Note A. Considérations historiques sur l'analyse de la marchandise

De Marxists-fr
Aller à la navigation Aller à la recherche

La réduction analytique de la marchandise en travail sous la double forme de la réduction de la valeur d'usage en travail concret, ou activité productive pour une fin déterminée, et de la réduction de la valeur d'échange en temps de travail, ou travail social égal, est le résultat criti­que des recherches poursuivies pendant plus d'un siècle et demi par l'économie politique classi­que, qui commence en Angleterre avec William Petty, en France avec Boisguillebert[1], et finit en Angleterre avec Ricardo et en France avec Sismondi.

Petty résout la valeur d'usage en travail sans se faire d'illusion sur le fait que la nature conditionne sa force créatrice. Il conçoit immédiatement le travail réel sous son aspect social général, comme division du travail[2]. Cette conception de la source de la richesse matérielle ne reste pas chez lui plus ou moins stérile, comme par exemple chez son compatriote Hobbes; elle le conduit à l'Arithmétique politique, cette première forme sous laquelle l'écono­mie politique s'individualise comme science indépendante. Toutefois, il prend la valeur d'échange comme elle apparaît dans le procès d'échange des marchandises, en tant que monnaie, et la monnaie elle-même en tant que marchandise existante, comme or et argent. Prisonnier des conceptions du système monétaire, il déclare que le genre particulier de travail concret, par lequel s'acquièrent l'or et l'argent, est un travail créateur de valeur d'échange. Il pense, en effet, que le travail bourgeois n'a pas à produire de valeur d'usage immédiate, mais de la marchandise, une valeur d'usage capable, par son aliénation dans le procès d'échange, de se manifester sous forme d'or et d'argent, c'est-à-dire de monnaie, c'est-à-dire de valeur d'échange, c'est-à-dire de travail général matérialisé. Son exemple montre cependant de façon frappante que reconnaître le travail comme source de la richesse matérielle n'exclut nullement la méconnaissance de la forme sociale déterminée sous laquelle le travail constitue la source de la valeur d'échange.

Boisguillebert, de son côté, sinon consciemment, du moins en fait, résout la valeur d'échange de la marchandise en temps de travail lorsqu'il détermine la « juste valeur » par l'exacte proportion, dans laquelle le temps de travail des individus est réparti entre les branches particulières de l'industrie, et qu'il représente la libre concurrence comme le procès social qui établit cette exacte proportion. Mais en même temps, et au contraire de Petty, il s'attaque fanatiquement à l'argent, dont l'intervention troublerait selon lui l'équilibre naturel ou l'harmonie de l'échange des marchandises et qui, fantastique Moloch, exigerait en sacrifice toute la richesse naturelle. Or si, d'un côté, cette polémique contre l'argent est liée à des circonstances historiques déterminées, Boisguillebert guerroyant[3] contre la passion de l'or, aveugle et destructrice qui régnait à la cour d'un Louis XIV, chez ses fermiers généraux et dans sa noblesse, alors que Petty, lui, célèbre dans la passion de l'or le ressort puissant qui pousse un peuple au développement industriel et à la conquête du marché mondial, on voit néanmoins en même temps surgir ici l'antagonisme de principe plus profond qui réapparaît comme un contraste permanent entre les économies politiques typiquement anglaise et typiquement française[4]. Boisguillebert, en effet, n'a en vue[5] que le contenu matériel de la richesse, la valeur d'usage, la jouissance[6], et il considère la forme bourgeoise du travail, la production des valeurs d'usage en tant que marchandises et le procès d'échange des marchan­dises comme la forme sociale naturelle sous laquelle le travail individuel atteint ce but. Aussi, quand il se trouve en face du caractère spécifique de la richesse bourgeoise, comme dans le cas de l'argent, croit-il à l'ingérence de facteurs étrangers usurpateurs et s'emporte-t-il contre le travail bourgeois sous l'une de ses formes tout en l'exaltant, en utopiste, sous l'autre[7]. Boisguillebert nous donne la preuve que l'on peut tenir le temps de travail pour mesure de la grandeur de valeur des marchandises, tout en confondant le travail matérialisé dans la valeur d'échange des marchandises et mesuré par le temps avec l'activité naturelle immédiate des individus.

