Révolution russe (1917) : Différence entre versions

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D’autres mesures suivront, comme la création de milices ouvrières, le moratoire des loyers, la journée de huit heures, le [[Contrôle_ouvrier|contrôle ouvrier]] sur la production, la réforme du système judicaire, le [[Droit_des_peuples_à_l'autodétermination|droit des peuples de Russie à l'autodétermination]], la [[Nationalisation|nationalisation]] des banques, l'annulation des emprunts russes, la création d'un Conseil supérieur de l'Economie, l'établissement d'un monopole public des céréales, la séparation de l'Eglise orthodoxe et de l'Etat, le passage du calendrier julien au calendrier grégorien, etc. La réussite d’Octobre acheva dans l’immédiat certains prémices de la Révolution russe nés en février, en prenant en 33 heures des mesures que le gouvernement provisoire n’avait pas pris en 8 mois d’existence.
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*Décret sur l'abolition des classes et des gardes civiles (24 novembre)
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*Décret sur les tribunaux (5 décembre)
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*Décret sur la répudiation des emprunts russe (29 décembre)
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*Décret sur l’indépendance de la Finlande (31 décembre)
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Des ruines de l'éphémère République bourgeoise de Russie née la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR) le 23 janvier 1918.
  
 
== Premières années de la révolution ==
 
== Premières années de la révolution ==

Version du 19 avril 2017 à 10:26

Jusqu'en 1918, la Russie utilisait le calendrier julien, qui avait à l'époque 13 jours de retard sur le calendrier grégorien. Le 23 février « ancien style » correspond donc au 8 mars « nouveau style » (n.s.).
Des émeutes au sein de Petrograd, 1917.
La révolution russe de 1917 est un séisme politique d'une importance capitale pour le mouvement ouvrier et le communisme révolutionnaire. Dans les dures conditions de la guerre et du désastre économique, le prolétariat russe se soulève, et renverse le tsarisme en février (révolution de février). Un gouvernement provisoire bourgeois est formé à la hâte, mais parallèlement les travailleurs, les soldats et les paysans se sont auto-organisés en soviets, et leur radicalité menace la bourgeoisie qui ne demande que le retour à l'ordre (situation de double pouvoir).

Appuyé sur cette organisation des masses, le parti bolchévik de Lénine et Trotsky réussit à donner une direction politique de classe qui mène à la première vraie révolution socialiste (révolution d'octobre), qui engendre une vague révolutionnaire en Europe. Mais l'échec de cette vague isolera la jeune URSS et favorisera l'émergence de la bureaucratie stalinienne.

Contexte

Un régime semi-féodal

La Russie à la veille de la Révolution était une monarchie_absolue très dure, mais empêtrée dans de grandes contradictions socio-économiques. La classe dominante restait la noblesse terrienne, mais pour tenter de rivaliser avec les puissances occidentales, le régime était poussé à introduire le capitalisme. On peut parler de pays semi-féodal / semi-capitaliste. Le servage a été aboli en 1861, et le marché progresse. Si une partie des paysans, les koulaks, s’est enrichie et constitue une sorte de bourgeoisie rurale soutenant le régime, le nombre de paysans sans terres a augmenté, créant un véritable prolétariat rural.

Au tournant du 20e siècle, le pays est peu développé (rural à 85%) et en retard (la production industrielle de 1913 est deux fois et demi inférieure à celle de la France, six fois moins que celle de l’Allemagne...), et presque dominé par les capitaux étrangers[1]. Mais l'industrialisation est très rapide (croissance la plus rapide d'Europe) avec un développement inédit conduisant à des concentrations ouvrières sans précédent à Petrograd et à Moscou. Ce prolétariat a déja montré lors de la révolution manquée de 1905 son énergie impressionnante, ainsi que la période précédant 1914, marquée par de fortes grèves, notamment à Petrograd où les bolchéviks sont influents.

Dans ces conditions, la bourgeoisie libérale revendique des réformes démocratiques, mais reste très modérée, de peur que l'agitation ouvrière remette en cause sa propre domination.

La guerre et la crise

La situation sociale empire avec la Première guerre mondiale, dans laquelle la Russie est engagée aux côtés de la France et l'Angleterre en tant qu'alliée. Le déclenchement des hostilités en 1914 met dans un premier temps un coup d'arrêt à une vague de grèves révolutionnaires. Mais dans les villes comme dans les campagnes, la misère s’aggravait, pendant que l’opulence et la corruption régnaient à la Cour, dans l’aristocratie et la bourgeoisie. L'hiver 1916-1917 fut très rude. A Petrograd, il n’y avait plus de viande et presque plus de farine. Une cinquantaine d’usines avaient fermé leurs portes faute de fuel ou d’électricité. Dans le vaste pays, les paysans pauvres réclament des terres, et les minorités nationales opprimées se révoltent. Le 9 janvier, à l’occasion du 12e anniversaire de la révolution de 1905, le nombre de grévistes, à Petrograd, s’élevait à 145 000, soit près d’un tiers de la classe ouvrière de la capitale.

