La période de l’« Union de lutte pour la libération de la classe ouvrière »

De Archives militantes
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Vladimir Ilitch fréquentait les réunions de notre groupe où nous procédions à un échange d’expériences et, très vite, il nous proposa d’étudier les problèmes de théorie, en commençant par des rapports ou des comptes rendus que les membres du cercle présenteraient à tour de rôle. Je m’offris à faire le premier rapport.

— Mais quel thème pouvez-vous me proposer ? demandai-je.

Vladimir Ilitch me signala le livre de V.V. (Vorontsov) Nos orientations , récemment paru, et je m’attaquai à cet ouvrage. J’avais rédigé, autant que je m’en souvienne, un compte rendu virulent mais d’un contenu assez faible. J’en donnai lecture dans ma chambre. Outre Vladimir Ilitch, il y avait là Krijjanovski, Starkov, Vanéev et G. Krassine. Étant donné la pauvreté évidente de mon rapport, il n’y eut ni débats particuliers ni échange d’idées ; tous gardaient un silence gêné. Mais le plus confus était l’auteur lui-même, devant un four aussi complet ; aussitôt les assistants partis, il déchira avec désespoir son compte rendu.

G. Krassine était le leader tacitement reconnu de notre cercle. Il décida de sauver la situation en s’offrant à présenter pour la réunion suivante un rapport sur les marchés. Vladimir Ilitch, dont la serviette renfermait probablement plus d’un rapport, observait un silence astucieux. Apparemment, il voulait d’abord savoir à qui il avait affaire.

La réunion se tint chez Radtchenko, qui, à l’époque, s’était marié et occupait un appartement à lui, quelque part dans le quartier Peski. L’assemblée était assez nombreuse. En plus des vieilles connaissances, il y avait des personnes que je voyais pour la première fois. Vladimir Ilitch se tenait à l’écart, dans l’ombre, près de la fenêtre, loin de la grande table autour de laquelle étaient assis le rapporteur et beaucoup des assistants.

Krassine était un orateur médiocre ; il lisait dans un petit cahier plié en deux, de sorte que la marge occupait la moitié de la page, et, dans cette marge, Vladimir Ilitch, qui avait pris connaissance du rapport à l’avance, avait écrit ses objections. Le cahier fit ensuite le tour de l’assistance ; nous lûmes les thèses et les objections. Mais ce que dit Vladimir Ilitch pour réfuter le rapport était beaucoup plus complet. Il parla longtemps, avec le talent qui lui était propre, en s’efforçant de ne pas vexer le rapporteur ; cependant, ce dernier se sentait anéanti, comme nous le sentions tous également. Le discours de Vladimir Ilitch aurait pu être qualifié de programme. Sans donner aucun chiffre statistique ni citer Marx, il déclara qu’il fallait être réalistes, ne pas s’inspirer de schémas, mais de l’étude de notre réalité ; et il brossa en traits éclatants le tableau de l’évolution économique de notre pays et de l’accroissement de la production capitaliste, qui avaient à leur base la ruine et la différenciation des paysans, l’évincement de l’économie naturelle par l’économie monétaire.

Toutes ces considérations furent, par la suite, développées en détail par Vladimir Ilitch et sont aujourd’hui universellement connues, mais, à l’époque, elles apparaissaient comme une révélation.

« Le voici, notre éducateur, notre chef, notre théoricien ; en le suivant, nous ne serons jamais perdus », ainsi pensait chacun de nous, et une joie exubérante nous emplissait à l’idée que c’était précisément notre cercle, notre organisation, qui possédait cette tête lucide. On décida d’organiser encore une réunion pour continuer les débats. Krassine essaya de protester, mais on ne l’écoutait plus : son rôle dirigeant avait pris fin.

