Chapitre deuxième : La monnaie ou la circulation simple

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Dans un débat parlementaire sur les « Bank-Acts » de sir Robert Peel de 1844 et 1845, Gladstone faisait remarquer que l'amour lui-même n'avait pas fait perdre la tête à plus de gens que les ruminations sur l'essence de la monnaie. Il parlait d'Anglais à Anglais. Les Hollandais, par contre, gens qui, en dépit des doutes de Petty, ont de tout temps possédé une « miraculeuse intelligence » pour les spéculations d'argent, n'ont jamais laissé sombrer leur intelligence dans la spéculation sur l'argent.

La principale difficulté de l'analyse de la monnaie se trouve surmontée dès que l'on a compris que l'argent a son origine dans la marchandise elle-même. Ceci admis, il ne s'agit plus que de concevoir nettement les formes déterminées qui lui sont propres. La chose est rendue un tant soit peu plus difficile par le fait que tous les rapports bourgeois apparaissent transformés en or ou en argent, apparaissent comme des rapports monétaires et que la forme argent semble par suite posséder un contenu infiniment varié qui lui est étranger à elle-même.

Dans l'étude qui va suivre, il convient de retenir qu'il s'agit seulement des formes de la monnaie qui naissent immédiatement de l'échange des marchandises, et non de celles appartenant à un stade plus élevé du procès de production, comme par exemple la monnaie de crédit. Pour simplifier, on supposera que l'or est partout la marchandise-monnaie.

I. Mesure des valeurs[modifier le wikicode]

Le premier procès de la circulation est pour ainsi dire un procès théorique, préparatoire de la circulation réelle. Les marchandises, qui existent comme valeur d'usage, se créent d'abord la forme sous laquelle elles apparaissent idéalement les unes aux autres comme valeurs d'échange, comme des quantités déterminées de travail général matérialisé. Le premier acte nécessaire de ce procès, on le voit, consiste en ce que les marchandises excluent une marchandise spécifique, mettons l'or, en tant que matérialisation immédiate du temps de travail général ou équivalent général. Revenons un instant à la forme sous laquelle les marchandises transforment l'or en monnaie :

1 tonne de fer = 2 onces d'or;

1 quarter de blé = 1 once d'or;

1 quintal de café = ¼ once d'or

1 quintal de potasse = ½ once d'or

1 tonne de bois du Brésil = 1 ½ once d'or;

1 marchandise = x once d'or.

Dans cette série d'équations, le fer, le blé, le café, la potasse, etc., apparaissent les uns aux autres comme la matérialisation de travail uniforme, de travail matérialisé dans l'or, où s'efface complètement toute particularité des travaux réels représentés dans leurs différentes valeurs d'usage. En tant que valeur, ces marchandises sont identiques, elles sont matérialisa­tion du même travail, ou encore la même matérialisation du travail, de l'or. En tant que maté­ria­li­sation uniforme du même travail, elles n'offrent qu'une seule différence, une différence quantitative, ou encore elles apparaissent comme des grandeurs de valeur différentes parce que leurs valeurs d'usage contiennent un temps de travail Inégal. En tant que marchandises isolées, elles se rapportent en même temps les unes aux autres comme matérialisation du temps de travail général parce qu'elles se rapportent au temps de travail général lui-même comme à une marchandise exclue, l'or. Le même rapport en voie de constitution, par lequel elles se représentent les unes pour les autres comme valeurs d'échange, représente le temps de travail contenu dans l'or comme temps de travail général, dont un quantum donné s'expri­me en des quanta différents de fer, de blé, de café, etc., bref dans les valeurs d'usage de toutes les marchandises, ou encore se déploie directement dans la série illimitée des équivalents en marchandise. Les marchandises exprimant universellement leurs valeurs d'échange en or, l'or exprime directement sa valeur d'échange dans toutes les marchandises. En se donnant à elles-mêmes les unes pour les autres la forme de la valeur d'échange, les marchandises donnent à l'or la forme d'équivalent général ou de monnaie.

C'est parce que toutes les marchandises mesurent leurs valeurs d'échange en or, dans la proportion selon laquelle une quantité déterminée d'or et une quantité déterminée de mar­chan­dises contiennent autant de temps de travail, que l'or devient mesure des valeurs; et c'est d'abord uniquement en raison de cette fonction de mesure des valeurs, fonction dans laquelle sa propre valeur se mesure directement dans le cercle entier des équivalents en marchandise, que l'or devient équivalent général ou monnaie. D'autre part, la valeur d'échange de toutes les marchandises s'exprime désormais en or. Il y a lieu de distinguer dans cette expression de la valeur un moment qualitatif et un moment quantitatif. La valeur d'échange de la marchandise se présente sous la forme de matérialisation du même temps de travail uniforme; la grandeur de valeur de la marchandise trouve alors sa représentation exhaustive, car, dans la proportion où l'on pose les marchandises égales à l'or, on les pose égales les unes aux autres. D'un côté apparaît le caractère général du temps de travail qu'elles contiennent, de l'autre la quantité de ce même temps de travail matérialisé dans leur équivalent d'or. La valeur d'échange des marchandises ainsi exprimée comme équivalence générale et en même temps comme degré de cette équivalence par rapport à une marchandise spécifique, ou encore exprimée dans une seule équation liant les marchandises à une marchandise spécifique, c'est le prix. Le prix est la forme métamorphosée sous laquelle apparaît la valeur d'échange des marchandises à l'intérieur du procès de circulation.

C'est donc par le même processus que les marchandises représentent leurs valeurs en prix-or et qu'elles font de l'or la mesure des valeurs, qu'elles en font par conséquent la monnaie. Si elles mesuraient universellement leurs valeurs en argent, en blé ou en cuivre, donc les représentaient sous la forme de prix-argent, prix-blé ou prix-cuivre, l'argent, le blé, le cuivre deviendraient mesure des valeurs et par là équivalent général. La circulation, pour que les marchandises y apparaissent sous forme de prix, suppose celles-ci comme valeurs d'échange. L'or ne devient mesure des valeurs que parce que c'est en lui que toutes les marchandises évaluent leur valeur d'échange. Mais l'universalité de ce rapport en voie de constitution, qui seul donne à l'or son caractère de mesure, suppose que chaque marchandise prise à part se mesure en or proportionnellement au temps de travail contenu en elle et dans l'or, suppose donc que la mesure réelle entre la marchandise et l'or est le travail lui-même, autrement dit que la marchandise et l'or sont posées par le troc direct comme égaux l'un à l'autre en tant que valeurs d'échange. Il n'est pas possible de traiter dans la sphère de la circulation simple de la façon dont s'opère pratiquement cette mise en équation. Il est toute­fois évident que, dans les pays qui produisent de l'or et de l'argent, un temps de travail déter­miné s'incorpore immédiatement à une quantité déterminée d'or et d'argent, tandis que dans les pays qui ne produisent pas d'or ni d'argent on arrive au même résultat par un détour, par l'échange direct ou indirect des marchandises nationales, c'est-à-dire une certaine portion du travail moyen national, contre une quantité déterminée de temps de travail des pays posses­seurs de mines, matérialisé dans l'or et l'argent. Pour pouvoir servir de mesure des valeurs, il faut que l'or soit virtuellement une valeur variable; il ne peut, en effet, devenir l'équivalent d'autres marchandises que comme matérialisation du temps de travail, mais ce même temps de travail, suivant la variation des forces productives du travail concret, se réalise sous la forme de volumes inégaux des mêmes valeurs d'usage. De même que lorsque la valeur d'échange de chaque marchandise est représentée dans la valeur d'usage d'une autre marchan­dise, de même, lorsque toutes les marchandises sont évaluées en or, on suppose seulement que l'or représente à un moment donné une quantité donnée de temps de travail. En ce qui concerne son changement de valeur, la loi des valeurs d'échange précédemment développée demeure valable. Si la valeur d'échange des marchandises reste inchangée, une montée géné­rale de leur prix-or n'est possible que si la valeur d'échange de l'or baisse. Si la valeur d'échange de l'or demeure inchangée, une hausse générale des prix-or n'est possible que s'il y a hausse des valeurs d'échange de toutes les marchandises. C'est l'inverse dans le cas d'une baisse générale des prix des marchandises. Si la valeur d'une once d'or baisse ou monte par suite d'une variation du temps de travail exigé pour la produire, elle baisse ou monte uniformément pour toutes les autres marchandises, et elle représente donc après comme avant, vis-à-vis de toutes les marchandises, un temps de travail de grandeur donnée. Les mêmes valeurs d'échange s'évaluent alors en quantités d'or plus grandes ou plus petites qu'avant, mais elles s'évaluent en proportion de leurs grandeurs de valeur et conservent donc le même rapport de valeur entre elles. Le rapport 2 : 4 : 8 reste le même que le rapport 1 : 2 : 4 ou 4 : 8 : 16. Le changement de la quantité d'or qui sert à évaluer les valeurs d'échange sui­vant la variation de la valeur de l'or n'empêche pas plus l'or de remplir sa fonction de mesure des valeurs, que la valeur quinze fois moindre de l'argent ne l'empêche de supplanter l'or dans cette fonction. Le temps de travail étant la mesure entre l'or et la marchandise, et l'or ne devenant mesure des valeurs qu'autant que toutes les marchandises se mesurent en lui, c'est une simple illusion du procès de circulation qui fait croire que c'est la monnaie qui rend les marchandises commensurables[1]. C'est au contraire la commensurabilité des marchandises en tant que temps de travail matérialisé, qui, seule, transforme l'or en monnaie.

La forme concrète, sous laquelle les marchandises entrent dans le procès d'échange, est celle de leurs valeurs d'usage. Elles ne deviendront équivalent général réel que par leur aliénation. La détermination de leur prix, c'est leur transformation purement idéale en l'équivalent général, c'est une mise en équation avec l'or, qu'il reste encore à réaliser. Mais, comme leurs prix ne transforment les marchandises en or que de façon idéale, ou encore ne les transforment qu'en or purement figuré, et comme leur mode d'existence sous forme de mon­naie n'est pas encore véritablement séparé de leur mode d'existence réel, l'or n'est encore trans­formé qu'en monnaie idéale; il n'est encore que mesure des valeurs et, en fait, des quantités d'or déterminées ne font encore qu'office de dénominations pour des quantités déterminées de temps de travail. De la façon déterminée suivant laquelle les marchandises représentent les unes pour les autres leur propre valeur d'échange, dépend dans chaque cas la forme déterminée sous laquelle l'or se cristallise en monnaie.

Les marchandises qui s'affrontent ont maintenant un double mode d'existence, réel en tant que valeurs d'usage et idéal en tant que valeurs d'échange. Elles représentent maintenant les unes pour les autres la double forme du travail qu'elles contiennent, le travail concret particulier existant réellement dans leur valeur d'usage, tandis que le temps de travail abstrait général revêt dans leur prix une existence figurée, où elles constituent la matérialisation uniforme et ne différant que quantitativement de la même substance de valeur.

D'un côté, la différence entre valeur d'échange et prix semble être purement nominale : le travail, dit Adam Smith, est le prix réel et l'argent le prix nominal des marchandises. Au lieu d'évaluer 1 quarter de froment à trente jours de travail, on l'évalue maintenant à 1 once d'or, si 1 once d'or est le produit de trente jours de travail. D'un autre côté, cette différence est si peu une simple différence d'appellation qu'en elle se concentrent au contraire tous les orages qui menacent la marchandise dans le procès de circulation réel. Trente journées de travail sont contenues dans le quarter de froment et il n'y a donc pas lieu de le représenter d'abord en temps de travail. Mais l'or est une marchandise distincte du froment et c'est dans la circulation seulement qu'il est possible de vérifier si le quarter de froment devient réellement l'once d'or comme son prix l'indique par anticipation. Le tout dépend de ceci : le froment se confirmera-t-il comme valeur d'usage ou non, la quantité de temps de travail qu'il contient se confirmera-t-elle ou non comme la quantité de temps de travail nécessairement requise par la société pour produire un quarter de froment. La marchandise en tant que telle est valeur d'échange, elle, a un prix. Dans cette différence entre valeur d'échange et prix, il apparaît que le travail individuel particulier contenu dans la marchandise doit d'abord être représenté par le procès de l'aliénation comme son contraire, comme travail général abstrait, impersonnel et social seulement sous cette forme, c'est-à-dire comme monnaie. Qu'il soit susceptible d'être représenté comme tel ou non semble chose fortuite. Donc, bien que dans le prix, la valeur d'échan­ge de la marchandise n'acquière qu'idéalement une existence différente de la mar­chan­dise et que le double mode d'existence du travail[2] qu'elle contient n'existe plus que sous la forme d'une expression différente, bien que, par suite, d'un autre côté, la matérialisation du temps de travail général, l'or, n'affronte plus la marchandise réelle que comme mesure de valeur figurée, le mode d'existence de la valeur d'échange comme prix, ou de l'or comme mesure de valeur, recèle à l'état latent la nécessité de l'aliénation de la marchandise contre de l'or sonnant et la possibilité de sa non-aliénation, bref toute la contradiction résultant de ce que le produit est marchandise, ou encore de ce que le travail particulier de l'individu privé doit nécessairement, pour avoir un effet social, prendre la forme de son contraire immédiat, le travail général abstrait. Les utopistes qui veulent la marchandise, mais non l'argent, qui veulent la production fondée sur l'échange privé sans les conditions nécessaires de cette production, sont donc conséquents lorsqu'ils « suppriment » l'argent non pas seulement sous sa forme tangible, mais dès qu'il apparaît sous sa forme éthérée et chimérique de mesure des valeurs. Derrière l'invisible mesure des valeurs, le dur argent est là qui guette.

Une fois supposé le processus par lequel l'or est devenu la mesure des valeurs, et la valeur d'échange le prix, toutes les marchandises ne sont plus dans leurs prix que des quan­tités d'or figurées de grandeur différente. Sous la forme de ces quantités différentes d'une même chose, l'or, elles s'égalent, se comparent et se mesurent entre elles, et ainsi se dévelop­pe la nécessité technique de les rapporter à une quantité d'or déterminée considérée comme unité de mesure, unité de mesure qui se transforme en étalon, l'unité se divisant en parties aliquotes et celles-ci se subdivisant à leur tour en parties aliquotes[3]. Or des quantités d'or en tant que telles se mesurent par les poids. L'étalon se trouve donc déjà tout prêt d'avance dans les mesures de poids générales des métaux qui, partant, servent, dès l'origine, effectivement d'étalons des prix dans toute circulation métallique. Les marchandises ne se rapportant plus les unes aux autres comme des valeurs d'échange devant se mesurer par le temps de travail, mais comme des grandeurs de même dénomination mesurées en or, de mesure des valeurs qu'il était, l'or devient étalon des prix. La comparaison des prix des marchandises entre eux comme quantités d'or différentes se cristallise ainsi dans les figures empreintes dans une quantité d'or figurée et le désignant comme étalon de parties aliquotes. L'or, selon qu'il se présente comme mesure des valeurs ou comme étalon des prix, possède des déterminations formelles tout à fait différentes, et la confusion entre ces déterminations a fait naître les théories les plus insensées. Mesure des valeurs, l'or l'est en tant que temps de travail matérialisé; étalon des prix, il l'est en tant que poids déterminé de métal. L'or devient mesure des valeurs quand on le rapporte en tant que valeur d'échange aux marchandises en tant que valeurs d'échange; dans l'étalon des prix, une quantité déterminée d'or sert d'unité à d'autres quantités d'or[4]. L'or est mesure des valeurs parce que sa valeur est variable, étalon des prix parce qu'on l'a fixé comme unité de poids invariable. Ici, comme dans toutes les détermi­nations de mesure de grandeurs de même dénomination, la fixité et la précision des rapports de mesure jouent un rôle décisif. La nécessité de fixer un quantum d'or comme unité de mesu­re et des parties aliquotes comme subdivisions de cette unité a fait naître l'idée fausse qu'on avait établi un rapport de valeur fixe entre une quantité d'or déterminée, qui a naturelle­ment une valeur variable, et les valeurs d'échange des marchandises; on oubliait seulement que les valeurs d'échange des marchandises sont transformées en prix, en quantités d'or, avant que l'or ne prenne la forme d'étalon des prix. Quelles que soient les variations de la valeur de l'or, des quantités d'or différentes représentent toujours entre elles le même rapport de valeur. Si la valeur de l'or tombait de 1000 pour 100, 12 onces d'or posséderaient après comme avant une valeur douze fois plus grande qu'une once d'or, et il ne s'agit dans les prix que du rapport entre elles de différentes quantités d'or. Comme, d'autre part, la baisse ou la hausse de sa valeur n'entraîne nul changement de poids d'une once d'or, le poids de ses parties aliquotes ne change pas davantage et l'or, en tant qu'étalon fixe des prix, ne cesse pas de rendre le même service quelles que soient les variations de sa valeur[5].

Un procès historique, dont nous trouverons plus loin l'explication dans la nature de la circulation métallique, a eu pour résultat que, pour un poids qui variait et diminuait sans cesse, on a conservé aux métaux précieux le même nom de poids dans leur fonction d'étalon des prix. C'est ainsi que la livre anglaise désigne moins d'un tiers de son poids primitif, que la livre écossaise d'avant l'Union n'en désigne plus que 1/36, la livre de France 1/74, le maravedi espagnol moins de 1/1000 et le rei portugais une fraction beaucoup plus petite encore. C'est ainsi qu'historiquement les noms monétaires des poids des métaux se séparèrent de leurs noms de poids généraux[6]. Comme la détermination de l'unité de mesure, de ses parties aliquotes et de leurs noms est, d'une part, purement conventionnelle et que, d'autre part, elle doit posséder à l'intérieur de la circulation le caractère de l'universalité et de la nécessité, il fallait qu'elle devienne une détermination légale. Le soin du côté purement formel de cette opération échut donc aux gouvernements[7]. Le métal déterminé qui servait de matière à la monnaie était socialement donné. L'étalon légal des prix diffère naturellement avec les pays. En Angleterre, par exemple, l'once en tant que poids de métal se divise en pennywetghts, grains et carats troy, mais l'once d'or en tant qu'unité de mesure de la monnaie se divise en 3 7/8 sovereigns, le souverain en 20 shillings, le shilling en 12 pence, en sorte que 100 livres d'or à 22 carats (1 200 onces) = 4 672 souverains et 10 shillings. Sur le marché mondial toutefois, où disparais­sent les frontières des différents pays, ces caractères nationaux des mesures monétaires disparaissent à leur tour pour faire place aux mesures de poids générales des métaux.

Le prix d'une marchandise, ou la quantité d'or en quoi elle est idéalement métamor­phosée, s'exprime donc maintenant dans les noms monétaires de l'étalon or. Au lieu donc de dire que le quarter de froment est égal à une once d'or, on dirait en Angleterre qu'il est égal à 3 livres sterling 17 shillings 10 ½ pence. Les mêmes dénominations servent ainsi à exprimer tous les prix. La forme propre, que donnent à leurs valeurs d'échange les marchandises, est métamorphosée en noms monétaires, par lesquels elles se disent les unes aux autres quelle est leur valeur. L'argent de son côté devient monnaie de compte[8].

La transformation de la marchandise en monnaie de compte, mentalement, sur le papier, dans le langage, se produit chaque fois qu'un genre quelconque de richesse est fixé du point de vue de la valeur d'échange[9]. Pour cette transformation, la matière de l'or est nécessaire, mais sous une forme figurée seulement. Pour évaluer la valeur de 1 000 balles de coton en un nombre déterminé d'onces d'or et pour exprimer à son tour ce nombre d'onces lui-même dans les noms de compte de l'once, en livres sterling, shillings, pence, il n'est besoin d'aucun atome d'or réel. C'est ainsi qu'avant le Bank-Act de sir Robert Peel en 1845, il ne circulait pas une once d'or en Écosse, bien que l'once d'or, et même exprimée en tant qu'étalon de compte anglais en 3 livres sterling 17 shillings 10 ½ pence, servît de mesure légale des prix. C'est ainsi que l'argent sert de mesure des prix dans l'échange des marchandises entre la Sibérie et la Chine, bien que le commerce ne soit en fait qu'un simple troc. Pour la monnaie en tant que monnaie de compte, il est par suite également indifférent que soient réellement monnayées ou non soit son unité de mesure, soit ses subdivisions. En Angleterre, au temps de Guillaume le Conquérant, 1 livre sterling, alors 1 livre d'argent pur, et le shilling, 1/20° d'une livre, n'existaient que comme monnaie de compte, tandis que le penny, 1/240° de la livre d'argent, était la plus forte monnaie d'argent existante. Dans l'Angleterre actuelle, au contraire, il n'existe pas de shillings ni de pence, bien que ce soient les noms de compte légaux de fractions déterminées d'une once d'or. D'une façon générale, la monnaie, en tant que monnaie de compte, peut n'exister qu'idéalement, alors que la monnaie existant réelle­ment est monnayée d'après un tout autre étalon. C'est ainsi que, dans de nombreuses colo­nies anglaises de l'Amérique du Nord, la monnaie circulante consistait jusqu'en plein VIII° siècle en espèces espagnoles et portugaises, alors que la monnaie de compte était partout la même qu'en Angleterre[10].

Comme l'or en tant qu'étalon des prix se présente sous les mêmes noms de compte que les prix des marchandises, qu'ainsi, par exemple, une once d'or est exprimée, tout comme une tonne de fer, en 3 livres sterling, 17 shillings 10 ½ pence, on a appelé ces noms de compte de l'or le prix monétaire de l'or. De là est née l'étrange conception suivant laquelle l'or serait évalué dans sa propre matière et que, à la différence de toutes les autres marchandises, un prix fixe lui serait attribué par l'État. On confondait la fixation de noms de compte pour des poids d'or déterminés avec la fixation de la valeur de ces poids[11]. L'or, quand il sert d'élément dans la détermination des prix, et, partant, de monnaie de compte, non seulement n'a pas de prix fixe, mais il n'a pas de prix du tout. Pour qu'il eût un prix, c'est-à-dire pour qu'il s'expri­mât comme équivalent général dans une marchandise spécifique, il faudrait que cette autre marchandise jouât dans le procès de circulation le même rôle exclusif de l'or. Or deux marchandises excluant toutes les autres s'excluent mutuellement. Aussi, là où l'or et l'argent subsistent légalement l'un à côté de l'autre comme monnaie, c'est-à-dire comme mesure de valeur, a-t-on toujours vainement tenté de les traiter comme une seule et même matière. Supposer que le même temps de travail se matérialise de façon constante dans la même propor­tion d'argent et d'or, c'est supposer en fait que l'argent et l'or sont la même matière et que l'argent, le métal de moindre valeur, est une fraction constante de l'or. Depuis le règne d'Édouard III jusqu'à l'époque de George Il, l'histoire de la monnaie anglaise se déroule en une succession continue de perturbations, provoquées par le conflit opposant le rapport de valeur de l'or et de l'argent, légalement établi, aux fluctuations de leur valeur réelle. Tantôt c'était l'or qui était estimé trop haut, et tantôt l'argent. Le métal estimé trop bas était retiré de la circulation, refondu et exporté. Le rapport de valeur des deux métaux était alors de nouveau modifié par la loi, mais bientôt la nouvelle valeur nominale entrait dans le même conflit que l'ancienne avec le rapport de valeur réel. A notre époque même, la baisse très faible et passagère de la valeur de l'or par rapport à l'argent, entraînée par la demande d'argent dans l'Inde et en Chine, a provoqué le même phénomène en France sur la plus grande échelle, exportation de l'argent et remplacement de ce métal par l'or dans la circulation. En France, pendant les années 1855, 1856, 1857, l'excédent de l'importation d'or sur l'exportation s'élevait à 41.580.000 livres sterling, alors que l'excédent de l'exportation d'argent sur l'importation se montait à 14.704.000 livres sterling. En fait, dans les pays comme la France, où ces deux métaux sont légalement mesures de valeur et ont tous deux un cours forcé, mais où l'on peut indifféremment payer avec l'un ou l'autre, le métal dont la valeur est en hausse est l'objet d'un agio et, comme toute autre marchandise, il mesure son prix dans le métal surestimé, tandis que ce dernier sert seul de mesure de valeur. Toute l'expérience fournie dans ce domaine par l'histoire se ramène simplement à ce fait que, là où deux marchandises remplissent légalement la fonction de mesure de valeur, il n'y en a pratiquement jamais qu'une qui maintienne sa position comme telle[12].

II. Moyen de circulation[modifier le wikicode]

La marchandise ayant acquis, dans le procès de la détermination du prix, la forme qui la rend apte à la circulation, et l'or son caractère de monnaie, la circulation va à la fois faire apparaître et résoudre les contradictions qu'impliquait le procès d'échange des marchandises. L'échange réel des marchandises, c'est-à-dire l'échange social de substance, procède par une métamorphose où se déploie la double nature de la marchandise comme valeur d'usage et comme valeur d'échange, mais où, en même temps, sa propre métamorphose se cristallise dans des formes déterminées de la monnaie. Exposer cette métamorphose, c'est exposer la circulation. Comme nous l'avons vu, pour être une valeur d'échange développée, la marchandise suppose nécessairement un monde de marchandises et une division du travail effectivement développée; de même, la circulation suppose des actes d'échange universels et le cours ininterrompu de leur renouvellement. Elle suppose, en second lieu, que les marchandises entrent dans le procès d'échange en tant que marchandises de prix déterminé ou encore qu'à l'intérieur de ce procès elles apparaissent les unes aux autres sous une double forme d'existence, réelles en tant que valeurs d'usage, idéales - dans le prix - en tant que valeurs d'échange.

Dans les rues les plus animées de Londres, les magasins se serrent les uns contre les autres et derrière leurs yeux de verre sans regard s'étalent toutes les richesses de l'univers, châles indiens, revolvers américains, porcelaines chinoises, corsets de Paris, fourrures de Russie et épices des tropiques; mais tous ces articles qui ont vu tant de pays portent au front de fatales étiquettes blanchâtres où sont gravés des chiffres arabes suivis des laconiques caractères, £., s., d. [livre sterling, shilling, pence]. Tel est l'image qu'offre la marchandise en apparaissant dans la circulation.

a) La métamorphose des marchandises.[modifier le wikicode]

Considéré de plus près, le procès de la circulation présente deux cycles de formes diffé­rentes. Si nous désignons la marchandise par M et l'argent[13] par A, nous pouvons exprimer ces deux formes de la façon suivante :

M-A-M

A-M-A

Dans cette section, nous nous occuperons exclusivement de la première, c'est-à-dire de la forme immédiate de la circulation des marchandises.

Le cycle M-A-M se décompose ainsi : mouvement M-A, échange de marchandise contre argent ou vente; mouvement inverse A-M, échange d'argent contre marchandise ou achat; et enfin unité des deux mouvements M-A-M, échange de marchandise contre argent en vue de l'échange d'argent contre marchandise ou vente en vue de l'achat. Mais, comme résultat final dans lequel s'éteint le procès, on aboutit à M-M, échange de marchandise contre marchan­dise, qui est l'échange de substance réel.