Révolution de février 1917

Article détaillé : Révolution de Février.

Les femmes se révoltent, les soviets se forment

Le 23 février 1917, les rassemblements pour la Journée internationale des femmes se transforment rapidement en manifestations. Ce sont d'abord les ouvrières du textile à Petrograd qui vont d'usine en usine pousser les travailleurs à se mettre en grève, contre le manque de pain et contre la guerre. Cette spontanéité surprit complètement les militants[2], y compris les bolchéviks.

130 000 grévistes répondirent à leur appel. Le 24, la police a ouvert le feu à différents endroits, mais les foules dispersées se regroupaient aussitôt. Le 25, à Petrograd, la grève était générale. Très rapidement, "A bas le Tsar !' s'ajoute aux slogans. Le 26, sur ordre direct du Tsar (« Nicolas le Sanglant »), la police a de nouveau tiré sur les manifestants, mais les soldats du régiment Pavlovsk, ayant reçu l’ordre de faire feu sur les ouvriers, ont tourné leurs armes contre la police. Le rapport de forces basculait en faveur des grévistes. Les soldats rallièrent en masse la cause révolutionnaire. La ville était en pleine insurrection. 

Dans le même temps, les soviets, dont les masses avaient déjà fait l'expérience en 1905 se forment dans les usines et les quartiers. Les Gardes rouges, milices révolutionnaires, se forment également. Au front même, les soldats élisent leurs comités et leurs officiers ! Plus tard, pendant l'été 1917, la paysannerie se met à son tour en marche, retirant toute base sociale au régime. Véritable contre-pouvoir, ces soviets sont de plus en plus nombreux et de mieux en mieux centralisés...

Le gouvernement provisoire

C'est une révolution démocratique, mais accomplie par un mouvement prolétarien qui fait extrêmement paniquer la bourgeoisie, même "libérale". Les Démocrates Constitutionnels (KD, dits « Cadets ») et autres représentants des capitalistes cherchaient désespérément à maintenir la monarchie, sans laquelle « l’ordre établi » - où ils occupaient une très bonne place - risquait de s’effondrer. L’objectif initial était de sauver la monarchie en remplaçant Nicolas II par son fils, sous l’autorité de son frère Mikhaïl comme Prince Régent. Mais cela s’avéra impossible. Mikhaïl, constatant la fureur révolutionnaire et l'absence de troupes fidèles, a préféré se désister.

Le 2 mars, un « gouvernement provisoire » est formé en toute hâte, sous la présidence du Prince Lvov. Composé de monarchistes notoires, de grands propriétaires terriens et d’industriels (Guchkov, Tereshchenko, Konovalov etc.) il n’avait aucun soutien dans la capitale. Les travailleurs et les soldats ne faisaient confiance qu’aux dirigeants du soviet de Petrograd. Mais ici réside, précisément, le paradoxe de cette première phase de la révolution russe. Les travailleurs ont fait couler leur sang pour renverser le Tsar, et ils ont placé leur confiance dans les « socialistes modérés » qui dirigeaient le soviet. Mais ceux-ci, conscients de l’immense pouvoir concentré entre leur mains, n’avaient qu’une seule idée en tête : s’en libérer au plus vite à la faveur du « gouvernement provisoire » capitaliste qui, à son tour, espérait un retournement de situation lui permettrant de restaurer la monarchie !

La lutte de classe s'exacerbe

Entre fin février et fin octobre 1917, la situation est révolutionnaire parce qu'il y a en fait deux pouvoirs. La classe ouvrière a été assez déterminée pour renverser un tsar impopulaire et se doter d'organes de démocratie directe, mais elle ne se rend pas immédiatement compte qu'elle peut et doit diriger la société. En face, le gouvernement bourgeois provisoire a très peu de force et de légitimité, et le véritable enjeu pour les révolutionnaires est dès lors d'expliquer la nécessité de la prise du pouvoir. Le Parti bolchevique va y parvenir, et dévenir rapidement majoritaire en amenant les ouvriers et paysants conscients des soviets à comprendre la situation, et en gardant le cap sur les revendications transitoires que le système en faillite ne pouvait satisfaire.