La première analyse qui, consciemment et avec une clarté qui frise presque la banalité, réduise la valeur d'échange en temps de travail, se trouve chez un homme du nouveau monde, où les rapports de production bourgeois, importés en même temps que leurs agents, grandissaient rapidement sur un sol qui compensait par une surabondance d'humus son manque de tradition historique. Cet homme est Benjamin Franklin qui, dans son ouvrage de jeunesse, écrit en 1719 et envoyé à l'impression en 1721, formula la loi fondamentale de l'économie politique moderne[8]. Il affirme la nécessité de rechercher une autre mesure des valeurs que les métaux précieux. Cette mesure est, selon lui, le travail.

Par le travail, on peut tout aussi bien mesurer la valeur de l'argent que celle de toutes les autres choses. Supposez, par exemple, qu'un homme soit occupé à produire du blé tandis qu'un autre extrait et raffine de l'argent. Au bout de l'année ou de toute autre période de temps déterminée, le produit total en blé et celui en argent constituent les prix naturels l'un de l'autre et, si l'un représente 20 boisseaux et l'autre 20 onces, le travail employé pour produire un boisseau de blé vaut alors une once d'argent. Mais si, grâce à la découverte de mines plus proches, plus facilement accessibles, d'un rendement supérieur, un homme arrive à produire désormais 40 onces d'argent aussi aisément que 20 auparavant, et si le même travail reste nécessaire pour produire 20 boisseaux de blé, alors 2 onces d'argent n'auront pas plus de valeur que le même travail employé pour produire un boisseau de blé et le boisseau, qui avait auparavant la valeur d'une once, en vaudra désormais deux, caeteris paribus [toutes choses égales d'ailleurs]. La richesse d'un pays doit donc être évaluée par la quantité de travail que ses habitants sont capables d'acheter[9].

Du point de vue de l'économie politique, le temps de travail se présente tout d'abord chez Franklin sous l'aspect limité de mesure des valeurs. La transformation des produits réels en valeurs d'échange va de soi et il ne s'agit donc que de trouver un étalon pour leur grandeur de valeur.

Comme le commerce, dit-il, n'est en général autre chose qu'un échange de travail contre travail, c'est par le travail qu'on estimera le plus exactement la valeur de toutes choses[10].

