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Le matérialisme dialectique est la conception marxiste du matérialisme. Il rompt notamment avec le matérialisme mécaniste, en y intégrant la pensée dialectique. Il permet de mieux comprendre l'histoire et ses potentialités avec son corrolaire, le matérialisme historique.

Les trois lois de la dialectique selon Engels

Article détaillé : Dialectique.

Friedrich Engels, se fondant sur la Science de la Logique de Hegel, postulait trois lois de la dialectique, qu’il exposa notamment dans son ouvrage Dialectique de la Nature (publié à titre posthume) :

  1. l’unité et l'interpénétration des contraires ;
  2. la transformation de la quantité en qualité ;
  3. la négation de la négation.

La première loi, qui se trouve déjà chez le philosophe antique Héraclite, était considérée comme l’aspect le plus important de la dialectique par Hegel (Science de la logique, § 69) et Lénine (« Sur la question de la dialectique »). La seconde loi se trouve également chez les philosophes grecs, notamment dans l’explication par Aristote des paradoxes de Zénon. La troisième loi, en revanche, trouve son origine chez Hegel, et fut popularisée par Marx qui en déduisit la nécessité de l’effondrement du capitalisme :

« L'appropriation capitaliste, conforme au mode de production capitaliste, constitue la première négation de cette propriété privée qui n'est que le corollaire du travail indépendant et individuel. Mais la production capitaliste engendre elle-même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature. C'est la négation de la négation. Elle rétablit non la propriété privée du travailleur, mais sa propriété individuelle, fondée sur les acquêts de, l'ère capitaliste, sur la coopération et la possession commune de tous les moyens de production, y compris le sol. »[1]

Un enjeu important pour le matérialisme dialectique aujourd’hui est de montrer que les sciences de la nature et de l’homme confirment ces trois lois de la dialectique.

Les conceptions matérialistes de Marx et Engels

En opposition à l'idéalisme

Le matérialisme de Marx s'est forgé au contact de la philosophie de Feuerbach. Ce dernier était considéré par Marx comme un penseur important par la rupture qu'il introduit par rapport à l'idéalisme hégélien. Marx peut ainsi écrire :

« Pour Hegel, le mouvement de la pensée, qu'il personnifie sous le nom de l'idée, est le démiurge [c'est-à-dire le créateur] de la réalité. [...] Pour moi, au contraire, le mouvement de la pensée n'est que le reflet du mouvement réel, transporté ettransposé dans le cerveau de l'homme. » [2]

En parfait accord avec cette philosophie matérialiste de Marx, F. Engels, en l'exposant dans l'Anti-Dühring (dont Marx avait lu le manuscrit), écrivait :

« L'unité du monde ne consiste pas en son Etre... L'unité réelle du monde consiste en sa matérialité, et celle-ci se prouve... par un long et laborieux développement de la philosophie et de la science de la nature... Le mouvement est le mode d'existence de la matière. Jamais, et nulle part, il n'y a eu de matière sans mouvement, et il ne peut y en avoir... Mais si l'on demande ensuite ce que sont la pensée et la conscience et d'où elles viennent, on trouve qu'elles sont des produits du cerveau humain et que l'homme est lui-même un produit de la nature, qui s'est développé dans et avec son milieu ; d'où il résulte naturellement que les productions du cerveau humain, qui en dernière analyse sont aussi des produits de la nature, ne sont pas en contradiction, mais en conformité avec l'ensemble de la nature. »
« Hegel était idéaliste, ce qui veut dire qu'au lieu de considérer les idées de son esprit comme les reflets[3] plus ou moins abstraits des choses et des processus réels, il considérait à l'inverse les objets et leur développement comme de simples copies réalisées de l'« Idée » existant on ne sait où dès avant le monde. »

Dans son Ludwig Feuerbach, livre où il expose ses propres idées et celles de Marx sur la philosophie de Feuerbach, et qu'il n'envoya à l'impression qu'après avoir relu encore une fois le vieux manuscrit de 1844-1845 écrit en collaboration avec Marx sur Hegel, Feuerbach et la conception matérialiste de l'histoire, Engels écrit :