Depuis cette discussion, je fis de fréquentes visites à Vladimir Ilitch, rue Maly Kazatchi n° 7, où il s’était installé peu après, et où il demeura jusqu’au printemps de 1895. Sa vaste intelligence, ses connaissances, son grand caractère m’en imposaient. Je le regardais de bas en haut. Je voyais en lui une force immense, inspirée pour la cause à laquelle je voulais consacrer ma vie, et je lui étais dévoué sans réserve. Il le savait et appréciait mon dévouement ; il me payait de retour en m’accordant sa confiance dans l’activité révolutionnaire, et en me témoignant une indulgence amicale pour mes nombreuses faiblesses, grandes et petites. C’était un homme d’une délicatesse infinie, un interlocuteur aimable, un camarade fidèle, simple et sincère dans les relations personnelles, d’une gaieté naturelle, quand les camarades se réunissaient de temps à autre pour se distraire un peu. Deux fois à Pétersbourg, plusieurs fois chez lui, et puis en exil, je l’ai vu en compagnie de ses amis, dans le privé, dans l’intimité. Il était tout autre en tant qu’homme politique : recueilli, intransigeant, sévère jusqu’à la dureté, étranger à tout sentimentalisme.

— La révolution, ce n’est pas une partie de jonchets, disait-il. Dans la révolution, il n’y a pas de place pour des considérations de philistin.

Il était franc, étranger à toute affectation, à toute parade, à toute pose. Il parlait aux ouvriers et écrivait pour eux dans la langue qui lui était habituelle, sans chercher à imiter la simplicité de la langue populaire, sans cette manière vulgaire de s’adapter aux « inférieurs », sans cette popularité à bon marché dans l’exposé des idées, sous prétexte de les rendre plus compréhensibles, ce qu’on pouvait observer chez certains camarades.

Ce n’était pas un homme livresque, sec et dur, un anachorète replié sur lui-même ; il aimait les hommes, il aimait la vie et ses joies, dont la plus grande était la lutte et la volonté de vaincre. Il s’était entièrement consacré à la révolution. Pour lui, il n’y avait pas d’autres intérêts, il n’y avait pas d’autre vie que celle qui était liée à la révolution. Vladimir Ilitch n’aimait guère les gens qui venaient au mouvement ouvrier sans rompre entièrement, définitivement, avec les classes hostiles au prolétariat. AÀ tout autre type de marxiste, il préférait le révolutionnaire professionnel.

Les revues populistes de l’époque et, notamment, « Rousskoïe Bogatstvo » [la Richesse russe], publiaient une suite d’articles de différents auteurs, et, surtout, de Mikhaïïlovski, contre le marxisme et les marxistes. Nous insistions tous pour que Vladimir Ilitch répondïôt à ces articles, et promettions de faire tous nos efforts pour tirer son ouvrage ne fût-ce qu’à la polycopie, afin qu’il pût rayonner bien audelà des limites de notre petit cercle. Vladimir Ilitch s’attéla à la bésogné ét, au printémps dé 1894, son livré Ce que sont les « amis du peuple » et comment ils luttent contre les social-démocrates était préôt. Il travaillait vite. « Mikhaïïlovski » était achevé dès le mois d’avril. Il n’y eut aucune lecture collective de cet ouvrage, du moins je ne m’en souviens pas. Moi, j’avais lu le manuscrit en grande partie chez l’auteur, à son domicile, par à-coups. Ce fut Radtchenko qui organisa l’impression de la première édition. Qui imprima l’ouvrage ? Je l’ignore. Les feuilles, à mesure qu’on les tirait à la polycopie, étaient apportées chez nous, à notre domicile, par liasses ; Vanéev et moi, nous les classions et les brochions ; ensuite Vanéev les portait à l’Institut technologique, d’où nos camarades technologues les mettaient en circulation. Les conditions techniques ne nous permirent pas de publier la première édition à plus de 50 exemplaires. Je doute qu’on ait utilisé plus d’une seule masse à polycopier.

Naturellement, l’ouvrage de Vladimir Ilitch nous avait enthousiasmés. J’insistais pour qu’un exemplaire fût envoyé à Mikhaïïlovski, sans faute. Vladimir Ilitch me fit observer à ce sujet :

— Je n’écris pas pour Mikhaïïlovski, mais, premièrement, pour expliquer aux plus grands milieux possibles de lecteurs ce que c’est que le marxisme, et, deuxièmement, pour dévoiler le caractère bourgeois du populisme, en tant qu’idéologie de la petite bourgeoisie, en tant qu’apologie de la petite production.

La seconde partie fut commencée également à Pétersbourg, en avril. Vladimir Ilitch écrivit la troisième partie en été, à Moscou, ou dans ses environs.