Cette situation de dualité du pouvoir est donc à la fois une lutte entre le prolétariat et un gouvernement bourgeois instable, et entre les différents partis politiques du mouvement ouvrier et populaire, dont tous ceux qui s'opposent à la révolution sont repoussés dans le camp réactionnaire.

Des premiers soviets modérés

Dans la masse immense d’hommes et de femmes qui entrent soudainement de force dans "la politique", c'est-à-dire dans l’arène où se joue leurs destinées, infiniment peu y étaient préparés et avaient eu les moyens d'y réfléchir. Ce n’est qu’au prix de choc et de déceptions que cette masse insurgée cesse d'être un agent semi-conscient de l'histoire et forme sa conscience de classe. La guerre avait conféré à l’armée, et donc aux masses paysannes qui formaient le gros de ses effectifs, le rôle déterminant dans la vie des soviets. Les soldats-paysans ont d'abord choisi pour représentants aux soviets les officiers et les intellectuels qui leur en imposaient, et semblaient « s’y connaitre ». Le poids de l’armée réduisait d’autant celui des représentants éprouvés du mouvement ouvrier au profit d’éléments petit-bourgeois - avocats, médecins, journalistes, etc. L’idéologie amorphe de ces leaders correspondait aux formules vaguement « démocratiques » et « humanitaires » du Parti Socialiste-Révolutionnaire (SR) et des mencheviks. Par conséquent, ce sont ces derniers courants qui, dans la foulée de la révolution de février, composaient la grande majorité du Comité Exécutif du « Soviet des députés des travailleurs, des soldats et des paysans ».

Quant aux bolcheviks, leur implantation avait été énormément réduite depuis le début de la guerre, sous l’impact de la répression et de la vague patriotique qui accompagnèrent les premiers mois de guerre. En outre, la marginalisation du parti de Lénine avait été aggravée par la volonté des travailleurs qui se reconnaissaient en lui de se rapprocher le plus possible des députés issus de l’armée et de la paysannerie. Ils craignaient une rupture entre le mouvement ouvrier et la paysannerie, laquelle rupture, pensaient-ils, avait été l’une des causes de la défaite de 1905.

Les Thèses d'avril et l'impatience populaire

Le 3 avril, Lénine arrive à Petrograd et dès son arrivée en gare de Finlande, il fait un discours dans lequel il affirme que les objectifs de la révolution en cours sont socialistes. Ce discours fit l’effet d’une bombe, car la plupart des dirigeants du Parti Bolchevik n'avaient pas d'autre perspective que le soutien à une révolution « bourgeoise-démocratique », défendant de facto une position essentiellement identique à celle des socialistes-révolutionnaires et des mencheviks. Au contraire, dans ses Thèses d’avril, Lénine explique que même les tâches bourgeoises-démocratiques - réforme agraire, renversement de l’aristocratie, abolition des vestiges féodaux et droits des nationalités - ne peuvent être accomplies que par la prise de pouvoir par la classe ouvrière, en alliance avec la paysannerie, reprenant donc le programme et les perspectives élaborées par Trotsky, à la veille de 1905, dans sa théorie de la révolution permanente. Il se concentre alors sur la propagande du mot d’ordre : « Tout le pouvoir aux soviets ! », qu'il parvient à faire accepter au parti lors de la conférence du 24-29 avril. Ce fut le fruit d'une lutte interne particulièrement âpre et en s’appuyant sur la base ouvrière du parti contre la « veille garde ».

Parallèlement, devant l'inaction du gouvernement, la poursuite de la guerre et la hausse des prix, les travailleurs s'impatientent et s'opposent de plus en plus aux "conciliateurs" : les dirigeants menchéviks et SR des soviets. Au cours du mois d’avril, manifestations et affrontements se succédèrent. La nouvelle orientation du Parti Bolchevik le confortait dans ses critiques des socialistes modérés. Ses militants se tournèrent résolument vers les travailleurs des soviets pour expliquer patiemment le programme et les objectifs du parti. Il fallait revendiquer la publication des traités secrets conclus entre les puissances de l’Entente, exiger que la guerre cesse immédiatement, que l’Exécutif soviétique cesse de soutenir le gouvernement provisoire et qu’il prenne le pouvoir en main.

Fin avril, le gouvernement tente de relancer sa politique de guerre, provoquant de grandes manifestations et un tenace mouvement de grève pour les revendications économiques immédiates. En parallèle, les bolchéviks se renforcent largement. Au (premier) congres des comités d'usines de Pétrograd, les bolcheviks gagnent déjà la majorité grâce à leur soutien au mot d'ordre de "journée de 8 heures sans conditions" et de "contrôle ouvrier" (421 contre 335 voix). Fin avril, ils avaient l’appui d’environ un tiers des travailleurs de la ville.