Si l'on remplace ici le mot travail par travail réel, on s'aperçoit immédiatement qu'il y a confusion entre le travail sous une forme et le travail sous son autre forme. Le commerce, par exemple, consistant en un échange de travail de cordonnier, de travail de mineur, de travail de fileur, de travail de peintre, etc., est-ce en travail de peintre que s'évaluera le plus exactement la valeur de bottes ? Franklin pensait au contraire que la valeur de bottes, de pro­duits miniers, de filés, de tableaux, etc., est déterminée par le travail abstrait, qui ne possè­de pas de qualité particulière et n'est donc mesurable que par la seule quantité[11]. Mais, comme il ne pousse pas son développement jusqu'à faire du travail contenu dans la valeur d'échange le travail général abstrait, le travail social issu de l'aliénation universelle des travaux indivi­duels, il lui est nécessairement impossible de reconnaître dans l'argent la forme d'existence immé­diate de ce travail aliéné. Pour lui, il n'y a donc pas de connexion interne entre l'argent et le travail créateur de valeur d'échange, et l'argent est au contraire un instrument introduit du dehors dans l'échange pour la commodité technique[12]. L'analyse de la valeur d'échange de Franklin demeura sans influence immédiate sur la marche générale de la science parce qu'il se contente de traiter des points particuliers de l'économie politique à l'occasion de problèmes pratiques déterminés. L'opposition entre travail utile réel et travail créateur de valeur d'échange a occupé l'atten­tion de l'Europe au cours du XVIII° siècle sous la forme du problème suivant : quel genre particulier de travail réel est la source de la richesse bourgeoise ? Cela sous-entendait donc que n'importe quel travail qui se réalise dans des valeurs d'usage, ou qui procure des produits, ne crée pas immédiatement pour autant de la richesse. Pour les physiocrates toutefois, comme pour leurs adversaires, la question brûlante n'est pas de savoir quel travail crée la valeur, mais lequel crée la plus-value. Ils traitent ainsi le problème sous une forme complexe avant de l'avoir résolu sous sa forme élémentaire, ainsi qu'il arrive dans toutes les sciences, dont la marche historique ne conduit qu'après mille détours et traverses aux véritables points de départ. A la différence d'autres architectes, les savants ne dessinent pas seulement des châteaux en l'air, ils construisent un certain nombre d'étages habitables avant de poser la première pierre de l'édifice. Sans nous arrêter ici plus longtemps aux physiocrates et passant sous silence toute une série d'économistes italiens dont les intuitions plus ou moins perti­nentes ont effleuré l'analyse exacte de la marchandise[13], venons-en tout de suite à l'Anglais qui, le premier, ait traité dans son ensemble du système de l'économie bourgeoise, à sir James Steuart[14]. Comme les catégories abstraites de l'économie politique sont encore chez lui en voie de séparation de leur contenu matériel, elles ont un aspect fluide et peu fixé; c'est le cas de la valeur d'échange. A un endroit, il détermine la valeur réelle par le temps de tra­vail (What a workman can perform in a day [ce que peut accomplir un travailleur en une journée]), mais, à côté, figurent dans une entière confusion salaire et matière première[15]. A un autre endroit, on le voit de façon plus frappante encore aux prises avec le contenu matériel de la mar­chandise. Le matériau naturel contenu dans une marchandise, par exemple l'argent dans un tissu d'argent, il l'appelle la valeur intrinsèque [intrinsic worth] de la marchandise, tandis qu'il appelle le temps de travail qu'elle contient, sa valeur d'usage [useful value].

La première, dit-il, est quelque chose de concret en soi..., la valeur d'usage au contraire doit être évaluée d'après le travail qu'il en a coûté pour la produire. Le travail employé à la transformation de la matière représente une portion du temps d'un homme, etc...[16]

Ce qui distingue Steuart de ses prédécesseurs et de ses successeurs, c'est la différenciation rigoureuse qu'il établit entre le travail spécifiquement social, qui se manifeste dans la valeur d'échange, et le travail concret, qui a pour but la production de valeurs d'usage. « Le travail, dit-il, qui, par son aliénation [alienation], crée un équivalent général [universal equivalent], je l'appelle industrie. » Le travail en tant qu'industrie, il ne le distingue pas seulement du tra­vail concret, mais aussi d'autres formes sociales du travail. C'est pour lui la forme bourgeoise du travail par opposition à ses formes antiques et médiévales. Ce qui l'intéresse en particulier, c'est l'opposition entre le travail bourgeois et le travail féodal, qu'il avait étudié dans sa période de déclin aussi bien en Écosse même qu'au cours des grands voyages qu'il avait faits sur le continent. Steuart savait naturellement fort bien qu'aux époques prébourgeoises aussi le produit revêt la forme de la marchandise et la marchandise la forme de l'argent, mais il prouve avec force détails que la marchandise, en tant que forme fondamentale élémentaire de la richesse, et l'aliénation, en tant que forme prédominante de l'appropriation, n'appartiennent qu'à la période de la production bourgeoise et que, partant, le caractère du travail créateur de valeur d'échange est spécifiquement bourgeois[17].