Au printemps de 1894, le premier fascicule fut mis en circulation simultanément à Pétersbourg et à Moscou. Plusieurs exemplaires avaient été envoyés à diverses rédactions, notamment à celle de la revue « Rousskoïe Bogatstvo » . On n’avait pas fixé de prix de vente ; on prenait ce qu’on donnait. La recette fut versée à la caisse de notre groupe, mais elle couvrit à peine les frais d’impression. Le succès fut énorme ; l’édition fut épuisée instantanément, et l’on en projeta une deuxième.

AÀ la mi-septembre Vanéev entreprit d’imprimer la troisième édition (si l’on compte comme troisième édition celle de Ganchine-Maslennikov, à Moscou, ce sera la quatrième), datée de septembre 1894, avec cette indication : « Edite par un groupe provincial de social-democrates. »

Vladimir Ilitch avait achevé le deuxième fascicule, consacré à Ioujakov, dès le mois de mai, et nous en avions connaissance ; il écrivit le troisième en été. Mais il voulait d’abord éditer ce troisième fascicule (consacré à Krivenko).

Quand nous eûmes fini d’imprimer la quatrième édition (notre troisième édition de Pétersbourg) de la première partie, et la première et unique édition de la troisième partie, nous priâmes Vladimir Ilitch de nous permettre de commencer l’impression de la deuxième partie (consacrée à Ioujakov).

Mais on était déjà en octobre 1894 ; à ce moment, certaines circonstances incitèrent Vladimir Ilitch à renoncer à l’impression, par nos propres moyens, du fascicule consacré à Ioujakov.

Les travaux et les préoccupations littéraires n’empêchaient pas Vladimir Ilitch de militer illégalement dans notre organisation. Au contraire, c’était à cette activité qu’il consacrait sa principale attention.

AÀ l’époque, nos méthodes d’action clandestine étaient assez primitives. Beaucoup d’entre nous étaient unis par des liens d’amitié. Cependant, par mesure de précaution, nous avions pris des pseudonymes. V. Starkov s’appelait « Zemlianika » [Fraise], Zaporojetz – « Goutchoule », G. Krijjanovski – « Souslik » [Zisel], Vanéev – « Minine », moi – « Pojarski », etc. C’étaient des surnoms pour rire, dont les gendarmes n’eurent jamais connaissance.

Mais, plus tard, en 1895, avec le passage à l'« agitation », lorsque l’organisation grandit et qu’à côté du cercle central des vieux camarades se forma une grande « périphérie » – plusieurs cercles auxiliaires de propagandistes, techniciens, dépositaires et transporteurs de littérature illégale, hommes de liaison, etc., – Vladimir Ilitch insista pour que : 1) les membres de l’organisation fussent groupés par arrondissements ; 2) pour que les fonctions et obligations des membres fussent strictement délimitées ; 3) pour qu’on cessât les visites réciproques inutiles ; 4) pour qu’on réduisïôt au minimum la correspondance privée avec qui que ce fût, étant donné que les amateurs de correspondance, surtout ceux qui envoyaient des lettres en province, ne pouvaient s’abstenir de faire des allusions diverses, plus ou moins transparentes, à de bons amis, au progrès du mouvement, etc.

Vladimir Ilitch amplifiait son activité et la nôtre dans les cercles ; il veillait au progrès de l’organisation, il la remaniait, il avait constitué un groupe central de travail et un groupe littéraire, et introduit le groupement des membres par arrondissements. Il attira notre attention sur l’éloignement de notre activité vis-à-vis du mouvement des masses.

Nous avions, entre autres, des contacts à l’usine Sémiannikov, dans le faubourg Nevskaïïa Zastava. AÀ la fin de 1894, ou tout au début de 1895, une grève éclata à cette usine, accompagnée de troubles, de voies de fait. Les ouvriers mirent à sac le bureau de l’usine, rouèrent de coups plusieurs employés supérieurs, jetèrent des pierres sur les agents de police venus réprimer le mouvement. AÀ la réunion suivante du cercle (Vladimir Ilitch lui-même dirigeait un des cercles de cette usine), il demanda à ses auditeurs de quoi il s’agissait et pourquoi ils n’avaient aucunement averti l’organisation au sujet des événements qui se préparaient et ne l’avaient pas informée en temps voulu, lorsque ces événements s’étaient produits. Les membres du cercle lui fournirent des explications vagues, disant que le mouvement devait d’abord se développer en profondeur, et puis en largeur, etc. Une fois encore, le fait fut confirmé que les ouvriers, membres du cercle, étaient éloignés de la masse. Ayant rassemblé de la documentation sur ces événements, Vladimir Ilitch rédigea un tract – un appel aux grévistes – où étaient formulées leurs revendications – et se rendit chez Zaporojetz, qui dirigeait, lui aussi, un cercle chez les ouvriers de Sémiannikov, pour savoir s’il n’était pas possible de publier ce tract. La chose était impossible. L’affaire étant urgente, ils recopièrent à eux deux, à la main, en caractères imprimés, plusieurs exemplaires du tract, qu’ils remirent ensuite au cercle de l’usine, aux fins de diffusion. Naturellement, c’était trop tard ; toute l’histoire était déjà terminée, et l’usine s’était calmée. Cependant, on donna lecture du tract à haute voix, en divers points de l’usine ; il se révéla intéressant, il plut et provoqua des conversations.