« La grande question fondamentale de toute philosophie, et spécialement de la philosophie moderne, est celle... du rapport de la pensée à l'être, de l'esprit à la nature... la question de savoir quel est l'élément primordial, l'esprit ou la nature... Selon qu'ils répondaient de telle ou telle façon à cette question, les philosophes se divisaient en deux grands camps. Ceux qui affirmaient le caractère primordial de l'esprit par rapport à la nature, et qui admettaient, par conséquent, en dernière instance,une création du monde de quelque espèce que ce fût... formaient le camp de l'idéalisme. Les autres, qui considéraient la nature comme l'élément primordial, appartenaient aux différentes écoles du matérialisme. »

Marx repoussait catégoriquement non seulement l'idéalisme, toujours lié d'une façon ou d'une autre à la religion, mais aussi le point de vue, particulièrement répandu de nos jours, de Hume et de Kant, l'agnosticisme, le criticisme, le positivisme sous leurs différents aspects, considérant ce genre de philosophie comme une concession « réactionnaire » à l'idéalisme et, dans le meilleur des cas, comme « une façon honteuse d'accepter le matérialisme en cachette, tout en le reniant publiquement ».

Voyez à ce propos, outre les ouvrages d'Engels et de Marx que nous venons de citer, la lettre de Marx à Engels en date du 12 décembre 1868, où il parle d'une intervention du célèbre naturaliste T. Huxley. Constatant que ce dernier s'est montré « plus matérialiste » que d'ordinaire et a reconnu que, tant que « nous observons et pensons réellement, nous ne pouvons jamais sortir du matérialisme », Marx lui reproche d'avoir « ouvert une porte dérobée » à l'agnosticisme et à la théorie de Hume.

En opposition au matérialisme mécaniste

Article détaillé : Matérialisme mécaniste.

Selon Marx et Engels, le défaut essentiel de l'« ancien » matérialisme, y compris celui de Feuerbach (et à plus forte raison du matérialisme «vulgaire» de Büchner-Vogt-Moleschott), tenait au fait que :

  1. ce matérialisme était « essentiellement mécaniste » et ne tenait pas compte du développement moderne de la chimie et de la biologie (de nos jours, il conviendrait d'ajouter encore : de la théorie électrique de la matière) ;
  2. l'ancien matérialisme n'était ni historique ni dialectique (mais métaphysique dans le sens d'antidialectique) et n'appliquait pas le point de vue de l'évolution d'une façon systématique et généralisée ;
  3. il concevait l'« être humain » comme une abstraction et non comme « l'ensemble de tous les rapports sociaux » (concrètement déterminés par l'histoire), et ne faisait par conséquent qu'« interpréter » le monde alors qu'il s'agissait de le « transformer », c'est-à-dire qu'il ne saisissait pas la portée de l'activité pratique révolutionnaire.

Un nouveau paradigme progressiste

Tout comme le matérialisme (plus ou moins mécaniste) accompagnait l'ascension de la bourgeoisie, le matérialisme dialectique représente le paradigme en phase avec la société socialiste. A ce titre, il connaît encore des reculs, tant face au matérialisme mécaniste que face aux idéalismes portés par certains secteurs réactionnaires.

Dépassant la contradiction matérialisme / idéalisme

Le matérialisme dialectique est à la fois un rejet de l'idéalisme, qui considère la conscience des hommes comme étant indépendante de toute forme matérielle concrète et supérieure à cette dernière, et un rejet du matérialisme vulgaire ou contemplatif qui ne considère que l'importance du concret, du réel, au détriment des idées.

Il est à la fois opposé à l'empirisme matérialiste (qui voit uniquement dans les faits eux-mêmes leur propre explication) et à l'idéalisme (qui voit les changements réels dépendants de l'évolution de "l'Esprit").

Le matérialisme de Marx est au contraire critique et pratique, il est un dépassement de cette opposition entre les conceptions idéalistes et matérialistes classiques car, tout en affirmant la détermination première du réel, du concret, il prend en compte les interactions entre ces deux conceptions.