Après que l'on eut déclaré tour à tour que les formes particulières du travail concret, l'agriculture, la manufacture, la navigation, le commerce, etc., étaient les vraies sources de la richesse, Adam Smith proclama que le travail en général, le travail sous son aspect social général en tant que division du travail, était l'unique source de la richesse matérielle ou des valeurs d'usage. Alors que l'élément naturel lui échappe ici totalement, cet élément le poursuit dans la sphère de la richesse purement sociale, de la valeur d'échange. Sans doute, Adam détermine-t-il la valeur de la marchandise par le temps de travail qu'elle contient, mais pour reléguer ensuite la réalité de cette détermination de la valeur dans les temps préada­mites. Autrement dit, ce qui lui semble vrai au point de vue de la simple marchandise, devient pour lui obscur dès que se substituent à elle les formes plus élevées et plus complexes de capital, travail salarié, rente foncière, etc. C'est ce qu'il exprime en disant que la valeur des marchandises était mesurée par le temps de travail qu'elles contiennent au paradise lost [paradis perdu] de la bourgeoisie, où les hommes s'affrontaient non comme capitalistes, sala­riés, propriétaires fonciers, fermiers, usuriers, etc., mais seulement comme simples pro­duc­teurs de marchandises et simples échangistes de marchandises. Il confond constamment la détermination de la valeur des marchandises par le temps de travail qu'elles recèlent, avec la détermination de leurs valeurs par la valeur du travail; partout il hésite quand il entre dans le détail et prend à tort l'équation objective qu'établit brutalement le procès social entre les travaux inégaux, pour l'égalité de droits subjective[18] des travaux individuels[19]. Quant au passage du travail réel, au travail créateur de valeur d'échange, c'est-à-dire au travail bour­geois sous sa forme fondamentale, il cherche à le réaliser par la division du travail. Or autant il est exact que l'échange privé suppose la division du travail, autant il est inexact que la division du travail suppose l'échange privé. Chez les Péruviens, par exemple, le travail était extrêmement divisé bien qu'il n'y eût pas d'échange privé, d'échange de produits sous forme de marchandises.

Contrairement à Adam Smith, David Ricardo a nettement dégagé le principe de la déter­mination de la valeur de la marchandise par le temps de travail et il montre que cette loi régit également les rapports de production bourgeois qui semblent le plus en contradiction avec elle. Les recherches de Ricardo se bornent exclusivement à la grandeur de valeur et, en ce qui concerne cette dernière, il soupçonne tout au moins que la réalisation de la loi suppose des conditions historiques déterminées. Ainsi, il dit que la détermination de la grandeur de valeur par le temps de travail n'est valable que pour les marchandises « qui peuvent être multipliées à volonté par l'industrie et dont la production est soumise à une concurrence illimitée[20] ». Cela signifie seulement, en fait, que la loi de la valeur suppose, pour son com­plet développement, la société de la grande production industrielle et de la libre concurrence, c'est-à-dire la société bourgeoise moderne. Au reste, Ricardo considère la forme bourgeoise du travail comme la forme naturelle éternelle du travail social. Au pêcheur et au chasseur primitif, qu'il considère comme possesseurs de marchandises, il fait immédiatement échanger poisson et gibier proportionnellement au temps de travail matérialisé dans ces valeurs d'échan­ge. Il commet à cette occasion l'anachronisme qui consisterait à faire se référer le pê­cheur et le chasseur primitifs, pour l'évaluation de leurs instruments de travail, aux tableaux d'annuités ayant cours à la Bourse de Londres en 1817. Les « Parallélogrammes de monsieur Owen » semblent être la seule forme de société qu'il ait connue en dehors de la forme bourgeoise. Bien que prisonnier de cet horizon bourgeois, Ricardo dissèque l'économie bourgeoise, qui a dans ses profondeurs un aspect totalement différent de ce qu'elle paraît être à la surface, avec une telle rigueur théorique, que lord Brougham a pu dire de lui : Mr. Ricardo seemed as if he had dropped from an other planet. [M. Ricardo semblait tombé d'une autre planète.] Dans une polémique directe avec Ricardo, Sismondi, en même temps qu'il insistait sur le caractère spécifiquement social du travail créateur de valeur d'échange[21], indiquait comme la « caractéristique de notre progrès économique » la réduction de la grandeur de valeur au temps de travail nécessaire, au « rapport entre le besoin de toute la société et la quantité de travail qui suffit pour satisfaire ce besoin[22] ». Sismondi s'est libéré de la conception de Boisguillebert suivant laquelle le travail créateur de valeur d'échange serait falsifié par l'argent, mais, comme Boisguillebert l'argent, il dénonce, lui, le grand capital industriel. Si, avec Ricardo, l'économie politique tire sans ménagements sa dernière consé­quence et trouve ainsi sa conclusion, cette conclusion est complétée par Sismondi chez qui on la voit douter d'elle-même.