AÀ peu près à la même époque parut la brochure De l’agitation qui suscita de nombreux commentaires. L’idée de cette brochure répondait à la question la plus brûlante de notre activité : comment passer du travail dans les cercles à l’action dans les masses, comment entraïôner ces masses au mouvement ?

Vladimir Ilitch avait déjà souligné la nécessité d’étudier les conditions de travail et de vie des ouvriers dans chaque usine. Puis, il rédigea un « questionnaire » détaillé, qu’il serait curieux de retrouver dans les vieilles archives de la gendarmerie. Ce questionnaire comptait un peu plus de quatre pages de cahier, couvertes de son écriture serrée. Chacun de nous possédait ce questionnaire. Nous l’avions reproduit et distribué aux propagandistes des autres cercles. Nous nous passionnâmes pour le rassemblement de la documentation au point que, pendant un certain temps, nous abandonnâmes toute propagande. Vladimir Ilitch lui-même s’occupait très énergiquement de cette affaire.

Un de nos ouvriers, Chelgounov ou Merkoulov, venait le voir chez lui ; et il faisait suer sang et eau à son visiteur en le pressant de questions.

Il n’était pas si facile d’obtenir des réponses précises à des questions, simples en apparence, sur la vie des ouvriers. Nous demandions, par exemple, aux ouvriers, ce qui les mécontentait particulièrement au moment actuel, de quoi ils se plaignaient, ce qu’ils voulaient voir supprimer à l’usine, et nous recevions parfois une réponse inattendue : « On a cessé de nous donner de l’eau bouillante, alors on s’agite à ce sujet, on exige de l’eau bouillante. » Ou bien : « On a diminué de cinq kopecks le tarif à la pièce ; on prévoit une grève à cause de ces cinq kopecks. » Tout le monde parlait de cette « eau bouillante » et de ces « cinq kopecks », qui nous causèrent bien du mauvais sang lorsque se développa l’agitation. C’était surtout S. Radtchenko et G. Krassine qui s’opposaient à la nouvelle méthode de travail clandestin ; ils formulaient l’objection que nous nous dépensions en bagatelles, que nous réduisions l’activité révolutionnaire à la lutte pour l’eau bouillante et que, du même coup, nous compromettions la propagande socialiste, parce qu’avec le passage à une vaste agitation, tous nos ouvriers des cercles seraient évidemment très vite repérés et arrêtés par les gendarmes, et tout le travail cesserait.

Nous n’avions pas encore décidé comment utiliser pratiquement la documentation obtenue par le questionnaire ; Vladimir Ilitch suggéra une nouvelle idée : commencer l’agitation sur la base des revendications « légales ». Les renseignements recueillis dans chaque usine, d’après le questionnaire, montraient sous quel rapport et dans quelle mesure les lois en vigueur étaient violées. L’agitation devait commencer en exigeant le respect de la loi. Vladimir Ilitch nous donnait en exemple la tactique suivie par Moïïséenko et ses camarades pendant la grève de 1885, à Orékhovo-Zouévo. La plupart des membres du cercle penchaient nettement pour qu’on essayât pratiquement la nouvelle tactique. Pour formuler cette décision, une réunion fut convoquée à laquelle avaient été invitées des représentations des ouvriers.