Si l'on part du terme extrême de la première marchandise, M-A-M représente sa transfor­ma­tion en or et sa reconversion d'or en marchandise, ou encore un mouvement où la marchandise existe d'abord comme valeur d'usage particulière, puis dépouille ce mode d'exis­tence, acquiert comme valeur d'échange ou équivalent général un mode d'existence libéré de tout lien avec son mode d'existence primitif et dépouille encore ce nouveau mode d'existence pour subsister finalement comme valeur d'usage réelle au service de besoins individuels. Sous cette dernière forme, elle passe de la circulation dans la consommation. L'ensemble de la circulation M-A-M est donc tout d'abord la série complète des métamorpho­ses que parcourt toute marchandise individuelle pour devenir valeur d'usage immédiate pour son possesseur. La première métamorphose s'accomplit dans la première moitié de la circulation M-A, la deuxième dans la seconde A-M, et la totalité de la circulation forme le curriculum vitae de la marchandise. Mais la circulation M-A-M n'est la métamorphose totale d'une marchandise isolée qu'en étant en même temps la somme de métamorphoses unilaté­rales déterminées d'autres marchandises, car chaque métamorphose de la première marchan­dise est sa transformation en une autre marchandise, donc transformation de l'autre marchan­dise en la première, donc transformation bilatérale s'accomplissant au même stade de la circulation. Nous avons d'abord à considérer séparément chacun des deux procès d'échange en lesquels se décompose la circulation M-A-M.

M-A ou vente : la marchandise M entre dans le procès de circulation non seulement comme valeur d'usage particulière, une tonne de fer par exemple, mais aussi comme valeur d'usage de prix déterminé, mettons 3 livres sterling, 17 shillings 10 ½ pence ou une once d'or. Ce prix, tout en étant d'une part l'exposant de la quantité de temps de travail contenue dans le fer, c'est-à-dire de sa grandeur de valeur, exprime en même temps le pieux désir qu'a le fer de devenir de l'or, c'est-à-dire de donner au temps de travail qu'il contient lui-même la forme du temps de travail social général. Cette transsubstantiation échoue-t-elle, la tonne de fer cesse d'être non seulement marchandise, mais produit, car elle n'est marchandise que parce que non-valeur d'usage pour son possesseur, ou encore le travail de celui-ci n'est du travail réel que comme travail utile pour d'autres et il n'est utile pour lui-même que comme travail général abstrait. La tâche du fer ou de son possesseur est donc de découvrir dans le monde des marchandises le point où le fer attire l'or. Mais cette difficulté, le salto mortale [saut périlleux] de la marchandise, est surmontée si la vente, ainsi qu'on le suppose ici dans l'analyse de la circulation simple, s'effectue réellement. Du fait que la tonne de fer, par son aliénation, c'est-à-dire son passage des mains où elle est non-valeur d'usage, dans les mains où elle est valeur d'usage, se réalise comme valeur d'usage, elle réalise en même temps son prix et, d'or simplement figuré, elle devient or réel. Au terme : « once d'or » ou 3 livres sterling 17 shillings 10 ½ pence, est maintenant substituée une once d'or réel, mais la tonne de fer a évacué la place. Par la vente M-A, non seulement la marchandise, qui dans son prix était transformée idéalement en or, se transforme réellement en or, mais, par le même procès, l'or, qui en tant que mesure des valeurs, n'était que de l'or idéal et ne figurait en fait qu'à titre de nom monétaire des marchandises elles-mêmes, se transforme en monnaie réelle[14]. De même qu'il est devenu idéalement équivalent général parce que toutes les marchandises mesuraient en lui leurs valeurs, de même en tant que produit de l'aliénation universelle des marchandises échangées contre lui (et la vente M-A représente le procès de cette aliénation générale), il devient maintenant la marchandise aliénée absolument, il devient monnaie réelle. Mais l'or ne devient réellement monnaie dans la vente que parce que les valeurs d'échange des marchandises étaient déjà idéalement de l'or sous la forme des prix.

Dans la vente M-A, de même que dans l'achat A-M, deux marchandises s'affrontent, toutes deux unités des deux valeurs d'échange et d'usage, mais, dans la marchandise, sa valeur d'échange n'existe qu'idéalement sous forme de prix, tandis que dans l'or, bien qu'il soit lui-même une valeur d'usage réelle, sa valeur d'usage existe seulement comme support de la valeur d'échange et, partant, seulement comme valeur d'usage formelle ne se rapportant à aucun besoin individuel réel. L'opposition entre valeur d'usage et d'échange se répartit donc aux deux pôles extrêmes de M-A de telle sorte que la marchandise est valeur d'usage vis-à-vis de l'or, une valeur d'usage qui ne doit réaliser sa valeur d'échange idéale, le prix, que dans l'or, alors que l'or est vis-à-vis de la marchandise valeur d'échange, qui ne matérialise que dans la marchandise sa valeur d'usage formelle. C'est seulement par ce dédoublement de la marchandise en marchandise et en or et par la relation, double encore et contradictoire, dans laquelle chaque terme extrême est idéalement ce que son contraire est réellement et vice versa, c'est donc seulement par la représentation des marchandises comme des contraires polaires doublement opposés que se résolvent les contradictions contenues dans leur procès d'échange.

Nous avons considéré jusqu'à présent M-A comme vente, comme transformation de marchandise en argent. Mais, si nous nous plaçons du côté de l'autre extrême, le même pro­cès apparaît au contraire comme A-M, comme achat, transformation d'argent en marchandise. La vente est nécessairement en même temps son contraire, l'achat; c'est l'un ou l'autre, selon que l'on considère le procès d'un côté ou de l'autre. Ou encore, dans la réalité, il ne s'établit de distinction dans le procès que parce que dans M-A l'initiative part du terme extrême de la marchandise, ou du vendeur, et dans A-M du terme extrême de l'argent, ou de l'acheteur. En représentant donc la première métamorphose de la marchandise, sa transformation en argent, comme le résultat du fait qu'elle a parcouru le premier stade de la circulation M-A, nous supposons en même temps qu'une autre marchandise s'est déjà transformée en argent et se trouve donc déjà au deuxième stade de la circulation A-M. Nos hypothèses nous conduisent ainsi à un cercle vicieux. Ce cercle vicieux, c'est la circulation elle-même. Si, dans M-A, nous ne considérons pas déjà A comme la métamorphose d'une autre marchandise, nous isolons l'acte d'échange du procès de la circulation. Mais, hors de celui-ci, la forme M-A disparaît et il n'y a plus que deux M différents pour s'affronter, mettons du fer et de l'or, dont l'échange n'est pas un acte particulier de la circulation, mais du troc direct. A sa source de production, l'or est marchandise comme toute autre marchandise. Sa valeur relative, et celle du fer ou de toute autre marchandise, se manifeste ici par les quantités dans lesquelles ces marchandises s'échangent réciproquement. Or dans le procès de circulation cette opération est supposée accomplie, la valeur propre de l'or est donnée déjà dans les prix des marchandises. Rien ne peut donc être plus erroné que de se figurer qu'à l'intérieur du procès de circulation l'or et la marchandise entrent dans le rapport du troc direct et que, par suite, leur valeur relative est établie par leur échange en tant que simples marchandises. S'il semble que dans le procès de la circulation l'or soit échangé comme simple marchandise contre des marchandises, cette apparence provient tout simplement de ce que, dans les prix, une quantité déterminée de marchandise est déjà égalée à une quantité d'or déterminée, c'est-à-dire qu'elle est rapportée à l'or déjà considéré comme monnaie, comme équivalent général, et qu'en conséquence elle est immédiatement échangeable avec lui. Pour autant que le prix d'une marchandise se réalise dans l'or, elle s'échange contre lui comme marchandise, comme matérialisation particulière du temps de travail, mais, pour autant que c'est son prix qui se réalise dans l'or, elle s'échange contre lui en tant que monnaie et non en tant que marchan­dise, c'est-à-dire qu'elle s'échange contre lui en tant que matérialisation générale du temps de travail. Mais, dans les deux cas, la quantité d'or contre laquelle s'échange la marchandise à l'intérieur du procès de circulation n'est pas déterminée par l'échange : c'est au contraire l'échange qui est déterminé par le prix de la marchandise, c'est-à-dire par sa valeur d'échange évaluée en or[15].

A l'intérieur du procès de circulation, l'or apparaît entre toutes les mains comme le résultat de la vente M-A. Mais, comme M-A, la vente, est en même temps A-M, l'achat, on voit que, tandis que M, la marchandise, point de départ du procès, accomplit sa première métamorphose, l'autre marchandise, qui l'affronte comme extrême, A, accomplit, elle, sa deuxième métamorphose et parcourt ainsi la deuxième moitié de la circulation tandis que la première marchandise se trouve encore dans la première moitié de son cours.

Le point de départ du second procès de circulation, l'argent, se trouve être le résultat du premier procès, de la vente. A la marchandise sous sa première forme s'est substitué son équivalent en or. Ce résultat peut constituer tout d'abord un point d'arrêt, car la marchandise possède sous cette deuxième forme une existence persistante propre. La marchandise, qui, entre les mains de son possesseur, n'était pas valeur d'usage, est maintenant à sa disposition sous une forme constamment utilisable parce que constamment échangeable, et c'est des circonstances que dépendent le moment et le point de la surface du monde des marchandises où elle rentrera dans la circulation. Son état de chrysalide d'or forme une période autonome de sa vie, où elle peut s'attarder plus ou moins longtemps. Tandis que dans le troc l'échange d'une valeur d'usage particulière est directement lié à l'échange d'une autre valeur d'usage particulière, le caractère général du travail créateur de valeur d'échange apparaît dans le fait que les actes d'achat et de vente sont séparés et indifféremment disjoints.

A-M, l'achat, est le mouvement inverse de M-A et c'est en même temps la deuxième ou dernière métamorphose de la marchandise. En tant qu'or, ou, encore, sous sa forme d'équi­valent général, la marchandise peut se représenter immédiatement dans les valeurs d'usage de toutes les autres marchandises, qui toutes, dans leur prix, aspirent à l'or comme à leur au-delà, mais indiquent en même temps la note que doivent faire entendre les espèces sonnantes pour que leurs corps, les valeurs d'usage, passent du côté de la monnaie et que leur âme, la valeur d'échange, passe dans l'or lui-même. Le produit général de l'aliénation des marchan­dises est la marchandise douée d'une aliénabilité absolue. Pour la transformation de l'or en marchandise, il n'existe pas de limite qualitative, il n'existe plus qu'une limite quantitative, celle de la propre quantité ou de la grandeur de valeur de l'or. « On peut tout avoir avec de l'argent comptant. » Tandis que dans le mouvement M-A la marchandise, par son aliénation comme valeur d'usage, réalise son propre prix et la valeur d'usage de l'argent d'autrui, dans le mouvement A-M elle réalise par son aliénation comme valeur d'échange sa propre valeur d'usage et le prix de l'autre marchandise. Si, en réalisant son prix, la marchandise transforme en même temps l'or en monnaie réelle, par sa reconversion elle confère à l'or son propre mode d'existence purement passager de monnaie. Comme la circulation des marchandises suppose une division du travail développée, donc la multiplicité des besoins du producteur isolé, qui est en raison inverse du caractère unilatéral de son produit, tantôt l'achat A-M sera représenté par une mise en équation avec un équivalent-marchandise, tantôt il s'éparpillera dans une série d'équivalents marchandises que circonscrit maintenant le cercle des besoins de l'acheteur et la grandeur de la somme d'argent dont il dispose. - La vente étant en même temps achat, l'achat est en même temps vente, et A-M en même temps. M-A, mais cette fois c'est à l'or, ou à l'acheteur, qu'appartient l'initiative.

Si maintenant nous revenons à la circulation complète M-A-M, on voit qu'une marchandise y parcourt toute la série de ses métamorphoses. Mais, en même temps qu'elle commence la première moitié de la circulation et accomplit sa première métamorphose, une deuxième marchandise entre dans la deuxième moitié de la circulation, accomplit sa deuxiè­me métamorphose et sort de la circulation, et inversement la première marchandise entre dans la deuxième moitié de la circulation, accomplit sa deuxième métamorphose et sort de la circulation, tandis qu'une troisième marchandise entre dans la circulation, parcourt la premiè­re moitié de sa course et accomplit sa première métamorphose. La circulation totale M-A-M, en tant que métamorphose totale d'une marchandise, est donc toujours en même temps le terme d'une métamorphose totale d'une seconde marchandise et le début de la métamorphose totale d'une troisième, donc une série sans commencement ni fin. Pour plus de clarté et pour distinguer les marchandises, désignons M de façon différente aux deux extrêmes, soit M'-A-M''. En réalité le premier membre M'-A suppose que A est le résultat d'un autre M-A et il n'est donc lui-même que le dernier membre de M-A-M', tandis que le deuxième membre A-M'' est dans son résultat M'-A et se présente donc lui-même comme le premier membre de M''-A-M''', etc. De plus on voit que le dernier membre A-M, bien que A ne soit le résultat que d'une vente, peut se représenter par A-M' + A-M'' + A-M''' + etc., qu'il peut donc se fragmenter en une masse d'achats, c'est-à-dire en une masse de ventes, c'est-à-dire en une masse de premiers chaînons de nouvelles métamorphoses totales de marchan­dises. Si donc la métamorphose totale d'une marchandise isolée se présente comme un anneau non seulement d'une chaîne de métamorphoses sans commencement ni fin, mais d'un grand nombre de chaînes, le procès de circulation du monde des marchandises, puisque chaque marchandise isolée parcourt le circuit M-A-M, se présente comme un enchevêtrement des chaînes entrelacées à l'infini de ce mouvement toujours finissant et toujours commençant en un nombre infini de points différents. Mais chaque vente ou achat singulier subsiste en tant qu'acte indifférent et isolé, dont l'acte complémentaire peut être séparé dans le temps et dans l'espace et n'a donc pas besoin de se rattacher à lui immédiatement pour lui faire suite. Comme chaque procès de circulation particulier M-A ou A-M, transformation d'une marchandise en valeur d'usage et de l'autre marchandise en argent, premier et deuxième stade de la circulation, constitue dans deux directions un point d'arrêt indépendant, mais comme d'un autre côté toutes les marchandises commencent leur deuxième métamorphose et prennent place au point de départ de la deuxième moitié de la circulation, sous la forme qui leur est commune de l'équivalent général, de l'or, dans la circulation réelle un A-M quel­conque emboîte le pas à un M-A quelconque et le deuxième chapitre de la carrière d'une marchandise au premier chapitre de la carrière de l'autre. A, par exemple, vend du fer pour 2 livres sterling, accomplit donc M-A ou la première métamorphose de la marchandise fer, mais remet l'achat à plus tard. En même temps B, qui quinze jours plus tôt avait vendu 2 quarters de froment pour 6 livres sterling, achète avec ces 6 livres sterling un complet chez Moïse et fils, accomplissant donc A-M ou la deuxième métamorphose de la marchandise froment. Ces deux actes A-M et M-A n'apparaissent ici que comme les anneaux d'une chaîne parce que sous la forme A, la forme or, une marchandise ressemble à l'autre et que l'on ne saurait reconnaître dans l'or s'il est du fer métamorphosé ou du froment métamorphosé. Dans le procès de circulation réel M-A-M se présente donc comme une juxtaposition et une succession infinies et fortuites des membres de différentes métamorphoses totales jetés pêle-mêle. Le procès de circulation réel n'apparaît donc pas comme une métamorphose totale de la marchandise, comme son passage par des phases opposées, mais comme un pur agrégat de multiples achats et ventes s'effectuant parallèlement ou successivement de manière fortuite. Ainsi se trouve effacée la détermination formelle du procès et d'autant plus complètement que chaque acte particulier de la circulation, par exemple la vente, est en même temps son contraire, l'achat, et réciproquement. D'autre part, le procès de circulation est le mouvement des métamorphoses du monde des marchandises et il faut donc qu'il le reflète aussi dans la totalité de son mouvement. Nous étudierons dans la section suivante comment il le reflète. Qu'il nous suffise ici de remarquer encore que dans M-A-M les deux extrêmes M n'ont pas le même rapport formel avec A. Le premier M est une marchandise particulière et se rapporte à l'argent comme à la marchandise universelle, alors que l'argent est la marchandise universelle et se rapporte au deuxième M comme à une marchandise individuelle. M-A-M peut donc se ramener sur le plan de la logique abstraite à la forme de syllogisme P-U-I, dans laquelle la particularité constitue le premier extrême, l'universalité le terme moyen et l'individualité le dernier extrême.

Les possesseurs de marchandises sont entrés dans le procès de la circulation comme simples détenteurs de marchandises. A l'intérieur de ce procès, ils s'affrontent sous la forme antithétique d'acheteur et de vendeur, personnifiant l'un le pain de sucre, l'autre l'or. Quand le pain de sucre devient or, le vendeur devient acheteur. Ces caractères sociaux déterminés n'ont donc nullement leur origine dans l'individualité humaine en général, mais dans les rapports d'échange entre hommes produisant leurs produits sous la forme déterminée de la marchandise. Ce sont si peu des rapports purement individuels qui s'expriment dans le rapport de l'acheteur au vendeur, que tous deux n'entrent dans cette relation que par la négation de leur travail individuel, qui devient argent, en tant qu'il n'est pas le travail d'un individu particulier. Autant donc il est stupide de concevoir ces caractères économiques bourgeois d'acheteur et de vendeur comme des formes sociales éternelles de l'individualité humaine, autant il est faux de les déplorer en voyant en eux l'abolition de l'individualité[16]. Ils sont la manifestation nécessaire de l'individualité à un stade déterminé du procès social de la production. Dans l'opposition entre acheteur et vendeur, la nature antagonique de la production bourgeoise s'exprime d'ailleurs encore d'une façon si superficielle et si formelle que cette opposition appartient aussi à des formes de société pré-bourgeoises, sa seule exi­gen­ce étant que les individus se rapportent les uns aux autres comme détenteurs de marchan­dises.

Si nous considérons maintenant le résultat de M-A-M, il se réduit à l'échange de subs­tance M-M. La marchandise a été échangée contre la marchandise, la valeur d'usage contre la valeur d'usage, et la transformation de la marchandise en argent, ou encore, la marchandise sous forme d'argent, ne sert que d'intermédiaire à cet échange de substance. L'argent apparaît ainsi comme un simple moyen d'échange des marchandises, mais non comme moyen d'échange en général : il apparaît comme un moyen d'échange caractérisé par le procès de circulation, c'est-à-dire comme un moyen de circulation[17].

Du fait que le procès de circulation des marchandises s'éteint dans M-M et semble par suite n'être qu'un troc effectué par l'intermédiaire de l'argent, ou que, d'une manière générale, M-A-M ne se scinde pas seulement en deux procès isolés, mais représente aussi leur unité mouvante, vouloir conclure qu'entre l'achat et la vente existe seulement l'unité et non la séparation, c'est faire un raisonnement dont la critique relève de la logique et non de l'écono­mie politique. De même que la séparation de l'achat et de la vente dans le procès de l'échange fait tomber les antiques barrières locales de l'échange social de substance qu'entou­rait d'une si aimable naïveté une piété ancestrale, cette séparation est également la forme générale sous laquelle les moments d'un seul tenant du procès se disloquent et s'opposent les uns aux autres; elle constitue en un mot la possibilité générale des crises commerciales, mais seulement parce que l'opposition de la marchandise et de la monnaie est la forme abstraite et générale de toutes les oppositions qu'implique le travail bourgeois. La circulation de la monnaie peut donc avoir lieu sans crises, mais les crises ne peuvent pas avoir lieu sans circulation de la monnaie. Cela revient toutefois seulement à dire que, là où le travail fondé sur l'échange privé n'a pas encore atteint le stade de la création de la monnaie, il lui est naturellement enco­re moins possible de donner naissance à des phénomènes qui supposent le plein dévelop­pe­ment du procès de production bourgeoise. On peut alors apprécier la profondeur d'une critique qui prétend, par l'abolition du « privilège » des métaux précieux et par un prétendu « système monétaire rationnel », supprimer les « anomalies » de la production bourgeoise. Pour donner, d'autre part, un exemple d'apologétique en économie politique, il nous suffira de rappeler une interprétation dont l'extraordinaire perspicacité fit grand bruit. James Mill, le père de l'économiste anglais bien connu John Stuart Mill, dit :

Il ne peut jamais y avoir manque d'acheteurs pour toutes les marchandises. Quicon­que met une marchandise en vente veut recevoir une marchandise en échange, et il est donc acheteur par le simple fait qu'il est vendeur. Acheteurs et vendeurs de toutes les marchandises pris ensemble doivent donc, par une nécessité métaphysique, s'équilibrer. Si donc il se trouve plus de vendeurs que d'acheteurs pour une marchandise, il faut qu'il y ait plus d'acheteurs que de vendeurs pour une autre marchandise[18].

Mill établit l'équilibre en transformant le procès de circulation en troc direct, tandis qu'il réintroduit en contrebande dans le troc direct les figures de l'acheteur et du vendeur emprun­tées au procès de circulation. Pour parler le langage confus de Mill, dans les moments où toutes les marchandises sont invendables, comme par exemple à Londres et à Hambourg à certains moments de la crise commerciale de 1857-1858, il y a effectivement plus d'acheteurs que de vendeurs pour une seule marchandise, l'argent, et plus de vendeurs que d'acheteurs pour toutes les autres formes d'argent, les marchandises. L'équilibre métaphysique des achats et des ventes se réduit au fait que chaque achat est une vente et chaque vente un achat, ce qui n'a rien de particulièrement consolant pour les détenteurs de marchandises qui n'arrivent pas à vendre, ni par conséquent à acheter[19].

La séparation de la vente et de l'achat rend possible, à côté du commerce proprement dit, un grand nombre de transactions fictives avant l'échange définitif entre les producteurs et les consommateurs de marchandises. Elle permet ainsi à une quantité de parasites de s'introduire dans le procès de production et d'exploiter cette séparation. Mais cela revient encore une fois à dire qu'avec l'argent comme forme générale du travail en régime bourgeois est donnée la possibilité du développement des contradictions contenues dans ce travail.

b) La circulation de la monnaie.[modifier le wikicode]

La circulation réelle se présente d'abord comme une masse d'achats et de ventes s'effec­tuant fortuitement et parallèlement. Dans l'achat comme dans la vente, la marchandise et l'argent s'affrontent en restant toujours dans la même relation, le vendeur du côté de la mar­chandise, l'acheteur du côté de l'argent. L'argent, moyen de circulation, apparaît donc tou­jours comme moyen d'achat et, de ce fait, ses caractères distinctifs dans les phases opposées de la métamorphose des marchandises ont cessé d'être reconnaissables.

L'argent passe dans la main du vendeur au cours du même acte qui fait passer la marchan­dise dans la main de l'acheteur. Marchandise et argent circulent donc en sens opposé et ce déplacement, qui fait passer la marchandise d'un côté et l'argent de l'autre, s'opère simultané­ment en une quantité indéterminée de points sur toute la surface de la société bourgeoise. Mais le premier pas que fait la marchandise pour entrer dans la circulation est en même temps son dernier pas[20]. Qu'elle change de place parce que l'or est attiré par elle (M-A) ou bien qu'elle l'est elle-même par l'or (A-M), d'un seul coup, ce seul déplacement la fait tomber de la circulation dans la consommation. La circulation est un mouvement continuel de marchandises, mais de marchandises toujours autres, et chaque marchandise n'effectue qu'un seul mouvement. Chaque marchandise entre dans la deuxième moitié de sa circulation non sous la forme de la même marchandise, mais sous celle d'une autre marchandise, celle de l'or. Le mouvement de la marchandise métamorphosée est donc le mouvement de l'or. La même pièce de monnaie, ou l'individu d'or identique, qui, dans l'acte M-A, a une fois changé de place avec une marchandise, apparaît inversement à son tour comme point de départ de A-M et change ainsi de place une seconde fois avec une autre marchandise. Comme elle était passée de la main de l'acheteur B dans la main du vendeur A, elle passe maintenant de la main de A devenu acheteur dans la main de C. Le mouvement formel d'une marchandise, sa transformation en argent et sa reconversion d'argent en marchandise, ou encore, le mouve­ment de métamorphose totale de la marchandise, se présente donc comme le mouvement exté­rieur de la même pièce de monnaie qui change deux fois de place avec deux marchan­dises différentes. Si morcelés et fortuits que soient les achats et les ventes parallèles dans la circulation réelle, un vendeur fait toujours face à un acheteur et l'argent qui prend la place de la marchandise vendue doit, avant d'être venu dans les mains de l'acheteur, avoir déjà changé de place une fois avec une autre marchandise. D'autre part, il repasse tôt ou tard de la main du vendeur devenu acheteur dans celle d'un nouveau vendeur et, par la fréquente répétition de ses changements de place, il exprime l'enchaînement des métamorphoses des marchan­dises. Les mêmes pièces de monnaie, suivant toujours une direction opposée à celle des marchandises en mouvement, passent donc, chacune avec une fréquence plus ou moins grande, d'un point de la circulation à un autre et décrivent ainsi un arc de circulation plus ou moins grand. Ces différents mouvements de la même pièce de monnaie ne peuvent se succéder que dans le temps et, inversement, la multiplicité et le morcellement des achats et des ventes apparaissent dans le changement de place unique, simultané, des marchandises et de l'argent qui s'effectue parallèlement dans l'espace.

La circulation des marchandises M-A-M sous sa forme simple s'accomplit par le passage de l'argent de la main de l'acheteur dans celle du vendeur, et de la main du vendeur devenu acheteur dans celle d'un nouveau vendeur. La métamorphose de la marchandise est par là terminée, de même que, par suite, le mouvement de l'argent pour autant qu'il en est l'expres­sion. Mais, comme de nouvelles valeurs d'usage sont constamment produites sous forme de mar­chan­dises et qu'elles doivent donc être constamment jetées de nouveau dans la circu­la­tion, M-A-M se répète et se renouvelle sous l'impulsion des mêmes possesseurs de marchan­dises. L'argent, qu'ils ont déboursé comme acheteurs, revient dans leurs mains dès qu'ils apparaissent de nouveau comme vendeurs de marchandises. Le renouvellement constant de la circulation des marchandises se reflète ainsi dans le mouvement de l'argent qui, non seule­ment roule constamment d'une main à l'autre sur toute l'étendue de la société bourgeoise, mais décrit en même temps toute une série de petits cycles différents, partant d'une infinité de points et revenant à ces mêmes points pour recommencer le même mouvement.

