Union Européenne

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L'Union Européenne est une institution mise en place par et pour les bourgeoisies des principales économies d'Europe de l'Ouest.

Niveau d'intégration européen

Les différents capitalistes d'Europe ont progressivement perdu des parts de marché par rapport à leurs principaux concurrents aux Etats-Unis et au Japon. L'intégration européenne a tenté d'apporter une réponse commune de leur part. Avec un succès limité, car les divergences d'intérêts restent très importants.

Très fort dans la finance

Dans le secteur financier, qui a pris son envol en même temps que l'Union Européenne s'est renforcée, la centralisation du capital a fait des progrès très impressionnants. Cela se voit en particulier dans le groupe Euronext, qui gère les bourses de Paris, Amsterdam, Bruxelles, Lisbonne et le Liffe londonien. Euronext a de plus fusionné avec la bourse de New-York depuis 2007 dans le NYSE-Euronext.

En 1984, Ernest Mandel écrivait déjà "Le marché financier s'est européanisé, comme en témoigne le rôle de Luxembourg comme centre des euro-émissions. Le marché des eurodollars a perdu toute nature nationale".

Fort pour l'innovation

Les puissances européennes prises séparement ne peuvent pas réellement apporter assez de capital pour réaliser les investissements suffisants pour être en avance dans les technologies de pointe. Le PDG de FIAT, Agnelli, l'a formulé de manière catégorique: l'Italie seule n'est capable de financer qu'une technologie de second rang. C'est pourquoi les bourgeoisies d'Europe ont assez facilement reconnu l'intérêt de mutualiser certaines grandes entreprises. 

C'est ce qui a conduit à la naissance d'Airbus, Ariane... ainsi qu'à la recherche commune sur le programme ESPRIT, le projet géant de fusion thermonucléaire JET, le programme d'ordinateur optique... Les Etats européens parviennent même partiellement à se mettre d'accord pour combiner certains de leurs fleurons militaires : consortium Eurofighter, EADS et Nexter (entreprises franco-allemandes)...

Il y a néanmoins des limites, comme le montre l'échec de la fusion d'EADS et de l'anglais BAE. La recherche du profit rentre parfois en contradiction avec la logique de "nationalisme européen". Par exemple, au sujet de la vente prévue des activités liées à l’électronique de défense d’EADS (devenu Airbus group), le PDG Tom Enders se dit indifférent à la nationalité de l’acquéreur. Il recherche donc aussi les offres hors Europe, « contrairement à certaines recommandations venant de la sphère politique ».[1]

Moyen pour le commerce et les trusts

Le handicap principal du "capitalisme européen" - qui reste fictif - par rapport à ses rivaux est qu'il est morcelé en différents petits marchés. En particulier, dans leurs frontières nationales, le marché intérieur est trop faible pour que les trusts atteignent une envergure leur permettant d'être suffisamment solides pour rivaliser à l'échelle mondiale. C'est pourquoi le marché commun européenn a été un objectif principal de la construction de l'UE. Cela s'est fait prudemment, car chaque bourgeoisie avait peur d'y perdre, mais cela s'est avéré être dans leur intérêt général.

D'un certain point de vue, ce marché commun est très développé : les droits de douanes sont communs vers l'extérieur de l'UE et ont été supprimés à l'intérieur. Le commerce intra-européen est devenu essentiel pour tous les Etats-membres : il représente 70% de leur commerce extérieur. Si l'on mesure le taux d'ouverture, la plupart des pays-membres de l'UE apparaissent largement plus ouverts que la moyenne mondiale, parce qu'ils sont ouverts entre eux. Le taux d'ouverture de l'UE prise comme un bloc est comparable à celui des Etats-Unis et du Japon :