Mai : collaboration de classe

Cette poussée des masses permet aux réformistes du soviet de la capitale (menchéviks et SR) d'entrer dans le gouvernement bourgeois en mai 1917. Ils pensent pouvoir influer sur son orientation et il s'établit ainsi avec les libéraux cadets une collaboration de classe dans l'espoir de calmer les masses prolétaires. Cette situation tiraille les socialistes réformistes, qui endossent la responsabilité de la politique pro-capitaliste qui se poursuit. Dans les soviets, les bolchéviks gagnent en influence, avec leurs slogans  « la paix, le pain et la terre » et « Tout le pouvoir aux soviets ».

Juin : la température monte

Le 3 juin, le véritable premier congrès des députés ouvriers et soldats se réunit. Avec ses 1090 délégués élus au suffrage universel (dont 822 dûment mandatés et ayant droit de vote), il représente quelques 20 millions de personnes. Sur la base d'un pluralisme politique intégral, il débat, pendant trois semaines (3-30 juin), de toutes les questions vitales de la population. Il regroupe 283 SR, 248 mencheviks, 105 bolcheviks, 73 sans parti, le reste appartenant à divers groupes socialistes minoritaires. Son Comité Exécutif comprend 104 mencheviks, 100 SR, 35 bolcheviks, 18 socialistes divers. 11 se regroupent peu après avec le Comité Exécutif du Congrès pan-russe des paysans, qui s'est tenu séparément, et où les SR détiennent le monopole absolu.

Le gouvernement de coalition s'étant profondément discrédité, le Comité Exécutif des soviets, sous direction réformiste, concède une manifestation, véritable opération de récupération politique. Mais, sous pression de l'Entente, une autre offensive militaire est dejà prévue, et le gouvernement lance une vague de propagande guerrière et de diffamation anti-bolchévique. Soldats, marins et travailleurs étaient alors les éléments les plus conscients et remontés de la population et voulaient renverser les armes à la main le gouvernement. Les bolcheviks envisageaient l’organisation, pour le 10 juin, d’une manifestation armée à Petrograd, mais renoncèrent compte tenu de leur position minoritaire et de l'unité de la réaction (regroupant des SR jusqu'aux blancs contre-révolutionnaires).

Le ministre « de gauche » Tseretelli voulut forcer son avantage et se prononça aussitôt pour le désarmement des travailleurs et des éléments de la garnison adhérant aux idées des bolcheviks. Mais ceci s’avéra impossible : les soviets avaient accepté de s’opposer à la manifestation, mais ne suivraient pas le gouvernement dans cette trahison de leurs camarades. Le Congrès des Soviets a convoqué une manifestation - sans armes - pour le 18 juin, sorte d'exutoire au 10 juin. Or, cette puissante manifestation soutenue par les soviets consacrait l'influence des bolcheviks. Partout, les revendications inscrites sur les banderoles et les tracts reprenaient leurs mots d’ordre : « A bas les traités secrets ! », « Arrêtez la guerre ! », « A bas les dix ministres capitalistes ! », « Tout le pouvoir aux soviets ! ». Comme le remarquait Trotsky, revenu dans la capitale au début du mois de mai, « cette manifestation prouva non seulement à nos ennemis, mais aussi à nous-mêmes, que nous étions beaucoup plus fort que nous le supposions. »

Le ministre "socialiste" Kerensky lance alors une offensive militaire qu'il espère gagner à tout prix, misant sur une vague de ferveur chauvine qui noirait la popularité bolchévique. Mais c'est un échec, qui n'enraye pas la chute de l'estime dans le gouvernement.

Juillet-Août : contre-révolution, Kerensky et Kornilov

Début juillet, les ministres cadets sont alors poussés à la porte du gouvernement. Mais les socialistes ne veulent pas gouverner seuls et s'empressent d'intégrer de nouveaux représentants bourgeois au gouvernement. Cela provoqua la colère de l'avant-guarde des soldats et ouvriers de Petrograd, qui tentèrent une insurrection. Les bolcheviks tentèrent de freiner cet élan car le pays et même l'ensemble de la garnison de la capitale n'étaient pas prêts à soutenir une révolution socialiste. Mais les insurgés se rassemblèrent le 3 juillet, et le 4 ils étaient 500 000 inorganisés. Le Comité central du Parti Bolchévik décida alors dans la nuit de se placer à la tête de la manifestation pour l'empêcher de dégénérer.