Si le changement de forme des marchandises apparaît comme un simple changement de place de l'argent et si la continuité du mouvement de la circulation se manifeste dans le seul argent, la marchandise ne faisant jamais qu'un pas dans la direction opposée à celle de l'argent alors que l'argent fait toujours le second pour la marchandise et dit B là où la mar­chandise a dit A, le mouvement tout entier semble avoir l'argent pour point de départ, bien que ce soit la marchandise qui, dans la vente, attire l'argent hors de son gîte et qu'elle fasse donc tout aussi bien circuler l'argent que l'argent la fait circuler elle-même dans l'achat. Comme, de plus, l'argent affronte toujours la marchandise sous la même forme de moyen d'achat, mais qu'en cette qualité il ne met les marchandises en mouvement qu'en réalisant leur prix, le mouvement de la circulation se présente tout entier ainsi : l'argent change de place avec les marchandises en réalisant leurs prix dans des actes particuliers de la circulation s'effectuant soit simultanément et parallèlement, soit successivement, la même pièce de monnaie réalisant tour à tour différents prix de marchandises. Si, par exemple, on considère M-A-M'-A-M"-A-M''', etc., sans tenir compte des aspects qualitatifs, qui cessent d'être recon­nais­sables dans le procès de circulation réel, on ne distingue plus que la même opération monotone. Après avoir réalisé le prix de M, A réalise tour à tour les prix de M', M", etc., et les marchandises M'-M''-M''', etc., prennent toujours la place abandonnée par l'argent. L'argent semble donc faire circuler les marchandises en réalisant leurs prix. Dans cette fonction de réalisation des prix, il circule lui-même sans cesse, tantôt changeant seulement de place, tantôt parcourant un arc de circulation, tantôt décrivant un petit cycle où coïncident points de départ et point d'arrivée. Moyen de circulation, il possède sa propre circulation. Le mouvement formel des marchandises impliquées dans un procès apparaît donc comme un mouvement propre de l'argent qui permet l'échange des marchandises immobiles par elles-mêmes. Le mouvement du procès de circulation des marchandises se manifeste donc dans le mouvement de l'argent[21] en tant que moyen de circulation - dans la circulation de la monnaie.

Si les possesseurs de marchandises ont présenté les produits de leurs travaux privés comme des produits du travail social en transformant une chose, l'or, en mode d'existence immédiat du temps de travail général et, partant, en monnaie, leur propre mouvement universel, par lequel ils rendent possible l'échange matériel de leurs travaux, se présente maintenant à eux comme le mouvement propre d'une chose, comme la circulation de l'or. Pour les possesseurs de marchandises, le mouvement social lui-même est, d'un côté, une nécessité extérieure et, d'un autre côté, un procès médiateur purement formel, qui permet à chaque individu de retirer de la circulation, en échange de la valeur d'usage qu'il y jette, d'autres valeurs d'usage de même volume de valeur. La valeur d'usage de la marchandise commence avec sa sortie de la circulation, tandis que la valeur d'usage de l'argent[22] en tant que moyen de circulation est sa circulation même. Le mouvement de la marchandise dans la circulation n'est qu'un aspect fugitif, tandis que les déplacements incessants y deviennent la fonction de l'argent[23]. Cette fonction propre de l'argent à l'intérieur du procès de circulation lui donne en tant que moyen de circulation une nouvelle détermination formelle, qu'il nous faut maintenant développer plus en détail.

D'abord, il saute aux yeux que la circulation monétaire est un mouvement infiniment morcelé, puisqu'en lui se reflètent le morcellement infini en achats et ventes du procès de circulation et l'indifférente disjonction des phases complémentaires de la métamorphose des marchandises. Dans les petits circuits de la monnaie où coïncident point de départ et point d'arrivée, apparaît sans doute un mouvement en retour, un véritable mouvement circulatoire, mais, d'abord, il y a là autant de points de départ que de marchandises et, par leur multiplicité indéterminée déjà, ces circuits échappent à tout contrôle, à toute mesure, à tout calcul. Le temps qui sépare le départ du retour au point de départ est tout aussi peu déterminé. Aussi bien est-il indifférent de savoir si, dans un cas donné, un tel circuit est décrit ou non. Que l'on puisse débourser de l'argent d'une main sans le récupérer de l'autre, il n'est pas de phénomène économique plus connu. L'argent part de points infiniment divers et revient en des points infiniment divers, mais la coïncidence du point de départ et du point d'arrivée est fortuite, parce que le mouvement M-A-M n'implique pas nécessairement que l'acheteur redevient vendeur. Mais la circulation monétaire représente encore moins un mouvement rayonnant d'un centre vers tous les points de la périphérie et refluant de tous les points de la périphérie vers le même centre. Ce qu'on appelle circuit monétaire, tel qu'on se l'imagine vaguement, se réduit au fait que sur tous les points on observe l'apparition et la disparition, le déplacement incessant de la monnaie. Dans une forme médiatrice supérieure de la circulation monétaire, par exemple, la circulation des billets de banque, nous verrons que les conditions de l'émis­sion de la monnaie impliquent les conditions de son reflux. Au contraire, dans la circulation simple de la monnaie, c'est accidentellement que le même acheteur redevient vendeur. Quand de véritables circuits s'y manifestent d'une façon constante, ils ne sont que le reflet de procès de production plus profonds. Par exemple, le fabricant prend de l'argent le vendredi chez son banquier, il le verse le samedi à ses ouvriers, ceux-ci en dépensent tout de suite la plus grande partie chez les épiciers, etc., et ces derniers le rapportent le lundi au banquier.

Nous avons vu que dans les achats et les ventes s'effectuant dans l'espace pêle-mêle et pa­ral­lè­lement, l'argent réalise simultanément une quantité donnée de prix et ne permute qu'une fois avec la marchandise. Mais, d'autre part, pour autant qu'apparaissent dans son mou­ve­ment le mouvement des métamorphoses totales des marchandises et l'enchaînement de ces métamorphoses, la même pièce de monnaie réalise les prix de marchandises différentes et accomplit ainsi un nombre plus ou moins grand de tours. Si donc nous prenons le procès de circulation d'un pays dans un laps de temps déterminé, un jour par exemple, la masse d'or requise pour la réalisation des prix, et par conséquent pour la circulation des marchandises, sera déterminée par un double facteur : d'une part, la somme totale de ces prix, d'autre part, le nombre moyen des tours effectués par les mêmes pièces d'or. Le nombre de ces tours - ou la vitesse de rotation de la monnaie - est lui aussi déterminé, ou encore il ne fait qu'exprimer la vitesse moyenne à laquelle les marchandises parcourent les différentes phases de leur métamorphose, à laquelle ces phases s'enchaînent et à laquelle les marchan­dises ayant par­cou­ru leurs métamorphoses sont remplacées dans le procès de circulation par des marchan­dises nouvelles. Donc, tandis que, dans la fixation des prix, la valeur d'échange de toutes les marchandises était transformée idéalement en une quantité d'or de même grandeur de valeur et que, dans les deux actes isolés de la circulation A-M et M-A, la même somme de valeur existait sous le double aspect de la marchandise d'une part et de l'or d'autre part, le mode d'existence de l'or comme moyen de circulation se trouve déterminé non par son rapport isolé avec les marchandises particulières au repos, mais par son mode d'existence mouvant dans le monde des marchandises en mouvement; il est déterminé par la fonction qu'il exerce en représentant par son changement de place le changement de forme des marchandises, en représentant donc par la rapidité de son changement de place la rapidité de leur changement de forme. Sa présence réelle dans le procès de la circulation, c'est-à-dire la masse d'or réelle qui circule, est donc alors déterminée par son mode d'existence fonctionnel dans le procès total lui-même.

La circulation de la monnaie suppose la circulation des marchandises : la monnaie fait circuler des marchandises qui ont des prix, c'est-à-dire qui sont déjà idéalement mises en équation avec des quantités d'or déterminées. Dans la détermination même du prix des marchandises, la grandeur de valeur de la quantité d'or servant d'unité de mesure, ou la valeur de l'or, est supposée donnée. Ceci posé, la quantité d'or requise pour la circulation est d'abord déterminée par la somme totale des prix des marchandises à réaliser. Mais cette somme totale est elle-même déterminée par le niveau des prix, le niveau relativement élevé ou bas des valeurs d'échange des marchandises estimées en or et par la masse des marchandises circulant à des prix déterminés, donc par la somme des achats et des ventes à des prix donnés[24]. Si un quarter de froment coûte 60 shillings, il faut deux fois plus d'or pour le faire circuler, ou pour réaliser son prix, que s'il ne coûte que 30 shillings. Pour la circulation de 500 quarters à 60 shillings, il faut deux fois plus d'or que pour la circulation de 250 quarters au même prix. Enfin, pour la circulation de 10 quarters à 100 shillings, il suffit de deux fois moins d'or que pour la circulation de 40 quarters à 50 shillings. Il s'ensuit que la quantité d'or requise pour la circulation des marchandises peut diminuer malgré la hausse des prix, si la masse des marchandises mises en circulation diminue dans une proportion plus grande que ne croît la somme totale des prix, et qu'inversement la masse des moyens de circulation peut augmenter si la masse des marchandises mises en circulation diminue, mais que la somme de leurs prix monte dans une plus grande proportion. Ainsi, par exemple, de belles monogra­phies anglaises ont montré qu'en Angleterre, dans les premiers stades d'un renchérissement des céréales, la masse de monnaie en circulation augmente, parce que la somme des prix de la masse moindre des céréales est plus grande que ne l'était la somme des prix de leur masse supérieure, mais qu'en même temps la circulation de la masse des autres marchandises continue sans perturbation pendant un certain temps aux anciens prix. Par contre, à un stade ultérieur du renchérissement des céréales, la masse de la monnaie en circulation diminue, soit parce qu'à côté des céréales on vend moins d'autres marchandises aux anciens prix, soit qu'on vend autant de marchandises mais à des prix inférieurs.

Mais la quantité de monnaie circulante, comme nous l'avons vu, n'est pas déterminée seulement par la somme totale des prix des marchandises à réaliser; elle l'est en même temps par la vitesse à laquelle circule l'argent ou à laquelle, dans un laps de temps donné, il s'acquitte de cette réalisation. Si le même souverain fait le même jour 10 achats, chaque mar­chandise étant achetée au prix de 1 souverain, et change donc 10 fois de mains, il accomplit exactement la même besogne que 10 souverains dont chacun ne circule qu'une fois en un jour[25]. La vitesse de rotation de l'or peut donc suppléer à sa quantité, ou encore le mode d'existence de l'or dans le procès de circulation n'est pas déterminé seulement par son mode d'existence comme équivalent à côté de la marchandise, mais aussi par son mode d'existence à l'intérieur du mouvement de métamorphose des marchandises. Toutefois la vitesse de rotation de la monnaie ne supplée à sa quantité que jusqu'à un certain degré, puisque à chaque moment donné des achats et des ventes morcelés à l'infini s'effectuent parallèlement dans l'espace.

Si la somme totale des prix des marchandises en circulation augmente, mais dans une proportion moindre que ne croit la vitesse de rotation de la monnaie, la masse des moyens de circulation diminuera. Si, inversement, la vitesse de rotation diminue dans une proportion plus grande que ne baisse la somme totale des prix de la masse des marchandises en circu­la­tion, la masse des moyens de circulation augmentera. Accroissement des moyens de circula­tion accompagnant une baisse générale des prix, diminution des moyens de circulation allant de pair avec une montée générale des prix, c'est là l'un des phénomènes les mieux établis dans l'histoire des prix des marchandises. Mais les causes qui provoquent une élévation du niveau des prix et simultanément une accélération dans de plus grandes proportions encore de la vitesse de rotation de la monnaie, ainsi que le mouvement inverse, ne rentrent pas dans l'étude de la circulation simple. A titre d'exemple, on peut signaler qu'en particulier, dans les périodes où prédomine le crédit, la vitesse de rotation de la monnaie croît plus vite que les prix des marchandises, alors qu'un amoindrissement du crédit entraîne une diminution des prix des marchandises plus lente que celle de la vitesse de la circulation. Le caractère superfi­ciel et formel de la circulation simple de l'argent apparaît précisément dans le fait que tous les facteurs qui déterminent le nombre des moyens de circulation : masse des marchandises en circulation, prix, montée ou baisse de ceux-ci, nombre d'achats et de ventes simultanés, vites­se de rotation de la monnaie dépendent du procès de métamorphose du monde des mar­chan­dises; celui-ci dépend à son tour du caractère d'ensemble du mode de production, du chiffre de la population, du rapport entre la ville et la campagne, du développement des moyens de transport, du degré de la division du travail, du crédit, etc., bref de circonstances qui toutes sont en dehors de la circulation simple de l'argent et ne font que se refléter en elle.

La vitesse de la circulation étant donnée, la masse des moyens de circulation est donc simplement déterminée par les prix des marchandises. Les prix ne sont donc pas élevés ou bas parce qu'il circule plus ou moins d'argent, mais il circule plus ou moins d'argent parce que les prix sont élevés ou bas. C'est là l'une des lois économiques les plus importantes et c'est peut-être l'unique mérite de l'économie politique anglaise post-ricardienne de l'avoir démontré jusque dans le détail par l'histoire des prix des marchandises. Si, donc, l'expérience montre que, dans un pays déterminé, le niveau de la circulation métallique, ou la masse de l'or ou de l'argent en circulation, est certes exposé à des fluctuations temporaires et parfois à des flux et reflux très violents[26], mais qu'il reste le même en somme pour d'assez longues périodes, et que les écarts du niveau moyen ne conduisent qu'à de faibles oscillations, ce phénomène s'explique simplement par la nature contradictoire des circonstances qui détermi­nent la masse de la monnaie en circulation. Leur modification simultanée annule leur effet et laisse les choses en l'état.

La loi suivant laquelle, la vitesse de rotation de la monnaie et la somme des prix des marchandises une fois données, la quantité des moyens de circulation se trouve déterminée peut encore s'exprimer ainsi : quand les valeurs d'échange des marchan­dises et la vitesse moyenne de leurs métamorphoses sont données, la quantité d'or en circulation dépend de sa propre valeur. Si donc la valeur de l'or, c'est-à-dire le temps de travail requis pour sa produc­tion, augmentait ou diminuait, les prix des marchandises monte­raient ou baisseraient en raison inverse et, à cette montée ou à cette baisse générale des prix, la vitesse de la circula­tion restant la même, correspondrait une augmentation ou une diminu­tion de la masse de l'or requis pour la circulation de la même masse de marchandises. Le même changement aurait lieu si l'ancienne mesure de valeur était supplantée par un métal de plus grande ou de moin­dre valeur. Ainsi, lorsque, par une délicate attention pour les créan­ciers de l'État et par crainte des conséquences des découvertes de Californie et d'Australie, la Hollande remplaça la monnaie d'or par la monnaie d'argent, elle eut besoin de 14 à 15 fois plus d'argent qu'elle n'avait besoin d'or auparavant pour faire circuler la même masse de marchandises.

Du fait que la quantité d'or en circulation dépend des variations de la somme des prix des marchandises et des variations de la vitesse de la circulation, il résulte que la masse des moyens de circulation métalliques doit être susceptible de contraction ou d'expansion, bref que, suivant les besoins du procès de circulation, l'or doit, en tant que moyen de circulation, tantôt entrer dans le procès et tantôt en sortir. Comment le procès de circulation lui-même réalise ces conditions, c'est ce que nous verrons plus tard.

c) Le numéraire. Le signe de valeur.[modifier le wikicode]

Dans sa fonction de moyen de circulation, l'or subit une façon qui lui est propre, il de­vient numéraire. Pour que son cours ne soit pas arrêté par des difficultés techniques, il est monnayé selon l'étalon de la monnaie de compte. Des pièces d'or dont l'empreinte et la figure indiquent qu'elles contiennent les fractions de poids d'or représentées par les noms de compte de la monnaie, livre sterling, shilling, etc., sont du numéraire. De même que la fixation du prix du numéraire, le travail technique du monnayage incombe à l'État. De même que comme monnaie de compte, l'argent acquiert comme numéraire un caractère local et politique, il parle des langues différentes et porte des uniformes nationaux différents. La sphère, dans laquelle l'argent circule comme numéraire, étant une sphère de circulation intérieure des marchandises circonscrite par les frontières d'une communauté, se distingue donc de la circulation générale du monde des marchandises.

Cependant, il n'y a pas plus de différence entre l'or en barre et l'or sous forme de numé­raire qu'entre son nom de numéraire et son nom de poids. Ce qui était dans ce dernier[27] cas différence de nom apparaît maintenant comme simple différence de figure. Le numéraire d'or peut être jeté dans le creuset et être ainsi reconverti en or sans phrase[28], de même qu'inverse­ment il n'y a qu'à envoyer la barre d'or à la Monnaie pour lui donner la forme de numéraire. La conversion et la reconversion de l'une des figures dans l'autre apparaissent comme des opérations purement techniques.

Pour 100 livres ou 1 200 onces troy d'or à 22 carats, la Monnaie anglaise vous donne 4.672 ½ livres sterling ou souverains d'or et, si l'on met ces souverains sur l'un des plateaux de la balance et 100 livres d'or en barre sur l'autre, le poids est le même : la preuve est ainsi faite que le souverain n'est autre chose que la fraction de poids d'or désignée par ce nom dans le prix monétaire anglais, avec sa figure et son empreinte propres. Les 4 672 ½ souverains d'or sont jetés de points différents dans la circulation et, entraînés dans son tourbillon, ils accomplissent en un jour un certain nombre de rotations, chacun en effectuant plus ou moins. Si le nombre moyen des tours quotidiens de chaque once était de 10, les 1 200 onces d'or réaliseraient une somme totale de prix de marchandises s'élevant à 12 000 onces ou 46 725 souverains. Qu'on tourne et retourne une once d'or comme on voudra, elle ne pèsera jamais 10 onces d'or. Mais ici, dans le procès de circulation, 1 once pèse effectivement 10 onces. Dans le cadre du procès de circulation, le numéraire est égal à la quantité d'or qu'il contient multiplié par le nombre de tours qu'il accomplit. En dehors de son existence réelle sous la forme d'une pièce d'or de poids déterminé, le numéraire acquiert donc une existence idéale née de sa fonction. Toutefois, que le souverain fasse un ou dix tours, il n'agit dans chaque achat ou vente particulière que comme un seul souverain. Il en est de lui comme d'un général qui, apparaissant le jour de la bataille à dix endroits différents au moment opportun, tient lieu de dix généraux, mais n'en reste pas moins à chaque endroit le même et unique général. L'idéalisation des moyens de circulation, qui provient dans la circulation de l'argent de ce que la vitesse supplée à la quantité, n'intéresse que l'existence fonctionnelle du numéraire à l’intérieur du procès de circulation et n'affecte pas l'existence de la pièce de monnaie prise individuellement.

Cependant, la circulation de l'argent est un mouvement externe et le souverain, bien qu'il n'ait pas d'odeur lui-même, fréquente une société fort mêlée. En se frottant à toutes sortes de mains, de sacs, de poches, de bourses, d'escarcelles, de coffres, de caisses et caissettes, le numéraire s'use; il laisse un atome d'or par-ci, un autre par-là et, s'usant dans sa course à travers le monde, il perd de plus en plus de sa teneur intrinsèque. En en usant, on l'use. Arrêtons le souverain à un moment où la pureté naturelle de son caractère ne semble encore que faiblement atteinte.

Un boulanger qui reçoit aujourd'hui de la banque un souverain tout battant neuf et le débourse demain chez le meunier ne paie pas avec le même véritable souverain; son souverain est plus léger qu'au moment où il l'a reçu[29].

Il est clair que le numéraire, de par la nature même des choses, doit continuellement se déprécier pièce par pièce sous la seule action de cette habituelle et inévitable usure. Il est matériellement impossible d'exclure complètement de la circulation à un moment quelconque, ne fût-ce que pour un seul jour, les pièces de monnaie légères[30].

Jacob estime que, par suite du frai, sur 380 millions de livres sterling existant en Europe en 1809, en 1829, soit en vingt ans, 19 millions de livres sterling avaient complètement disparu[31]. Si donc la marchandise sort de la circulation dès le premier pas qu'elle fait pour y entrer, le numéraire, lui, après avoir fait quelques pas dans la circulation, représente plus de teneur métallique qu'il n'en contient. Plus le numéraire circule longtemps, la vitesse de circulation restant constante, ou encore, plus sa circulation devient active dans le même laps de temps, plus son existence fonctionnelle de numéraire se détache de son existence métallique d'or ou d'argent. Ce qu'il en reste est magni nominis timbra [l'ombre d'un grand nom]. Le corps de la monnaie n'est plus qu'une ombre. Alors que le procès la rend plus lourde à l'origine, il la rend maintenant plus légère, mais elle continue de valoir dans chaque achat ou vente isolés la quantité d'or primitive. Devenu un souverain fantôme, un or fantôme, le souverain continue à remplir la fonction de la pièce d'or légitime. Alors que les frictions avec le monde extérieur font perdre à d'autres leur idéalisme, la monnaie s'idéalise par la pratique, son corps d'or ou d'argent devient pure apparence. Cette deuxième idéalisation de la monnaie métallique, opérée par le procès de circulation lui-même, ou, encore, cette scission entre son contenu nominal et son contenu réel, est exploitée en partie par les gouvernements, en partie par les aventuriers privés, qui se livrent aux falsifications les plus variées de la monnaie. Toute l'histoire de la monnaie, du commencement du moyen âge jusque bien avant dans le XVIII° siècle, se ramène à l'histoire de ces falsifications d'un caractère double et antagonique et c'est autour de cette question que tournent en grande partie les nombreux volumes de la collection des économistes italiens de Custodi.

Cependant l'existence fictive de l'or dans le cadre de sa fonction entre en conflit avec son existence réelle. En circulant, chaque monnaie d'or a perdu plus ou moins de sa substance métallique et un souverain vaut donc maintenant effectivement plus que l'autre. Mais comme, dans leur existence fonctionnelle, ils ont la même valeur comme monnaie, le souverain qui est ¼ d'once, ne valant pas plus que le souverain qui n'a que l'apparence du ¼ d'once, entre les mains de possesseurs sans scrupules les souverains pesant le poids sont partiellement soumis à des opérations chirurgicales et on leur fait subir artificiellement le sort que l'action naturelle de la circulation elle-même a fait subir à leurs frères de moindre poids. On les rogne et leur excédent de graisse d'or passe au creuset. Si 4 672 ½ souverains d'or, placés sur le plateau d'une balance, ne pèsent plus en moyenne que 800[32] onces au lieu de 1 200, apportés sur le marché, ils n'achèteront plus que 800[33] onces d'or, ou alors le prix marchand de l'or s'élèverait au-dessus de son prix monétaire. Toute pièce de monnaie, même si elle avait tout son poids, vaudrait moins sous sa forme de monnaie que sous sa forme de barre. Aux souverains ayant tout leur poids, on redonnerait leur forme de barre, sous laquelle plus d'or a plus de valeur que moins d'or. Dès que la diminution de la teneur métallique dont il est question aurait touché un nombre suffisant de souverains pour provoquer une hausse persistante du prix marchand de l'or au-dessus de son prix monétaire, les noms de compte de la monnaie resteraient les mêmes, mais désigneraient désormais une quantité d'or moindre. En d'autres termes, l'étalon monétaire changerait et l'or serait désormais monnayé sur la base de ce nouvel étalon. Par son idéalisation comme moyen de circulation, l'or aurait par contre-coup modifié les rapports légalement établis selon lesquels il était étalon des prix. La même révolution se répéterait au bout d'un certain temps et l'or se trouverait ainsi, aussi bien dans sa fonction d'étalon des prix que comme moyen de circulation, soumis à une variation conti­nuelle, de telle sorte que le changement sous l'une des formes provoquerait le changement sous l'autre forme et inversement. Ceci explique le phénomène que nous avons précédem­ment mentionné, à savoir que dans l'histoire de tous les peuples modernes on conservait le même nom monétaire à un contenu métallique allant toujours en s'amenuisant. La contradic­tion entre l'or numéraire et l'or étalon des prix entraîne également la contradiction entre l'or numéraire et l'or équivalent général, forme sous laquelle il circule non seulement à l'intérieur des frontières nationales, mais aussi sur le marché mondial. Comme mesure des valeurs, l'or avait toujours tout son poids parce qu'il ne servait que d'or idéal. Comme équivalent, dans l'acte isolé M-A, il sort immédiatement de son existence mouvementée pour retomber dans son existence sédentaire, mais, comme numéraire, sa substance naturelle entre en conflit perpétuel avec sa fonction. On ne saurait éviter complètement la transformation du souverain d'or en or fantôme, mais la législation cherche à empêcher qu'il se maintienne comme numéraire, en le démonétisant quand l'insuffisance de substance a atteint un certain degré. D'après la loi anglaise, par exemple, un souverain qui a perdu en poids plus de 0,747 grain n'est plus un souverain légal. La Banque d'Angleterre, qui, dans la seule période de 1844 à 1848, a pesé 48 millions de souverains d'or, possède dans la balance pour or de M. Cotton une machine qui non seulement décèle une différence de 1/100° de grain entre deux souve­rains, mais encore, tout comme un être doué de raison, projette le souverain de poids insuffi­sant sur une planche où il parvient à une autre machine qui le découpe avec une cruauté tout orientale.

Dans ces conditions, la monnaie d'or ne pourrait pas du tout circuler, si son cours n'était limité à des circuits déterminés de la circulation à l'intérieur desquels elle s'use moins rapidement. Dans la mesure où une monnaie d'or est réputée valoir un quart d'once dans la circulation, alors qu'elle ne pèse plus que 1/5° d'once, elle est de fait devenue le simple signe, ou le simple symbole de 1/20° d'once d'or, et tout le numéraire d'or est ainsi plus ou moins transformé par le procès de la circulation lui-même en un simple signe ou symbole de sa substance. Mais nulle chose ne peut être son propre symbole. Du raisin peint n'est pas le symbole de vrai raisin, mais un simulacre de raisin. Or un souverain léger peut encore moins être le symbole d'un souverain de poids normal, pas plus qu'un cheval maigre ne peut être le symbole d'un cheval gras. Comme, donc, l'or devient le symbole de lui-même, mais qu'il ne peut pas servir comme symbole de lui-même, dans les cercles de la circulation où il s'use le plus rapidement, c'est-à-dire dans les cercles où les achats et les ventes se renouvellent constamment dans les plus faibles proportions, il prend un mode d'existence symbolique, argent ou cuivre, distinct de son mode d'existence d'or. Même si ce n'étaient pas les mêmes pièces d'or, une proportion déterminée de la totalité de la monnaie d'or circulerait constam­ment comme numéraire dans ces cercles. Dans cette proportion, l'or est remplacé par des jetons d'argent ou de cuivre. Alors donc qu'une seule marchandise spécifique peut fonction­ner à l'intérieur d'un pays comme mesure des valeurs et partant comme monnaie, des marchandises différentes peuvent servir de numéraire à côté de la monnaie. Ces moyens de circulation subsidiaires, jetons d'argent ou de cuivre par exemple, représentent à l'intérieur de la circulation des fractions déterminées du numéraire d'or. Leur propre teneur en argent ou en cuivre n'est par conséquent pas déterminée par le rapport de valeur de l'argent et du cuivre à l'or, mais arbitrairement fixé par la loi. Ils ne peuvent être émis que dans les quantités où les fractions diminutives de la monnaie d'or, qu'ils représentent, circuleraient de façon continue, soit pour le change de pièces d'or de valeur supérieure, soit pour la réalisation du prix de marchandises d'une modicité correspondant à leur propre valeur. A l'intérieur de la circula­tion des marchandises vendues au détail, les jetons d'argent et de cuivre appartiendront à leur tour à des cercles particuliers. Par la nature même des choses, leur vitesse de rotation est en raison inverse du prix qu'ils réalisent dans chacun des achats et chacune des ventes prises isolément, ou encore de la grandeur de la fraction du numéraire d'or qu'ils représentent. Si l'on considère l'immense volume du petit commerce quotidien dans un pays comme l'Angleterre, le peu d'importance relative de la fraction de la quantité totale des monnaies subsidiaires en circulation montre combien leur cours est rapide et continu. Dans un rapport parlementaire récemment publié on voit, par exemple, qu'en 1857 la Monnaie anglaise a frappé de l'or pour un montant de 4 859 000 livres sterling, de l'argent pour une valeur nominale de 733 000 livres sterling et une valeur métallique de 363 000 livres sterling. Le montant total de l'or frappé dans les dix années qui se sont terminées le 31 décembre 1857 était de 55 239 000 livres sterling et celui de l'argent de 2 434 000 livres sterling seulement. La monnaie de cuivre n'atteignait en 1857 qu'une valeur nominale de 6 720 livres sterling, pour une valeur de cuivre de 3 492 livres sterling, dont 3 136 livres sterling en pence, 2 464 en demi-pence et 1 120 en farthings. La valeur totale de la monnaie de cuivre frappée dans les dix dernières années était de 141 477 livres sterling en valeur nominale pour une valeur métallique de 73 503 livres sterling. Si on empêche la monnaie d'or de se maintenir dans sa fonction de monnaie en déterminant légalement la perte de métal qui la démonétise, par contre, on empêche les jetons d'argent et de cuivre de passer de leurs sphères de circulation dans la sphère de circulation de la monnaie d'or et de s'y fixer comme monnaie, en déterminant le niveau maximum du prix qu'ils réalisent légalement. Ainsi, en Angleterre, par exemple, on n'est tenu d'accepter le cuivre en paiement que pour un montant de 6 pence et l'argent pour un montant de 40 shillings. Si les jetons d'argent et de cuivre étaient émis en quantités supérieures à celles qu'exigent les besoins de leurs sphères de circulation, les prix des marchandises ne monteraient pas pour autant, mais ces jetons s'accumuleraient chez les détaillants, qui seraient finalement obligés de les vendre comme métal. C'est ainsi qu'en 1798 des monnaies de cuivre anglaises, sinises par des particuliers pour un montant de 20 350 livres sterling, c'étaient accumulées chez les boutiquiers, qui cherchèrent en vain à les remettre en circulation et durent finalement les jeter comme marchandise sur le marché du cuivre[34].