UE à 27 Etats-Unis Japon
23,3% 22,3% 26,8%

Mais il reste un grand nombre de facteurs qui font que le marché européen est loin d'être l'équivalent du marché au sein des Etats-Unis. Le plus important est sans doute qu'il n'existe pas de "marché du travail" commun (droits du travail différents, salaires différents...). De plus, les différents Etats soutiennent encore fortement leurs trusts nationaux (Renault, EDF ou Dassault, Deutsche Bahn ou BASF...). Ce nationaliste économique, rarement assumé mais bien réel, a freiné la centralisation du capital dans l'industrie (échec des fusions Dunlop-Pirelli, FIAT-Citroën, Philips-Grundig...). Par ailleurs, les fusions avec des trusts états-uniens ou japonais sont aussi fréquents qu'entre européens. Les multinationales sont certes les entreprises qui poussent le plus dans le sens de la construction européenne, mais l'Etat doit aussi composer avec l'électorat petit-bourgeois qui de plus en plus réclame des mesures protectionnistes.

Enfin dans le domaine agricole, malgré une certaine centralisation des terres, il n'y a pas d'agro-business comparable à celui des Etats-Unis. L'agriculture européenne reste cantonnée à des surfaces relativement petites, et la Politique agricole commune (PAC) s'est finalement cristallisée en une institution devant protéger une agriculture non compétitive sur le marché mondial.

Faible politiquement et socialement

En revanche, politiquement la construction européenne est très peu avancée. La raison est que chaque bourgeoisie nationale craint de perdre la souveraineté qu'elle a sur son Etat. Car celui-ci est à la fois son meilleur secours économique (subventions, formations adaptées...), et son meilleur instrument de domination sur son prolétariat. Ce n'est pas la force de répression qui joue ici le rôle clé, celle-ci pourrait très facilement être mutualisée - elle l'est d'ailleurs très partiellement - en permettant une réduction des coûts. C'est surtout que chaque Etat bourgeois - et surtout ceux des pays impérialistes - a une construction ethno-culturelle cristallisée qui permet une idéologie dominante acceptée par le prolétariat en temps normal. En clair, le fait de se sentir "Français" soude partiellement les travailleurs français derrière les patrons français, alors qu'il paraît très difficile de créer de toutes pièces un sentiment équivalent des prolétaires d'Europe vis-à-vis des capitalistes d'Europe, d'autant que ces derniers sont loin d'être unis.

C'est pourquoi les transferts de souveraineté ont été très lents, et malgré leur lente avancée, on voit aujourd'hui que le résultat menace de voler en éclats. Ce sont principalement les puissances momentanément les plus faibles (France de De Gaulle, Royaume-Uni des années 1980) qui ont freiné l'intégration politique. Le mode de décision est un exemple frappant. Les mesures étaient au départ prises à l'unanimité, et l'idée d'avancer vers la majorité était envisagée progressivement (par exemple par tous sauf le Royaume-Uni lors de la conférence européenne de Bruxelles de mars 1984).

En matière de politique étrangère, l'UE est restée largement incapable de parler d'une seule voix. Lors de la guerre du Kosovo en 1999, l'incapacité de l'Europe à agir comme un impérialisme uni a été flagrante, face au leadership états-unien. Lors de l'invasion de l'Irak de 2003, certains pays se sont alignés sur les Etats-Unis (Espagne, Royaume-Uni...), d'autres non (Allemagne, France...). Il y a toutefois quelques domaines dans lesquels l'UE a agi comme une force néo-coloniale (accords de Lomé, Liban, etc.), principalement en défendant les intérêts de ses impérialismes centraux (Françafrique...).

Très faible en terme de budget

Le budget de l'UE tourne autour de 1% du PIB de l'ensemble de la zone. A titre de comparaison, le budget de l'Etat français tourne autour de 60% du PIB français. Ces ordres de grandeur totalement incomparables montrent à quel point l'UE est très loin de ressembler à un Etat.

Historique

Etats-Unis d'Europe ?

Article détaillé : Etats-Unis d'Europe.

Le capitalisme est historiquement apparu en Europe de l'Ouest, créant des Etats puissants. Mais ces Etats sont en compétition permanente (surtout en période de crise) pour étendre la domination de leur bourgeoisie sur un territoire plus vaste. Les deux guerres mondiales (1914 et 1939) avaient pour enjeu essentiel la création d'un espace en Europe pour une puissance hégémonique (l'impérialisme allemand, britannique...).