Cette réunion mémorable se tint chez nous, perspective Troïïtski, n° 3, où nous habitions, Vanéev et moi. C’était dans l’hiver de 1894-1895. AÀ part nous deux, étaient présents Vladimir Ilitch, N. Kroupskaïïa, G. Krassine, Starkov, Zaporojetz, Radtchenko, Iakoubova, Chelgounov, Babouchkine, Merkoulov et quelques autres membres du cercle. Vladimir Ilitch exposa la question ; on donna lecture de plusieurs passages de la brochure De l’agitation ; on écouta une fois encore les objections des « vieux croyants » et les arguments en faveur de la nouvelle méthode ; et décision fut prise, à la majorité des voix contre Krassine et Radtchenko, de passer de la propagande dans les cercles, sans toutefois la cesser, à l’agitation dans les masses, sur la base de leurs revendications quotidiennes. Il n’était pas question d’abandonner en quoi que ce fût les objectifs politiques du mouvement, les vieux principes du groupe « Libération du Travail ». On supposait que le côté politique du mouvement se traduirait dans la propagande au sein des cercles et dans les mots d’ordre qui seraient lancés au cours de l’agitation, lorsque les chefs du mouvement, les ouvriers, le jugeraient opportun.

Au printemps de 1895, nous n’avions pas encore, strictement parlant, commencé l’agitation ; néanmoins, le travail prenait de l’ampleur. Le réseau des cercles, dans les différents quartiers, s’était ramifié ; l’organisation englobait déjà des milieux assez vastes d’ouvriers et d’intellectuels. On posait la question de la fusion, dans la mesure du possible, de tous les groupes travaillant dans une seule et même direction à Pétersbourg. On établissait des contacts avec les narodovoltsy [populistes] , en vue d’utiliser leurs moyens techniques. En vertu de la décision prise de faire de l’agitation en revendiquant le respect des lois existantes, Vladimir Ilitch avait déjà rédigé une brochure Explication de la loi sur les amendes à infliger aux ouvriers dans les fabriques et les usines , brochure qui fut imprimée par les narodovoltsy.

La surveillance que la police politique exerçait sur nous, se renforçait manifestement. Vladimir Ilitch s’apprêtait à partir pour l’étranger, afin d’établir une liaison plus étroite avec le groupe « Libération du Travail » et d’assurer notre approvisionnement plus régulier en littérature illégale. AÀ Pâques, les camarades se réunirent chez moi, à Tsarskoïïé Sélo, et Vladimir Ilitch exposa la situation, traça le plan de travail futur et répartit entre nous les obligations, pour le cas où il serait arrêté. On était en avril. En mai, il partit pour l’étranger.

Vladimir Ilitch rentra de l’étranger au début de septembre. Sachant combien nous avions besoin de littérature, il rapporta, comme l’aurait fait un simple membre de l’organisation, une valise à fond double, bourrée de littérature illégale. Il transporta la valise sans encombre ; peut-être l’avait-on laissé passer intentionnellement, pour continuer la filature. Par la suite, cette valise nous causa bien du souci. Il fallait cacher la valise et son contenu, le plus vite possible. Les mouchards perdirent la trace de la valise.

En automne eut lieu le rapprochement avec Martov, arrivé à Pétersbourg. Martov avait derrière lui tout un groupe qui possédait de solides liaisons à la frontière et, en outre, un miméographe ; c’était une nouvelle invention très utile pour la publication des tracts. Désormais, on n’aurait plus besoin de les écrire à la main ; on pourrait les taper à la machine et, sans avoir besoin de cuire la masse nécessaire pour la polycopie, etc., on pourrait multiplier rapidement les tracts, sous une forme relativement acceptable et lisible. Pour la première fois on essaya le miméographe au mois de novembre et, en décembre, on le lança à plein.