Mais le retour de bâtons a lieu. Devenu premier ministre, Kerensky frappe durement le Parti bolchevik et les autres organisations révolutionnaires. Il essaie de rétablir la cohésion de l'armée. Il restaure la peine de mort, dissout les régiments insurgés et nomme le général Kornilov à la tête de l'état-major et de troupes loyales amenées des provinces. Lénine passe dans la clandestinité et fuit en Finlande, Trotsky est arrêté. Tout en s'appuyant sur la légalité et les institutions supérieures des soviets, il essaie de briser leur dynamique subversive. Le Comité Exécutif des soviets collabore activement à cette politique, et se discrédite totalement aux yeux de l'avant-garde ouvrière. 

Kerensky ouvre ainsi une offensive généralisée contre les conquêtes que les masses avaient imposées depuis février, et une énième fois, les revendications populaires sont reportées. La dualité des pouvoirs s'efface presque. Le Parti bolchevik connaît de graves difficultés, mais maintient sa position majoritaire parmi la classe ouvrière, comme le montrent les élections municipales qu'ils gagnent fin août. Kerensky s'était rapproché du tsariste Kornilov en espérant affermir une coalition "démocrate-bourgeoise", mais certains pensent, en haut lieu, que l'heure de la contre-révolution radicale a sonné: le coup d Etat militaire. Kornilov tente sa chance, en lançant le 25 août 1917 ses armées sur la capitale.

Article détaillé : Putsch de Kornilov.

En trois jours, les soviets de Pétrograd prennent la tête de la résistance et le mettent en déroute. Ils redeviennent ainsi l'épicentre du contre-pouvoir ouvrier. La classe ouvrière de la capitale comprenait qu'une victoire de Kornilov signifierait son écrasement dans une sanglante revanche. Les soviets firent alors appel aux bolchéviks, et ceux-ci, bien qu'absolument pas dupe des dirigeants traitres au socialisme, firent front unique contre la réaction monarchiste. Les cheminots faisaient dérailler les trains ennemis, et les bolchéviks se montrèrent les plus énergiques et organisés dans la lutte, faisant basculer dans le camp révolutionnaire des régiments blancs entiers par leur agitation.

Révolution d'Octobre 1917

Article détaillé : Révolution d'Octobre.

Les conditions mûrissent

De partout, la pression montait en faveur d’une rupture avec le gouvernement provisoire. Début septembre, il n’y avait plus qu’une bien faible majorité, au Comité Exécutif des soviets, en faveur du gouvernement, avec 97 voix pour Kerensky et 86 en faveur de la prise du pouvoir par le soviet. Une semaine plus tard, un vote des délégués au soviet de Petrograd donnait 229 voix en faveur d’un « gouvernement des travailleurs et des paysans », avec 115 voix contre et 51 abstentions. Le 9 septembre, sur 1000 délégués, le vote pro-coalition ne recevait que 414 voix, avec 519 contre et 67 abstentions.

Au sein des soviets, le Parti bolchevik devient majoritaire, à commencer par Petrograd et Moscou. Au sein du parti, Lénine, encore dans la clandestinité, en Finlande. met la prise du pouvoir et l'insurrection à l'ordre du jour. Et pose la question: quand ? comment ? D'avril à septembre, le Parti a appris à lutter pour la majorité au sein des conseils par la méthode de la democrarie ouvrière. Désormais, c'est par l'initiative révolutionnaire que les organes de cette démocratie deviendront le nouvel appareil d'Etat. Face à ce tournant, la direction du Parti bolchevik traverse une grave crise avant qu'une ligne claire ne s'impose. Mené par Zinoviev-Kamenev, un courant droitier initialement majoritaire au Comité central hésite. reporte l'échéance et veut renoncer. Entre Lénine et Trotsky, tous deux partisans de la préparation immédiate de l'insurrection, se développe un débat parfois âpre sur la tactique précise à suivre.

La gauche du Parti l'emporte finalement au comité central du 10 octobre. Le congrès national des soviets des ouvriers, des soldats et des paysans est convoqué pour la fin du mois. En même temps, le Comité militaire révolutionnaire, organe du Soviet de Pétrograd, avec à sa tête Trotsky, bonapartistes le pouvoir ouvrier, il valorise aux yeux des larges masses, la solution de la révolution socialiste : le renversement de l'ordre établi.