Les jetons d'argent et de cuivre, qui représentent la monnaie d'or dans des sphères déter­mi­nées de la circulation intérieure, possèdent une teneur en argent et en cuivre fixée par la loi, mais, une fois entraînés dans la circulation, ils s'usent comme la monnaie d'or et, en raison de la rapidité et de la continuité de leur cours, ils s'idéalisent plus vite encore, jusqu'à n'être plus que des ombres. Si on fixait alors de nouveau à la perte de métal une limite au delà de laquelle les jetons d'argent et de cuivre perdraient leur caractère de monnaie, ils devraient, à l'intérieur de cercles déterminés de leur propre sphère de circulation, être remplacés eux-mêmes à leur tour par une autre monnaie symbolique, fer ou plomb par exemple, et cette représentation de monnaie symbolique par une autre monnaie symbolique donnerait lieu à un procès sans fin. C'est pourquoi, dans tous les pays de circulation développée, la nécessité de la circulation monétaire elle-même oblige à rendre le caractère de numéraire des jetons d'argent et de cuivre indépendant de l'importance de leur perte de métal. Il apparaît ainsi, ce qui était dans la nature même des choses, qu'ils sont des symboles de la monnaie d'or non pas parce qu'on a fabriqué ces symboles avec de l'argent ou du cuivre, non pas parce qu'ils ont une valeur, mais dans la mesure même où ils n'en ont pas.

Des choses relativement sans valeur, comme le papier, peuvent donc remplir la fonction de symboles de la monnaie d'or. Si la monnaie subsidiaire consiste en jetons de métal, d'argent, de cuivre, etc., cela provient en grande partie de ce que, dans la plupart des pays, les mé­taux de moindre valeur circulaient comme monnaie[35], l'argent par exemple en Angleterre, le cuivre dans la République de l'ancienne Rome, en Suède, en Écosse, etc., avant que le pro­cès de circulation les dégradât pour en faire de la monnaie divisionnaire et les eût remplacés par un métal plus précieux. Il est d'ailleurs dans la nature même des choses que le symbole monétaire, directement issu de la circulation métallique, soit d'abord, lui aussi, un métal. De même que la portion de l'or, qui devrait constamment circuler comme monnaie divisionnaire, est remplacée par des jetons métalliques, la portion de l'or, qui est constamment absorbée comme numéraire par la sphère de la circulation inté­rieure et doit donc circuler continuellement, peut être remplacée par des jetons sans valeur. Le niveau au-dessous duquel ne tombe jamais la masse de monnaie en circulation est donné de façon empirique dans chaque pays. La différence entre le contenu nominal et la teneur en métal de la monnaie métallique, insignifiante à l'origine, peut donc s'accentuer jusqu'à une scission absolue. Le nom monétaire de l'argent se détache de sa substance pour subsister en dehors d'elle sur des billets de papier sans valeur. De même que la valeur d'échange des marchandises, par leur procès d'échange, se cristallise en monnaie d'or, la monnaie d'or est sublimée dans sa circulation jusqu'à devenir son propre symbole, d'abord sous forme de numéraire d'or dégradé par l'usure, puis sous forme de monnaies métalliques subsidiaires et finalement sous forme de jetons sans valeur, de papier, de simple signe de valeur.

Mais la monnaie d'or n'a donné naissance à ses représentants métalliques d'abord, puis de papier, que parce qu'elle a continué à fonctionner comme monnaie malgré sa perte de métal. Elle ne circulait pas parce qu'elle s'usait, mais elle s'usait jusqu'à devenir pur symbole parce qu'elle continuait à circuler. Ce n'est qu'autant que la monnaie d'or elle-même devient à l'intérieur du procès simple signe de sa propre valeur que de simples signes de valeur peuvent la remplacer.

Dans la mesure où le mouvement M-A-M constitue l'unité en marche des deux moments M-A et A-M qui se convertissent directement l'un en l'autre, ou encore, pour autant que la marchandise parcourt le procès de sa métamorphose totale, elle développe sa valeur d'échan­ge dans le prix et l'argent pour supprimer aussitôt cette forme, pour redevenir marchandise ou plutôt valeur d'usage. La marchandise ne pousse donc les choses que jusqu'à l'apparente autonomie de sa valeur d'échange. Nous avons vu d'autre part que l'or, pour autant qu'il ne fonc­tionne que comme numéraire, ou encore, qu'il se trouve constamment en circulation, ne repré­sente en fait que l'enchaînement des métamorphoses des marchandises et la forme monétaire purement fugitive des marchandises, qu'il ne réalise le prix d'une marchandise que pour réaliser celui d'une autre, mais qu'il n'apparaît nulle part comme la forme au repos de la valeur d'échange ou comme étant lui-même une marchandise au repos. Dans ce procès, la valeur d'échange des marchandises que représente l'or dans son cours ne revêt d'autre réalité que celle de l'étincelle électrique. Bien qu'étant de l'or réel, il ne fonctionne que comme simu­lacre d'or, et on peut donc lui substituer dans cette fonction des signes qui le remplacent lui-même.

Le signe de valeur, mettons le papier, qui fonctionne comme monnaie est signe de la quantité d'or exprimée dans son nom monétaire, donc signe d'or. Pas plus qu'une quantité d'or en soi, le signe qui se substitue à elle n'exprime un rapport de valeur. C'est pour autant qu'une quantité déterminée d'or possède en tant que temps de travail matérialisé une grandeur de valeur déterminée, que le signe d'or représente de la valeur. Mais la grandeur de valeur qu'il représente dépend dans tous les cas de la valeur de la quantité d'or qu'il représente. Vis-à-vis des marchandises, le signe de valeur représente la réalité de leur prix, il n'est signum pretii [signe de prix] et signe de leur valeur que parce que leur valeur est exprimée dans leur prix. Dans le procès M-A-M, pour autant qu'il ne se présente que comme unité en voie de constitution ou conversion directe des deux métamorphoses l'une en l'autre - et c'est ainsi qu'il se présente dans la sphère de la circulation où fonctionne le signe de valeur, - la valeur d'échan­ge des marchandises n'acquiert dans le prix qu'une existence idéale, et dans l'argent qu'une existence figurée, symbolique. La valeur d'échange se manifeste donc seulement com­me valeur imaginée ou concrètement figurée, mais ne possède pas de réalité, si ce n'est dans les marchandises elles-mêmes pour autant qu'une quantité déterminée de temps de travail est matéri­alisée en elles. Il semble donc que le signe de valeur représente immédiatement la valeur des marchandises en se manifestant non comme signe d'or, mais comme signe de la valeur d'échange, qui est simplement exprimée dans le prix et n'existe que dans la seule mar­chan­dise. Mais cette apparence est trompeuse. Le signe de valeur n'est de façon immédiate que signe de prix, donc signe d'or, et par un détour seulement il est signe de la valeur de la marchandise. L'or n'a pas, comme Peter Schlemihl, vendu son ombre, mais il achète avec son ombre. Le signe de valeur n'agit donc que pour autant qu'il représente à l'intérieur du procès le prix d'une marchandise vis-à-vis de l'autre, ou encore qu'il représente de l'or vis-à-vis de chaque possesseur de marchandises. C'est d'abord par la force de l'habitude qu'un certain objet, relativement sans valeur, un morceau de cuir, un billet de papier, etc., devient signe de la matière monétaire, mais il ne se maintient comme tel que parce que son existence symbo­lique est garantie par le consentement général des possesseurs de marchandises, c'est-à-dire parce qu'il acquiert légalement une existence conventionnelle et, partant, un cours forcé. Le papier monnaie d'État à cours forcé est la forme accomplie du signe de valeur et la seule forme de papier monnaie qui prenne directement naissance dans la circulation métallique, ou dans la circulation simple des marchandises elles-mêmes. La monnaie de crédit appartient à une sphère supérieure du procès de production sociale et elle est régie par de tout autres lois. En fait, le papier monnaie symbolique ne diffère nullement de la monnaie métallique subsi­diaire; seulement, il agit dans une sphère de circulation plus étendue. Si déjà le développ­ement purement technique de l'étalon des prix, ou du prix du numéraire, et ensuite la transformation externe de l'or brut en or monnayé provoquaient l'intervention de l'État et si, de ce fait, la circulation intérieure se séparait visiblement de la circulation universelle des marchandises, cette séparation est consommée par l'évolution de la monnaie en signe de valeur. En tant que simple moyen de circulation, la monnaie en général ne peut accéder à l'autonomie que dans la sphère de la circulation intérieure.

Notre exposé a montré que l'existence monétaire de l'or comme signe de valeur, détaché de la substance de l'or elle-même, a son origine dans le procès de circulation lui-même et non dans la convention ou dans l'intervention de l'État. La Russie offre un exemple frappant de la formation naturelle du signe de valeur. A l'époque où les peaux et les fourrures y servaient de monnaie, de la contradiction entre ces matières périssables et peu maniables et leur fonction de moyens de circulation, naquit la coutume de les remplacer par de petits morceaux de cuir estampillés, qui devenaient ainsi des billets à ordre payables en peaux et en fourrures. Plus tard, ils devinrent sous le nom de kopeks de simples signes pour des fractions du rouble d'argent et leur usage se maintint par endroits jusqu'en 1700, quand Pierre le Grand les fit échanger contre de la menue monnaie de cuivre émise par l'État[36]. Des auteurs de l'antiquité, qui ne pouvaient observer que les phénomènes de la circulation métallique, conçoivent déjà la monnaie d'or comme symbole ou signe de valeur. C'est le cas de Platon[37] et d'Aristote[38]. Dans des pays où le crédit n'est pas du tout développé, comme la Chine, on trouve déjà très tôt du papier-monnaie à cours forcé[39]. Ceux qui ont les premiers préconisé le papier-monnaie ont expressément indiqué que c'est dans le procès même de la circulation que la transforma­tion de la monnaie métallique en signes de valeur a son origine. C'est le cas de Benjamin Franklin[40] et de l'évêque Berkeley[41].

Combien de rames de papier découpées en billets peuvent-elles circuler comme monnaie ? Il serait absurde de poser ainsi la question. Les jetons dépourvus par eux-mêmes de valeur ne sont des signes de valeur que dans la mesure où ils représentent l'or à l'intérieur du procès de circulation, et ils ne le représentent que dans la mesure où l'or lui-même y entrerait comme numéraire en une quantité déterminée par sa propre valeur, les valeurs d'échange des mar­chandises et la vitesse de leurs métamorphoses étant données. Les billets de la dénomina­tion de 5 livres sterling ne pourraient circuler qu'en nombre 5 fois plus petit que des billets de la dénomination de 1 livre sterling et, si tous les paiements se faisaient en billets d'un shilling, il devrait circuler 20 fois plus de billets d'un shilling que de billets d'une livre sterling. Si la monnaie d'or était représentée par des billets de dénomination différente, par exemple par des billets de 5 livres sterling, des billets d'une livre sterling, des billets de 10 shillings, la quantité de ces différentes catégories de signes de valeur ne serait pas déterminée seulement par la quantité d'or nécessaire pour la circulation totale, mais aussi par celle qui serait nécessaire pour la sphère de circulation de chaque catégorie particulière. Si 14 millions de livres sterling (c'est le chiffre adopté par la législation bancaire non pour les espèces, mais pour la monnaie de crédit) représentaient le niveau au-dessous duquel la circulation d'un pays ne tomberait jamais, il pourrait circuler 14 millions de billets, chacun étant le signe de valeur d'une livre sterling. Si la valeur de l'or diminuait ou augmentait par suite de la diminution ou de l'augmentation du temps de travail requis pour sa production, la valeur d'échange de la même masse de marchandises restant constante, le nombre des billets d'une livre sterling en circulation augmenterait ou diminuerait en raison inverse du changement de valeur de l'or. Si l'or était remplacé par l'argent comme mesure des valeurs, que le rapport de valeur de l'argent à l'or soit de 1:15, que chaque billet représente désormais la même quantité d'argent qu'il représentait d'or auparavant, au lieu de 14 millions de billets d'une livre sterling, il devrait à l'avenir en circuler 210 millions. La quantité des billets est donc déterminée par la quantité de monnaie d'or qu'ils représentent dans la circulation et, comme ils ne sont des signes de valeur que dans la mesure où ils la représentent, leur valeur est déterminée simplement par leur quantité. Alors donc que la quantité d'or en circulation dépend des prix des marchandises, la valeur des billets en circulation dépend, elle, au contraire, exclusivement de leur propre quantité.

L'intervention de l'État, qui émet le papier-monnaie à cours forcé - et nous ne nous occu­pons que de cette sorte de papier-monnaie, - semble abolir la loi économique. L'État, qui, en fixant le prix monétaire, n'avait fait que donner un nom de baptême à un poids d'or déterminé et que marquer l'or de son estampille en le monnayant, semble maintenant, par la magie de cette estampille, métamorphoser le papier en or. Les billets ayant cours forcé, nul ne peut l'empêcher d'en faire entrer le nombre qu'il veut dans la circulation et d'y imprimer les noms monétaires qu'il lui plaît : 1 livre sterling, 5 livres sterling, 20 livres sterling. Il est impossible de rejeter les billets hors de la circulation une fois qu'ils s'y trouvent, puisque les poteaux frontières arrêtent leur cours et qu'en dehors d'elle ils perdent toute valeur, valeur d'échange comme valeur d'usage. Détachés de leur existence fonctionnelle ils se transforment en chiffons de papier sans valeur. Ce pouvoir de l’État est cependant pure apparence. Il peut bien jeter dans la circulation autant de billets qu'il veut avec tous les noms monétaires qu'il veut, mais son contrôle cesse avec cet acte mécanique. Emporté par la circulation, le signe de valeur, ou le papier-monnaie, tombe sous le coup de ses lois immanentes.

Si 14 millions de livres sterling représentaient le total de l'or requis pour la circulation des marchandises et si l'État jetait dans la circulation 210 millions de billets, chacun de la dénomination d'une livre sterling, ces 210 millions de billets seraient transformés en représentants d'or pour un montant de 14 millions de livres sterling. Ce serait comme si l'État avait fait des billets d'une livre sterling les représentants d'un métal de valeur 15 fois moindre ou d'une fraction d'or d'un poids 15 fois plus petit qu'avant. Il n'y aurait de change que la dénomination de l'étalon des prix, qui est naturellement conventionnelle, qu'elle provienne directement d'une modification du titre des espèces ou indirectement de l'augmentation du nombre des billets dans la proportion exigée par un étalon inférieur. Comme la dénomination de livre sterling désignerait désormais une quantité d'or 15 fois moindre, les prix de toutes les marchandises seraient 15 fois plus élevés et 210 millions de billets d'une livre sterling seraient en fait aussi nécessaires que ne l'étaient auparavant 14 millions. La quantité d'or représentée par chaque signe de valeur particulier aurait diminué dans la même proportion que la somme totale des signes de valeur aurait augmenté. La hausse des prix ne serait que la réaction du procès de circulation, qui impose l'égalité entre les signes de valeur et la quantité d'or qu'ils sont censés remplacer dans la circulation.

Dans l'histoire de la falsification de la monnaie par les gouvernements anglais et français, on voit plus d'une fois les prix ne pas monter dans la proportion où la monnaie d'argent était altérée. Tout simplement parce que la proportion dans laquelle le numéraire était augmenté ne correspondait pas à la proportion dans laquelle il était altéré, c'est-à-dire parce qu'il n'avait pas été émis une masse suffisante de l'alliage inférieur, si les valeurs d'échange des marchandises devaient dorénavant être évaluées en cet alliage pris comme mesure des va­leurs et être réalisées avec un numéraire correspondant à cette unité de mesure inférieure. Cela résout la difficulté que le duel entre Locke et Lowndes n'avait pas résolue. Le rapport dans lequel le signe de valeur, que ce soit du papier ou de l'or et de l'argent altérés, représente des poids d'or et d'argent calculés d'après le prix monétaire dépend non de sa propre matière, mais de la quantité de signes de valeur en circulation. La difficulté que l'on éprouve à comprendre ce rapport provient de ce que la monnaie, dans ses deux fonctions de mesure des valeurs et de moyen de circulation, est soumise à des lois qui non seulement sont contraires, mais sont apparemment en contradiction avec l'antagonisme de ces deux fonctions. Pour sa fonction de mesure des valeurs[42], où la monnaie sert seulement de monnaie de compte, et l'or, d'or idéal, tout dépend de la matière naturelle. Évaluées en argent, ou sous la forme de prix argent, les valeurs d'échange s'expriment naturellement tout autrement qu'évaluées en or ou sous la forme de prix or. Au contraire, dans sa fonction de moyen de circulation, fonction dans laquelle l'argent n'est pas simplement figuré, mais doit exister comme chose réelle à côté des autres marchandises, sa matière devient indifférente, alors que tout dépend de sa quantité. Pour l'unité de mesure, ce qui est décisif, c'est de savoir si elle est une livre d'or, d'argent ou de cuivre; alors que le simple nombre permet aux espèces de réaliser de façon adéquate chacune de ces unités de mesure, quelle que soit leur matière. Or il n'est pas conforme au sens commun que pour l'argent, qui est seulement figuré, tout dépende de sa substance matérielle, et que, pour le numéraire existant concrètement, tout dépende d'un rapport numérique idéal.

La hausse ou la baisse des prix des marchandises qu'accompagne l'augmentation ou la diminution de la masse des billets - ceci quand les billets constituent le moyen de circulation exclusif - n'est donc que l'application, imposée par le procès de circulation, de la loi violée mécaniquement du dehors, en vertu de laquelle la quantité d'or en circulation est déterminée par les prix des marchandises et la quantité des signes de valeur en circulation par la quantité des espèces d'or qu'ils représentent dans la circulation.

D'autre part, n'importe quelle masse de billets est donc absorbée et pour ainsi dire digérée par le procès de circulation, parce que le signe de valeur, quel que soit le titre en or avec lequel il entre dans la circulation, y est réduit au signe du quantum d'or qui pourrait circuler à sa place.

Dans la circulation des signes de valeur, toutes les lois de la circulation monétaire réelle paraissent renversées et mises sens dessus dessous. Alors que l'or circule parce qu'il a de la valeur, le papier a de la valeur parce qu'il circule. Alors que, la valeur d'échange des marchandises étant donnée, la quantité de l'or en circulation dépend de sa propre valeur, la valeur du papier dépend de la quantité qui en circule. Alors que la quantité d'or en circulation augmente ou diminue avec l'augmentation ou la diminution des prix des marchandises, les prix des marchandises semblent augmenter ou diminuer avec les variations de la quantité de papier en circulation. Alors que la circulation des marchandises ne peut absorber qu'une quantité de monnaie d'or déterminée et que par suite l'alternance de la contraction et de l'expansion de la monnaie en circulation se présente comme une loi nécessaire, la proportion dans laquelle le papier-monnaie entre dans la circulation semble pouvoir augmenter de façon arbitraire. Alors que l'État altère les monnaies d'or et d'argent et porte ainsi le trouble dans leur fonction de moyens de circulation même s'il émettait la monnaie à un simple 1/100° de grain au-dessous de son contenu nominal, il se livre à une opération parfaitement correcte en émettant des billets dépourvus de valeur qui n'ont du métal que leur nom monétaire. Alors que la monnaie d'or ne représente visiblement la valeur des marchandises que dans la mesure où celle-ci est elle-même estimée en or ou exprimée en prix, le signe de valeur semble représenter directement la valeur de la marchandise. Aussi conçoit-on aisément pourquoi des observateurs qui étudiaient les phénomènes de la circulation monétaire en s'en tenant exclusivement à la circulation du papier-monnaie à cours forcé devaient fatalement mécon­naître toutes les lois immanentes de la circulation monétaire. Ces lois semblent, en effet, non seulement renversées, mais abolies dans la circulation des signes de valeur, étant donné que le papier-monnaie, s'il est émis dans la quantité voulue, accomplit des mouvements qui ne lui sont pas particuliers comme signe de valeur, alors que son mouvement propre, au lieu d'avoir son origine directe dans la métamorphose des marchandises, provient du fait que n'est pas respectée la proportion voulue par rapport à l'or.

III. La monnaie[modifier le wikicode]

Considéré comme distinct du numéraire, l'argent, résultat du procès de circulation sous la forme M-A-M, constitue le point de départ du procès de circulation sous la forme A-M-A, c'est-à-dire échange d'argent contre de la marchandise pour échanger de la marchandise contre de l'argent. Dans la formule M-A-M, c'est la marchandise, et dans la formule A-M-A, c'est l'argent qui constitue le point de départ et le point d'aboutissement du mouvement. Dans la première formule, l'argent est le moyen de l'échange des marchandises et, dans la dernière, c'est la marchandise qui permet à la monnaie de devenir argent. L'argent, qui apparaît comme simple moyen dans la première formule, apparaît dans la dernière comme but final de la circulation, alors que la marchandise, qui apparaît comme le but final dans la première formule, apparaît dans la deuxième comme simple moyen. Comme l'argent lui-même est déjà le résultat de la circulation M-A-M, dans la formule A-M-A le résultat de la circulation apparaît comme étant en même temps son point de départ. Tandis que dans M-A-M, c'est l'échange de substance, c'est l'existence formelle de la marchandise elle-même issue de ce premier procès qui constitue le contenu réel du deuxième procès A-M-A.

Dans la formule M-A-M, les deux extrêmes sont des marchandises de même grandeur de valeur, mais en même temps des valeurs d'usage qualitativement différentes. Leur échange M-M est un échange réel de substance. Dans la formule A-M-A, en revanche, les deux extrêmes sont de l'or et en même temps de l'or de même grandeur de valeur. Échanger de l'or contre de la marchandise pour échanger de la marchandise contre de l'or, ou, si nous considérons le résultat A-A, échanger de l'or contre de l'or, semble absurde. Mais, si l'on traduit A-M-A par la formule acheter pour vendre, ce qui n'a d'autre signification que : échange de l'or contre de l'or à l'aide d'un mouvement médiateur, on reconnaît là aussitôt la forme prédominante de la production bourgeoise. Dans la pratique, toutefois, on n'achète pas pour vendre, mais on achète bon marché pour vendre plus cher. On échange de l'argent con­tre de la marchandise pour échanger à son tour cette même marchandise contre une plus grande quantité d'argent, de sorte que les extrêmes A-A diffèrent sinon qualitativement, du moins quantitativement. Une telle différence quantitative suppose l'échange de non-équiva­lents, alors que marchandise et argent en tant que tels ne sont que les formes opposées de la marchandise elle-même, donc des modes d'existence différents de la même grandeur de valeur. Le cycle A-M-A recèle donc sous les formes argent et marchandise des rapports de production plus développés et n'est, dans le cadre de la circulation simple, que le reflet d'un mouvement supérieur. Il nous faut donc étudier comment l'argent que nous distinguerons du moyen de circulation naît de la forme immédiate de la circulation des marchandises M-A-M.

L'or, c'est-à-dire la marchandise spécifique qui sert de mesure des valeurs et de moyen de circulation, devient monnaie sans autre intervention de la société. En Angleterre, où l'argent-métal n'est ni mesure des valeurs, ni moyen de circulation dominant, il ne devient pas monnaie; de même l'or en Hollande : dès qu'il fut détrôné comme mesure de valeur, il cessa d'être de la monnaie. Une marchandise devient donc tout d'abord monnaie en tant qu'unité de mesure de valeur et de moyen de circulation, ou encore, l'unité de mesure de valeur et de moyen de circulation constitue la monnaie. Mais, étant cette unité, l'or possède encore une existence autonome et distincte du mode d'existence qu'il a dans ces deux fonctions. Comme mesure des valeurs, il n'est que monnaie idéale et or idéal; comme simple moyen de circulation, il est monnaie symbolique et or symbolique; mais, sous sa simple forme de corps métallique, l'or est de la monnaie, ou encore la monnaie est de l'or réel.