Ensuite, Vladimir Ilitch eut l’idée d’unir complètement tous les groupes social-démocrates fonctionnant à Pétersbourg ; mais on n’y réussit qu’après son arrestation, à l’occasion d’une grande grève. Profitant de l’afflux de nouvelles forces et de l’accord conclu avec les narodovoltsy, Vladimir Ilitch décida d’organiser la publication d’un journal : « Rabotcheïe Dielo » [la Cause ouvrière]. AÀ ce sujet on convoqua deux réunions élargies de notre organisation au domicile de Radtchenko (12, rue Simbirskaïïa). La première réunion, constitutive pour ainsi dire, où l’on réalisa la fusion avec le groupe Martov, où fut constitué un centre de cinq membres (Oulianov, Martov, Krijjanovski, Starkov, Vanéev, représentants des différents rayons) et où l’organisation elle-même fut mise au point. En outre, on présenta les candidatures au cercle central, qui était alors composé de 17 membres. L’autre réunion, tenue trois jours avant l’arrestation, fut une réunion de rédaction. Vladimir Ilitch, rédacteur du « Rabotcheïe Dielo » , nous y donna lecture de tous les articles destinés au premier numéro. Quatre articles de ce premier et unique numéro appartenaient à la plume de Vladimir Ilitch : l’éditorial, à contenu politique général, « La grève de Iaroslavl de 1895 » , un article consacré à la mort de F. Engels, et un article à propos de la circulaire de Dournovo ( « À quoi pensent nos ministres ? » ). Quelques jours auparavant Zaporojetz avait persuadé Vladimir Ilitch de ne pas remettre à l’imprimerie les articles écrits de son écriture reconnaissable, et il les avait recopiés. En conséquence, les gendarmes attribuèrent à Zaporojetz la paternité de ces articles ; ils le prirent pour un meneur et le condamnèrent à un temps d’exil beaucoup plus long. Aussitôt après la réunion, Vladimir Ilitch remit tous les matériaux à Vanéev, qui était chargé d’assurer la liaison avec l’imprimerie ; c’est chez lui que ce matériel fut saisi, au cours de la perquisition opérée dans la nuit du 8 au 9 décembre.

Entre temps, la campagne d’agitation marchait à plein. Boris Zinoviev et Piotr Karamychev, ouvriers de l’usine Poutilov, avec un groupe de jeunes qu’ils avaient recrutés, faisaient ouvertement de l’agitation partout où cela était possible ; ils dispersaient des tracts en pleine rue, dans la foule des ouvriers, à la sortie des usines et ailleurs. Le tract parlait ordinairement d’un cas particulier : abus, violation de la loi, réduction des salaires sans avis préalable, etc. L’inspecteur de fabrique se présentait, on ouvrait une enquête, la police procédait à l’instruction. C’était un événement dans la vie monotone de l’usine, qui provoquait des commentaires et éveillait l’intérêt. On attendait avec impatience le résultat du tapage soulevé par le tract. Le seul fait d’avoir rendu public un abus ou un acte arbitraire, qui semblait une simple affaire intérieure, provoquait par soi-même de l’effervescence.

— Ah, c’est bien envoyé ! disait-on dans la foule, en lisant un tract frais, ramassé à l’instant.

Maintenant on en donnait lecture à voix haute, c’est-à-dire publiquement, et, le plus souvent, les lecteurs étaient les ouvriers qui avaient eux-mêmes fourni la documentation et diffusé les tracts.

En se présentant dans un cercle, le propagandiste ne recherchait plus les ouvriers les plus évolués, intellectuels, capables d’assimiler la théorie de la plus-value. Il cherchait des camarades éveillés, actifs, développés, capables de faire de l’agitation, de saisir l’état d’esprit du moment, de relever les faits importants.

L'« agitation » nous avait emballés au point que, bientôt, nous n’eûmes simplement plus le temps de faire notre travail à l’intérieur des cercles, d’autant plus que la surveillance policière dont nous étions l’objet, avait augmenté.

Notre plus grand désir était d’introduire dans le mouvement de masse une idée politique consciente, l’idée de la lutte pour le renversement de l’autocratie, pour la liberté politique. Mais, par crainte de faire un pas prématuré, erroné au point de vue tactique, nous roulions inconsciemment vers l'« économisme » qui, au bout de deux ou trois ans, prit un vaste développement dans le journal « Rabotchaïa Mysl » [La Pensée ouvrière].

Cet élément de « suivisme », cette tendance à desservir le mouvement au lieu de le diriger, apparaïôt dans tous nos tracts et déclarations de 1896. Cette tendance s’explique par l’insuffisance de notre préparation théorique pour le rôle sérieux qui nous incomba après l’arrestation de Vladimir Ilitch, pour le rôle de dirigeants du mouvement.

Je me rappelle qu’au début de mes relations avec Vladimir Ilitch, aux instants de pénibles réflexions, je venais le trouver et il m’encourageait :

— Vous verrez, nous deviendrons bientôt un parti véritable. La révolution viendra, et nous apparaïôtrons au grand jour en tant que parti communiste, prêt à s’acquitter de sa tâche.