Comme c'est Ricardo qui, donnant à l'économie politique classique sa forme achevée, a formulé et développé de la façon la plus nette la loi de la détermination de la valeur par le temps de travail, c'est naturellement sur lui que se concentre la polémique soulevée par les économistes. Si l'on dépouille cette polémique de la forme inepte qu'elle revêt la plupart du temps[23], elle se résume dans les points suivants :

Premièrement. - Le travail lui-même a une valeur d'échange et des travaux différents ont une valeur d'échange différente. C'est un cercle vicieux de faire d'une valeur d'échange la mesure de la valeur d'échange, puisque la valeur d'échange, qui sert à mesurer, a besoin elle-même à son tour d'une mesure. Cette objection se fond dans le problème suivant : le temps de travail comme mesure immanente de la valeur d'échange étant donné, développer sur cette base le salaire du travailleur. La réponse est donnée par la théorie du travail salarié.

Deuxièmement. - Si la valeur d'échange d'un produit est égale au temps de travail qu'il contient, la valeur d'échange d'une journée de travail est égale au produit d'une journée de travail. Ou encore, il faut que le salaire soit égal au produit du travail[24]. Or c'est le contraire qui se produit. Ergo [donc] cette objection se fond dans le problème suivant : comment la production, sur la base de la valeur d'échange déterminée par le seul temps de travail, conduit-elle à ce résultat, que la valeur d'échange du travail est inférieure à la valeur d'échange de son produit ? Nous résoudrons ce problème en étudiant le capital.

Troisièmement. - Le prix de marché des marchandises tombe au-dessous ou dépasse leur valeur d'échange suivant les variations de l'offre et de la demande. Par conséquent, la valeur d'échange des marchandises est déterminée par le rapport de l'offre et de la demande et non par le temps de travail qu'elles contiennent. Pratiquement, cette étrange conclusion soulève simplement la question suivante : comment se forme sur la base de la valeur d'échange un prix marchand différent de cette valeur, ou plus exactement comment la loi de la valeur d'échange ne se réalise-t-elle que dans son propre contraire ? Ce problème est résolu dans la théorie de la concurrence.

Quatrièmement. - La dernière contradiction et la plus péremptoire en apparence, quand elle n'est pas, comme à l'ordinaire, présentée sous la forme d'exemples baroques, est la suivante : si la valeur d'échange n'est autre que le temps de travail contenu dans une marchandise, comment des marchandises qui ne contiennent pas de travail peuvent-elles posséder une valeur d'échange, ou, autrement dit, d'où vient la valeur d'échange de simples forces de la nature ? Ce problème est résolu dans la théorie de la rente foncière.