« Les deux interprétations du monde, le matérialisme et l'idéalisme, tombent avec la praxis (marxiste) révolutionnaire. Elles perdent leur opposition [...]. La spécificité du marxisme , son caractère révolutionnaire (donc son caractère de classe) ne proviennent donc pas d'une prise de position matérialiste, mais de son caractère pratique, dépassant la spéculation, donc la philosophie, donc le matérialisme comme l'idéalisme. »[4]

Car toute pratique est constituée à la fois de concret et de "pensée". Le travail, par exemple, nécessite à la fois la réflexion et l'action. C'est bien grâce à la relative autonomie de la pensée et de la culture humaine, que les hommes sont capables d'agir en retour sur leurs propres conditions matérielles d'existence.

La nécessité et la liberté ne se nient pas mutuellement, elles entretiennent un rapport dialectique. « La nécessité n'est aveugle que dans la mesure où elle n'est pas comprise... La liberté est l'intellection de la nécessité »[5] : autrement dit, elle consiste à reconnaître l'existence de lois objectives de la nature et la transformation dialectique de la nécessité en liberté (de même que la transformation de la « chose en soi », non connue, mais connaissable, en une « chose pour nous », de l'« essence des choses » en « phénomènes »).

Correspondant à la classe révolutionnaire

Le matérialisme dialectique n'est donc pas une simple conception ou interprétation passive du monde, il est pratique car il est notamment un outil (avec le matérialisme historique) pour l'analyse des sociétés humaines dans leur développement historique afin de mener une pratique révolutionnaire basée sur l'étude scientifique des faits, des sociétés.

Il n'est plus une philosophie car « les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de diverses manières, or ce qui importe, c'est de le transformer. ».[6]

Quand Marx se heurtait aux insuffisances de l'ancien matérialisme, il arrivait à la conclusion qu'il fallait « mettre la science de la société... en accord avec la base matérialiste, et la reconstruire en s'appuyant sur elle ». Si, d'une manière générale, le matérialisme explique la conscience par l'être et non l'inverse, cette doctrine, appliquée à la société humaine, exigeait qu'on expliquât la conscience sociale par l'être social.

Le matérialisme mécaniste a servi d'arme à la bourgeoisie contre l'ordre féodal justifié par la théologie. Avec le capitalisme triomphant, la nouvelle classe dominante s'est plu à camoufler le rapport de force sous l'idée positiviste d'une société bien ordonnée par la Raison. Mais aujourd'hui, aucune tendance dans la bourgeoisie ne se dessine pour dépasser cette conception étriquée et contredite tous les jours, quand celle-ci ne recule pas devant la réaction. Et pour cause : l'élément dialectique, parlant du mouvement des sociétés, de leurs bouleversements, n'est pas ce que recherchent ceux qui aspirent à l'ordre établi.

Résumé

Le matérialisme dialectique est progressiste en ce qu'il :

  • rejette la thèse idéaliste d'un monde des Idées (assimilable à Dieu) surplombant le monde matériel ;
  • rejette le matérialisme vulgaire dans lequel les idées des hommes n'ont aucun rôle ;
  • rejette l'emprisime mécaniste pour lequel les faits n'ont d'autre explication qu'eux-mêmes ;
  • propose un dépassement de la spéculation philosophique, avec la transformation socialiste qui signifie une humanité enfin consciente d'elle-même.

Voir aussi

Articles annexes

Notes et sources

  1. K. Marx, Capital, livre 1, ch. 32, « Tendance historique de l’accumulation capitaliste »
  2. Karl Marx, Le Capital, livre 1, postface de la deuxième édition.
  3. dans l'original : Abbilder, parfois Engels parle de « reproduction »
  4. Henri Lefèbvre,
  5. Friedrich Engels, Anti-Dühring
  6. Karl Marx, Thèse XI dans [http://www.marxists.org/francais/marx/works/1845/00/kmfe18450001.htm