Considérons maintenant un instant dans son rapport avec les autres marchandises la marchandise or au repos, qui est de la monnaie. Toutes les marchandises représentent dans leur prix une somme d'or déterminée, ne sont donc que de l'or figuré ou de la monnaie figurée, des représentants de l'or, de même qu'inversement, dans le signe de valeur, l'argent apparaissait comme un simple représentant des prix des marchandises[43]. Toutes les marchan­di­ses n'étant ainsi que de l'argent figuré, l'argent est la seule marchandise réelle. Contraire­ment aux marchandises, qui ne font que représenter le mode d'existence autonome de la valeur d'échange, du travail social général, de la richesse abstraite, l'or, lui, est la forme matérielle de la richesse abstraite. Au point de vue de la valeur d'usage, chaque marchandise n'exprime en se rapportant à un besoin particulier qu'un moment de la richesse matérielle, qu'un côté isolé de la richesse. L'argent, lui, satisfait tous les besoins, étant immédiatement convertible en l'objet de n'importe quel besoin. Sa propre valeur d'usage se trouve réalisée dans la série sans fin des valeurs d'usage constituant son équivalent. Dans sa substance métallique massive, il recèle en germe toute la richesse matérielle qui se déploie dans le monde des marchandises. Si donc les marchandises représentent dans leur prix l'équivalent général ou la richesse abstraite, l'or, il représente, lui, dans sa valeur d'usage les valeurs d'usage de toutes les marchandises. L'or est donc le représentant concret de la richesse matérielle. Ilest le « précis de toutes les choses »[44] (Boisguillebert), le compendium de la richesse sociale. Il est à la fois, par la forme, l'incarnation immédiate du travail général et, par le contenu, la somme de tous les travaux concrets. Il est la richesse universelle sous son aspect individuel[45]. Sous sa forme de médiateur de la circulation, il a subi toutes sortes d'outrages : on l'a rogné et même aplati jusqu'à n'être plus qu'un simple chiffon de papier symbolique. Comme monnaie, sa splendeur d'or lui est rendue. De valet il devient maître[46]. De simple manœuvre il devient le dieu des marchandises[47].

a) Thésaurisation.[modifier le wikicode]

L'or s'est d'abord détaché en tant que monnaie du moyen de circulation par le fait que la marchandise interrompait le procès de sa métamorphose et demeurait à l'état de chrysalide d'or. C'est ce qui arrive chaque fois que la vente ne se transforme pas en achat[48]. L'accès de l'or en tant que monnaie a une existence autonome est donc avant tout l'expression sensible de la décomposition du procès de circulation, ou de la métamorphose de la marchandise, en deux actes séparés s'accomplissant indifféremment l'un à côté de l'autre. Le numéraire lui-même devient argent dès que son cours est interrompu. Dans les mains du vendeur qui le reçoit en paiement de sa marchandise, il est argent et non numéraire, mais, dès qu'il sort de ses mains, il redevient numéraire. Chacun est vendeur de la marchandise exclusive qu'il produit, mais acheteur de toutes les autres marchandises dont il a besoin pour son existence sociale. Alors que son entrée en scène comme vendeur dépend du temps de travail requis pour la production de sa marchandise, son entrée en scène comme acheteur est, elle, conditionnée par le constant renouvellement des besoins de la vie. Pour pouvoir acheter sans vendre, il faut qu'il ait vendu sans acheter. La circulation M-A-M n'est effectivement que l'unité en mouvement de la vente et de l'achat en tant qu'elle est en même temps le procès perpétuel de leur séparation. Pour que l'argent coule constamment comme numéraire, il faut que le numéraire se fige constamment sous forme d'argent. La circulation constante du numéraire est conditionnée par sa stagnation constante en plus ou moins grandes quantités dans les fonds de réserve de numéraire qui naissent de toutes parts à l'intérieur de la circula­tion, en même temps qu'eux-mêmes la conditionnent, fonds de réserve dont la constitution, la répar­ti­tion, la liquidation et la reconstitution varient sans cesse, dont l'existen­ce est constante disparition et la disparition constante existence. Adam Smith a montré cette incessante trans­for­mation du numéraire en argent et de l'argent en numéraire en disant que chaque possesseur de marchandises doit toujours avoir en réserve, à côté de la marchandise particulière qu'il vend, une certaine quantité de la marchandise générale avec laquelle il achète. Nous avons vu que dans la circulation M-A-M le second membre A-M s'éparpille en une série d'achats qui ne s'effectuent pas d'un seul coup, mais se succèdent dans le temps, de telle sorte qu'une partie de A circule comme numéraire, tandis que l'autre dort sous forme d'argent. L'argent n'est ici en fait que du numéraire latent, et les différentes parties constituantes de la masse monétaire en circulation ne cessent d'apparaître alternativement tantôt sous une forme, tantôt sous l'autre. Cette première transformation du moyen de circulation en argent représente donc une phase purement technique de la circulation monétaire elle-même[49].

La première forme naturelle de la richesse est celle du superflu ou de l'excédent; c'est la partie des produits non immédiatement requise comme valeur d'usage, ou encore, c'est la possession de produits dont la valeur d'usage dépasse le cadre du simple nécessaire. Lorsque nous avons examiné le passage de la marchandise à l'argent, nous avons vu que ce superflu ou cet excédent des produits constitue, à un stade peu développé de la production, la sphère proprement dite de l'échange des marchandises. Les produits superflus deviennent des produits échangeables ou marchandises. La forme d'existence adéquate de ce superflu est l'or et l'argent, la première forme sous laquelle la richesse est fixée en tant que richesse sociale abstraite. Non seulement les marchandises peuvent être conservées sous la forme de l'or ou de l'argent, c'est-à-dire dans la matière de la monnaie, mais l'or et l'argent sont de la richesse sous une forme dont la conservation est assurée. C'est en la consommant, c'est-à-dire en l'anéantissant, qu'on emploie une valeur d'usage, en tant que telle. Mais la valeur d'usage de l'or en tant qu'argent, c'est d'être porteuse de la valeur d'échange, en tant que matière amorphe, d'être la matérialisation du temps de travail général. Dans le métal amorphe, la valeur d'échange possède une forme impérissable. L'or ou l'argent ainsi immobilisés comme monnaie constituent le trésor. Chez les peuples où la circulation est exclusivement métalli­que, comme chez les anciens, la thésaurisation a le caractère d'un procès universel s'étendant du particulier jusqu'à l'État, qui veille sur son trésor d'État. Dans les temps plus reculés, en Asie et en Égypte, ces trésors apparaissent plutôt, sous la garde des rois et des prêtres, comme le témoignage de leur puissance. En Grèce et à Rome se développe la politique de constitution de trésors publics considérés comme la forme sous laquelle le superflu est toujours en sécurité et toujours disponible. Le transfert rapide de ces trésors d'un pays dans l'autre par les conquérants qui parfois les ont subitement jetés dans la circulation constitue une particularité de l'économie antique.

Comme temps de travail matérialisé, l'or est garant de sa propre grandeur de valeur et, comme il est la matérialisation du temps de travail général, le procès de la circulation lui est garant qu'il continuera toujours à fonctionner efficacement comme valeur d'échange. Par le simple fait que le possesseur de marchandises peut fixer la marchandise sous sa forme de valeur d'échange ou fixer la valeur d'échange elle-même sous forme de marchandise, l'échange des marchandises, en vue de leur récupération sous la forme métamorphosée de l'or, devient le moteur propre de la circulation. La métamorphose de la marchandise M-A a pour but sa métamorphose elle-même; de richesse naturelle particulière, elle est transformée en richesse sociale générale. Au lieu de l'échange de substance, c'est le changement de forme qui devient le but en soi. De pure forme qu'elle était, la valeur d'échange devient le contenu du mouvement. La marchandise ne se maintient comme richesse, comme marchandise, qu'autant qu'elle se maintient à l'intérieur de la sphère de la circulation, et elle ne se maintient dans cet état fluide que dans la mesure où elle se pétrifie en argent et en or. Elle poursuit son mouvement de fluide comme cristal du procès de circulation. L'or et l'argent, toutefois, ne se fixent eux-mêmes sous forme de monnaie qu'autant qu'ils ne sont pas moyens de circulation. C'est comme non-moyens de circulation qu'ils deviennent monnaie[50]. Retirer la marchandise de la circulation sous la forme de l'or est donc l'unique moyen de la maintenir constamment à l'intérieur de la circulation.

Le possesseur de marchandises ne peut retirer de la circulation sous forme d'argent que ce qu'il lui donne sous forme de marchandise. La vente constante, la mise incessante de marchandises en circulation, est donc la première condition de la thésaurisation du point de vue de la circulation des marchandises. D'autre part, l'argent disparaît constamment comme moyen de circulation dans le procès même de la circulation en se réalisant sans cesse en valeurs d'usage et en se dissolvant en jouissances éphémères. Il faut donc l'arracher au courant dévorant de la circulation, ou encore il faut arrêter la marchandise dans sa première métamorphose en empêchant l'argent de remplir sa fonction de moyen d'achat. Le possesseur de marchandises, qui est devenu maintenant thésauriseur, doit vendre le plus possible et acheter le moins possible, comme l'enseignait déjà le vieux Caton : patrem familias vendacem, non emacem esse. [Le père de famille doit avoir la passion de la vente et non l'amour de l'achat.] Si l'application au travail en est la condition positive, l'épargne est la condition négative de la thésaurisation. Moins l'équivalent de la marchandise est retiré de la circulation sous forme de marchandises ou de valeurs d'usage particulières, plus il en est retiré sous la forme d'argent, ou de valeur d'échange[51]. L'appropriation de la richesse sous sa forme générale implique donc le renoncement à la richesse dans sa réalité matérielle. Le mobile actif de la thésaurisation est donc l'avarice, qui n'éprouve pas le besoin de la marchandise en tant que valeur d'usage, mais de la valeur d'échange en tant que marchandise. Pour s'emparer du superflu sous sa forme générale, il faut traiter les besoins particuliers comme du luxe et du superflu. C'est ainsi qu'en 1593 les Cortès firent à Philippe II une représentation dans laquelle on lit notamment :

Les Cortès de Valladolid de l'an 1586 ont prié V. M. de ne plus permettre l'entrée dans le royaume des bougies, verres, bijouteries, couteaux et autres choses semblables qui y venaient du dehors, pour échanger ces articles si inutiles à la vie humaine contre de l'or, comme si les Espagnols étaient des Indiens.

Le thésauriseur méprise les jouissances séculières, temporelles et éphémères, pour poursuivre l'éternel trésor que ne rongent ni les mites, ni la rouille, qui est à la fois si totale­ment céleste et si totalement terrestre.

La cause générale lointaine de notre pénurie d'or, dit Misselden dans l'ouvrage cité, réside dans le grand excès que fait ce royaume dans la consommation de marchandises de pays étrangers qui s'avèrent être, pour nous, des discommodities [pacotille inutile] au lieu de commodities [marchandises utiles]; car elles nous frustrent d'autant de trésor que, sinon, on importerait au lieu de ces babioles (toys). Entre nous, nous consommons une quantité bien exagérée de vins d'Espagne, de France, du Rhin, du Levant; les raisins secs d'Espagne, les raisins de Corinthe, du Levant, les lawns (sortes de toile fine) et les cambrics [batistes] du Hainaut, les soieries d'Italie, le sucre et le tabac des Indes occidentales, les épices des Indes orientales, tout cela n'est pas, pour nous, d'un besoin absolu, et nous achetons pourtant toutes ces choses avec de l'or bel et bon[52].

Sous la forme d'or et d'argent la richesse est impérissable, tant parce que la valeur d'échan­ge existe dans un métal indestructible qu'en particulier parce qu'on empêche ainsi l'or et l'argent de prendre comme moyens de circulation la forme monétaire purement fugitive de la marchandise. Le contenu périssable est ainsi sacrifié à la forme impérissable.

Si les impôts prennent l'argent à quelqu'un qui le dépense à manger et à boire, et le donnent à quelqu'un qui l'utilise pour l'amélioration de la terre, la pêche, les mines, les manu­fac­tures ou même les vêtements, il en résulte toujours un avantage pour la commu­nauté, car même les vêtements sont moins périssables que la nourriture et la boisson. Si l'argent est dépensé en mobilier, l'avantage n'en est que plus grand; et celui-ci est plus grand encore s'il est employé à bâtir des maisons, etc.... mais c'est quand de l'or et de l'argent sont introduits dans le pays que l'avantage est le plus grand, car seules ces cho­ses ne sont pas périssables, mais appréciées comme richesse en tout temps et en tout lieu; tout le reste n'est que richesse pro hic et nunc [dans le lieu et dans l'instant][53].

L'acte d'arracher l'argent au flot de la circulation et de le mettre à l'abri de l'échange social de substance prend aussi l'aspect extérieur de l'enfouissement, qui établit entre la richesse sociale sous forme de trésor souterrain impérissable et le possesseur de marchandises les relations privées les plus secrètes. Le Dr Bernier, qui séjourna un certain temps à Delhi à la cour d'Aurenzeb, raconte que les marchands enfouissent leur argent dans de profondes cachettes, mais surtout les païens non-mahométans, qui ont entre les mains presque tout le commerce et tout l'argent, « infatués qu'ils sont de cette croyance que l'or et l'argent qu'ils cachent durant leur vie leur servira après la mort dans l'autre monde[54]». Le thésauriseur, d'ailleurs, dans la mesure où son ascétisme va de pair avec une active application au travail, est, de religion, essentiellement protestant et plus encore puritain.

On ne peut nier qu'acheter et vendre soit chose nécessaire, dont on ne peut se passer et dont on peut user en bon chrétien, particulièrement pour les objets qui servent aux besoins et à l'honneur, car les patriarches, eux aussi, ont ainsi vendu et acheté bétail, laine, blé, beurre, fait et autres biens. Ce sont dons de Dieu, qu'il tire de la terre et partage entre les hommes. Mais le commerce avec l'étranger, qui amène de Calicut, des Indes et autres lieux des marchandises comme ces soieries précieuses, ces orfèvreries et ces épices, qui ne servent qu'à la somptuosité et sont sans utilité, et qui pompe l'argent du pays et des gens, ne devrait pas être toléré si nous avions un gouvernement et des princes. Mais de ce, je ne veux présente­ment écrire; car j'estime qu'il faudra bien que finalement cela cesse de soi-même quand nous n'aurons plus d'argent, tout comme la parure et les ripailles : aussi bien ne servirait-il de rien d'écrire et de faire la leçon, tant que nécessité et pauvreté ne nous contraignent[55].

Aux époques de troubles graves dans l'échange social de substance, l'enfouissement de l'argent sous forme de trésor a lieu même au stade développé de la société bourgeoise. Le lien social sous sa forme solide - pour le possesseur de marchandises ce lien est constitué par la marchandise, et la forme adéquate de la marchandise est l'argent - échappe au mouvement social. Le nervus rerum [nerf des choses] social est enterré auprès du corps dont il est le nerf.

Le trésor ne serait alors que métal inutile, son âme d'argent l'aurait quitté et il ne serait plus là que comme la cendre refroidie de la circulation, comme son caput mortuum [son résidu chimique], si elle n'exerçait sur lui sa constante attraction. L'argent, ou la valeur d'échange parvenue à l'autonomie, est de par sa qualité le mode d'existence de la richesse abstraite, mais, d'autre part, toute somme d'argent donnée est une grandeur de valeur quantitativement limitée. La limite quantitative de la valeur d'échange contredit sa généralité qualitative et le thésauriseur ressent cette limite comme une barrière qui, en fait, se convertit en même temps en une barrière qualitative, ou qui ne fait du trésor que le représentant borné de la richesse matérielle. L'argent, en tant qu'équivalent général, se manifeste, comme nous l'avons vu, de façon immédiate dans une équation où il forme lui-même l'un des membres[56], la série sans fin des marchandises formant l'autre membre. De la grandeur de la valeur d'échange dépend la mesure dans laquelle il se réalise approximativement dans cette série sans fin, c'est-à-dire dans laquelle il répond à son concept de valeur d'échange. Le mouve­ment de la valeur d'échange, comme valeur d'échange ayant un caractère automatique, ne peut être en général que le mouvement d'outrepasser sa limite quantitative. Mais en même temps qu'est franchie une limite quantitative du trésor se crée une autre barrière, qu'il faut supprimer à son tour. Ce n'est pas telle limite déterminée du trésor qui apparaît comme barrière, mais toute limite de celui-ci. La thésaurisation n'a donc pas de limite immanente, pas de mesure en soi, c'est un procès sans fin, qui trouve dans chacun de ses résultats un motif de recommencement. Si on n'augmente le trésor qu'en le conservant, on ne le conserve également qu'en l'augmentant.

L'argent n'est pas seulement un objet de la passion de s'enrichir, il en est l'objet même. Cette passion est essentiellement l'auri sacra James [la maudite soif de l'or]. La passion de s'enrichir, à la différence de la passion des richesses naturelles particulières ou des valeurs d'usage telles que vêtements, bijoux, troupeaux, etc., n'est possible qu'à partir du moment où la richesse générale en tant que telle s'est individualisée dans une chose particulière et peut ainsi être retenue sous la forme d'une marchandise isolée. L'argent apparaît donc comme étant aussi bien l'objet que la source de la passion de s'enrichir[57]. Au fond, c'est la valeur d'échange et, partant, son accroissement, qui devient une fin en soi. L'avarice tient prisonnier le trésor en ne permettant pas à l'argent de devenir moyen de circulation, mais la soif de l'or maintient l'âme d'argent du trésor, la constante attraction qu'exerce sur lui la circulation.

L'activité grâce à laquelle est constitué le trésor consiste, d'une part, à retirer l'argent de la circulation par une répétition constante de la vente, d'autre part, à simplement emmagasiner, a accumuler. Ce n'est effectivement que dans la sphère de la circulation simple, et cela sous la forme de la thésaurisation, qu'a lieu l'accumulation de la richesse en tant que telle, tandis que, comme nous le verrons plus tard, les autres prétendues formes de l'accumulation ne sont réputées accumulation que de manière abusive, que parce que l'on pense toujours à l'accumu­lation simple de l'argent. Ou bien toutes les autres marchandises sont accumulées comme valeurs d'usage et la forme de leur accumulation est alors déterminée par le caractère particu­lier de leur valeur d'usage. L'accumulation de céréales, par exemple, exige des installa­tions particulières. En accumulant des moutons, on devient berger; l'accumulation d'escla­ves, et de terres, implique des rapports de domination et d'esclavage, etc. La formation de réserves de richesses particulières exige des procès particuliers distincts du simple acte de l'accumulation même et développe des côtés particuliers de l'individualité. Ou bien, dans le second cas, la richesse sous forme de marchandises est accumulée comme valeur d'échange et l'action d'accumuler apparaît alors comme une opération commerciale ou spécifiquement écono­mique. Celui qui l'accomplit devient marchand de grains, marchand de bestiaux, etc. L'or et l'argent sont de la monnaie, non du fait d'une activité quelconque de l'individu qui les accumule, mais parce qu'ils sont les cristallisations du procès de circulation, qui se poursuit sans le concours de ce dernier. Il n'a rien à faire, que de les mettre de côté, de les entasser poids sur poids, activité dépourvue de tout contenu qui, appliquée à toutes les autres marchandises, les déprécierait[58].

Notre thésauriseur apparaît comme le martyr de la valeur d'échange, saint ascète juché sur sa colonne de métal. Il n'a d'intérêt que pour la richesse sous sa forme sociale et c'est pourquoi dans la terre il la met hors d'atteinte de la société. Il veut la marchandise sous la forme qui la rend constamment apte à la circulation et c'est pourquoi il la retire de la circu­lation. Il rêve de valeur d'échange et c'est pourquoi il ne fait pas d'échange. La forme fluide de la richesse et sa forme pétrifiée, élixir de vie et pierre philosophale, s'entremêlent dans la fantasmagorie d'une folle alchimie. Dans sa soif de jouissance chimérique et sans bornes, il renonce à toute jouissance. Pour vouloir satisfaire tous les besoins sociaux, c'est à peine S'il satisfait ses besoins de première nécessité. En retenant la richesse sous sa réalité corporelle de métal, il la volatilise en une pure chimère. Mais, en fait, l'accumulation de l'argent pour l'argent, c'est la forme barbare de la production pour la production, c'est-à-dire le développe­ment des forces productives du travail social au-delà des limites des besoins traditionnels. Moins la production marchande est développée, plus a d'importance le premier accès à l'autonomie de la valeur d'échange sous la forme d'argent, la thésaurisation, qui joue par suite un grand rôle chez les peuples anciens, en Asie jusqu'à l'heure présente et chez les peuples paysans modernes, où la valeur d'échange ne s'est pas encore emparée de tous les rapports de production. Nous allons examiner tout de suite la fonction spécifiquement économique de la thésaurisation dans le cadre de la circulation métallique elle-même, mais nous mentionnerons encore auparavant une autre forme de la thésaurisation.

Abstraction faite de leurs qualités esthétiques, les marchandises d'or et d'argent, pour autant que la matière qui les constitue est la matière de la monnaie, peuvent être transformées en monnaie, tout comme les espèces ou barres d'or peuvent être transformées en ces marchandises. L'or et l'argent étant la matière de la richesse abstraite, c'est en les utilisant sous forme de valeurs d'usage concrètes qu'on fait le plus grand étalage de sa richesse et, si le possesseur de marchandises cache son trésor à certains stades de la production partout où cela peut se faire en toute sécurité, il est poussé par le besoin de paraître aux yeux des autres possesseurs de marchandises un rico hombre [homme riche]. Il se dore, lui et sa maison[59]. En Asie, en particulier aux Indes, où la thésaurisation n'apparaît pas, ainsi que dans l'économie bourgeoise, comme une fonction seconde du mécanisme de l'ensemble de la production, mais où la richesse sous cette forme constitue le but final, les marchandises d'or et d'argent ne sont, à proprement parler, que la forme esthétique des trésors. Dans l'Angleterre médiévale, les marchandises d'or et d'argent, leur valeur n'étant que peu augmentée par le travail rudimentaire qu'on leur incorporait, étaient légalement considérées comme une simple forme du trésor. Elles étaient destinées à être de nouveau jetées dans la circulation et leur titre était par suite soumis à des prescriptions tout comme celui des espèces monétaires elles-mêmes. Le parallélisme entre le développement de l'emploi de l'or et de l'argent sous forme d'objets de luxe et le développement de la richesse est une chose si simple que les anciens la compre­naient parfaitement[60], alors que les économistes modernes ont émis cette thèse fausse que l'usage des marchandises d'argent et d'or n'augmentait pas proportionnellement à l'accroisse­ment de la richesse, mais seulement proportionnellement à la dépréciation des métaux précieux. Aussi les preuves, par ailleurs exactes, qu'ils apportent à l'appui de leur thèse sur l'utilisation de l'or de Californie et d'Australie offrent-elles toujours une lacune, parce que, dans leur imagination, ils ne trouvent pas de justification à l'augmentation de la consomma­tion de l'or comme matière première dans une baisse correspondante de sa valeur. De 1810 à 1830, par suite de la lutte des colonies américaines contre l'Espagne et de l'interruption du travail dans les mines causée par les révolutions, la production moyenne annuelle des métaux précieux avait diminué de plus de moitié. La diminution des espèces monétaires circulant en Europe atteignait environ un sixième, si l'on compare 1829 à 1809. Donc, bien que la produc­tion eût diminué en quantité et que les frais de production eussent augmenté, si tant est qu'ils aient changé, la consommation des métaux précieux sous forme d'objets de luxe ne s'en est pas moins accrue d'une façon extraordinaire, en Angleterre, pendant la guerre déjà et, sur le conti­nent, depuis la paix de Paris. Elle a augmenté avec l'accroissement de la richesse générale[61]. On peut poser en règle générale que la transformation de la monnaie d'or et d'ar­gent en objets de luxe prédomine en temps de paix, tandis que leur retransformation en barres, ou aussi en espèces, ne l'emporte que dans les périodes de grand trouble[62]. On pourra juger de l'importance du trésor d'or et d'argent existant sous forme de marchandises de luxe par rapport au métal précieux servant de monnaie, si l'on pense qu'en 1839, d'après Jacob, la proportion était de 2 à 1 en Angleterre, alors que dans toute l'Europe et l'Amérique il existait un quart de métal précieux de plus en objets de luxe qu'en monnaie.

Nous avons vu que la circulation monétaire n'est que la manifestation de la métamor­phose des marchandises, ou du changement de forme par où s'accomplit l'échange social de substance. Il fallait donc qu'avec les fluctuations du prix total des marchandises en circula­tion, ou avec le volume de leurs métamorphoses simultanées d'une part, et avec la rapidité de leurs changements de forme dans chaque cas d'autre part, il y eût constamment expansion ou contraction de la totalité de l'or circulant, ce qui n'était possible qu'à la condition que varie sans cesse le rapport entre la totalité de la monnaie existant dans un pays et la quantité de monnaie en circulation. Cette condition est réalisée par la thésaurisation. Si les prix dimi­nuent ou que la vitesse de la circulation augmente, les réservoirs que constituent les trésors absorbent la portion de la monnaie enlevée à la circulation; si les prix augmentent ou que la vitesse de la circulation diminue, les trésors s'ouvrent et refluent en partie dans la circulation. L'argent circulant se fige sous forme de trésor et les trésors se déversent dans la circulation suivant un mouvement oscillatoire de perpétuelle alternance, où la prédominance de l'une ou l'autre tendance est exclusivement déterminée par les fluctuations de la circulation des mar­chandises. Les trésors apparaissent ainsi comme les canaux d'adduction et de dérivation de l'argent circulant, en sorte qu'il ne circule jamais sous forme de numéraire que la quantité d'argent déterminée par les besoins immédiats de la circu­lation elle-même. Si le volume de l'ensemble de la circulation vient brusquement à s'accroître et que prédomine l'unité fluide de la vente et de l'achat, mais de telle façon que la somme totale des prix à réaliser croisse plus vite encore que la vitesse de la circulation monétaire, les trésors se vident à vue d'œil; dès que le mouvement général subit un arrêt insolite ou que se consolide la séparation entre la vente et l'achat, le moyen de circulation se fige sous forme d'argent dans des proportions surprenantes et les réservoirs des trésors se remplissent bien au-dessus de leur niveau moyen. Dans les pays où la circulation est purement métallique, ou bien où la production est à un stade peu développé, les trésors sont éparpillés à l'infini et disséminés sur toute l'étendue du pays, alors que dans les pays de développement bourgeois ils se concentrent dans les réserves des banques. Il ne faut pas confondre trésor et réserve de numéraire, qui constitue elle-même une partie intégrante de la quantité totale d'argent constamment en circulation, tandis que le rapport actif entre le trésor et le moyen de circulation suppose la diminution ou l'augmenta­tion de cette même quantité totale. Les marchandises d'or et d'argent, nous l'avons vu, forment à la fois un canal de dérivation et une source latente d'adduction pour les métaux précieux. Dans les périodes normales, seule la première de ces fonctions a de l'importance pour l'économie de la circulation métallique[63].

b) Moyen de paiement[modifier le wikicode]

Les deux formes, sous lesquelles l'argent se distinguait jusqu'à maintenant du moyen de circulation, étaient celles du numéraire latent et du trésor. Dans la transformation passagère du numéraire en argent, la première forme reflétait le fait que le deuxième membre de M-A-M, l'achat A-M, s'éparpille nécessairement à l'intérieur d'une sphère déterminée de la circulation en une série d'achats successifs. La thésaurisation, elle, reposait simplement sur l'isolement de l'acte M-A, qui ne se poursuivait pas jusqu’à A-M, ou encore elle n'était que le développement autonome de la première métamorphose de la marchandise, c'est-à-dire l'ar­gent, devenu le mode d'existence aliéné de toutes les marchandises, par opposition au moyen de circulation qui, lui, représente le mode d'existence de la marchandise sous la forme où elle s'aliène constamment. Numéraire de réserve et trésor n'étaient de l'argent qu'en tant que non-moyens de circulation, et ils étaient non-moyens de circulation seulement parce qu'ils ne circulaient pas. Dans la détermination où nous considérons mainte­nant l'argent, il circule, ou entre dans la circulation, mais non dans la fonction de moyen de circulation. Moyen de circu­lation, l'argent était toujours moyen d'achat; il agit maintenant comme non-moyen d'achat.