  1. Une étude comparative des ouvrages et des caractères de Petty et de Boisguillebert, indépendamment du jour qu'elle jetterait sur le contraste social existant entre l'Angleterre et la France à la fin du XVII° siècle et au début du XVIII° siècle, permettrait d'exposer la genèse du contraste national existant entre les économies politiques anglaise et française. Le même contraste se répète à la fin avec Ricardo et Sismondi.
  2. Petty a développé aussi l'idée de la division du travail considérée comme force productive, et cela sur un plan beaucoup plus vaste qu'Adam Smith. Voir : An Essay concerning the Multiplication of Mankind, etc., 3° édition, 1686, p. 35-36. Là, il montre les avantages de la division du travail pour la production non seulement par l'exemple de la fabrication d'une montre, comme le fit plus tard Adam Smith par la fabrication d'une aiguille, mais aussi en étudiant en même temps une ville et tout un pays au point de vue des grandes fabriques. C'est à cette « illustration of the admirable Sir William Petty » [explication de l'admirable M. William Petty] que se réfère le Spectator du 26 novembre 1711. C'est donc par erreur que Mac Culloch suppose que le Spectator confond Petty avec un écrivain plus jeune de quarante ans. Voir MAC CULLOCH : The Litterature of Political Economy, a classified catalogue, Londres, 1845, p. 105. Petty a conscience d'être le fondateur d'une science nouvelle. Sa méthode, dit-il, « n'est pas la méthode traditionnelle ». Au lieu d'aligner une série de comparatifs, de superlatifs et d'arguments spéculatifs, il a entrepris, dit-il, de parler ln terms of number, weight or measure [De chiffres, poids ou mesures], de se servir uniquement d'arguments déduits de l'expérience sensible et de ne considérer que les causes as have visible foundations in nature [qui ont un fondement visible dans la nature]. Il laisse à d'autres le soin d'étudier les causes qui dépendent des mutable minds, opinions, appetites and passions of particular men [des conceptions, opinions, tendances et passions également changeantes des individus]. (Political Arithmetic, etc., Londres, 1699, préface.) Sa géniale audace se révèle, par exemple, dans sa proposition de transférer tous les habitants et les biens meubles de l'Irlande et de la Haute-Écosse dans le reste de la Grande-Bretagne. « On épargnerait ainsi du temps de travail, on augmenterait la force productive du travail et « le roi et ses sujets deviendraient plus riches et plus forts » (Political Arithmetic, chap. IV (p. 225]). Elle se révèle aussi dans le chapitre de son Arithmétique politique où, à une époque où la Hollande continuait à jouer un rôle prépondérant comme nation commerçante et où la France semblait devenir la puissance marchande prédominante, il démontre que l'Angleterre est appelée à faire la conquête du marché mondial : « That the King of England's subjects have stock competent and convenient to drive the trade of the whole commercial world » [que les sujets du roi d'Angleterre disposent d'un capital approprié et suffisant pour faire marcher tout le commerce mondial] (ibid., chap. X, [p. 272]). « That the impedimenta of Englands greatness are but contingent and removeable. » [Que les obstacles à la grandeur de l'Angleterre sont fortuits et peuvent être écartés.] (p. 247 et suiv.) Un humour original remplit tous ses écrits. Ainsi montre-t-il, par exemple, que les choses se passèrent sans la moindre sorcellerie quand la Hollande, qui était alors le pays modèle pour les économistes anglais, tout comme l'est aujourd'hui l'Angleterre pour les économistes continentaux, fit la conquête du marché mondial, « without snob angelical wits and judgements, as some attribute to the Hollanders » [sans cette miraculeuse intelligence que beaucoup attribuent aux Hollandais] (ibid., p. 175, 176). Il défend la liberté de conscience comme la condition du commerce « parce que les pauvres sont laborieux et considèrent le travail et l'industrie comme un devoir envers Dieu aussi longtemps qu'on leur permet de penser que, s'ils ont moins de richesse, ils ont plus d'intelligence des choses divines, ce qu'ils considèrent