Mais aucun n'a réussi à s'imposer durablement. Parallèlement, les puissances européennes ont décliné par rapport aux Etats-Unis d'Amérique, où les capitalistes ont pu profiter d'un marché bien plus vaste permettant une croissance rapide.

La question de savoir si les bourgeoisies d'Europe étaient capables de s'unir, en "Etats-Unis", a donc été posée par certains depuis longtemps, et débattue dans la social-démocratie. En 1915, Lénine analysait :

« Du point de vue des conditions économiques de l’impérialisme, c’est-à-dire des exportations de capitaux et du partage du monde par les puissances coloniales "avancées" et "civilisées", les États-Unis d’Europe sont, en régime capitaliste, ou bien impossibles, ou bien réactionnaires. (...) Certes, des ententes provisoires sont possibles entre capitalistes et entre puissances. En ce sens, les États-Unis d’Europe sont également possibles, comme une entente de capitalistes européens ... dans quel but ? Dans le seul but d’étouffer en commun le socialisme en Europe, de protéger en commun les colonies accaparées contre le Japon et l’Amérique, extrêmement lésés dans l’actuel partage des colonies, et qui se sont renforcés au cours de ces cinquante dernières années infiniment plus vite que l’Europe monarchique et arriérée, laquelle déjà pourrit de vieillesse. Comparée aux États-Unis d’Amérique, l’Europe dans son ensemble signifie stagnation économique. Sur la base économique d’aujourd’hui, c’est-à-dire en régime capitaliste, les États-Unis d’Europe signifieraient l’organisation de la réaction en vue de contenir le développement plus rapide de l’Amérique. »[2]

Naissance de l'Union européenne

La Seconde guerre mondiale a infligé de grandes destructions à l'Europe, et a alimenté la haine entre les peuples en menant à leur paroxysme les différents nationalismes. Mais elle a aussi créé les conditions d'une grande relance économique en détruisant massivement du capital. Dans la nouvelle période propice à l'accumulation, les capitalistes européens vont majoritairement s'entendre sur une plus grande coopération entre eux. Cette alliance économique relative était également nécessaire pour pouvoir rivaliser avec les États-Unis, qui émergent alors comme superpuissance, et lutter contre le Bloc de l'Est en expansion, qui retire du marché mondial toute une partie du monde.

Les premiers jalons sont posés dès 1951 avec la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), puis avec la signature du traité de Rome en 1957, débouchant en 1958 sur la Communauté économique européenne (CEE).

Mais le discours dominant donnait bien plus de publicité aux aspects politiques et aux justifications idéologiques qu'aux intérêts matériels des bourgeois. Ainsi, l'UE souvent présentée comme une belle idée, impulsée notamment par les "pères" Jean Monnet et Robert Schumann pour assurer la paix à l'Europe.

Approfondissement et tournant néolibéral

Avec l'entrée du capitalisme dans une phase de faible croissance dans les années 1970, le cadre de l'Union Européenne va servir à appliquer de façon plus ou moins coordonnée des politiques économiques néolibérales à toute l'Europe de l'Ouest. Sous le prétexte de faciliter la concurrence qui génèrerait une croissance bénéfique à tous, il s'agit de créer une pression à la baisse sur le droit du travail, et de permettre aux plus gros capitalistes d'étendre leur emprise sur toute l'Europe, particulièrement sur les économies périphériques.

La première attaque en règle est venue du français Jacques Delors (PS) qui était président de la Commission Européenne lorsque l’Acte Unique a été adopté en 1986. Ce document organisait le passage au marché unique, réalisé le 1er janvier 1993. Des directives européennes ont été prises pour  limiter l'intervention étatique, privatiser les services publics, déréguler...

Quelques exemples :

  • 1988 | Une directive demande la libéralisation des Télécoms en dix ans
  • 1991 | Directive 91/440/CEE: libéralisation du transport ferroviaire.
  • privatisation des assurrances, des banques, de l'énergie...
  • remise en cause des statuts de plusieurs catégories de fonctionnaires...