Dès que par la thésaurisation l'argent est devenu le mode d'existence de la richesse so­ciale abstraite et le représentant tangible de la richesse matérielle, il acquiert, sous cette for­me déterminée en tant que monnaie, des fonctions particulières dans le cadre du procès de circulation. Si l'argent circule comme simple moyen de circulation et, partant, comme moyen d'achat, cela sous-entend que la marchandise et l'argent se font face simultanément; donc, que la même grandeur de valeur existe sous une double forme, marchandise à l'un des pôles, dans la main du vendeur, et argent à l'autre pôle, dans la main de l'acheteur. Cette existence simultanée des deux équivalents à des pôles opposés et leur permutation simultanée, ou leur aliénation réciproque, supposent à leur tour que vendeur et acheteur ne se rapportent l'un à l'autre qu'à titre de possesseurs d'équivalents existants. Cependant, le procès de métamor­phose des marchandises, qui engendre les différentes déterminations formelles de l'argent, méta­mor­phose aussi les possesseurs de marchandises, ou, encore, modifie les caractères sociaux sous lesquels ils apparaissent les uns aux autres. Dans le procès de métamorphose de la marchandise, le détenteur de marchandises change de peau aussi souvent que la marchan­dise se déplace, ou que l'argent revêt des formes nouvelles. C'est ainsi qu'à l'origine les posses­seurs de marchandises ne se faisaient face qu'en qualité de possesseurs de marchan­dises; puis ils sont devenus l'un, vendeur, l'autre, acheteur, puis chacun alternativement acheteur et vendeur, puis thésauriseurs et finalement des gens riches. Les possesseurs de marchandises ne sortent donc pas du procès de circulation tels qu'ils y sont entrés. De fait, les différentes déterminations formelles, que revêt l'argent dans le procès de la circulation, ne sont que la cristallisation du changement de forme des marchandises elles-mêmes, qui n'est lui-même que l'expression objective des relations sociales mouvantes dans lesquelles les possesseurs de marchandises effectuent leur échange de substance. Dans le procès de circula­tion naissent de nouveaux rapports dans les relations et, incarnation de ces rapports ainsi transformés, les possesseurs de marchandises acquièrent de nouveaux caractères économi­ques. De même que, dans la circulation intérieure, l'argent s'idéalise et que le simple papier, en tant que représentant de l'or, remplit la fonction de la monnaie, par le même procès l'ache­teur ou le vendeur, qui y entre comme simple représentant d'argent ou de marchandise, c'est-à-dire qui représente de l'argent à venir ou de la marchandise à venir, acquiert l'efficacité du vendeur ou de l'acheteur réels.

Toutes les formes déterminées, vers lesquelles évolue l'or en tant que monnaie, ne sont que le déploiement des déterminations incluses dans la métamorphose des marchandises, mais qui, dans la circulation monétaire simple, apparition de l'argent comme numéraire ou mouvement M-A-M en tant qu'unité en mouvement, ne se sont pas dégagées sous une forme autonome ou qui encore, comme par exemple l'interruption de la métamorphose de la mar­chan­dise, n'apparaissaient que comme de simples possibilités. Nous avons vu que dans le procès M-A la marchandise, en tant que valeur d'usage réelle et valeur d'échange idéale, se rapportait à l'argent en tant que valeur d'échange réelle et valeur d'usage seulement idéale. En aliénant la marchandise comme valeur d'usage, le vendeur en réalisait la propre valeur d'échan­ge ainsi que la valeur d'usage de l'argent. Inversement, en aliénant l'argent comme valeur d'échange, l'acheteur en réalisait la valeur d'usage ainsi que le prix de la marchandise. Il y avait ainsi permutation entre la marchandise et l'argent. En se réalisant, le procès vivant de cette opposition polaire bilatérale se scinde alors de nouveau. Le vendeur aliène réellement la marchandise, mais, par contre, il n'en réalise d'abord le prix qu'idéalement. Il l'a vendue à son prix, mais celui-ci ne sera réalisé qu'à une époque ultérieure. L'acheteur achète en tant que représentant d'argent à venir, tandis que le vendeur vend comme possesseur de marchandise présente. Du côté vendeur, la marchandise est réellement aliénée comme valeur d'usage sans avoir été réellement réalisée comme prix; du côté acheteur, l'argent est réelle­ment réalisé dans la valeur d'usage de la marchandise sans avoir été réellement aliéné comme valeur d'échange. Au lieu que ce soit, comme autrefois, le signe de valeur, c'est maintenant le vendeur lui-même qui représente symboliquement l'argent. Mais, de même qu'autrefois le caractère symbolique général du signe de valeur suscitait la garantie et le cours forcé de l'État, le caractère symbolique personnel de l'acheteur suscite maintenant l'établisse­ment entre les possesseurs de marchandises de contrats privés légalement exécutoires.

Inversement, dans le procès A-M, l'argent peut être aliéné comme moyen d'achat réel et le prix de la marchandise être ainsi réalisé avant que la valeur d'usage de l'argent soit réalisée, ou que la marchandise soit aliénée. C'est ce qui se produit par exemple sous la forme cou­rante du paiement anticipé. Ou encore sous la forme où le gouvernement anglais achète l'opium des ryots aux Indes, ou bien où des commerçants étrangers établis en Russie achètent une grande partie des produits du pays. Mais l'argent n'agit alors que sous la forme déjà connue de moyen d'achat et partant ne revêt pas de forme déterminée nouvelle[64]. Nous ne nous arrêterons donc pas à ce dernier cas, mais ferons seulement remar­quer, au sujet de la modification de la forme sous laquelle apparaissent ici les deux procès A-M et M-A, que la différence purement fictive entre l'achat et la vente, telle qu'elle apparaît immédiatement dans la circulation, devient maintenant une différence réelle, puisque, sous l'une des formes, la marchandise seule est présente et, sous l'autre, l'argent seul, mais que, sous les deux formes, l'extrême d'où part l'initiative est seul présent. De plus, les deux formes ont ceci de commun que, dans l'une et l'autre, l'un des équivalents n'existe que dans la volonté commune de l'acheteur et du vendeur, volonté qui a pour tous deux valeur d'obliga­tion et revêt des formes légales déterminées.

Vendeur et acheteur deviennent créancier et débiteur. Si le détenteur de marchandises jouait, comme gardien du trésor, le rôle d'un personnage plutôt comique, il devient mainte­nant terrible, car ce n'est plus lui-même, mais son prochain qu'il identifie à l'existence d'une somme d'argent déterminée, et ce n'est pas de lui-même, mais de son prochain, qu'il fait le martyr de la valeur d'échange. De croyant, il devient créancier; de la religion, il tombe dans la jurisprudence.

I stay here on my bond ![65]

Ainsi, dans la forme M-A transformée, où la marchandise est présente et l'argent seule­ment représenté, l'argent remplit d'abord la fonction de mesure des valeurs. La valeur d'échange de la marchandise est évaluée en argent considéré comme sa mesure, mais le prix, en tant que valeur d'échange mesurée par contrat, n'existe pas seulement dans la tête du vendeur, il existe également comme mesure de l'obligation de l'acheteur. Deuxièmement, l'argent fonctionne ici comme moyen d'achat, bien qu'il ne projette devant lui que l'ombre de son existence future. Il tire en effet de sa place la marchandise, qui passe de la main du vendeur dans celle de l'acheteur. A l'échéance du terme fixé pour l'exécution du contrat, l'argent entre dans la circulation, car il change de place et passe des mains de l'ancien ache­teur dans celles de l'ancien vendeur. Mais il n'entre pas dans la circulation comme moyen de circulation ou comme moyen d'achat. Il fonctionnait comme tel avant d'être présent et il apparaît après avoir cessé de remplir cette fonction. Il entre au contraire dans la circulation comme l'unique équivalent adéquat de la marchandise, comme mode d'existence absolu de la valeur d'échange, comme dernier mot du procès d'échange, bref, comme argent, et comme argent dans la fonction précise de moyen de paiement général. Dans cette fonction de moyen de paiement, l'argent apparaît comme la marchandise absolue, mais à l'intérieur de la circu­lation elle-même, non, comme le trésor, en dehors de celle-ci. La différence entre moyen d'achat et moyen de paiement[66] se fait très désagréablement sentir dans les périodes de crises commerciales[67].

A l'origine, la transformation du produit en argent dans la circulation n'apparaît que comme une nécessité individuelle pour le possesseur de marchandises, son produit n'étant pas valeur d'usage pour lui et ne devant le devenir que par son aliénation. Mais, pour payer à l'échéance fixée par contrat, il lui faut avoir au préalable vendu de la marchandise. En dehors de toute considération de ses besoins individuels, la vente a donc été transformée pour lui par le mouvement du procès de circulation en une nécessité sociale. En tant qu'ancien acheteur d'une marchandise, il devient par force vendeur d'une autre marchandise, afin d'acquérir de l'argent non comme moyen d'achat, mais comme moyen de paiement, comme forme absolue de la valeur d'échange. La transformation de la marchandise en argent conçue comme acte final, ou encore la première métamorphose de la marchandise conçue comme but en soi, qui, dans la thésaurisation, semblait être un caprice du possesseur de marchandises, est devenue maintenant une fonction économique. Le motif et le contenu de la vente en vue du paiement, c'est un contenu découlant de la forme du procès de circulation même.

Dans cette forme de la vente, la marchandise accomplit son changement de place, elle circule, tandis qu'elle ajourne sa première métamorphose, sa transformation en argent. Du côté acheteur, par contre, la seconde métamorphose s'accomplit, c'est-à-dire que l'argent est converti en marchandise avant que la première métamorphose soit accomplie, c'est-à-dire que la marchandise ait été convertie en argent. La première métamorphose apparaît donc ici chronologiquement après la seconde. Et ainsi, l'argent, aspect de la marchandise dans sa pre­mière métamorphose, revêt une nouvelle forme déterminée. L'argent, c'est-à-dire la forme auto­no­me vers laquelle évolue la valeur d'échange, n'est plus la forme qui permet la circula­tion des marchandises, mais son résultat final.

Que ces ventes à terme, où les deux pôles de la vente se trouvent séparés dans le temps, soient un produit spontané de la circulation simple des marchandises, c'est un fait dont il n'est pas besoin de donner des preuves détaillées. En premier lieu, le développement de la circulation entraîne la répétition de la rencontre des mêmes possesseurs de marchandises se présentant alternativement l'un à l'autre comme vendeur et comme acheteur. Cette apparition répétée ne reste pas purement accidentelle. Une marchandise est, par exemple, commandée pour un terme à venir, à l'échéance duquel elle doit être livrée et payée. Dans ce cas, la vente s'accomplit idéalement, c'est-à-dire juridiquement, sans la présence physique de la marchan­dise ni de l'argent. Les deux formes de l'argent - moyen de circulation et moyen de paiement - coïncident encore ici, la marchandise et l'argent, d'une part, changeant de place simultané­ment, et l'argent, d'autre part, n'achetant pas la marchan­dise, mais réalisant le prix de la marchandise antérieurement vendue. De plus, la nature de toute une série de valeurs d'usage implique qu'elles soient réellement aliénées non par la livraison effective de la marchandise, mais seulement par sa cession pour un temps déterminé. Par exemple, quand l'usage d'une maison est vendu pour un mois, la valeur d'usage de la maison n'est fournie qu'après l'écoulement du mois, bien qu'elle ait changé de main au début du mois. Comme la cession effective de la valeur d'usage et son aliénation véritable sont ici séparées dans le temps, la réalisation de son prix a également lieu postérieurement à son changement de place. Enfin, comme les différentes marchandises comportent des temps de production différents et se produisent à des époques différentes, il s'ensuit que l'un des échangistes se présente comme vendeur alors que l'autre ne peut encore se présenter comme acheteur, et, en raison de la fréquente répétition de l'achat et de la vente entre les mêmes possesseurs de marchandises, les deux moments de la vente se dissocient suivant les conditions de production des marchan­dises. Ainsi naît entre les possesseurs de marchandises une relation de créancier à débiteur, qui forme sans doute la base naturelle du système de crédit, mais peut avoir acquis un complet développement avant que ce dernier existe. Il est clair, en tout cas, qu'avec le perfec­tion­nement du système de crédit, donc de la production bourgeoise en général, la fonction de l'argent comme moyen de paiement prendra de l'extension aux dépens de sa fonction de moyen d'achat et plus encore comme élément de la thésaurisation. En Angleterre, par exem­ple, l'argent en tant que numéraire est à peu près exclusivement refoulé dans la sphère du commerce de détail et du petit commerce entre producteurs et consommateurs, tandis qu'en tant que moyen de paiement il règne dans la sphère des grandes transactions commerciales[68].

En tant que moyen général de paiement, l'argent devient la marchandise générale des contrats - tout d'abord à l'intérieur seulement de la sphère de la circulation des marchan­dises[69]. Mais, en même temps qu'il se développe dans cette fonction, toutes les autres formes de paiement se résolvent peu à peu en paiement en monnaie. La mesure dans laquelle l'argent est devenu moyen de paiement exclusif indique la mesure dans laquelle la valeur d'échange s'est emparée de la production en extension et en profondeur[70].

La masse de l'argent circulant comme moyen de paiement est déterminée d'abord par le montant des paiements, c'est-à-dire par la somme des prix des marchandises aliénées, non des marchandises à aliéner, comme dans la circulation monétaire simple. Toutefois, la somme ainsi déterminée est doublement modifiée, en premier lieu par la rapidité avec laquelle la même pièce de monnaie remplit de nouveau la même fonction, ou encore, avec laquelle la masse des paiements se manifeste comme chaîne de paiements en mouvement. A paie B, sur quoi B paie C, et ainsi de suite. La rapidité avec laquelle la même pièce de monnaie remplit une seconde fois sa fonction de moyen de paiement dépend, d'une part, de l'enchaînement des rapports de créancier à débiteur entre les possesseurs de marchandises, tels que les mêmes possesseurs de marchandises sont créanciers vis-à-vis de l'un et débiteurs vis-à-vis de l'autre etc., et, d'autre part, de l'intervalle qui sépare les diverses échéances de paiement. Cette chaîne de paiements, ou de premières métamorphoses après coup des marchandises, diffère qualitativement de la chaîne des métamorphoses qui se manifestent dans la circulation de l'argent en tant que moyen de circulation. Cette dernière chaîne de métamorphoses ne se borne pas à apparaître dans une succession chronologique, mais c'est dans celle-ci seulement qu'elle devient. La marchandise devient argent, puis redevient marchandise, et permet ainsi à l'autre marchandise de devenir argent, etc., ou encore, le vendeur devient acheteur, grâce à quoi un autre possesseur de marchandises devient vendeur. Cette connexion naît fortuitement dans le procès d'échange des marchandises lui-même. Mais que l'argent avec lequel A a payé Bsoit successivement versé par Bà C, par C à D, etc., et cela à des intervalles de temps se succédant rapidement - cet enchaînement extérieur ne fait que mettre en lumière un enchaînement social déjà existant. Le même argent ne passe pas par des mains différentes parce qu'il joue le rôle de moyen de paiement, mais circule comme moyen de paiement parce que ces différentes mains ont déjà scellé l'accord des échangistes. La rapidité avec laquelle l'argent circule comme moyen de paiement montre donc que les individus sont bien plus profondément entraînés dans le procès de circulation que ne l'indique la rapidité avec laquelle circule l'argent comme numéraire ou moyen d'achat.

La somme des prix des achats et des ventes simultanés, qui donc se produisent parallèle­ment dans l'espace, forme la limite où la rapidité de la circulation peut suppléer à la masse du numéraire. Cette barrière disparaît pour l'argent fonctionnant comme moyen de paiement. Si des paiements à effectuer simultanément se concentrent au même endroit, ce qui n'a lieu spontanément tout d'abord que dans les grands centres de circulation des marchandises, ces paiements, représentant des grandeurs négatives et positives, se balancent les uns les autres, A ayant à payer à Bet en même temps à recevoir un paiement de C, etc. La somme d'argent requise comme moyen de paiement ne sera donc pas déterminée par la somme des prix des paiements à réaliser simultanément, mais par leur plus ou moins grande concentration et par la grandeur de la balance que laisse subsister leur annulation réciproque en tant que grandeurs négatives et positives. Des dispositions spéciales en vue de ces compensations se font jour en dehors de tout développement du système de crédit, comme, par exemple, dans la Rome antique. Mais il n'y a pas lieu de les étudier ici, pas plus que les échéances générales qui s'établissent partout dans des cercles sociaux déterminés. Remarquons seulement encore ici que l'influence spécifique qu'exercent ces échéances de paiement sur les fluctuations périodiques de la quantité de monnaie en circulation n'a été étudiée scientifiquement que dans les tout derniers temps.

Pour autant que les paiements se compensent à titre de grandeurs positives et négatives, il n'y a pas la moindre intervention d'argent réel. L'argent ne se développe ici que sous sa forme de mesure des valeurs, d'une part dans le prix de la marchandise, d'autre part dans la gran­deur des obligations réciproques. En dehors de son existence idéale, la valeur d'échange n'acquiert donc pas ici d'existence autonome, pas même celle de signe de valeur, ou encore, la monnaie devient seulement de la monnaie de compte idéale. La fonction de l'argent com­me moyen de paiement implique donc cette contradiction que, d'un côté, si les paiements se compensent, il n'agit qu'idéalement comme mesure et que, d'un autre côté, si le paiement doit être effectué réellement, il entre dans la circulation non comme moyen de circulation transitoire mais il adopte le mode d'existence stable de l'équivalent général, il y entre comme la marchandise absolue, en un mot comme monnaie. Aussi, là où se sont développés la chaîne des paiements et un système artificiel de compensation, en cas de secousses interrom­pant brutalement le cours des paiements et désorganisant le mécanisme de leur compen­sation, l'argent passe brusquement de la forme chimérique de fluide gazeux qu'il a comme mesure des valeurs à la forme solide de monnaie ou à celle de moyen de paiement. Ainsi, au stade d'une production bourgeoise développée, où le possesseur de marchandises est depuis longtemps devenu un capitaliste, connaît son Adam Smith et n'a que sourire condescendant pour cette superstition selon laquelle l'or et l'argent seuls seraient de la monnaie, ou que l'argent en général, par opposition aux autres marchandises, serait la marchandise absolue, l'argent reparaît brusquement non comme médiateur de la circulation, mais comme la seule forme adéquate de la valeur d'échange, comme l'unique richesse, exactement tel que le conçoit le thésauriseur. Sous cette forme d'existence exclusive de la richesse, il ne se révèle pas, comme par exemple dans le système monétaire, en faisant simplement croire que toute richesse matérielle est dépréciée et sans valeur. Cette dépréciation et dévaluation totale sont réelles. C'est là la phase particulière des crises du marché mondial que l'on appelle crise monétaire. Le summum bonum [le bien suprême] que, dans ces moments, on demande à grands cris comme l'unique richesse, c'est l'argent, l'argent comptant, et toutes les autres mar­chandises, précisément par ce que ce sont des valeurs d'usage, semblent auprès de lui inutiles, des futilités, des hochets, ou encore, comme dit notre docteur Martin Luther, simples parures et ripailles. Cette brusque conversion du système de crédit en système monétaire ajoute la crainte théorique à la panique pratique, et les facteurs de la circulation frémissent devant l'impénétrable mystère de leurs propres rapports économiques[71].

De leur côté, les paiements rendent nécessaire un fonds de réserve, une accumulation d'argent à titre de moyen de paiement. La constitution de ces fonds de réserve n'apparaît plus, comme dans la thésaurisation, sous l'aspect d'une activité extérieure à la circulation elle-même, ni, comme dans la réserve de numéraire, sous celui d'une interruption purement technique du cours de la monnaie; il faut ici amasser l'argent peu à peu pour pouvoir en disposer à des échéances ultérieures déter­minées. Ainsi, alors que sous sa forme abstraite où elle passe pour un enrichissement, la thésaurisation diminue avec le développement de la production bourgeoise, cette thésaurisa­tion-ci, immédiatement imposée par le procès d'échan­ge, augmente, ou plutôt une partie des trésors qui se forment en général dans la sphère de la circulation des marchandises est absor­bée comme fonds de réserve de moyens de paiement. Plus la production bourgeoise est développée, plus ces fonds de réserve sont limités au minimum indispensable. Dans son écrit sur l'abaissement du taux de l'intérêt[72], Locke donne des renseignements intéressants sur l'importance de ces fonds de réserve à son époque. On y voit quelle fraction importante de la masse de l'argent circulant de façon générale était absorbée en Angleterre par ces réserves de moyens de paiement à l'époque précisément où le système bancaire commençait à se développer.

La loi de la quantité de l'argent en circulation, telle qu'elle résultait de l'étude de la circu­lation monétaire simple, est essentiellement modifiée par la circulation du moyen de paie­ment. Étant donnée la vitesse de rotation de la monnaie, soit comme moyen de circula­tion, soit comme moyen de paiement, la somme totale de l'argent circulant dans un temps donné sera déterminée par la somme totale des prix des marchandises à réaliser, [plus] la somme totale des paiements échus dans le même temps, moins les paiements s'annulant les uns les autres par compensation. La loi générale, selon laquelle la masse de l'argent circulant dépend des prix des marchandises, n'en est pas affectée le moins du monde, puisque le montant des paiements est lui-même déterminé par les prix fixés par contrat. Mais il apparaît d'une manière frappante que, même en supposant constantes la vitesse du cours et l'économie des paiements, la somme des prix des masses de marchandises circulant dans une période déterminée, par exemple un jour, et la masse de l'argent circulant le même jour ne coïncident nullement, car il circule une masse de marchandises dont le prix ne sera réalisé en argent que dans l'avenir et il circule une masse d'argent pour laquelle les marchandises correspondantes sont depuis longtemps sorties de la circulation. Cette dernière masse dépendra elle-même de la grandeur de la somme des valeurs des paiements qui viennent à échéance le même jour, bien qu'étant l'objet de contrats établis à des époques tout à fait différentes.

Nous avons vu que le changement de valeur de l'or et de l'argent n'affecte pas leur fonc­tion de mesure des valeurs ou de monnaie de compte. Ce changement prendra cependant une importance décisive pour la monnaie constituant le trésor, car la hausse ou la baisse de la valeur de l'or et de l'argent détermine l'augmentation ou la diminution de la grandeur de va­leur du trésor constitué en or ou en argent. L'importance de ce changement est plus grande encore pour l'argent moyen de paiement. Le paiement ne s'effectue que postérieurement à la vente des marchandises, ou encore l'argent agit à deux périodes différentes et dans deux fonctions différentes, d'abord comme mesure des valeurs, puis comme moyen de paiement correspon­dant à cette mesure. Si, dans l'intervalle, la valeur des métaux précieux varie, ou que varie le temps de travail requis pour leur production, la même quantité d'or ou d'argent, si elle sert de moyen de paiement, aura une valeur plus ou moins grande qu'au moment où il a servi de mesure des valeurs ou que le contrat a été conclu. La fonction d'une marchandise particulière comme l'or et l'argent utilisée comme monnaie ou comme valeur d'échange promue à l'autonomie entre ici en conflit avec sa nature de marchandise particulière dont la grandeur de valeur dépend de la variation de ses frais de production. La grande révolution sociale qui provoqua en Europe la chute de la valeur des métaux précieux est un fait tout aussi connu que la révolution inverse qui, aux premiers temps de la République de l'ancienne Rome, fut causée par la hausse de la valeur du cuivre, métal dans lequel étaient contractées les dettes des plébéiens. Sans pousser plus loin l'étude des fluctuations de la valeur des métaux précieux dans leur influence sur le système de l'économie bourgeoise, il apparaît dès maintenant ici qu'une baisse dans la valeur des métaux précieux favorise les débiteurs aux dépens des créanciers et qu'inversement une hausse dans leur valeur favorise les créanciers aux dépens des débiteurs.

c) Monnaie universelle.[modifier le wikicode]

L'or devient monnaie, distincte du numéraire, d'abord en se retirant de la circulation sous forme de trésor, puis en y entrant comme non-moyen de circulation, et enfin en franchissant les barrières de la circulation intérieure pour fonctionner comme équivalent général dans le monde des marchandises. C'est ainsi qu'il devient monnaie universelle.

De même que les mesures de poids générales des métaux précieux servirent de premières mesures de valeur, les noms de compte de la monnaie redeviennent à l'intérieur du marché mondial les noms de poids correspondants. De même que le métal brut amorphe (aes rude) était la forme primitive du moyen de circulation et que la forme monétaire n'était elle-même primitivement que le signe officiel du poids contenu dans les pièces métalliques, de même le métal précieux, en tant que monnaie universelle, dépouille de nouveau figure et empreinte pour reprendre la forme indifférente de barres, ou encore, quand des monnaies nationales, comme les impériales russes, les écus mexicains et les souverains anglais, circulent à l'étran­ger, leur dénomination devient indifférente et seul compte leur teneur. Comme monnaie internationale enfin, les métaux précieux remplissent de nouveau leur fonction primitive de moyen d'échange, qui, de même que l'échange des marchandises lui-même, n'a pas son origi­ne à l'intérieur des communautés primitives, mais aux points de contact entre communautés diffé­rentes. En tant que monnaie universelle, l'argent retrouve donc sa forme naturelle primitive. En sortant de la circulation intérieure, il dépouille derechef les formes particulières qui étaient nées du développement du procès d'échange à l'intérieur de cette sphère particu­lière, les formes locales qu'il avait comme étalon des prix, numéraire, monnaie d'appoint et signe de valeur.

Nous avons vu que, dans la circulation intérieure d'un pays, une seule marchandise sert de mesure des valeurs. Mais, comme dans un pays c'est l'or et dans l'autre, l'argent, qui rem­plit cette fonction, une double mesure des valeurs est valable sur le marché mondial et la mon­naie acquiert également une double existence dans toutes ses autres fonctions. La conversion des valeurs des marchandises du prix or en prix argent et inversement est chaque fois déterminée par la valeur relative de ces deux métaux, qui varie continuellement et dont la détermination apparaît ainsi comme un procès continuel. Les possesseurs de marchandises de chaque sphère intérieure de circulation sont obligés d'utiliser alternativement l'or et l'argent pour la circulation extérieure et d'échanger ainsi le métal qui sert de monnaie à l'intérieur, contre le métal dont ils ont précisément besoin comme monnaie à l'étranger. Chaque nation utilise donc les deux métaux, l'or et l'argent, comme monnaie universelle.