L'insurrection

Le Comité militaire révolutionnaire répond à une provocation commandant du district militaire, Polkovaikov, qui veut démembrer la garnison révolutionnaire de la ville. Ainsi l'insurrection commence par une mesure d'autodéfense. En quelques heures l'appareil de répression bourgeois est démantelé à Petrograd. Le pouvoir politique est à portée de main. L’insurrection du 24-25 octobre 1917, qui a déposé le gouvernement provisoire et établi le pouvoir des soviets, a coïncidé avec l’ouverture du deuxième Congrès des soviets de Russie. Sous la direction de Trotsky, elle a été menée avec rapidité et efficacité. Les bolcheviks avaient gagné, au cours de plusieurs mois de lutte, une majorité décisive au sein des soviets, qui étaient les organisations représentatives incontestées de la classe ouvrière. La prise de pouvoir par les soviets fut pacifique. En cette heure décisive, personne ne voulait se battre pour Kerensky, qui quitta Petrograd dans une voiture mise à sa disposition par l’ambassade américaine.

Le lendemain, dans le journal Rabotchi i Soldat, le Congrès a publié une Déclaration aux travailleurs, soldats et paysans qui résume bien la signification de la révolution d’octobre : « Le gouvernement provisoire est renversé. La majorité de ses membres est déjà arrêtée. Le pouvoir des Soviets proposera une paix immédiate et démocratique à tous les peuples et l’armistice immédiat sur tous les fronts. Il assurera la remise sans indemnité des terres des propriétaires fonciers, des apanages et des monastères à la disposition des comités paysans. Il défendra les droits des soldats en procédant à la démocratisation totale de l’armée. Il établira le contrôle ouvrier de la production. Il assurera la convocation de l’Assemblée constituante. Il assurera à toutes les nations qui peuplent la Russie le droit véritable à disposer d’elles-mêmes ».

C'est au Congrès national des soviets de prendre la décision définitive. Sa composition politique est nettement différente de celle du mois de juin 1917. Sur 650 délégués, le bloc réformiste (la droite des mencheviks et les SR) en contrôle moins de 100. Les bolcheviks, de leur côté, disposent d'une majorité absolue avec environ 390 délégués. Ils sont rejoints par la gauche des mencheviks et la gauche des SR. Les réformistes, minoritaires, quittent le Congrès, basculant du coté de la contre-révolution. Un nouveau Comité Exécutif des conseils - véritable centre législatif du nouveau pouvoir soviétique -est élu sur une base pluraliste: 67 bolcheviks, 29 S-R de gauche et 20 sièges attribués à différents groupes révolutionnaires. Ce Comité Exécutif élit à son tour le premier gouvernement du nouvel Etat ouvrier. Lénine est ovationné lorsqu'il proclame : « Nous commençons la construction d'un nouvel ordre socialiste ».

Les premières mesures révolutionnaires

Révolution d octobre 1917.jpg
En 33 heures, une poignée de décrets allait jeter les bases du nouveau régime :
  1. Le premier décret adopté concernait la paix. Le congrès des soviets proposait à tous les belligérants d'entamer immédiatement des négociations pour la conclusion d'une paix sans annexion ni indemnité, et, en premier lieu, afin d'arrêter, dès l'ouverture des pourparlers, les massacres sans nom de la guerre, une trêve de trois mois. Mais la révolution ne s'adressait pas qu'aux gouvernements : elle s'adressait aux peuples, aux travailleurs et plus particulièrement, disait-elle, « aux ouvriers conscients des trois nations les plus avancées de l'humanité et des États les plus importants engagés dans la guerre, l'Angleterre, la France et l'Allemagne », et elle les appelait « à mener jusqu'au bout la lutte pour la paix, et en même temps, la lutte pour l'affranchissement des masses laborieuses et exploitées de tout esclavage et de toute exploitation ».
  2. Le deuxième décret concernait la terre. Il abolissait « immédiatement et sans aucune indemnité la propriété des propriétaires fonciers », et en faisait la propriété du peuple tout entier. Toute la terre devenait bien nationale. Et la jouissance en était accordée à tous les citoyens qui désirent exploiter la terre par leur travail, «tant qu'ils sont capables de l'exploiter », le travail salarié étant interdit. Ce n'était pas là, bien sûr, une mesure « socialiste ». Ce n'était même pas le programme agraire du Parti bolchévik. Mais c'était ce que voulaient les paysans. Et, disait Lénine, « l'essentiel, c'est que les paysans résolvent eux-mêmes toutes les questions, qu'ils édifient eux-mêmes leur vie. »
  3. Enfin un nouveau gouvernement, baptisé « soviet des commissaires du peuple » est nommé.

D’autres mesures suivront :

  • Décret sur la presse bourgeoise (9 novembre)
  • Décret sur la journée de travail à huit heures (11 novembre)
  • Décret sur le contrôle ouvrier (14 novembre)
  • Décret sur l'abolition des classes et des gardes civiles (24 novembre)
  • Décret sur le droit de rappel des élus (2 décembre)
  • Décret sur les tribunaux (5 décembre)
  • Décret sur la création du Conseil suprême de l'économie nationale (15 décembre)
  • Décret sur la nationalisation des banques (27 décembre)
  • Décret sur la répudiation des emprunts russe (29 décembre)
  • Décret sur l’indépendance de la Finlande (31 décembre)

Des ruines de l'éphémère République bourgeoise de Russie née la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR) le 23 janvier 1918.