Il s'agit officiellement de créer un marché "non faussé", donc en particulier d'empêcher les différents Etats de favoriser leurs propres entreprises. Mais dans la réalité, les grandes puissances impérialistes obtiennent facilement des arrangements qui leur permettent de préserver leurs intérêts. Par exemple, le marché ferroviaire est surtout dominé par les gros comme la SNCF ou la Deustche Bahn, qui est d'ailleurs fortement soutenue par l'Etat allemand.[3]

Maastricht et l'Euro

La seconde attaque est celle de Maastricht qui se poursuit avec le traité d’Amsterdam de 1997 et le pacte de stabilité. Cette attaque multiforme liée à la mise en place de l’Euro se manifeste d’une part à travers les critères de convergence de Maastricht puis du pacte de stabilité et, d’autre part, à travers la mise en place d’une banque centrale indépendante. Les critères de convergence ont été décidés dans le cadre du traité de Maastricht adopté en 1993. Ils ont pour but de faire converger les politiques budgétaires des différents pays qui entrent dans l’Euro par l'austérité. Cette rigueur concertée a servi de justification à de nombreuses contre-réformes en Europe, comme le plan Jupé de 1995 contre la sécu.

Avec la mise en place de l’Euro et le pacte de stabilité les critères ne sont plus d’un déficit limité à 3% mais à 1%. Ce pacte auquel Jospin disait ne pas être lié avant qu’il ne le signe au lendemain de son élection en juin 1997, impose des amendes aux États en cas de dépassement : ceux qui ont des difficultés payent encore plus !

De septembre 1992 à mai 1993, la vraisemblance des accords de Maastricht a été passée au crible et déclenché des phases de spéculation aiguë conduisant à la dépréciation de la lire et de la livre et un arrêt de la marche vers la monnaie européenne. En 1996, les marchés semblent avoir accepté la marche vers l'Euro.

La Banque centrale européenne

La mise en place d’une banque centrale européenne prévue dans le traité d’Amsterdam, est le deuxième mauvais coup de cette décennie. L’indépendance de cette banque signifie que ceux qui la dirigent n’ont désormais plus à écouter les directives des gouvernements. Leur mission est claire : quoi qu’il arrive maintenez une faible inflation et un Euro fort.

Freinage du Royaume-Uni

Du fait des intérêts partiellement divergents de la bourgeoisie britannique, le Royaume-Uni a largement freiné la construction européenne. A plusieurs reprises s'est engagé un bras de fer entre lui et les puissances continentales (France, Allemagne principalement).

Blocage au Conseil européen de 1983

Compte tenu de ses importations agricoles massives en provenance de pays non membres de la CEE, la Grande-Bretagne devait verser d'importantes contributions au budget de la CEE. Elle exigeait donc qu'on lui rembourse environ les trois quarts chaque année (Pour l'année 1982, la Grande-Bretagne réclamait la restitution de 10,2 milliards de francs sur les 13,6 milliards de la contribution britannique au budget de la CEE). Le principe était admis, mais la querelle s'est cristallisée sur le montant.  Les neuf autres partenaires du Marché commun ont accepté le remboursement de 5,1 milliards tout de suite, et du reste plus tard.

Cela a conduit à l'échec du Conseil européen d'Athènes en décembre 1983, puis à celui de Bruxelles en mars 1984. Dans l'immédiat, ce blocage signifiait que Londres ne touche rien, pas même les 600 millions de livres. Le 21 mars 1983 à la Chambre des Communes, Margaret Thatcher menaçait de ne plus payer les droits de douane communautaires pour les produits agricoles importés des "pays tiers" par la Grande-Bretagne. C'était une violation ouverte du Traité de Rome. Ses partenaires européens ripostèrent en affirmant que, dans ce cas, ils continueraient leur action communautaire sans la Grande-Bretagne. La City de Londres amena donc Margaret Thatcher à se raviser.