Dans la circulation internationale des marchandises, l'or et l'argent n'apparaissent pas comme moyens de circulation, mais comme moyens d'échange universels. Mais le moyen d'échange universel ne fonctionne que sous les deux formes développées du moyen d'achat et du moyen de paiement, dont le rapport est toutefois inversé sur le marché mondial. Dans la sphère de la circulation intérieure, la monnaie, pour autant qu'elle était numéraire, qu'elle représentait le moyen terme de l'unité en mouvement M-A-M, ou la forme purement fugitive de la valeur d'échange dans le changement de place incessant des marchandises, agissait exclusivement comme moyen d'achat. Sur le marché mondial, c'est l'inverse. L'or et l'argent apparaissent ici comme moyens d'achat quand l'échange de substance est seulement unilatéral et qu'il y a ainsi séparation entre l'achat et la vente. Le commerce limitrophe de Kiakhta, par exemple, est, de fait et par traité, un commerce de troc, où l'argent n'est que mesure de valeur. La guerre de 1857-58 incita les Chinois à vendre sans acheter. L'argent apparut alors subitement comme moyen d'achat. Pour respecter la lettre du traité, les Russes transformèrent des pièces françaises de cinq francs en marchandises d'argent non travaillées, qui servirent de moyen d'échange. L'argent-métal fonctionne continuellement comme moyen d'achat entre l'Europe et l'Amérique d'une part et l'Asie d'autre part, où ce métal se dépose sous forme de trésor. De plus, les métaux précieux fonc­tionnent comme moyens d'achat internationaux dès qu'est brusquement rompu l'équilibre habituel de l'échange de substance entre deux nations, que de mauvaises récoltes, par exem­ple, obligent l'une d'elles à acheter en quantités excep­tionnelles. Enfin les métaux précieux sont moyens de paiement international pour les pays pro­­duc­­teurs d'or et d'argent, où ils sont produit et marchandise immédiats, non formes méta­mor­phosées de la marchandise. Plus se développe l'échange des marchandises entre différen­tes sphères de circulation nationales, plus la fonction de la monnaie universelle se développe en tant que moyen de paiement pour le solde des balances internationales.

De même que la circulation intérieure, la circulation internationale exige une quantité d'or et d'argent toujours. variable. Aussi une partie des trésors accumulés sert-elle chez tous les peuples de fonds de réserve de monnaie universelle, qui tantôt se vide, tantôt se remplit de nouveau suivant les oscillations de l'échange des marchandises[73]. Indépendamment des mou­ve­ments particuliers qu'elle exécute dans son va-et-vient entre les sphères de circulation natio­nales[74], la monnaie universelle est animée d'un mouvement général dont les points de départ se trouvent aux sources de la production, d'où les courants d'or et d'argent se répandent en diverses directions sur le marché mondial. C'est en tant que marchandises que l'or et l'argent entrent ici dans la circulation mondiale et ils sont échangés comme équivalents con­tre des équivalents marchandises proportionnellement au temps de travail qu'ils contiennent, avant de tomber dans les sphères de circulation intérieures. Ils apparaissent donc dans ces dernières avec une grandeur de valeur donnée. Toute variation en hausse ou en baisse de leurs frais de production affecte donc uniformément sur le marché mondial leur valeur relative, qui, par contre, est totalement indépendante de la proportion dans laquelle l'or ou l'argent sont absorbés par diverses sphères de circulation nationales. La portion du courant de métal, qui est captée par chaque sphère particulière du monde des marchandises, entre en partie directement dans la circulation monétaire intérieure pour remplacer les espèces métalliques usées, est en partie endiguée dans les différents trésors servant de réservoirs de numéraire, de moyens de paiement et de monnaie universelle, et en partie transformée en articles de luxe, tandis que le reste enfin devient trésor tout court. Au stade développé de la production bourgeoise, la constitution de ces trésors est limitée au minimum que requiert le libre jeu du mécanisme des divers procès de la circulation. Seule la richesse en jachère devient ici trésor en tant que tel - à moins que ce ne soit la forme momentanée d'un excédent dans la balance des paiements, le résultat d'une interruption dans l'échange de substance et, partant, la solidification de la marchandise dans sa première métamorphose.

De même qu'en tant que monnaie l'or et l'argent sont conçus comme la marchandise générale, dans la monnaie universelle ils revêtent le mode d'existence correspondant de mar­chan­dise universelle. Dans la mesure où tous les produits s'aliènent en eux, ils deviennent la figure métamorphosée de toutes les marchandises et, partant, la marchandise universelle­ment aliénable. Ils sont réalisés comme matérialisation du temps de travail général dans la mesure où l'échange matériel des travaux concrets embrasse toute la surface de la terre. Ils devien­nent équivalent général dans la mesure où se développe la série des équivalents parti­culiers qui forment leur sphère d'échange. Comme, dans la circulation mondiale, les mar­chan­dises déploient universellement leur propre valeur d'échange, la forme de celle-ci, méta­mor­phosée en or et en argent, apparaît comme la monnaie universelle. Alors donc que, par leur industrie universelle et par leur trafic mondial, les nations de possesseurs de marchan­dises convertis­sent l'or en monnaie adéquate, l'industrie et le commerce ne leur appa­rais­sent que comme un moyen de soustraire la monnaie au marché mondial sous forme d'or et d'argent. En tant que monnaie universelle, l'or et l'argent sont donc à la fois le produit de la circulation générale des marchandises et le moyen d'en élargir les cercles. De même que les alchimistes en voulant faire de l'or firent naître à leur insu la chimie, c'est à l'insu des possesseurs de marchandises lancés à la poursuite de la marchandise sous sa forme magique que jaillissent les sources de l'industrie et du commerce mondiaux. L'or et l'argent aident à créer le marché mondial en ce que dans leur concept monétaire réside l'anticipation de son existence. Cet effet magique de l'or et de l'argent n'est nullement limité aux années d'enfance de la société bourgeoise; il résulte nécessairement de l'image complètement inversée que les agents du monde des marchandises ont de leur propre travail social; et la preuve en est fournie par l'influence extraordinaire qu'exerce sur le commerce mondial la découverte de nouveaux pays aurifères au milieu du XIX° siècle.

De même qu'en se développant la monnaie devient monnaie universelle, le possesseur de marchandises devient cosmopolite. A l'origine, les relations cosmopolites entre les hommes ne sont autre chose que leurs rapports en tant que possesseurs de marchandises. La marchan­dise en soi et pour soi est au-dessus de toute barrière religieuse, politique, nationale et linguistique. Sa langue universelle est le prix, et sa communauté, l'argent. Mais, avec le déve­lop­pe­ment de la monnaie universelle par opposition à la monnaie nationale, se dévelop­pe le cosmopolitisme du possesseur de marchandises sous forme de religion de la raison pratique par opposition aux préjugés héréditaires religieux, nationaux et autres, qui entravent l'échange de substance entre les hommes. Alors que le même or, qui débarque en Angleterre sous forme d'eagles américains [pièces de 10 dollars], devient souverains, circule trois jours après à Paris sous forme de napoléons, se retrouve quelques semaines plus tard à Venise sous forme de ducats, mais conserve toujours la même valeur, le possesseur de marchandises se rend bien compte que la nationalité is but the guinea's stamp [n'est que l'estampille de la guinée]. L'idée sublime dans laquelle se résout pour lui le monde entier, c'est celle du marché- du marché mondial[75].

IV. Les métaux précieux[modifier le wikicode]

Le procès de production bourgeois s'empare tout d'abord de la circulation métallique comme d'un organisme qui lui est transmis tout prêt à fonctionner, qui se transforme sans doute peu à peu, mais conserve toujours néanmoins sa structure fondamentale. La question de savoir pourquoi, au lieu d'autres marchandises, ce sont l'or et l'argent qui servent de matière de la monnaie, ce n'est pas dans le cadre du système bourgeois qu'elle se pose. Nous ne ferons donc que résumer sommairement les points de vue les plus essentiels.

Comme le temps de travail général n'admet lui-même que des différences quantitatives, il faut que l'objet, qui doit être considéré comme son incarnation spécifique, soit capable de représenter des différences purement quantitatives, ce qui suppose l'identité, l'uniformité de la qualité. C'est là la première condition pour qu'une marchandise remplisse la fonction de mesure de valeur. Si, par exemple, j'évalue toutes les marchandises en bœufs, peaux, céréa­les, etc., il me faut, en fait, mesurer en bœuf moyen idéal, en peau moyenne idéale, puisqu'il y a des différences qualitatives de bœuf à bœuf, de céréales à céréales, de peau à peau. L'or et l'argent, par contre, étant des corps simples, sont toujours identiques à eux-mêmes, et des quantités égales de ces métaux représentent donc des valeurs de grandeur égale[76]. L'autre condition à remplir par la marchandise destinée à servir d'équivalent général, condition qui découle directement de la fonction de représenter des différences purement quantitatives, est qu'on puisse la diviser en autant de fractions que l'on veut et que l'on puisse de nouveau ras­sem­bler ces fractions de manière que la monnaie de compte puisse être représentée aussi sous une forme tangible. L'or et l'argent possèdent ces qualités au plus haut degré.

Comme moyen de circulation, l'or et l'argent ont sur les autres marchandises cet avantage qu'à leur densité élevée, leur conférant un poids relativement grand pour le petit espace qu'ils occupent, correspond une densité économique leur permettant de contenir sous un petit volume une quantité relativement élevée de temps de travail, c'est-à-dire une grande valeur d'échange. Cela assure la facilité du transport, du transfert de main en main et d'un pays à l'autre, ainsi que l'aptitude à apparaître et à disparaître avec une égale rapidité - bref, la mobi­lité matérielle, le sine qua non [la condition indispensable] de la marchandise qui doit servir de perpetuum mobile dans le procès de circulation.

La grande valeur spécifique des métaux précieux, leur durabilité, leur indestructibilité relative, leur propriété de ne pas s'oxyder à l'air, et, spécialement pour l'or, de n'être pas soluble dans les acides, sauf dans l'eau régale, toutes ces propriétés naturelles font des métaux précieux la matière naturelle de la thésaurisation. Aussi Pedro Martyr, qui semble avoir été grand amateur de chocolat, dit-il, en parlant des sacs de cacao qui étaient l'une des sortes de monnaie utilisées au Mexique :

O, bienheureuse monnaie, qui offre au genre humain un doux et nourrissant breuvage et, ne pouvant être enfouie, ni longtemps conservée, préserve ses innocents possesseurs de la peste infernale de l'avarice. (De orbe novo [Alcalà 1530. Dec. 5. Cap. 4].)

La grande importance des métaux en général dans le procès de production immédiat est liée à leur fonction d'instruments de production. Indépendamment de leur rareté, la malléabilité de l'or et de l'argent en comparaison du fer et même du cuivre (à l'état durci où l'employaient les anciens) les rend impropres à ce genre d'emploi utilitaire et les prive ainsi dans une large mesure de la qualité sur laquelle repose la valeur d'usage des métaux en général. Sans utilité dans le procès de production immédiat, ils n'apparaissent pas davantage comme indispensables en tant que moyens d'existence, en tant qu'objets de consommation. On peut donc en introduire une quantité quelconque dans le procès de circulation social sans porter préjudice aux procès immédiats de production et de consommation. Leur valeur d'usage individuelle n'entre pas en conflit avec leur fonction économique. D'autre part, l'or et l'argent n'ont pas seulement le caractère négatif de choses superflues, c'est-à-dire dont on peut se passer : leurs qualités esthétiques en font le matériau naturel du luxe, de la parure, de la somptuosité, des besoins des jours de fête, bref, la forme positive du superflu et de la richesse. Ils apparaissent comme une sorte de lumière dans sa pureté native que l'homme extrait des entrailles de la terre, l'argent réfléchissant tous les rayons lumineux dans leur mélange primitif et l'or ne réfléchissant que le rouge, la plus haute puissance de la couleur. Or le sens de la couleur est la forme la plus populaire du sens esthétique en général. Le lien étymologique existant dans les différentes langues indo-européennes entre les noms des métaux précieux et les rapports de couleur a été prouvé par Jacob Grimm. (Voir son Histoire de la langue allemande.)

La faculté enfin qu'ont l'or et l'argent de passer de la forme de numéraire à la forme de lingots, de la forme de lingots à la forme d'articles de luxe et vice versa, l'avantage qu'ils ont donc sur les autres marchandises de ne pas rester prisonniers de formes d'usage déterminées, données une fois pour toutes, fait d'eux la matière naturelle de la monnaie, qui doit constam­ment passer d'une forme déterminée dans une autre.

La nature ne produit pas plus de monnaie que de banquiers, ou de cours du change. Mais, comme la production bourgeoise doit nécessairement faire de la richesse un fétiche et la cristalliser sous la forme d'un objet particulier, l'or et l'argent en sont l'incarnation adéquate. Par nature, l'or et l'argent ne sont pas monnaie, mais la monnaie est, par nature, or et argent. D'une part, la cristallisation de la monnaie en argent ou en or n'est pas seulement un produit du procès de circulation, mais, en fait, son unique produit stable. D'autre part, l'or et l'argent sont des produits finis naturels, et ils sont produits de la circulation et produits de la nature de façon immédiate et sans que les sépare quelque différence de forme que ce soit. Le produit général du procès social, ou encore le procès lui-même en tant que produit, est un produit naturel particulier, un métal caché dans les entrailles de la terre et qu'on en peut extraire[77].

Nous avons vu que l'or et l'argent ne peuvent satisfaire à ce qu'on exige d'eux comme monnaie : être des valeurs de grandeur constante. Ils possèdent toutefois, comme le remarque déjà Aristote, une grandeur de valeur plus durable que la moyenne des autres marchandises. Indépendamment de l'effet général d'une hausse ou d'une dépréciation des métaux précieux, les fluctuations du rapport de valeur de l'or et de l'argent sont d'une importance particulière, parce que sur le marché mondial ces deux métaux servent côte à côte de matière de la monnaie. Les causes purement économiques de ces changements de valeur - conquêtes et autres bouleversements politiques, qui avaient dans le monde antique une grande influence sur la valeur des métaux, n'ont qu'un effet local et passager - doivent être ramenées à la variation du temps de travail requis pour la production de ces métaux. Ce temps dépendra lui-même de leur rareté naturelle relative, ainsi que de la plus ou moins grande difficulté de se les procurer à l’état de métal pur. L'or est en fait le premier métal que découvre l'homme. La nature, d'une part, le livre elle-même sous sa forme cristalline pure, individualisé, sans com­bi­nai­son chimique avec d'autres corps, ou, comme disaient les alchimistes, à l'état vierge; d'autre part, en le soumettant aux grands lavages des cours d'eau, la nature assume elle-même l'œuvre de la technologie. Ainsi n'est exigé de l'homme que le travail le plus élémentaire pour obtenir soit l'or de rivière, soit l'or des terrains thalassiques, tandis que la production de l'argent suppose le travail de la mine et, d'une manière générale, un développement relative­ment élevé de la technique. C'est pourquoi, bien qu'il soit moins rare absolument, la valeur primitive de l'argent est relativement supérieure à celle de l'or. L'affirmation de Strabon, suivant laquelle on donnait dans une tribu arabe 10 livres d'or pour 1 livre de fer et 2 livres d'or pour 1 livre d'argent, ne semble nullement invraisemblable. Mais, à mesure que les forces productives du travail social se développent et que par suite le produit du travail simple devient plus cher par rapport à celui du travail complexe, à mesure qu'est fouillée en un plus grand nombre de points l'écorce de la terre et que tarissent les sources monétaires d'approvisionnement en or que l'on trouvait à sa surface, la valeur de l'argent diminuera par rapport à celle de l'or. A un stade donné du développement de la technologie et des moyens de communication, la découverte de nouveaux pays aurifères et argentifères fera finalement pencher la balance. Dans l'ancienne Asie, le rapport de l'or à l'argent était de 6 à 1 ou de 8 à 1; ce dernier rapport est celui que l'on constatait encore en Chine et au Japon au début du XIX° siècle; le rapport de 10 à 1, celui de l'époque de Xénophon, peut être considéré comme le rapport moyen de la période moyenne de l'antiquité. L'exploitation des mines d'argent espagnoles par Carthage et plus tard par Rome eut dans l'antiquité à peu près le même effet que la découverte des mines américaines dans l'Europe moderne. Pour l'époque de l'Empire romain, on peut considérer que le rapport moyen est en gros de 15 ou 16 à 1, bien que l'on constate fréquemment à Rome une dépréciation supérieure de l'argent. Le même mouvement, commençant par une dépréciation relative de l'or et aboutissant à la chute de la valeur de l'argent, se reproduit dans la période suivante, qui s'étend du moyen âge à nos jours. Comme au temps de Xénophon, le rapport moyen est de 10 à 1 au moyen âge et, à la suite de la découverte des mines américaines, il passe de nouveau à 16 ou 15 pour 1. La découverte des gisements d'or d'Australie, de Californie et de Colombie rend vraisemblable une nouvelle chute de la valeur de l'or *.


*Jusqu'ici, les découvertes d'Australie, etc., n'ont pas encore affecté le rapport de l'or et de l'argent. Les affirmations contraires de Michel Chevalier n'ont ni plus, ni moins de valeur que le socialisme de cet ex-saint-simonien. La cote de l’argent sur le marché de Londres prouve, il est vrai, que de 1850 à 1858 le prix-or moyen de l'argent est supérieur d'un peu moins de 3 % à ce qu'il était pour la période 1830-1850. Mais cette hausse s'explique simplement par la demande d'argent de l'Asie. De 1852 à 1858, le prix de l'argent dans les différentes années et les différents mois varie uniquement avec cette demande, et nullement avec les arrivages d’or en provenance des sources de production nouvellement découvertes. Voici un aperçu des prix-or de l'argent sur le marché de Londres.


Prix de l'argent par once (en pence)

