La formation du matérialisme historique chez Marx et Engels

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Cette page retrace la formation du matérialisme historique chez Marx et Engels.

Le matérialisme historique, un des acquis majeurs du socialisme scientifique, n'est pas sorti "abouti" du cerveau de Marx et Engels. C'est avant tout une élaboration théorique à partir des matériaux philosophiques qui étaient alors à leur disposition, en premier lieu la dialectique hégélienne et le matérialisme.

Précurseurs[modifier]

Il y avait déjà eu certaines intuitions dessinant la perspective du matérialisme historique, comme Jean-Baptiste Vico qui plaçait déjà l'histoire des idées dans une démarche matérialiste : « Le cours des idées est déterminé par le cours des choses. »

Genèse[modifier]

À travers leurs critiques successives de la religion, de la philosophie et de la politique (de l'État), Marx et Engels vont découvrir l'importance des phénomènes économiques dans la compréhension des sociétés humaines.

Schématiquement, leur évolution intellectuelle, au cours des années 1844-1846, peut se résumer comme suit : leur critique de la religion (du christianisme), en tant que production de l'homme qui se construit une image idéalisée, parfaite (et donc inaccessible) de lui-même à travers Dieu, les amènent à critiquer la philosophie car cette dernière, en tant qu'interprétation abstraite de l'homme, découle de la religion. La critique de la philosophie passe inévitablement par la critique du philosophe dominant de l'époque : Hegel. Et, puisque dans la philosophie hégélienne l'État est l'incarnation de l'Esprit, de la Raison, Marx et Engels passent à la critique de l'État. Cette critique de l'État hégélien leur permet de découvrir que les fondements de l'État bourgeois (comme de n'importe quel autre type d'État) ne sont pas à rechercher en lui-même mais bien dans la société civile car il exprime un rapport de forces déterminé au sein de cette dernière. Cette analyse débouche à son tour sur l'étude du pourquoi de ce rapport de forces entre différentes classes sociales, question qui abouti à la nécessité d'étudier la façon dont les hommes s'organisent pour assurer leur subsistance, leur production (soit l'économie politique).

Marx et Engels, à travers leur critique de l'idéalisme de Hegel et du matérialisme "contemplatif" de Ludwig Feuerbach (qui, le premier, tenta de démonter le système hégélien, mais tout en restant dans le domaine idéologique) vont donc développer une nouvelle conception de l'histoire, le matérialisme historique, où il s'attacheront à démontrer l'importance et la place de la production matérielle, de l'économie, pour la compréhension des sociétés et de leur développement historique.

"Retournement" de la conception hégélienne[modifier]

Cette découverte, Marx l'exprima ainsi :

« Les rapports juridiques - ainsi que les formes politiques (de l'État) - ne peuvent être compris ni à partir d'eux-mêmes, ni par la prétendue évolution générale de l'Esprit humain, mais qu'ils prennent au contraire leurs racines dans les conditions d'existence matérielles de la vie dont Hegel (...) comprend l'ensemble sous le nom de "société civile", et que l'anatomie de la société civile doit être cherchée à son tour dans l'économie politique. » [1]

Marx opère donc un "retournement" de la théorie idéaliste hégélienne : « ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur vie sociale, c'est au contraire leur vie sociale (concrète, réelle) qui détermine leur conscience ».

Ce "retournement" qui donne à la vie concrète, réelle, une primauté sur la conscience des hommes se base sur les conclusions mêmes des philosophes idéalistes ou téléologiques. Plusieurs philosophes idéalistes, bien qu'ils maintinssent leur conception de l'importance première de l'idée dans l'évolution historique, se sont ainsi accordés sur le fait que ces "idées" ne sont pas innées en l'homme. Elles proviennent de l'expérience de ces derniers, expérience qui découle de leur "état social"... Mais aucun d'entre eux n'expliquait les causes de cet état social.

Or, pour Marx, si les idées peuvent expliquer certaines choses et exercent une influence importante sur les hommes, elles n'expliquent pas tout : « les idées ne peuvent rien réaliser. Pour réaliser les idées, il faut des hommes qui mettent en œuvre une force pratique. » [2]

De même, dans le domaine de l'interprétation de l'histoire, les idées ne peuvent êtres considérées comme sujet de cette histoire car, comme le dit Marx, « Il ne faut pas expliquer la vie des hommes par leurs idées, il faut expliquer les idées des hommes par leur vie ». Les idées se forment au contraire dans et par la pratique matérielle. Il faut donc chercher à expliquer cette pratique matérielle et son origine. C'est en cela que Marx transforme la conception hégélienne de l'histoire.

Contre Feueurbach[modifier]

Ludwig Feueurbach, tout comme Hegel, a fortement influencé Marx. Ce dernier a, tour à tour, adopté leurs vues pour ensuite critiquer ces dernières en utilisant certaines méthodes ou conclusions de l'un ou l'autre.

Marx, en rejetant le système hégélien, va néanmoins garder de celui-ci, en la transformant, sa méthode dialectique. A Feueuerbach, Marx fait le reproche que sa méthode ne permet pas de saisir tout le réel dans sa complexité car il n'est pas toujours concret ou "sensible". Car la réalité est constitué de la confrontation entre la théorie et la réalité, la pensée et l'action, etc. L'homme "sensible" de Feueurbach est, en outre, considéré hors de toute l'histoire, ce qui en fait un homme "abstrait" éternel, alors que l'homme, à chaque époque, est le produit de conditions sociales, économiques, politiques, etc. bien déterminées. De plus, les théories matérialistes de Feueurbach n'apportaient aucune conclusion pratique en terme de lutte politique puisque son matérialisme est fondamentalement passif et mécaniste (ce qui est doit être tel qu'il est). C'est contre cet aspect de la théorie de Feueurbach que Marx écrira la onzième de ses célèbres Thèses sur Feuerbach : "Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde, or il s'agit de le transformer."

Mais laissons Marx continuer l'exposé de sa critique :

« Feueurbach a l'avantage de considérer l'homme comme une "chose sensible" [...] mais il ne le conçoit pas comme activité sensible. Il reste dans le domaine de la théorie et ne considère les hommes ni dans leurs rapports sociaux donnés ni dans les conditions présentes d'existence qui les ont faits tels qu'ils sont - il ne parvient jamais jusqu'aux hommes actifs, réellement existants [...]. Dans la mesure où Feueurbach est matérialiste, l'histoire n'occupe, dans sa philosophie, aucune place, et dans la mesure où il tient compte de l'histoire, il n'est pas matérialiste. Le matérialisme et l'histoire sont chez lui complètement dissociés. »[3]

Intégration dans le matérialisme dialectique[modifier]

Vers la fin de sa vie, Marx s'était renforcé dans l'idée que la dialectique, associée au matérialisme, donnait naissance à un nouveau paradigme de pensée progressiste : le matérialisme dialectique.

Au sein de ce paradigme, le matérialisme historique s'inscrit alors comme un cas particulier, bien que ce soit celui-ci que Marx a le plus développé.

Notes et sources[modifier]