Premières années de la révolution

Cinq ans de guerre civile

Article détaillé : Guerre civile russe.

Lors de la prise du pouvoir en octobre, des régions entières, surtout rurales, restent contrôlées par des forces tsaristes. C’est particulièrement le cas dans le Sud où le général Kalédine, ataman des cosaques du Don, recrute une armée blanche et se prépare à marcher sur Moscou avec environ 200 000 hommes.

L'armistice est signé avec l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie le 15 décembre. Après avoir essayé de gagner du temps pour laisser la révolution gagner l'Allemagne, les bolchéviks signeront le très dur traité de Brest-Litovsk, cédant notamment l'Ukraine.

Aussitôt les principales puissances alliées conspirent pour écraser la Russie soviétique. Pendant 5 ans, la Russie fut encerclée sur un front de 8 000 kilomètres. La guerre qui débutait et devait durer jusqu'en 1920, jusqu'en 1922 même en Sibérie d'où se retirèrent les dernières armées japonaises, allait être sans pitié.

Mais si la révolution n'était plus si saine, elle était sauve. La mobilisation de toutes les énergies, la réquisition de toutes les richesses, la levée en masse des ouvriers pour constituer une armée révolutionnaire, avaient vaincu les armées blanches et l'intervention étrangère. Des armées paysannes elles-mêmes avaient participé à la guerre civile, aux côtés de l'armée rouge, car le paysan savait que les armées blanches avaient dans leurs fourgons les anciens propriétaires fonciers, les anciens usuriers du village.

Evolutions économiques et sociales

Dans l'immédiat, le pays subit une grave crise économique. Vu que 60% de la production était consacrée à la guerre, la paix signifia le chômage. La capitale perdit au moins un million d’habitants dans les six mois suivant Octobre, les ouvriers fuyant la capitale à la recherche de pain. Les ouvriers qui avaient un travail devaient, eux aussi, passer beaucoup de temps à la recherche de nourriture et la démoralisation était aggravée par l’absentéisme de masse.

Privée des plaines à blé de l'Ukraine, coupée des principales ressources minières par les armées blanches, obligée à consacrer la faible production industrielle à l'armement et au rétablissement des transports, la Russie des soviets fut réduite à la famine.

Mais c'est l'accentuation de la guerre civile au printemps 1918, sous l'effet du soutien des alliés occidentaux aux armées blanches, qui poussa le pouvoir soviétique à un tournant économique qui sera nommé « communisme de guerre ». Pour soutenir l'effort de guerre tout en ravitaillant autant que possible les ouvriers et les soldats, le nouveau pouvoir s'empare de toute l'industrie, et effectue des réquisitions dans les campagnes. Ces réquisitions forcées auront pour effet de briser l'alliance entre le prolétariat et la paysannerie, et engendreront un énorme recul de la production agricole.

Le 18 juin 1918, était décrétée la nationalisation de toutes les branches importantes de l'industrie par l'expropriation pure et simple de leurs anciens possédants. Puis ce fut au tour des industries moins importantes, dont il fallait aussi mobiliser les ressources, si bien qu'à la fin de 1918, toute l'industrie avait été expropriée.

Situation internationale

L'effet combiné de la Première guerre mondiale et de la Révolution russe provoqua une vague révolutionnaire de 1917 à 1923 en Europe. Les bolchéviks plaçaient énormément d'espoirs dans l'extension de la révolution, en particulier en Allemagne, pays à l'industrie et au mouvement ouvrier très développé. Une grande partie de leurs efforts ont été consacrés à la construction de l'Internationale communiste, fondée en 1919.

Un moment, une connexion vers l'Ouest de la Russie soviétique à la révolution allemande via la Hongrie, l'Autriche et la Bavière paraissait imminente. Mais la répression, les trahisons et les échecs de ces révolutions ont éloigné la perspective d'une aide extérieure. Les bolchéviks ont toutefois continué à soutenir les braises révolutionnaires, notamment en Asie, et ont beaucoup espéré de la révolution chinoise en 1925-1927.

Positions théoriques et politiques sur la révolution russe

Selon le point de vue bourgeois dominant, la révolution de février 1917 était une révolution démocratique et Octobre était un coup d'Etat fomenté par un parti à visée totalitaire.[3] Les dénonciations des libéraux et des réformistes portent le plus souvent sur :

Pour les marxistes, il y a consensus sur le fait que février 1917 était une révolution démocratique-bourgeoise, mais des divergences sur la nature de la révolution d'Octobre.