AnnéeMarsJuilletNovembre
185261 1/860 1/461 7/8
185361 3/861 1/261 7/8
185461 7/861 3/461 1/2
185560 7/861 1/260 7/8
18566061 1/462 1/8
185761 3/461 6/861 1/2
185861 5/8--
  1. Aristote voit bien, Il est vrai, que les prix des marchandises supposent la valeur d'échange des marchan­dises : « qu'... il y eut l'échange avant qu'il y ait eu l'argent, c'est évident; car c'est la même chose, de donner cinq lits pour une maison ou autant d'argent que valent cinq lits ». D'autre part, comme c'est seulement dans le prix que les marchandises possèdent la forme de valeur d'échange les unes pour les autres, il les rend commensurables au moyen de l'argent. « Il faut que tout ait un prix; car ainsi, Il y aura toujours échange et par suite société. L'argent, telle une mesure, rend effectivement les objets commensurables [...] pour les poser ensuite égaux les uns aux autres. Car il n'y a pas de société sans échange, mais l'échange ne peut exister sans égalité, ni l'égalité sans commensurabilité. » Aristote ne se dissimule pas que ces objets différents mesurés par l'argent constituent des grandeurs absolument incommensurables. Ce qu'il cherche. c'est l'unité des marchandises sous forme de valeur d'échange et, en sa qualité de Grec de l'antiquité, il ne pouvait la trouver. Il se tire d'embarras en rendant commensurable au moyen de l'argent, dans la mesure où cela est nécessaire pour les besoins pratiques, ce qui est incommensurable en soi. « Sans doute est-il, en vérité, impossible que des objets aussi disparates soient commensurables, mais cela se produit pour les besoins pratiques. » (ARISTOTE : : Ethica Nicomachea, Livre V, chap. VIII, Édition Bekkeri, Oxonii, 1837 [Opera, vol. IX. p. 99 et suiv.].)
  2. 1° édition : Doppelarbeit (double travail) ; corrigé dans l'exemplaire II, annoté à la main. (N. R.)
  3. Cette bizarrerie qui fait qu'en Angleterre l'once d'or, en tant qu'unité de mesure de la monnaie, n'est pas subdivisée en parties aliquotes, s'explique de la façon suivante : « A l'origine, notre système monétaire n'était adapté qu'à l'emploi de l'argent, aussi une once d'argent peut-elle toujours être divisée en un nombre voulu de pièces de monnaie ; mais, comme l'or ne fut introduit qu'à une période postérieure dans un système monétaire qui n'était adapté qu'à l'argent, une once d'or ne peut pas être monnayée en un nombre correspondant de pièces de monnaie. » (MacLAREN : History of the Currency, p. 10, Londres, 1858.)
  4. Dans la 1° édition, le mot Gold (d'or) manque; corrigé dans l'exemplaire n° II, annoté à la main. (N. R.)
  5. « L'argent peut changer constamment de valeur et pourtant être mesure de la valeur tout aussi bien que s'il ne subissait aucun changement. Supposons, par exemple, qu'il ait perdu de sa valeur. Avant cette perte de valeur, une guinée aurait acheté 3 boisseaux de froment, ou le travail de six jours ; après, elle n'achèterait que 2 boisseaux de froment ou le travail de quatre jours. Dans les deux cas, les rapports du froment et du travail à l'argent étant donnés, on peut en déduire leur rapport réciproque; en d'autres termes, nous pouvons établir qu'un boisseau de froment vaut deux jours de travail. Mesurer la valeur n'implique rien d'autre et on y arrive aussi facilement après la perte de valeur qu'avant. Le fait qu'une chose soit distinguée comme mesure de valeur est totalement indépendant de la variabilité de sa propre valeur. » (BAILEY : Money and its Vicissitudes, Londres, 1837, pp. 9, 10.)
  6. « Les monnaies, dont le nom n'a plus aujourd'hui qu'un caractère idéal, sont les plus anciennes chez tous les peuples et furent toutes, pendant un certain temps, des monnaies réelles » (cette dernière affirmation est inexacte sous une forme aussi large) « et c'est précisément parce qu'elles étaient des monnaies réelles qu'on s'en est servi pour compter. » (GALIANI : Della Monota, ibid., p. 153.)
  7. Le romantique A. Müller dit : « Selon nos conceptions, tout souverain indépendant a le droit de fixer le nom à la monnaie métallique, de lui attribuer une valeur nominale sociale, rang, état et titre » (p. 228, Vol. II, A. H. MUELLER : Die Elemente der Staatskunst, Berlin, 1809). En ce qui concerne le titre, M. le conseiller aulique a raison ; il oublie seulement la teneur. Combien ses « conceptions » étaient confuses, c'est ce que montre, par exemple, le passage suivant : « Tout le monde comprend l'importance d'une juste fixation du prix monétaire, surtout dans un pays comme l'Angleterre, où le gouvernement bat monnaie gratuitement avec une grandiose libéralité [M. Müller semble croire que les membres du gouvernement anglais subviennent de leur propre poche aux frais de monnayage], où Il ne prélève pas de droit de seigneuriage, etc., et où, par conséquent, s'il fixait le prix monétaire de l'or beaucoup plus haut que le prix du marché, si, au lieu de payer comme maintenant une once d'or 3 livres sterling 17 shillings 10 ½ pence, il fixait à 3 livres sterling 19 shillings le prix monétaire d'une once d'or, toute la monnaie affluerait à l'Hôtel de la Monnaie, l'argent qu'on y recevrait serait échangé sur le marché contre de l'or qui y serait moins cher, on l'apporterait de nouveau à l'Hôtel de la Monnaie et le système monétaire tomberait dans le désordre. » (pp. 280, 281, ibid.) Pour maintenir l'ordre dans la monnaie anglaise, M. Müller tombe lui-même dans le « désordre ». Alors que shillings et pence sont simplement des noms, des noms de fractions précises d'une once d'or représentées par des jetons d'argent et de cuivre, il s'imagine que l'once d'or est évaluée en or, en argent et en cuivre, et gratifie ainsi les Anglais d'un triple standard of value [d'un triple étalon monétaire]. Il est vrai que l'emploi de l'argent comme mesure monétaire à côté de l'or ne fut formellement aboli qu'en 1816 par la 68° loi de la 56° année du règne de George III. Légalement, Il avait été déjà aboli en 1734 par la 42° loi de la 14° année du règne de George II et l'avait été beaucoup plus tôt encore dans la pratique. Deux choses qualifiaient spécialement A. Müller pour avoir une conception soi-disant supérieure de l'économie politique. D'une part, sa profonde ignorance des faits économiques et, d'autre part, son engouement de pur dilettante qui caractérisait ses rapports avec la philosophie.
  8. « Comme on demandait à Anacharsis à quelle fin les Grecs se servaient d'argent, il répondit : « pour compter. » (ATHENAEUS : Deipnosophistai, Livre IV, 49, vol. II [p. 120], Édition Schweighäuser, 1802.)
  9. G. Garnier, un des premiers traducteurs français d'Adam Smith, eut l'idée singulière d'établir dans quelle proportion étaient employées la monnaie de compte et la monnaie réelle. Le rapport est de 10 à 1. (G. GARNIER : Histoire de la monnaie depuis les temps de la plus haute antiquité, etc., vol. I, p. 78.)
  10. L'acte de Maryland de 1723 par lequel le tabac devient monnaie légale, tandis que sa valeur était ramenée à la monnaie or anglaise, soit à un penny par livre de tabac, rappelle les leges barbororum dans lesquelles, à l'inverse, on pose que des sommes d'argent déterminées sont égales aux bœufs, vaches, etc. Dans ce cas, ce n'était ni l'or, ni l'argent, mais le bœuf et la vache qui étaient la matière réelle de la monnaie de compte.
  11. C'est ainsi qu'on lit, par exemple, dans les Familiar Words de M. David Urquhart : « La valeur de l'or doit être mesurée par l'or lui-même ; comment une matière quelconque peut-elle être la mesure de sa propre valeur en d'autres objets ? La valeur de l'or doit être fixée par son propre poids sous une fausse dénomination de ce poids... et une once doit valoir tant de livres et de fractions de livre. Il y a là falsification d'une mesure et non fixation d'un étalon. » (Londres, 1856, p. 104 et suiv.)
  12. « En tant que mesure du commerce, la monnaie devrait, comme toute autre mesure, être maintenue aussi stable que possible. La chose est impossible si votre monnaie est constituée par deux métaux dont le rapport de valeur varie constamment. » (John LOCKE : Some Considerations on the Lowering of Interest, etc., 1691, p. 65, dans ses Works, 7° édition, Londres, 1768, vol. II.)
  13. 1° édition : « or ». (N. R.)
  14. « La monnaie est de deux sortes, idéale et réelle; et elle est employée de deux façons différentes : pour évaluer les choses et pour les acheter. Pour l'évaluation, la monnaie Idéale convient tout aussi bien que la monnaie réelle et peut-être mieux encore. L'autre emploi de la monnaie consiste dans l'achat des choses qu'elle évalue... Les prix et les contrats s'établissent sur une évaluation en monnaie idéale et se réalisent en monnaie réelle. » (GALIANI : Della Moneta, p. 112 et suiv.)
  15. Cela n'empêche naturellement pas le prix marchand des marchandises d'être au-dessus ou au-dessous de leur valeur. Mais cette considération est étrangère à la circulation simple et appartient à une tout autre sphère, que nous aurons à, considérer plus loin quand nous étudierons le rapport de la valeur et du prix marchand.
  16. L'extrait suivant des Leçons sur l'industrie et lu finances (Paris, 1832) de M. Isaac PEREIRE montre combien même la forme toute superficielle de l'antagonisme, qui se manifeste dans l'achat et la vente, blesse de belles âmes. Le fait que sa qualité d'inventeur et de dictateur du Crédit mobilier a valu au même Isaac la triste renommée de loup de la Bourse de Paris montre également ce qu'il faut penser de la critique sentimentale de l'économie. M. Pereire, alors apôtre de Saint-Simon, dit : « C'est parce que tous les individus sont isolés, séparés les uns des autres, soit dans leurs travaux, soit pour leur consommation, qu'il y a échange entre eux des produite de leur industrie respective. De la nécessité de l'échange est dérivée la nécessité de déterminer la valeur relative des objets. Les idées de valeur et d'échange sont donc intimement liées, et toutes deux, dans leur forme actuelle, elles expriment l'individualisme et l'antagonisme... Il n'y a lieu à fixer la valeur des produits que... parce qu'il y a vente et achat; en d'autres termes, antagonisme entre les divers membres de la société Il n'y avait lieu à s'occuper de prix, de valeur, que là où Il y avait vente et achat, c'est-à-dire où chaque individu était obligé de lutter pour se procurer les objets nécessaires à l'entretien de son existence. » (Ibid., pp. 2, 3, passim.)
  17. « L'argent n'est que le moyen et l'acheminement, au lieu que les denrées utiles à la vie sont la fin et le but. » (Boisguillebert : Le Détail de la France, 1697, dans Économistes financiers du XVIII° siècle, d'Eugène Daire, vol. 1, Paris, 1843, p. 210.)
  18. En novembre 1807 parut, en Angleterre, un ouvrage de William SPENCE sous le titre : Britain Independent of Commerce [L'Angleterre indépendante du commerce], dont William COBBETT, dans son Political Register, a développé le principe sous la forme plus radicale Perish Commerce [A bas le commerce]. En réponse, James Mill publia, en 1808, sa Defence of Commerce [Défense du commerce], dans laquelle se trouve déjà l'argument cité d'après ses Elements Of Political Economy. Dans sa polémique avec Sismondi et Malthus au sujet des crises commerciales, J.-B. Say s'appropria cette jolie trouvaille et, comme il serait Impossible de dire de quelle idée nouvelle ce comique prince de la science* aurait enrichi l'économie politique - son mérite a bien plutôt consisté dans l'impartialité qu'il a mise à comprendre également de travers ses contemporains Malthus, Sismondi et Ricardo - ses admirateurs sur le continent ont célébré en lui, à son de trompe, l'homme qui avait déterré ce fameux trésor de l'équilibre métaphysique des achats et des ventes.
    * En français dans le texte. (N. R.)
  19. Les exemples suivants permettront de voir la façon dont les économistes représentent les différentes déterminations formelles de la marchandise.
    « En possession d'argent, nous n'avons à faire qu'un échange pour acquérir l'objet de notre désir, alors qu'avec d'autres produits excédentaires il nous faut en faire deux, dont le premier (pour nous procurer l'argent) est infiniment plus difficile que le second. » (G. OPDYKE : A Treatise on Political Economy, New-York, 1851, p. 287-288.)
    « Si l'argent peut être vendu plus facilement, c'est précisément l'effet ou la conséquence naturelle de ce que les marchandises peuvent être vendues plus difficilement. » (Th. COBBETT : An Inquiry into the Causes and Modes of the Wealth of Individuals, etc., Londres, 1841, p. 117.) « L'argent a la propriété d'être toujours échangeable contre ce qu'il mesure. » (BOSANQUET : Metallic, Paper and Credit Currency, etc., Londres, 1842, p. 100.)
    « L'argent peut toujours acheter d'autres marchandises, tandis que d'autres marchandises ne peuvent pas toujours acheter de l'argent ». (Th. TOOKE : An Inquiry into the Currency Principle, 2° édition, Londres, 1844, p. 10.)
  20. La même marchandise peut être plusieurs fois achetée et revendue. Elle ne circule pas alors comme simple marchandise, mais remplit une fonction qui n'existe pas du point de vue de la circulation ample, de la simple opposition de la marchandise et de l'argent.
  21. 1° édition « de l'or ». (N. R.)
  22. 1° édition « de l'or ». (N. R.)
  23. 1° édition « de l'or ». (N. R.)
  24. La masse de la monnaie est indifférente « pourvu qu'il y en ait assez pour maintenir les prix contractés par les denrées ». (BOISGUILLEBERT : Le Détail de la France, p. 200.) « Si la circulation de marchandises de 400 millions de livres sterling exige une masse d'or de 40 millions et que cette proportion de 1/10 est le niveau adéquat, alors, si la valeur des marchandises en circulation, pour des causes naturelles, montait à 450 millions, la masse d'or devrait, pour rester à son niveau, monter à 45 millions. » (W. BLAKE : observations of the Effects produced by the Expenditure of Government, etc., Londres, 1823, pp. 80, 81.)
  25. « C'est la vitesse de rotation de l'argent, et non la quantité du métal, qui fait qu'il semble y avoir beaucoup ou peu d'agent. » (GALIANI : Della Moneta, p. 99.)
  26. Un exemple de baisse extraordinaire de la circulation métallique au-dessous de son niveau moyen a été offert par l'Angleterre, en 1858, comme on le verra par l'extrait suivant du London Economist : « En raison de la nature même du phénomène (le caractère fragmentaire de la circulation simple), on ne peut pas se procurer de données tout à fait précises sur la quantité de numéraire en fluctuation sur le marché et entre les mains des classes qui n'ont pas affaire aux banques. Mais peut-être l'activité ou la non-activité des Monnaies des grandes nations commerçantes est-elle un des indices les plus sûrs des variations de cette quantité de numéraire. On fabriquera beaucoup de monnaie quand on en utilise beaucoup, et peu quand on en utilise peu. A la Monnaie d'Angleterre, la frappe s'est élevée, en 1855, à 9 245 000 livres sterling; en 1856, à 6 476 000 livres sterling; en 1857, à 5 293 858 livres sterling. En 1858, la Monnaie n'a presque rien eu à faire. » (Economist, 10 juillet 1858, [p. 754 et suiv.]) Mais, à la même époque, il y avait dans les caves de la Banque environ 18 millions de livres sterling d'or.
  27. 1° édition : « premier », corrigé dans l'exemplaire II, annoté à la main. (N. R.)
  28. En français dans le texte. (N. R.)
  29. DODD : Curiosities of Industry, etc., Londres, 1854 [Gold : in gis mine, the mint and the workshop, p. 16].
  30. The Currency Question reviewed etc. by a Banker etc., Édimbourg, 1845, p. 69, etc. « Si un écu un peu usé était réputé valoir quelque chose de moins qu'un écu tout neuf, la circulation se trouverait continuellement arrêtée, et il n'y aurait pas un seul payement qui ne fût matière à contestation. » (G. GARNIER : Histoire de la monnaie, etc., vol. I, p. 24.)
  31. W. JACOB : An Historical Inquiry into thé Production and Consumption of the Precious Metals, Londres, 1831, vol. IL chap. XXVI, [p. 322].
  32. 1° édition : « 80 ». (N. R.)
  33. 1° édition : « 80 ». (N. R.)
  34. David BUCHANAN : Observations on the Subjects treated of in Doctor Smith's Inquiry on the Wealth of Nations, etc., Édimbourg, 1814, p. 8.
  35. 1° édition : « et ». Corrigé dans les exemplaires I et II, annotés à la main. (N. R.)
  36. Henry STORCH : Cours d'économie politique, etc., avec notes de J.-B. Say, Paris, 1823, vol. IV, p. 79. Storch a publié son ouvrage à Pétersbourg en langue française. J.-B. Say en prépara aussitôt une réimpression à Paris, complétée de prétendues « notes », qui ne contiennent, en fait, que des lieux communs. Storch (voir ses Considérations sur la nature du revenu national, Paris, 1824) accueillit sans nulle aménité cette annexion de son ouvrage par le « prince de la science ».
  37. PLATON : De Republica, Livre Il, « la monnaie est un symbole d'échange ». (Opera omnia, etc., Édition G. Stallbumius, Londres, 1850, p. 304.) Platon n'étudie la monnaie que dans ses deux déterminations de mesure de valeur et de signe de valeur, mais, en dehors du signe de valeur servant pour la circulation Intérieure, il en réclame un autre pour le trafic avec la Grèce et l'étranger. (Voir aussi le Livre V de ses Lois.)
  38. ARISTOTE : Ethica Nicomachea, Livre V, chap. XVIII, ibid. [p. 98]. « L'argent devint, par convention, l'unique moyen d'échange en vue de satisfaire les besoins réciproques. Aussi porte-t-il le nom de [...] parce qu'il ne procède pas de la nature, mais de la loi [...] et qu'il dépend de nous de le changer et de le priver de toute valeur utile. » Aristote a eu de la monnaie une conception incomparablement plus large et plus profonde que Platon. Dans le passage suivant, il expose fort bien comment du troc entre différentes communautés se dégage la nécessité de donner à une marchandise spécifique, donc à une substance ayant une valeur intrinsèque, le caractère de la monnaie. « Car, lorsque les services que l'on se rendait réciproquement en important ce qui manquait, et en exportant les choses en excédent, s'étendirent à de plus grandes distances, la nécessité fit naître l'usage de la monnaie... On convint de ne donner et de ne recevoir, dans les échanges réciproques, qu'une chose qui, ayant une valeur intrinsèque, aurait l'avantage d'être maniable... comme le fer et l'argent, ou une autre chose analogue. » (ARISTOTE : De Republica, Livre I, chap. IX, ibid., p. 141.) Michel Chevalier, qui n'a pas lu Aristote, et ne l'a pas compris, cite ce passage pour prouver que, d'après Aristote, le moyen de circulation est nécessairement constitué par une substance ayant une valeur intrinsèque. Aristote dit au contraire expressément que la monnaie, en tant que simple moyen de circulation, semble avoir une existence purement conventionnelle ou légale, comme déjà son nom l'indique, ainsi que le fait qu'elle doit effective­ment sa valeur d'usage comme monnaie seulement à, sa fonction elle-même, et non à une valeur d'usage intrinsèque. « La monnaie semble être chose vaine, n'ayant de valeur que par la loi, et n'être rien par la nature, puisque hors cours elle est dépourvue de toute espèce de valeur et incapable de répondre à aucune nécessité. » (Ibid., p. 151.)
  39. Sir John MANDEVILLE ; Voyages and Travels, Londres, édition 1705, p. 106 : « Cet empereur (de Cathay ou de Chine) peut dépenser autant qu'il lui plaît sans compter, car il est indépendant et ne fait de la monnaie qu'avec du cuir ou du papier imprimé. Et, quand cette monnaie a circulé assez longtemps pour qu'elle commence à se décomposer, on la porte au Trésor de l'empereur, et on remplace alors la vieille monnaie par de la neuve. Et cette monnaie circule dans tout le pays et dans toutes ses provinces... on ne fait de la monnaie ni d'or, ni d'argent », et, pense Mandeville, « c'est pourquoi il peut toujours se livrer à de nouvelles dépenses et aux dépenses les plus exagérées. »
  40. Benjamin FRANKLIN : Remarks and Facts relative to the American Paper Money, 1764, p. 348, ibid. : « En ce moment même, en Angleterre, la monnaie d'argent elle-même doit au cours forcé une partie de sa valeur comme moyen de paiement légal ; c'est la partie qui représente la différence entre son poids réel et sa valeur nominale. Un grand nombre des pièces d'un shilling et de 6 pence actuellement en circulation a perdu, par usure, 5, 10, 20 et certaines pièces de 6 pence jusqu'à 50 % de leur poids. Pour compenser cette différence entre la valeur réelle et la valeur nominale, on ne dispose d'aucune valeur intrinsèque, on n'a même pas de papier, on n'a rien. C'est le cours forcé, joint à la conscience de pouvoir les repasser facilement pour la même valeur, qui fait passer une pièce d'argent valant 3 pence pour une pièce de 6 pence. »
  41. BERKELEY : The Querist [Londres, 1750, p. 3]. « Si l'on conservait la dénomination de la monnaie après que sa substance métallique fut rentrée dans le néant, la circulation du commerce ne subsisterait-elle pas tout de même ? »
  42. « Pour sa fonction » : introduit dans l'exemplaire I, annoté à la main. (N. R.)
  43. « Non seulement les métaux précieux sont les signes des choses..., mais les choses sont inversement... les signes de l'or et de l'argent. » (À. GEOVIMI : Lezioni di Economia Civile, 1765, p. 281, dans CUSTODI, Parle Moderna, vol. VIII.)
  44. En français dans le texte. (N. R.)
  45. PETTY : L'or et l'argent sont « universal wealth » [richesse universelle]. Political Arithmetic, ibid., p. 242.
  46. B. MISSELDEN : Free Trade or the Means to make Trade florish, etc., Londres, 1622. « La matière naturelle du commerce est la merchandize [marchandise du commerçant] que les marchands, pour des raisons d'ordre commercial, ont appelée commodities [marchandises d'utilité]. La matière artificielle du commerce est l'argent, qui a été qualifié de sinewes of warre and of state [nerf de la guerre et de l'État]. Bien que, dans l'ordre naturel et chronologique, l'argent vienne après la merchandize, il est cependant devenu, du fait qu'il est maintenant en usage, l'essentiel » (p. 7). Il compare la marchandise et l'argent « aux deux fils du vieux Jacob, qui posait la main droite sur le plus jeune, et la gauche sur l'aîné ». (Ibid.) BOISGUILLEBERT : Dissertation sur la nature des richesses, etc., ibid. : « Voilà donc l'esclave du commerce devenu son tyran... La misère des peuples ne vient que de ce qu'on a fait un maître, ou plutôt un tyran, de ce qui était un esclave. » (pp. 399, 395.)
  47. BOISGUILLEBERT : Dissertation sur la nature des richesses, etc. « On a fait une idole de ces métaux (l’or et l'argent) et, laissant là l'objet et l'intention pour lesquels ils avaient été appelés dans le commerce, savoir pour y servir de gages dans l'échange et la tradition réciproque des denrées on les a presque quittée de ce service pour en former des divinités auxquelles on a sacrifié et sacrifie tous les jours plus de biens et de besoins précieux, et même d'hommes, que jamais l'aveugle antiquité n'en immola à ses fausses divinités, etc. » (Ibid., p. 395.)
  48. 1° édition : « achat en vente », corrigé dans les exemplaires I et II annotés à la main. (N. R.)
  49. Boisguillebert, dans la première immobilisation du perpetuum mobile, c'est-à-dire dans la négation de son existence fonctionnelle de moyen de circulation, soupçonne tout de suite son accession à l'autonomie vis-à-vis des marchandises. L'argent, dit-il, doit être « dans un mouvement continuel, ce qui ne peut être que tant qu'il est meuble, mais, sitôt qu'il devient immeuble, tout est perdu. » (Le Détail de la France, p. 213.) Ce qu'il ne voit pas, c'est que cet arrêt est la condition de son mouvement. Ce qu'il veut en réalité, c'est que la valeur d'échange* des marchandises apparaisse comme une forme purement fugitive de leur échange de substance, mais sans jamais se fixer comme but en soi.
    * Ce qui veut dire : la forme de valeur des marchandises. [Note de l'exemplaire I, annoté à la main. N. R.]
  50. Souligné par Marx dans l'exemplaire I, annoté à la main. (N. R.)
  51. « Plus les réserves en marchandises augmentent, plus celles qui existent sous forme de trésor (in treasure) diminuent. » E. MISSELDEN : Free Trade or the Means to make Trade florish, etc., p. 23.
  52. Ibid., pp. 11-13, passim.
  53. PETTY : Political Arithmetic, ibid., p. 196.
  54. François BERNIER : Voyages contenant la description des États du Grand Mogol, Paris 1830, vol. 1°, voir pp. 312-314.
  55. Martin LUTHER : Bücher von Kaufhandel und Wucher, 1524. Luther dit, au même endroit : « Dieu nous a ainsi faits, nous autres Allemands, qu'il nous faut jeter notre or et argent dans les pays étrangers, enrichir le monde entier et rester nous-mêmes des mendiants. L'Angleterre aurait sûrement moins d'or, si l'Allemagne lui laissait son drap, et le roi de Portugal en aurait moins aussi, si nous lui laissions ses épices. Calcule toi-même combien d'argent une foire de Francfort fait sortir des pays allemands sans nécessité ni raison, et tu t'étonneras comment il se fait qu'il y ait encore un liard en pays allemand. Francfort est le trou d'argent et d'or par où s'écoule hors d'Allemagne tout ce qui jaillit et pousse, tout ce qui est monnayé et frappé chez nous; si le trou était bouché, on n'entendrait plus maintenant se plaindre qu'il n'y ait partout rien que dettes et pas d'argent, que campagnes et villes soient toutes rongées par l'usure. Mais, laisse faire, cela ira tout de même comme cela : nous autres Allemands, il nous faut rester Allemands; nous n'en démordrons pas, il le faut bien. »
    Misselden, dans l'ouvrage cité plus haut, veut au moins retenir l'or et l'argent dans le cercle de la chrétienté : « L'argent est réduit par le commerce fait hors de la chrétienté avec la Turquie, la Perse, et les Indes orientales. Le commerce s'y fait le plus souvent avec de l'argent comptant, mais cela se passe tout autrement que pour le commerce qui se fait à l'intérieur de la chrétienté même. Car, bien que le commerce se fasse avec de l'argent comptant à l'intérieur de la chrétienté, l'argent n'en reste pas moins toujours enfermé à l'intérieur de ses frontières. Il y a là en effet courant et contre-courant, flux et reflux de l'argent dans le commerce fait à l'intérieur de la chrétienté, car, parfois, il est plus abondant à un endroit et fait davantage défaut à un autre, selon qu'il y a disette dans un pays et surabondance dans l'autre : il va et vient et tournoie dans le cercle de la chrétienté, mais reste toujours enfermé dans les limites de son enceinte. L'argent avec lequel on va faire du commerce hors de la chrétienté dans les susdite pays, lui, s'en va toujours et ne revient jamais. » [pp. 19, 20.)
  56. 1° édition : Glied (terme). Corrigé : Seite (membre) dans l'exemplaire II, annoté à la main. (N. R.)
  57. « C'est dans l'argent qu'est l'origine de l'avarice... peu à peu se déchaîne une sorte de rage qui n'est déjà plus de l'avarice, mais la soif de l'or. » (PLINE : Historia naturalis, Livre XXXIII, chap. III, parag. 14.)
  58. Horace ne comprend donc rien à la philosophie de la thésaurisation quand Il écrit (Satires. Livre II, satire in [vers 104-110]) :
    « Si quelqu'un achetait des cythares pour les emmagasiner, alors qu'il ne s'adonne ni à la cythare, ni à aucune des muses ; si, n'étant pas cordonnier, Il achetait alênes et formes, et des voiles de navire, n'ayant nul goût pour le commerce maritime, on crierait de toutes parts au fou et à l'insensé, et ce ne serait pas à tort. En quoi diffère-t-il de lui celui qui enfouit argent et or, et qui, sans savoir se servir des trésors qu'il accumule, se croirait sacrilège d'y toucher ? »
    M. Senior comprend mieux la chose : « L'argent parait être la seule chose dont le désir est universel, et il en est ainsi parce que l'argent est une richesse abstraite et parce que les hommes, en le possédant, peuvent satisfaire à tous leurs désirs et à tous leurs besoins, de quelque nature qu'ils soient. » (Principes fondamentaux de l'économie politique, traduit par le comte Jean Arrivabene, Paris, 1836, p. 221.) Ou encore Storch : « Comme le numéraire représente toutes les autres richesses.... on n'a qu'à amuser de l'argent pour se procurer toutes les différentes espèces de richesses qui existent dans le monde. » (Cours d'économie politique, etc., ibid., vol. II, p. 135.)
  59. Un exemple montre combien l'inner man [l'homme Intérieur] reste Inchangé chez l'individu possesseur de marchandises, même s'il s'est civilisé et est devenu capitaliste; c'est celui de ce représentant londonien d'une banque cosmopolite qui avait trouvé comme blason adéquat un billet de banque de 100 000 livres sterling qu'il avait pendu au mur sous verre et encadré. Le piquant de l'affaire, c'est le regard condescendant et Ironique que, du haut de sa distinction, le billet de banque laisse tomber sur la circulation.
  60. Voir le passage de Xénophon, cité plus loin.
  61. JACOB : An Historical Inquiry into the Production and Consumption of the Precious Malais, vol. II, chap. XXV et XXVI.
  62. « Aux époques de grande agitation et d'insécurité, particulièrement pendant les soulèvements intérieurs et les invasions, les objets d'or et d'argent sont rapidement transformés en monnaie ; dans les périodes de calme et de bien-être, au contraire, la monnaie est transformée en argenterie et en bijoux. » (Ibid., vol. Il, p. 367.)
  63. Dans le passage suivant, Xénophon étudie l'argent sous ses formes spécifiques de monnaie et de trésor : « Dans cette industrie, la seule de toutes celles que le connaisse, nul n'éveille l'envie des autres personnes qui s'y livrent... Car, plus les mines d'argent semblent riches, plus on extrait d'argent, et plus elles attirent de gens vers ce travail. Quand on a acquis suffisamment d'ustensiles pour le ménage, on n'achète pas grand'chose de plus; mais l'argent, personne n'en possède usez pour ne pas désirer en avoir davantage et, si quelqu'un en a à suffisance, il enfouit le superflu et n'y trouve pas moins de plaisir que s'il l'utilisait. C'est notamment quand les vignes sont florissantes que les gens ont particulièrement besoin d'argent. Car les hommes veulent acheter non seulement de belles armes, mais aussi de bons chevaux, des maisons et un mobilier magnifiques; les femmes, elles, ont envie de toutes sortes de vêtements et de bijoux d'or. Mais, quand les villes souffrent de disette par suite de mauvaises récoltes ou de guerre, on a besoin de monnaie pour acheter des vivres, en raison de l'infertilité du sol, ou pour enrôler des troupes auxiliaires. » (XÉNOPHON : De Vectigalibus, chap. IV.) Aristote dans le chapitre IX, Livre 1° de La République, expose les deux mouvements opposés de la circulation M-A-M et A-M-A sous les noms de « Économique » et « Chrématistique ». Les tragiques grecs, notamment Euripide, opposent ces deux formes de la circulation sous les noms de [...] à [le droit] et de [...] [l'intérêt].
  64. Du capital est naturellement avancé aussi sous forme d'argent, et l'argent avancé peut être du capital avancé, mais ce point de vue ne rentre pas dans le cadre de la circulation simple.
  65. Je m'en tiens à mon reçu. (Shylock, dans Le Marchand de Venise, de Shakespeare.) (N. R.)
  66. 1° édition : « moyens d'achat et moyens de paiement ». Corrigé dans l'exemplaire I, annoté à la main. (N. R.)
  67. Différence entre moyen d'achat et moyen de paiement soulignés dans Luther. [Note de l'exemplaire I, annoté à la main.]
  68. M. Macleod, malgré toute la suffisance doctrinaire dont font preuve ses définitions, comprend si peu les rapports économiques les plus élémentaires qu'il fait dériver l'argent en général de sa forme la plus développée, celle de moyen de paiement. Il dit, entre autres : comme les gens n'ont pas toujours besoin en même temps de leurs services réciproques, ni de services de même grandeur de valeur, « Il resterait une certaine différence ou une certaine somme de service payable par le premier au second... la dette ». Le bénéficiaire de cette dette a besoin des services d'un tiers, qui n'a pas immédiatement besoin des siens, et « il transfère au troisième la dette que le premier a envers lui. La reconnaissance de dette passe ainsi de main en main... moyen de circulation... Quand on reçoit une obligation exprimée en monnaie métallique, on peut disposer non seulement des services du débiteur primitif, mais de ceux de la communauté laborieuse tout entière ». (MACLEOD : Theory and Practice of Banking, etc., Londres, 1855, vol. 1°, [p. 23 et suiv., 29].)
  69. BAILEY : Money and its Vicissitudes, Londres, 1837, p. 3 : « L'argent est la marchandise générale des contrats, ou celle en quoi sont conclus la plupart des contrats de propriété qui doivent être exécutés à une époque ultérieure. »
  70. SENIOR (Principes fondamentaux, etc.) dit, page 221 : « Comme la valeur de toute chose varie dans une période de temps donnée, on convient alors que le paiement se fera au moyen de cette chose dont la valeur paraîtra devoir être moins affectée par des causes éventuelles et qui paraîtra devoir conserver longtemps la même... faculté moyenne d'acheter d'autres objets. C'est ainsi que la monnaie devient l'expression ou [le] représentant de la valeur ». C'est l'inverse. C'est parce que l'or, l'argent, etc., sont devenus monnaie, c'est-à-dire le mode d'existence de la valeur d'échange promue à l'autonomie, qu'ils deviennent moyens de paiement universels. Là où intervient la considération de la durée de la grandeur de valeur de la monnaie mentionnés par M. Senior, c'est-à-dire dans les périodes où la monnaie s'impose par la force des choses comme moyen de paiement général, on constate justement aussi une oscillation de la grandeur de valeur de la monnaie. En Angleterre, l'époque d'Elizabeth a constitué l'une de ces périodes, et c'est alors que lord Burleigh et sir Thomas Smith, considérant la dépréciation des métaux précieux, qui devenait sensible, firent passer au Parlement un acte obligeant les Universités d'Oxford et de Cambridge à se réserver un tiers de leurs rentes foncières en froment et en orge.
  71. Boisguillebert, qui voudrait empêcher les rapports de production bourgeois de se cabrer devant les bourgeois eux-mêmes, marque, dans ses idées, une prédilection pour les formes de l'argent où il n’apparaît qu'idéalement ou de manière fugitive. Ainsi avait-il fait pour le moyen de circulation. Ainsi fait-il pour le moyen de paiement. Ce qu'une fois encore il ne voit pas, c'est le passage immédiat de l'argent de sa forme Idéale à sa réalité extérieure, c'est que la mesure des valeurs, imaginée seulement, recèle déjà le dur argent à l'état latent. Le fait, dit-il, que l'argent est une simple forme des marchandises elles-mêmes apparaît dans le grand commerce, où l'échange s'effectue sans intervention de l'argent après que « les marchandises sont appréciées ». (Le détail de la France, ibid., p. 210.)
  72. Locke : Some Considerations on the lowering of Interest, etc.. ibid. pp. 17, 18.
  73. « L'argent accumulé vient s'ajouter à la somme qui, pour être effectivement dans la circulation et pour satisfaire aux éventualités du commerce, s'éloigne et abandonne la sphère de la circulation elle-même. » (G. R. CARLI, note à VERRI : Meditazioni sulla Economia Politica, p. 196, vol. XV, collection Custodi, ibid.)
  74. 1° édition : « internationales ». Corrigé dans l’exemplaire I, annoté à la main. (N. R.)
  75. MONTANARI : Della Moneta (1683), ibid., p. 40 : « Les relations entre tous les peuples sont Bi étendues sur tout le globe terrestre, que l'on peut presque dire que le monde entier est devenu une seule ville où se tient une foire permanente de toutes les marchandises et où chacun, sans sortir de chez lui, peut, au moyen de l'argent, s'approvisionner et jouir de tout ce qu'ont produit n'importe où la terre, les animaux et le labeur humain. Merveilleuse Invention. »
  76. « Les métaux possèdent cette propriété et cette particularité que chez eux seulement tout se ramène à une seule chose, qui est la quantité : Ils n'ont reçu de la nature, ni dans leur structure interne, ni dans leur forme et leur façon externes, de diversité de qualité. » (Galiani : Della Moneta, p. 130.)
  77. En 780, une foule de pauvres gens émigra pour aller laver les sables aurifères au sud de Prague, et trois hommes purent, en un jour, extraire 3 marcs d'or. En conséquence, l'affluence aux digginqs [placers] et le nombre de bras enlevés à l'agriculture furent si grands que, l'année suivante, le pays fut éprouvé par la famine. (Voir M. G. KOERNER : A bhandlung von dem Altertum des bahmischn Bergwerks, Schneeberg, 1768. [p. 37 et suiv.])