comme le bien propre des pauvres ». Le commerce ne serait donc « pas lié à telle ou telle religion, mais toujours bien plutôt aux éléments hétérodoxes de l'ensemble ». (Ibid., p. 183-186.) Il préconise des taxes publiques spéciales au profit des voleurs parce qu'il vaudrait mieux pour le public se taxer lui-même au profit des voleurs que de se laisser taxer par eux. (Ibid., p. 199.) En revanche, il repousse les impôts qui font passer la richesse de la main des gens industrieux dans celle de ceux qui « n'ont d'autre occupation que de manger, boire, chanter, jouer, danser et faire de la métaphysique ». Les écrits de Petty sont presque des raretés en librairie et on ne les trouve que sporadiquement dans de vieille et mauvaises éditions, chose d'autant plus étonnante que William Petty n'est pas seulement le père de l'économie politique anglaise, mais aussi l'ancêtre de Henry Petty, alias marquis de Lansdowne, le Nestor des whigs anglais. La famille Lansdowne, il est vrai, ne pourrait guère publier une édition complète des œuvres de Petty sans les faire précéder de sa biographie, et il en est de ses origines comme de celles de la plupart des grandes familles whigs, « the less said of them the better » [moins on en parle, mieux cela vaut]. La figure du chirurgien de l'armée, cet homme de pensée audacieuse, mais d'esprit essentiellement frivole, qui avait autant d'inclination à piller en Irlande sous l'égide de Cromwell qu'a obtenu, pour des pillages, par ses bassesses auprès de Charles II, l'indispensable titre de baronnet, est un portrait d'ancêtre qui ne convient guère à une exposition publique. De plus, dans la plupart des écrits qu'il publia de son vivant, Petty essaie de démontrer que l'Angleterre a connu son apogée sous Charles Il, opinion hétérodoxe pour des exploiteurs héréditaires de la « glorious revolution ».
  3. En opposition aux « noirs artifices de la finance » de l'époque, Boisguilllebert déclare : « La science financière n'est que la connaissance approfondie des intérêts de l'agriculture et du commerce. » (Le Détail de la France [1697], Édition Eugène Daire des Économistes financiers du XVIII° siècle, Paris, 1843, vol. I, p. 241.)
  4. Économie politique française et non romane, car les Italiens, dans leurs deux écoles napolitaine et milanaise, font réapparaître l'opposition entre les économies politiques anglaise et française, tandis que les Espagnols de l'époque antérieure ne sont que de simples mercantilistes ou bien des adeptes du mercantilisme modifié, comme Uztariz, ou bien, comme Jovellanos (voir ses Obras, Barcelone, 1839-1840), tiennent, avec Adam Smith, le « juste milieu ».
  5. 1° édition : sucht (recherche) au lieu de sieht (voit, a en vue) ; corrigé dans le 2° exemplaire, annoté à la main. (N. R.)
  6. « La véritable richesse... est la jouissance entière, non seulement des besoins de la vie, mais même de tout le superflu et de tout ce qui peut faire plaisir à la sensualité. - [BOISGUILLEBERT : Dissertation sur la nature de la richesse, etc., Ibid., p. 403.] Mais alors que Petty était un aventurier frivole, pillard et sans caractère, Boisguillebert, lui, bien que l'un des intendants de Louis XIV, prenait parti pour les classes opprimées avec autant d'intelligence que d'audace.
  7. Le socialisme français, sous la forme proudhonienne, souffre du même mal national héréditaire.
  8. B. FRANKLIN : The Works of, etc., Édition I. Sparks, vol. II, Boston, 1838 : « A modest Inquiry into the Nature and Necessity of a Paper Currency. »
  9. Ibid., p. 265. « Thus the riches of a country are to be valued by the quantity of labour its inhabitants are able to purchase. »
  10. « Trade in general being nothing else but the exchange of labour for labour, the value of all things is, as I have said before, most justly measured by labour. » (Ibid., p. 267.)
  11. Ibid. « Remarks and Facts relative to the American Paper Money », 1764.
  12. Voir : « Papers on American Politics » : « Remarks and Facts relative to the American Paper Money », 1764. (Ibid.)