Brexit (2016)

Le 23 juin 2016 est organisé un référendum pour décider si la Grande-Bretagne quitte l'UE (« Brexit ») ou y reste (« Brimain »). Le Brexit l'emporte à 51,9 % des voix. La bourgeoisie anglaise est majoritairement pour le Brimain, même si elle est bien plus divisée que dans les autres pays membres (une forte partie du Parti conservateur est pour le Brexit). Mais c'est surtout la classe travailleuse qui a voté pour le Brexit.

Fonctionnement

Les institutions

L’UE est un ensemble d’institutions judiciaires, politiques et économiques. Une cour européenne de justice a été mise en place. Sur le plan politique les choses sont plus complexes. Depuis 1979, les électeurs/trices européens/nes élisent un parlement qui siège à Strasbourg. Mais jusqu’à aujourd’hui celui-ci n’a quasiment aucun pouvoir décisionnel et se contente d’avaliser les propositions de la Commission Européenne. Cette commission est le principal lieu de pouvoir de l’Union Européenne, les commissaires étant nommés par les différents gouvernements. Ses tâches sont multiples : elle est le véritable exécutif, et à ce titre, est chargée de la mise en oeuvre des politiques à l’échelon européen ; d’autre part, étant donné la faiblesse des pouvoirs du parlement, c’est entièrement sur ses épaules que repose la préparation de tous les dossiers concernant l’avenir de l’UE qu’il s’agisse des grands projets comme la monnaie unique ou l’intégration de nouveaux Etats-membres. Enfin, le Conseil Européen est le véritable organe décisionnel. Il est composé de tous les chefs d’Etat et de gouvernement des pays membres de l’union. Il se réunit deux fois par an et tranche les dossiers présentés par la Commission. La présidence de l’UE est tournante, assurée par chaque pays membre à tour de rôle pour une durée de 6 mois.

Un simulacre de démocratie

Même au regard de la démocratie représentative bourgeoise, l'UE est fondamentalement non-démocratique. Elle s'est construite intégralement par le haut, d'États à États, et de ce fait ne peut représenter les intérêts que d'une seule classe : les grands capitalistes qui traitent directement avec eux.

Concrètement, la Commission Européenne, qui concentre l’essentiel du pouvoir, n’est élue par personne, et le Parlement n'a qu'un rôle symbolique d'avalisation des décisions prises.

Début 1999, un scandale a éclaté qui a contraint l’ensemble de la Commission à démissionner : on découvrait que l’argent des programmes européens d’assistance aux pays pauvres ou d’éducation et de formation était massivement versé à des sociétés privées sans aucun contrôle ; on découvrait aussi que parmi les Commissaires la pratique du favoritisme était fort répandue.

Protectionnisme européen

Les intérêts des Etats-membres sont contradictoires à bien des égards. Par exemple dans l’affaire des panneaux solaires, l’Allemagne est contre les mesures de rétorsions contre la Chine… car c’est elle qui vend les machines-outils qui servent aux fabricants chinois de panneaux. Plus qu’une idéologie néolibérale qui aveuglerait les hauts fonctionnaires de l’UE, ce sont surtout ces discordances qui empêchent ce protectionnisme à l’échelle européenne que tant de commentateurs réclament[4]. Un part non négligeable des bourgeoisies pousse vers le fédéralisme comme seule solution pour constituer une grande puissance, quitte à sacrifier les intérêts de secteurs donnés. Mais face aux instabilités, cet objectif plus lointain pourrait être sacrifié par les bourgeoisies plus liées à leur État.

Points de débats

Une institution supranationale ?

« Dans ce débat, il faut éviter deux écueils qui consistent à dire que c’est simplement de l’intergouvernemental, une sorte de coalition plus structurelle et intégrée que les autres (que le FMI par exemple) ou à l’inverse dire -c’est particulièrement tentant en France – que c’est devenu une supranationalité qui submerge les États-membres. »[5]

L'Union européenne n'est pas à ce stade comparable à un Etat-Nation à l'échelle européenne. Les institutions européennes existent néanmoins et sont inédites. Elles sont qualitativement supérieures aux autres formes de coopération intergouvernementale. Les institutions européennes sont fondées sur un transfert de souveraineté partiel : les États renoncent officiellement à certaines prérogatives au profit de l'Union, et se soumettent à celle-ci.

