le Parti Communiste russe sait que la victoire définitive de la Révolution russe n'est possible que si la Révolution universelle est victorieuse. Et la Révolution universelle ne peut se développer que comme un mouvement créé dans chaque pays par ses propres masses prolétariennes et non par les premiers « émissaires » venus.

Si la révolution prolétarienne dans les pays étrangers ne se développe pas dans un avenir plus ou moins rapproché suffisamment pour vaincre l'impérialisme de l'Entente, la République des Soviets russes peut mourir d'une hémorragie ; car la guerre défensive contre l'Entente paralyse toutes ses forces dirigées vers la réorganisation économique de la société. Ce fut le sort de la Hongrie soviétiste par suite de sa base trop restreinte. Mais la conscience de ce danger ne doit pas nous empêcher de nous rendre compte que seul le développement de la révolution prolétarienne (et non pas les révoltes provoquées artificiellement) peut aider les républiques soviétistes menacées ; de semblables insurrections ne peuvent qu'affaiblir le mouvement dans les autres pays, et par conséquent la Russie soviétiste et les autres centres révolutionnaires, tout en compromettant, en général, les idées communistes.

Si en Autriche allemande, le prolétariat eût accepté dans sa majorité et réalisé l'idée de la dictature des soviets, la république soviétiste de Hongrie en eût été renforcée. Mais si le Parti Communiste autrichien se fût emparé du « pouvoir » par l'insurrection — ce qui n'était nullement impossible, vue la faiblesse du gouvernement — tout en n'ayant pas derrière lui la majorité du prolétariat, cette victoire n'eût qu'affaibli la république soviétiste de Hongrie. La république des Soviets autrichiens n'eût point été dans ce cas « soviétiste », car les soviets étaient contre sa proclamation. Les syndicats ne l'admettaient pas non plus. Sur qui donc se fût-elle appuyée ? Contrainte d'avoir recours au soutien d'une garde rouge recrutée au hasard et de lutter contre la majorité de la classe ouvrière, où eût-elle pu puiser encore des forces pour venir en aide à la Hongrie des Soviets ? Celle simple considération était suffisamment persuasive pour démontrer toute la folie de la tactique insurrectionnelle à tous ceux qui connaissent la République des Soviets autrement que par ouï-dire. Mais en l'occurrence c'est à une malheureuse ignorance que nous avons affaire ici ; le Messie du bureau de la propagande de Budapest n'a pas la moindre conception du Communisme ; c'est ce que prouve chaque mot de ses attaques contre le Parti Communiste d'Autriche allemande.

IV. — La révolte du 15 juin[modifier le wikicode]

Voici ce que communique Bettelheim sur la force du Parti Communiste vers le 15 mai, lorsqu'il arriva à Vienne avec son fantaisiste mandat. Le comité central du Parti n'avait pas pu se décider à une seule action de quelque peu d'importance — plus loin nous verrons ce que ce naïf personnage entend par le mot « action » — il ne pouvait se glorifier d'aucun succès. Le comité ne connaissait pas la composition du Parti, le nombre des camarades qui travaillaient dans les entreprises isolées ; il n'avait pas pu convoquer des fondés de pouvoir de ces entreprises. Les organisations étaient littéralement dépourvues d'agitateurs et aucun travail systématique de parti ne se faisait. Une masse énorme de chômeurs restait en dehors de toute organisation, les relations avec la campagne étaient négligées. De cet état de choses, tout homme judicieux n'aurait pu tirer qu'une seule conclusion bien simple : It's a Long Way to Tipperary. Tout le travail est encore à faire : il faut organiser le Parti, pénétrer dans les entreprises et y poser le fondement des organisations ; établir des rapports avec la campagne, mener énergiquement l'action de propagande, utiliser chaque manifestation de la vie politique sociale pour l'action qui mobiliserait la classe ouvrière, l'organiserait et peu à peu ramènerait sur le terrain de la lutte.

Mais les Messies et les prophètes, comme on le sait, ne labourent pas et ne sèment pas ; ils ont une baguette magique avec laquelle ils accomplissent des miracles. Il est vrai que le docteur Bettelheim, qui n'était qu'un pseudo-prophète, n'a pu accomplir que des pseudo-miracles. Au lieu d'organiser le Parti, il le désorganise, en dissolvant son centre de direction et en nommant un « directoire ».

Comme il convient à un faiseur de miracles, il veut moissonner là où il n'a pas semé et décide précisément le 15 juin — par conséquent juste au bout de son premier mois, si riche en succès, de séjour à Vienne — d'affranchir le prolétariat du joug capitaliste en proclamant la République des Soviets. Il ne put pas se décider à quelque chose de plus modeste car il l'écrit textuellement dans son œuvre remarquable : « J'entends par action la proclamation de la République Soviétiste ».