  13. Voir, par exemple, GALIANI : Della Moneta, vol. III, dans les Scrittori classici italiani di economia politica (édité par Custodi), Parte moderna, Mien, 1803. « Le labeur » (fatica), dit-il, « est la seule chose qui donne de la valeur à l'objet », p. 74. Il est caractéristique, pour le méridional, qu'il désigne le travail par le mot fatica.
  14. L'oeuvre de STEUART : An Inquiry into the Principles of Political Economy, being an essay on the science of domestic policy in free nations, parut d'abord à Londres, en 1767, en deux volumes in-4º, dix ans avant le Wealth of Nations d'Adam Smith. Je cite d'après l'édition de Dublin de 1770.
  15. STEUART, ibid., Vol. I, pp. 181-183.
  16. STEUART, ibid., vol. I, pp. 361-362 : « represents a portion of a man's time »
  17. Il considère, par suite, la forme patriarcale de l'agriculture directement orientée vers la création de valeurs d'usage au profit du possesseur de la terre comme un « abus », non à Sparte ou à Rome sans doute, ou même à Athènes, mais du moins dans les pays industriels du XVIII° siècle. Cette abusive agriculture ne serait pas un traite [une industrie], mais un « simple moyen d'existence ». De même que l'agriculture bourgeoise débarrasserait la campagne de bouches superflues, la manufacture bourgeoise débarrasserait la fabrique de bras inutiles.
  18. 1° édition : mit der subjektiven (confond avec l'égalité de droits subjective), corrigé dans l'exemplaire I, annoté à la main. (N. R.)
  19. Ainsi, Adam Smith dit, par exemple : « Des quantités égales de travail doivent nécessairement avoir, en tous temps et en tous lieux, une valeur égale pour celui qui travaille. Dans son état normal de santé, de force et d'activité, et avec le degré moyen d'habileté qu'il peut posséder, il lui faut toujours donner la même portion de son repos, de sa liberté et de son bonheur. Quelle que soit donc la quantité de marchandises qu'il reçoit en rétribution de son travail, le prix qu'il paie est toujours le même. Ce prix permet sans doute d'acheter tantôt une moindre quantité, tantôt une quantité plus grande de ces marchandises, mais uniquement parce que leur valeur change, et non la valeur du travail qui permet de les acheter. Seul le travail, par conséquent, n'admet pas de changement de sa propre valeur. Il constitue donc le prix réel des marchandises, etc. » (Wealth of Nations, livre I, chap. V, Édition Wakefield, Londres, 1835-1839. vol. I, p. 104.)
  20. David RICARDO : On the Principles of Political Economy and Taxation, 3° édition, Londres, 1821, p. 3.
  21. SISMONDI : Études sur l'économie politique, vol. II, Bruxelles, 1837. « C'est l'opposition entre la valeur usuelle et la valeur échangeable à, laquelle le commerce a réduit toute chose. » p. 161.
  22. SISMONDI, ibid., pp. 163-166 et suiv.
  23. C'est sans doute dans les annotations de J.-B. Say, à la traduction française de Ricardo par Constancio, qu'elle est le plus inepte, et dans la Theory of Exchange récemment parue de M. Macleod, Londres, 1868, qu'elle est du plus prétentieux pédantisme.
  24. Cette objection, faite à Ricardo par les économistes bourgeois, fut reprise plus tard par des socialistes. L'exactitude théorique de la formule étant admise, on reprocha à la pratique d'être en contradiction avec la théorie et l'on demanda à la société bourgeoise de tirer pratiquement la conséquence présumée de son principe théorique. C'est de cette façon du moins que des socialistes anglais tournèrent, contre l'économie politique, la formule de la valeur d'échange de Ricardo. Il était réservé à M. Proudhon non seulement de célébrer dans le principe fondamental de la vieille société le principe d'une société nouvelle, mais de se proclamer en même temps l'inventeur de la formule dans laquelle Ricardo avait condensé la conclusion générale de l'économie politique classique anglaise. Il a été prouvé que l'interprétation utopiste elle-même de la formule ricardienne était déjà tombée dans l'oubli en Angleterre quand M. Proudhon la « découvrit » de l'autre côté de la Manche. (Voir mon ouvrage : Misère de la philosophie*, etc., Paris, 1847, le chapitre sur la « valeur constituée » [p. 18 et suiv.].)
    * Karl MARX - Misère de la philosophie, p. 40 et suiv., Éditions sociales, Paris, 1947. (N. R.)