Mais premièrement, l'intégration européenne est loin d'avoir atteint un niveau élevé : du code du travail à l'armée, de nombreux domaines sont gérés totalement "nationalement".

Surtout, l'Union Européenne a beau représenter en quelque sorte "l'intérêt général des capitalistes européens", elle sert surtout les principales puissances en Europe : France, Allemagne, Royaume-Uni... Elle est le théâtre des luttes inter-impérialistes, qui ont tendance à devenir plus tendues avec la période néolibérale du capitalisme. Comme le montrent les événements récents, l'Union Européenne organise le dépeçage des économies plus fragiles de la périphérie (Grèce, Irlande, Portugal...) par les puissances centrales.

Les règles de l'Union ne sont valables que tant qu'elles ne gênent pas les puissants. Ainsi l’Etat français fut "blâmé" pour son soutien à Renault et au Crédit Lyonnais, qui contredit formellement la doctrine néolibérale, mais peu importe. De même, avec la crise actuelle qui fait exploser le "pacte de stabilté" y compris en France et en Allemagne, plus question de le respecter à la lettre...

C'est la France qui avait, en 1966, imposé ce que l'on appelle depuis le "compromis de Luxembourg", précédent qui prévoit qu'un Etat membre de la CEE peut exiger qu'une décision ne soit prise qu'à l'unanimité, lorsqu'il s'agit d'une question présentant pour lui un intérêt vital. En mars 1984, le ministre irlandais de l'Agriculture, Austin Deasy, eut recours à ce procédé pour négocier un statut particulier pour son pays lors de la discussion sur l'adoption de quotas en matière de production laitière.

Progressiste ou réactionnaire ?

Les partisans de droite de l'UE mettent surtout en avant la nécessité d'alliance européenne pour peser sur le marché et la scène internationale. Les partisans de gauche disent aussi que l'UE serait progressiste (facteur de paix, dépassement des nationalismes, intérêts communs plutôt que particuliers...).

Parmi les exemples de facteurs positifs mis en avant :

  • une reglementation environnementale assez développée qui s'impose -en théorie- à tous les Etats membres (80% de la réglementation environnementale en France est d’origine européenne)
  • la facilitation des voyages pour les citoyen-ne-s européen-ne-s (absence de visa, monnaie commune...)
  • une justice européenne qui parfois condamne des abus démocratiques de certains Etats-membres

Parmi les éléments réactionnaires :

  • mise en concurrence des travailleurs (travailleurs détachés...)
  • libéralisation des transports, libéralisation de l'énergie...

Position des différentes puissances

Les pays moteurs de la construction européenne ont été le trio franco-germano-italien, qui ont poussé pour dépasser l'obstruction du Royaume-Uni.

France

Sous le gouvernement du général de Gaulle (1958-1969), le Marché commun n'était accepté qu'à de nombreuses conditions: priorité à la politique agricole commune, règle de l'unanimité dans les décisions, etc.

Puis l'impérialisme français a opéré un revirement spectaculaire. Sous les gouvernements de Georges Pompidou, de Valéry Giscard d'Estaing, puis de François Mitterrand, le "oui mais" initial s'est transformé en un "oui" sans réserves. La tendance historique est claire: 25 % des exportations françaises étaient effectuées vers les partenaires du Marché commun en 1975; aujourd'hui, elles dépassent les 50 %. Le poids de l'agriculture au sein de l'économie française et, partant, le poids de la bourgeoisie rurale au sein de la classe dominante, n'a cessé de diminuer. Paris n'est plus prêt à sacrifier les intérêts et l'avenir des secteurs vitaux de l'industrie à l'obtention d'avantages immédiats pour les gros paysans céréaliers et sucriers. Evidemment, cela n'empêche que les principaux sacrifices sont imposés aux petits paysans spécialisés dans l'élevage.