Pour la plupart des marxistes de l'Internationale ouvrière (1889-1914), il ne pouvait y avoir qu'une révolution bourgeoise en Russie, étant donné que le pays était encore semi-féodal et peu développé économiquement. Jusqu'en 1917, même les bolchéviks étaient d'accord sur ce point. Leur différence avec les menchéviks était qu'ils défendaient un rôle actif du prolétariat et de la paysannerie dans la révolution, pour assurer une vraie révolution populaire (tout en étant bourgeoise dans son contenu). Ainsi la révolution pourrait balayer toute trace de féodalisme malgré l'attitude lâche de la bourgeoisie russe. La formule de Lénine est alors celle de la « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie ».

Suite à la révolution de 1905, Trotsky ébauche sa théorie de la révolution permanente. Il considère que non seulement le prolétariat et la paysannerie doivent jouer un rôle actif, mais que seul le prolétariat dispose d'une organisation (la social-démocratie) capable de diriger, et qu'une fois au pouvoir le prolétariat ne pourra pas se limiter à des mesures démocratiques, mais devra entamer directement une transformation socialiste de la société. La révolution est donc un processus ininterrompu qui part des aspirations démocratiques et se transforme en révolution socialiste.

Selon les trotskistes, Lénine se rallie de fait en 1917 à la ligne de Trotsky dans ses Thèses d'avril. Selon la gauche communiste italienne, Lénine ne s'est pas rallié à Trotsky, mais aurait maintenu l'idée d'une révolution bourgeoise. La révolution d'Octobre serait donc « une révolution double : socialisme en politique, capitalisme en économie ».[4]

En 1921, Radek écrit un article intitulé La révolution russe est-elle une révolution bourgeoise ?[5] Il y a défend l'idée que la révolution russe est historiquement une forme transitoire entre révolution bourgeoise et révolution socialiste, qu'elle est une révolution prolétarienne dans un pays petit-bourgeois, mais que puisque le prolétariat est la classe en essor, la révolution est une révolution socialiste.

Au moment de la révolution d'Octobre, les socialistes réformistes (à commencer par les menchéviks) condamnent la prise du pouvoir par les bolchéviks de la même façon que les bourgeois, comme un « putsch anti-démocratique ». En France L'Humanité titre le 9 novembre sur le « coup d’État en Russie » qui vient d’amener Lénine et les « maximalistes » au pouvoir. Les théoriciens réformistes ajoutent souvent que l'échec des bolchéviks était inévitable parce qu'ils auraient voulu violer les lois de l'histoire... Rosa Luxemburg critique durement les bolchéviks, mais elle et ses partisans ne seront en Allemagne pas du tout sur la ligne réformiste.

On peut noter qu'à l'époque, les marxistes révolutionnaires n'ont pas peur de parler de « coup d'Etat » pour désigner l'insurrection du 7 novembre (n.s). Dans les années suivantes, les bolcheviks eux-mêmes n’hésitent pas à parler entre eux de leur « coup » d’Octobre (perevorot). Dans son autobiographie, Trotsky utilise indifféremment les termes « insurrection », « conquête du pouvoir » et « coup d’État »[6]. La communiste allemande Rosa Luxemburg parle elle aussi du « coup d’État d’octobre ».[7] Mais cela ne désigne qu'un moment de la révolution, qui ne donne pas en lui-même sa signification. Un coup d'Etat qui renverse un gouvernement haï pour s'en remettre le lendemain à un Congrès des soviets n'a rien avoir avec, par exemple, un coup d'Etat qui renverse un gouvernement aimé pour le remplacer par une dictature militaire (Chili, 1973).

Bibliographie

Notes

  1. Le statut impérialiste ou dominé de la Russie d'avant 1917 fait l'objet de débats entre marxistes.
  2. 8mars.info, Premier jour de la Révolution Russe
  3. Hélène Carrère d'Encausse ironise sur « tout le pouvoir aux bolcheviks » dans son ouvrage Lénine de 1997.
  4. Le trotskysme - Critique de la théorie de la révolution permanente, «Programme Communiste», numéro 57, octobre-décembre 1972
  5. Karl Radek, Is the Russian Revolution a Bourgeois Revolution?, 1921
  6. Léon Trotsky, Ma vie, Gallimard, coll. « Folio », Paris, 2004, p. 403-408
  7. Rosa Luxemburg, La Révolution russe, septembre 1918 (publié en 1922)