En attendant, le docteur Bettelheim n'a fait qu'évincer du centre de direction du Parti Josef Strasser, le communiste autrichien le plus actif, et nommer le « directoire ». Ce fut malgré tout suffisant. La cause avança rapidement. Des organisations dans les entreprises surgissaient, dans les casernes de forts mouvements se manifestaient, les chômeurs, les mobilisés, les invalides organisaient des démonstrations. La force de la révolution prolétarienne surgissait au grand jour comme par enchantement, à Vienne et dans les campagnes, de sorte que l'on pouvait pleinement escompter le succès de l'avènement de la République des Soviets précisément pour le 15 juin.

« Jusqu'à quel point la force de la révolution prolétarienne était grande », c'est ce que nous verrons à l'instant. Le phénomène vraiment miraculeux que le docteur Bettelheim ait pu à l'avance prévoir le jour de la révolution est facilement explicable : comme il le communique, elle avait été simplement décidée pour ce jour et même aucun détail d'une révolution bien préparée n'avait été négligé. En un mot, le 15 juin, une insurrection dans les formes requises devait avoir lieu... Il n'y avait rien de surnaturel dans ces moyens miraculeux grâce auxquels avant le déclenchement de l'action à date fixe apparurent l'organisation, les troubles nombreux, etc. Le docteur Bettelheim avait lâché sur Vienne toute une nuée d'agitateurs qui répandaient de l'argent et qui préparaient « l'action » selon toutes les règles de l'art. Celle-ci fut décidée pour le 15 juin, mais la veille de ce jour, le 14, le directoire était arrêté (Bettelheim affirme — au reste sans aucune preuve — que le directoire fut arrêté sur sa propre demande).

Le même jour, les chômeurs et les soldats démobilisés organisèrent une démonstration, exigeant la mise en liberté des chefs. Il y eut des morts. Pourquoi donc la « révolution prolétarienne » n'a-t-elle pas triomphé ? Le prolétariat délivre ses chefs et exige qu'ils réalisent en fait la révolution. « Provoquée comme par enchantement » la révolution prolétarienne présente à ses chefs cette revendication : « Vous m'avez provoquée, vous devez mener l'œuvre jusqu'au bout ». La révolution doit être réalisée par Toman[4], Koritschoner, autrement il n'en résultera rien. La vieille devise que l'émancipation des travailleurs ne sera l'œuvre que des travailleurs eux-mêmes est transformée par des « communistes » tout frais moulus en celle-ci : le « prolétariat ne peut être affranchi et sauvé que pas ses chefs ». Ici on sent évidemment la proximité des Bettelheim et des Renner situés officiellement aux antipodes les uns des autres ; ces derniers « sauvent » le prolétariat, comme les mendiants qui demandent du pain pour les affamés, les Bettelheim les sauvent en « proclamant » la République. Dans le premier cas, les prolétaires doivent se tenir tranquilles ; dans le second, ils doivent agir sur un mot de leurs chefs, mais dans les deux cas ils sont des figurants. Les sauveurs ce sont les chefs. Mais ici commence une délicieuse opérette : les « chefs » élus par Bettelheim pour sauver le prolétariat refusent de marcher. Les chefs ont promis de faire la révolution, mais ils avaient si peu confiance en eux-mêmes qu'ils ne se décidèrent même pas à paraître devant la masse. Tout désir d'émanciper le prolétariat les avait abandonnés.

Voici de bien mauvais hommes qui auraient pu affranchir le prolétariat et qui ne l'ont pas voulu. Mais le 15 mai le docteur Bettelheim est arrivé à Vienne envoyé par l'Internationale, avec la mission de frayer la voie à la domination du prolétariat. Pourquoi n'a-t-il pas rempli sa mission et affranchi le prolétariat ? Qu'il n'ait pas eu confiance en ses propres forces, la chose est inadmissible, car cet intrépide agitateur croyait aveuglément en ses forces. Il « s'est abstenu, c'est vrai, d'émanciper le prolétariat » de crainte que les militants de la révolution viennoise qui ne savaient pas que la révolution a été provoquée « par enchantement » pussent lui déclarer : « Excusez, monsieur Bettelheim, nous ne vous connaissons pas et vous ne pouvez pas nous émanciper ». Ces « révélations » de Bettelheim seraient plutôt plaisantes, si toute cette histoire n'avait pas exigé des victimes. Bettelheim lui-même racheta en partie sa faute en imaginant ses révélations et en démontrant —, contre son gré — à tout ouvrier judicieux, la stupidité et le vide de la tactique insurrectionnelle. Cependant après l'expérience du 15 juin il ne s'est pas persuadé de l'inadmissibilité d'une tactique semblable et il faut croire que nous avons affaire à une sorte de Rinaldo Rinaldini[5] incurable.