Allemagne

La part des exportations dans le produit national brut de la RFA a augmenté de 15 à 33 % entre 1959 et 1984. L'Allemagne réunifiée a poursuivi cette tendance. Le pays est donc très dépendant du marché commun en tant que source de débouchés pour sa puissante industrie. C'est pourquoi l'Allemagne a été historiquement un des principaux sinon le principal pillier de l'UE, et en a payé le prix. Elle est la principale source des finances propres de la CEE, ce qui représente en réalité, pour elle, une forme déguisée de subventions à sa bourgeoisie.

Italie et Bénélux

De même, les pays du Bénélux et l'Italie ont vu l'importance du Marché commun s'accroître singulièrement comme débouché principal de leurs exportations. Le Bénélux vend 70 % de ses exportations à la CEE. Comme ils sont beaucoup moins compétitifs que la RFA sur les "marchés tiers", ils tiennent donc à la CEE comme à la prunelle de leurs yeux. Pour eux, l'effondrement du Marché commun serait une véritable catastrophe économique.

Royaume-Uni

L'impérialisme britannique est depuis le début resté divisé par rapport au Marché commun, ce qui explique d'ailleurs sa rentrée tardive, qui n'est intervenue qu'en 1973. Les secteurs traditionnellement orientés vers les ex-possessions coloniales britanniques et le Commonwealth, ainsi que les secteurs les plus étroitement associés aux USA, étaient les plus réticents. Les secteurs industriels les plus modernes étaient les plus favorables au Marché commun. La division est restée profonde, tant au sein de la bourgeoisie dans son ensemble qu'au sein du parti conservateur (Tory).

Le Royaume-Uni voudrait en outre en finir avec la politique agricole commune, ce qui heurte les intérêts des autres puissances, France et Allemagne, mais davantage encore l'Italie, l'Irlande, la Grèce, ou le Danemark.

Mais dans cette partie de bras-de-fer, la Grande-Bretagne occupe une position de faiblesse. Ses partenaires savent que le prix qu'ils payeraient pour la poursuite d'un Marché commun sans la Grande-Bretagne, ou même à six, serait inférieur à celui que payerait la Grande-Bretagne pour une rupture avec la CEE.

Positions de différents partis

Au Royaume-Uni, lors du référendum de 1975, la gauche au sens large était pour le NON à l'appartenance à l'UE (et notamment la gauche du Labour party).

Lorsqu'en 2015, le premier ministre James Cameron annonce qu'un référendum sur l'appartenance du Royaume-Uni à l'UE sera prévu, les positions sont très différentes. Le nouveau leader du Labour, Jeremy Corbyn, indique qu'il fera campagne pour le OUI, après avoir dans un passé proche critiqué fortement l'UE. Le Scottish Socialist Party ainsi que Left Unity se prononcent également pour le OUI, ainsi que le principal dirigeant de "Socialist Resistance" (section du SU en Angleterre). En revanche, le Socialist Workers Party (SWP) et le Socialist Party (section du CIO) sont pour le NON.[6]

En France, lors du référendum sur le traité de Maastricht de 1992, c'est François Mitterrand (PS) qui porte le OUI, tandis que la droite est divisée entre une aile souverainiste (de Seguin à De Villiers) et une aile pro-UE (Chirac, Balladur). Les Verts, le PCF et l'extrême gauche défendent le NON, à l'exception de Lutte ouvrière qui s'était abstenue. Lors du référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen, les deux principaux partis de la bourgeoisie (PS et UMP) défendent le OUI, tandis que le camp du NON regroupe à la fois l'extrême droite (FN) et les partis à la gauche du PS (PCF, LCR, LO...)

Dans l'extrême gauche, il existe une division entre ceux qui mettent en avant un aspect "progressiste" du dépassement des nations par les institutions de l'UE, et ceux qui y voient avant tout une régression (démocratique et sociale).

En 1992, Daniel Bensaïd écrivait : « S’il est des conjonctures où le nationalisme peut-être légitime, il constituerait face à la dynamique européenne une réponse réactive dangereuse. »[7]

Notes et sources

Topo de formation des JCR
Campagne de la LCR pour une autre Europe (élections européennes de 2004)
Propositions de la LCR pour une autre Europe (élections européennes de 2004)
Fonctions et limites du marché commun, Ernest Mandel, 1984