Mais les travailleurs communistes ne sont pas frappés d'aliénation mentale et grâce aux révélations de Bettelheim ils auront la plus profonde méfiance vis-à-vis de la détestable action miraculeuse des insurrections. Les communistes qui composaient l'avant-garde diu prolétariat autrichien, ont, dans les journées de juin, fait une croix sur la tactique insurrectionnelle de Bettelheim. Ils ne se sont pas laissés entraîner dans l'aventure de « proclamer » la République Soviétiste. Ils doivent bien se persuader désormais de l'inadmissibilité et de la honte des émeutes, et aussi de la nécessité d'extirper dans la pratique l'aspiration même à de semblables mouvements.

V. — La tactique du communisme et la lutte social-démocrate[modifier le wikicode]

Il est cependant clair que contre les crises du mouvement il convient de lutter, non par des recherches historiques quelque bienfaisantes qu'elles soient, mais par des manifestations actives du prolétariat. Il est certain qu'il n'est pas question de « proclamations » à la Bettelheim, mais d'un travail obstiné d'organisation, de la création de groupements correspondants, de la lutte en masse quotidienne contre les crises chaque jour plus graves — lutte qui coopérera à l'accumulation de l'énergie latente du prolétariat autrichien, jusqu'au jour où la proclamation de la République des Soviets hongrois ne sera plus une simple boutade insurrectionnelle, mais l'expression réelle de la vie même.

Adler, qui se débat dans les filets de Renner, sait bien pourquoi il marche maintenant contre le « marais » du Parti Communiste. Il se trouve après la première année de révolution devant « l'épave » de sa politique qui, au reste, ne fut pas la sienne, mais celle de ses amis et de laquelle, malgré tout, il porte aussi la responsabilité. La démocratie (c'est-à-dire le « pouvoir populaire ») n'a été en fait que la domination insatiable du capital de l'Entente. La « socialisation » législative s'est terminée par l'achat de la société minière des Alpes par des capitalistes italiens, excellente affaire que M. Adler saupoudra d'une légère couche de « socialisation » ; le dossier de cette affaire pourrait être déposé dans les archives de la 2e Internationale avec cette inscription : « La socialisation démocratique du patrimoine national en Autriche allemande ou sa remise aux capitalistes de l'Entente ». Les Soviets de députés ouvriers, auxquels Adler chantait des hymnes enthousiastes, se préparent à une mort indolore. Quelles sont les causes de tout cela ?

Une crise effroyable que ces messieurs avaient prédite comme devant être la conséquence inévitable de la dictature des Soviets et qu'ils avaient voulu éviter au moyen de la coalition avec la bourgeoisie sévit en ce moment et est le résultat de leurs craintes pitoyables de toute lutte. Mais les masses ouvrières ne peuvent pas se détourner de la lutte. Elles souffrent de la faim et du froid et elles demanderont infailliblement : « Est-il possible que nous périssions sans résister ? » Les masses lutteront, elles marcheront dans notre voie. C'est ce que sait Adler qui s'est empêtré dans ses propres filets et comme il ne se sent plus la force de s'arracher à son propre marécage, il se met en devoir de dévoiler le marais communiste.

Mais le Parti Communiste n'a jamais rien caché et ne cachera rien. Il a pu commettre des fautes politiques, parce qu'il est jeune, et qu'il est obligé de chercher des voies nouvelles. Dans ses égarements il a pu rejaillir sur lui quelques éclaboussures. Mais il saura se blanchir ; l'avenir lui appartient, car il s'est engagé dans la lutte que dictent les exigences de ce moment historique. Le marais, c'est de l'eau stagnante ; nous irons donc en avant avec le torrent déchaîné de la révolution prolétarienne. Le docteur Adler nous a jeté une bombe à gaz empoisonné dont certains pourraient bien se trouver mal. Mais bientôt, après avoir enjambé cette vague empoisonnée, nous passerons à l'offensive et les masses nous suivront

Karl RADEK. Octobre 1919.

  1. Il s'agit d'Ernö (ou Ernst) Bettelheim, membre du Comité Central du Parti Communiste Hongrois en 1919 et envoyé cette même année à Vienne sur les instructions de Béla Kun. Voir au sujet de l'insurrection viennoise, Révolution en Allemagne de Pierre Broué, chapitre XIII. (note de la MIA)
  2. Diminutif de Friedrich. (Note de la MIA)
  3. Karl Seitz (1869-1950). (Note de la MIA)
  4. Karl Toman (1884-1950). (Note de la MIA)
  5. Rinaldo Rinaldini, chef de brigands est un roman de l'écrivain allemand Christian August Vulpius paru en 1799. (Note de la MIA)